GRANDE ET AGRÉABLE SURPRISE
Camille, les yeux bandés, et toujours guidé par Marie, ne tarda pas à se trouver dans son enclos ; il commença à distinguer des rires étouffés, des chuchotements, et comme
8 à raison de = au prix de. — 11 prit congé de = fit ses adieux à.
un murmure sourd, un piétinement de plusieurs personnes qui marchaient avec précaution; bientôt il sentit sous ses pieds le plancher de sa cabane, et le bandeau tomba .. . Il jeta les yeux autour de lui ; jugez de son s étonnement: les murs nus et dégradés de sa chambre étaient recouvertes d'un joli papier jaune à fleurs bleues, ce n'était plus une grande pièce carrée sans porte ni fenêtre, et dépourvue de meubles, mais une jolie chambre bien close, dans laquelle rien ne manquait : d'un côté, un
io lit de fer, garni d'un matelas, d'un traversin et d'une couverture; de l'autre côté, une jolie armoire de noyer entr'ouverte et laissant voir du linge sur ses rayons; au pied du lit, un petit buffet fermé, d'où s'échappait un fumet qui prouvait que ce meuble ne devait pas être le
15 moins utile. Ajoutez encore une table de bois blanc,
deux chaises de paille, et vous comprendrez ce qui, dans
ce' moment, causait la surprise de Camille; aussi le
pauvre enfant doutait-il s'il était éveillé ou s'il dormait.
Un éclat de rire bruyant, et Marie qui le pinçait mali-
20 cieusement pour le faire sortir de sa stupéfaction, lui prouvèrent bientôt qu'il ne rêvait pas : alors seulement il aperçut ceux qui l'entouraient. C'étaient les maçons, compagnons du fils de l'aveugle, et l'aveugle lui-même; puis un groupe de messieurs qu'il ne reconnut pas d'a-
25 bord, et au milieu d'eux son patron l'imprimeur.
— Eh bien, que dis-tu de tout cela? — demanda ce dernier en s'avançant vers Camille. — Penses-tu que les dix francs donnés à ce brave aveugle t'aient suffisamment profité ? . . . Regarde, tout ici t'appartient : ce lit,
30 cette armoire, ce buffet, la table, les chaises, ce sont ces messieurs qui te les donnent. Mais tu ne reconnais donc pas ces messieurs ? . . . C'est la patrouille de cette nuit . . . Voilà de la vaisselle, du linge, deux paires de draps, une douzaine de serviettes et des habillements à ton usage.
LE PETIT ROBINSON DE PARIS 8l
Voici un panier de bon vin, pour trinquer avec ces braves gens qui ont bâti ta maison; et, comme j'ai invité à souper, en ton nom, l'aveugle, son fils et sa fille, tu trouveras dans ce buffet tout ce qu'il faudra pour les
s régaler. Maintenant, adieu, mon garçon; et demain à l'ouvrage . . .
L'imprimeur et sa compagnie se retirèrent, et Marie, qui n'attendait sans doute que ce moment pour ouvrir le buffet, fit tourner la clef dans la serrure: les battants
10 ouverts laissèrent voir un pâté énorme, une dinde rôtie, et deux pains de quatre livres.
Camille, prenant aussitôt la parole:
— Mes amis, il y a de quoi souper pour tous ... à table, à table.
15 — Mais nous n'avons que deux chaises, — observa un des maçons.
— L'une pour l'aveugle, — l'autre pour mademoiselle Marie, — reprit Camille.
— Bah! — dit Marie, — la soirée est belle, portons la 20 table dehors, et soupons en plein air. Quant aux sièges,
nous allons poser des planches sur ces pierres, et nous aurons des bancs.
— Vivat! vivat! s'écrièrent les maçons en exécutant les ordres de Marie.
25 A dix heures, on se sépara. Camille rentra seul dans sa petite chambre. Après avoir remis tout en ordre, il se jeta à deux genoux devant son lit, et remercia Dieu, du plus profond du cœur, pour toutes les bénédictions répandues sur lui depuis quelques jours.
30 Pour la première fois depuis qu'il était à Paris, Camille se coucha dans un lit.
— Que c'est bon ! — disait-il, — que c'est bon ! . . . Il
13 de quoi souper = quelque chose pour souper. — 14 « table — mettez-vous à table. — 20 en plein air = dehors.
faut avoir été privé d'un lit, comme je l'ai été pendant si longtemps, pour bien comprendre cette jouissance ! . . . Et bientôt, le bon lit aidant, Camille dormit d'un profond sommeil.
S Mais venons de suite au mois de février de Tannée 1838, époque à laquelle survint à notre Robinson un événement important.