CHAPITRE II
l'héritier et l'orphelin
Comme le cimetière était assez éloigné de la maison de M. Thomas, il faisait nuit noire lorsque Camille arriva. Son premier soin fut de s'informer où était Gustave.
— Il s'est retiré dans la chambre du défunt, — lui ré- 5 pondit un valet, — et il a bien défendu de le déranger.
— C'est sans doute pour pleurer à son aise, — se dit Camille; et, prenant un bougeoir des mains du domestique, il ajouta:
— Bonsoir, Jacques, je vais me coucher . . . Me cou- 10 cher sans embrasser mon oncle . . . c'est bien triste, n'estce pas, mon pauvre Jacques ? . . . Oh ! ça me fait un mal ... Enfin, j'ai encore un cousin.
— Hum ! . . . pauvre enfant ... un cousin ! il ne lui reste pas grand'chose! — grommela Jacques entre ses
15 dents.
Pour se rendre à sa chambre, Camille fut obligé de passer devant l'appartement de son oncle ... Il ne put résister au désir de s'approcher de la porte.
— Gustave est là — il pleure sans doute . . . Oh ! s'il 20 voulait me laisser pleurer un peu avec lui !
Et il frappa.
— Qui est là? cria une voix sévère.
— C'est moi, moi Camille ; ouvre, Gustave, je t'en prie !
— Va te coucher, et laisse-moi tranquille ! — reprit du- 25 rement Gustave.
Camille n'osa insister, mais il chercha à voir ce que
11 ça me fait un mal=. cela me cause du chagrin. — 14 grand* chose = beaucoup. — 24 laisse-moi tranquille = ne me tourmente pas.
faisait son cousin; il fut très étonné de l'apercevoir debout devant un secrétaire ouvert, tirant d'un portefeuille rouge plusieurs feuilles de papier, qu'il lisait et brûlait au fur et à mesure sans montrer la moindre 5 tristesse.
Ne comprenant pas le but de ces précautions, Camille
se décida à monter à sa chambre, tout en réfléchissant
comment il se pouvait faire que son cousin ne pleurât
pas. Le lendemain il descendit pour déjeuner, et trouva
io Gustave qui achevait son repas.
— Tiens, tu ne m'as pas attendu ? — lui dit Camille.
— Est-ce que je suis fait pour t'attendre?
— Quel ton méchant! Est-ce à cause de la mort de mon oncle? — dit Camille.
is Et, s'asseyant à table, il agita une petite sonnette.
— Pourquoi sonnes-tu? — demanda Gustave.
— Pour qu'on m'apporte à déjeuner, puisque tu as tout mangé.
Sans répondre à son cousin, Gustave dit au domestique 20 qui se présenta:
: — Faites déjeuner Camille à la cuisine, et sachez que désormais vous n'avez d'ordres à recevoir que de moi seul.
— A la cuisine! ... qu'est-ce que cela signifie? — dit 25 Camille.
— Cela signifie que je suis seul maître ici . . . et que tu n'es rien, toi!
— Comment ... je ne suis rien! . . . est-ce que je ne suis pas ton cousin?
30 — Écoute, — reprit Gustave, — tu as dix ans, tu dois comprendre ceci: ton père et ta mère n'avaient rien, tu n'as donc pas davantage. Cette maison m'appartient . . .
4 au fur et à mesure = Tune après l'autre. — 21 Faites déjeuner Camille à la cuisine — servez le déjeuner de Camille à la cuisine.
Mon père a fait pour toi ce qu'il a voulu, il en était le maître. Aujourd'hui c'est moi qui suis le maître! et je t'avertis qu'il faut quitter cette maison.
— Et où veux-tu que j'aille? — dit Camille avec un 5 regard d'effroi.
— Où tu voudras, que m'importe?
— Mais encore?. . .
Puis, soudain fondant en larmes, et les mains jointes, le pauvre enfant ajouta:
io — Sans toi que deviendrai- je, Gustave? moi si faible! Partout où j'irai je mourrai de faim. . . Et que dira-t-on de toi dans le quartier, si l'on apprend que tu as renvoyé le neveu de ton père? que tu as laissé mourir de faim ton cousin?... Quand tu passeras dans la rue, 15 tous les petits garçons te jetteront des pierres!
Cette réflexion rendit Gustave plus sombre; il resta silencieux quelques instants; puis, tout d'un coup relevant la tête, et prenant un ton de douceur affectée:
— Tu as raison, Camille, tu ne dois pas me quitter; 20 je pars demain pour Paris, où j'ai affaire, tu y viendras
avec moi.
— Vrai ! à Paris ! ... je verrai Paris, moi !
— Oui, tu verras Paris.
— Oh ! que tu es bon, mon Gustave ! Laisse-moi t'em- 25 brasser.
Et Camille s'élança, les bras ouverts, vers son cousin; mais celui-ci le repoussa, sans colère cependant, et reprit :
— Laisse, laisse ! c'est bon ! . . . fais-toi servir à dé- 30 jeûner.
— Oh! je n'ai pas faim, — répondit Camille en secouant tristement la tête ... — Tout ce que tu m'as dit
8 fondant en larmes = commençant à plenrer abondamment. — il Partout ou = En tout lieu où. — 29 c'est bon = cela suffit I
là 1 ... Mais mon pauvre oncle que je ne verrai plus ! . . . J'ai le cœur trop gros, je ne pourrais manger.
— A ton aise! — dit Gustave.
Et il sortit.