II
En parlant ainsi, elle regardait moins le jeune malade que les personnages réunis autoi:r de lui. Ceux-ci, à son approche, s'étaient retirés au fond de la salle. La Renaudie, plus queles autres, parut être l'objet de cet examen.
— Si vous saviez, sire, ajouta-t-elle en reportant sur le roi ses regards sans expression , quelle a été notre inquiétude quand Rambouillet nous est venu conter ce qui vous est arrivé, et avec quel empressement... je suis accourue... pour m'assurer par moi-même... que tous les secours
Elle s'arrêta. Sa respiration, jusque-là fort tranquille en apparence, se comprima et coupa ses dernières paroles d'un souffle oppressé et bruyant.
— Vous êtes trop bonne, madame, rér pondit François, et je suis vraiment fâché
que votre majesté se soit inquiétée et dérangée pour si peu.
*— Un évanouissement est toujours chose inquiétante dans votre état... c est un symptôme de recliute. . . Mais les médecins sont prévenus, ils vont arriver... et nous diront si l'on peut sans inconvénient vous ramener au château.
— Comment, les médecins! s'écria le roi en faisant un nouvel effort pour quitter
le fauteuil sur lequel il était retombé
J'allais partir, madame, quand vous êtes arrivée
— Vous pouvez à peine vous soutenir.
— Je me sens beaucoup mieux depuis cette petite promenade que tous voulaient m'empôcher de faire.
— J'étais du nombre des opposans, sire, et Dieu sait si j'avais raison! — Une pauvre mère, ajouta-l-elle avec un gros sou-
pir, qui voit son expérience dédaignée, ne denianderail pas mieux que d'avoir toft, et c'est à regret qu'elle rappelle à son fils ses conseils si peu écoutés!
— Vos ronsf'ils pour moi sont toujours précieux, madame, reprit le roi d'un ion où perçait une légère impatience j mais , dans celte occasion, je ne crois pas avoir mal fait de m'en être quelque peu écarté. Si tant est que vous les ayiez donnés, ce dont je ne me souviens plus. — Je vais beaucoup mieux, je le répète, depuis cette promenade ; elle m'a fait du bien... j'étais sur qu'il en serait ainsi. — N'avais-je pas à mes « ôlés mon ange gardien , ajoula-tit en prenant la main de Marie.
Av«z vous donc emmené le bon^^ Itooime Parc avec vonç? demanda Cathe-^ rine, feignant de ne pas comprendre so» (ils.
— loi —
— Le roi, dit Marie Stuari en souriant, ne parle pas de son médecin , madame , c'est nous que sa majesté veut bien désigner par ce nom.
— Ah! votre majesté me pardonnera, reprit la femme noire, et elle mit dans le mol majesté plus d'ironie et de ressentiment que jamais il n'en entra dans les paroles de déli d'un homme à un autre homme. — Mais j'avais oublié, ma fille, que vous étiez de cette promenade, i. Vous le voyez, je n'ai pas de rancune.
— De la rancune... et pourquoi en auriez-vous contre moi , madame ?
— Mais n'est-ce pas pour vous plaire, mignonne, que sa majesté a fait ce petit coup de tête, en dépit de nos exhortalions ?
En parlant ainsi, elle arrangeait ou plutôt dérangeait l'oreiller que la jeune reine
avait placé sous la tête de l'enfant ; et, en le secouant assez rudement , elle haussait les épaules, comme si elle eût dit en ellemême : Sotte péronnelle qui n'est pas même en état de placer un coussin sous un malade !
— Je ne sais rien de ces exhortations, madame, reprit Marie d'un ton résolu et en replaçant de son côté l'oreiller, comme elle l'avait d'abord arrangé sur le fauteuil.
— C'est que l'on n'écoule, ma mie, que les paroles qui flattent nos caprices et caressent no,s désirs, dit Catherine avec un toB de voix si doux qu'il en était écœurant.
— Ne serait-ce pas plutôt, riposta Marie, que ces admonitions ont été faites d'une voix plus basse que ne le suppose
, votre majesté. On dît quelquefois en soi
des paroles qu'on s'imagine ensuite avoir réellement articulées Quand il s'agit de l'avenir, et que l'événement vient les justifier, on s'en fait un mérite de prévision, on peut à la rigueur y trouver un sujet de satisfaction personnelle; mais il n'y aurait ni charité, ni justice à faire de ces mêmes paroles mentalement prononcées, un motif de blâme et d'accusations pour les autres.
— Je n'accuse, chère belle, qu'un moment de distraction si naturelle à votre âge... Une toilette... une promenade à faire... On a bien le temps, n'est-Ce pas, ma mignonne, d'écouter une mère grondeuse qui parle raison et prudence;
— Mon Dieu, madame, reprit Marie en faisant un effort pour rappeler la patience qui allait lui échapper, ce ne serait pas d'être grondée qui me fâche ^ je sais fort
bien que l'expérience de sa majesté, son âge, son titre, lui donnent pour cela des droits incontestables, et Dieu sait si je me révolterais contre de bons et salutaires avis franchement , brusquement même donnés à moi qui, après tout, suis votre tille, madame; mais je ne comprends pas les paroles fâchées dites d'un ton caressant, et pour me repentir de n'avoir pas écouté vos conseils, encore faudrait-il que je fusse bien sûre d'avoir pu les entendre.
— Vous gronder, madame, qui s'y risquerait? n'éles-vous pas la merveille de nos jours, une vraie déesse en un corps mortel, comme l'a écrit ce sot de Bourdeilles. Vraiment! je serais bien mal avisée d'}' penser seulement! On adore les déesses, ma belle, on ne les gronde pas ; mais que votre divinité souffre qu'une pauvre mère, in(|uicle de sou enfant, so
rappelle avec quelque regrets le temps où, maîtresse sans partage de ses seotimens , de ses affections , elle réglait toutes les choses qui peuvent avoir une bonne ou une mauvaise influence sur sa précieuse santé.
— Madame, reprit François, se laissant toucher par le ton attendri dont ces paroles furent dites, la reine, ma femme, me soigne avec une constance, une attention, une tendresse qui me sont bien précieuses, et qui pourtant ne me font point oublier vos bons soins, alors que les aflaires \ous laissaient un moment de répit... car, en ce temps, vous étiez à la tête du gouvernement de l'état, ma mère... Et Dieu sait si alors, madame, occupée de traiter avec tel parti ou d'entendre telle proposition, ou de dresser tel pian de campagne contre les nialconlen^i vous vous fussiez
autant alarmée de me savoir parti pour faire un tour de promenade.
— Mon Dieu, qu'en vous débarrassant, madame, du fardeau des affaires publiques, reprit Marie-Stuart, MM. nos oncles vous ont rendu un important service ! En effet, qu'y a-t-il de pis, pour nous autres femmes, que d'imposer des limites à un sentiment aussi puissant que l'amour d'une mère pour son fils ; et qu'il devait vous paraître dur de subordonner aux exigences de la politique l'exercice des devoirs auxquels vous tenez tant, madame^ depuis qu'on gouverne pour vous? Si la France, ajoula-t-elle en se tournant vers le petit roi, a perdu à ce changement l'habile conductrice qui, si longtemps, a tenu les rênes de l'état, vous, vous y avez gagné, sire, une mère dont l'esprit et les soins ne sont plus partagés , et peuvent , sans dislrac-
tion , suivre la pente où l'entraîne son
cœur!
Ces paroles, qui rappelaient à Catherine la fin de son pouvoir et la position secondaire qu'elle occupait à la cour, maintenant qu^on 'gouvernait pour elle, et que la nièce des audacieux usurpateurs de son autorité la réduisait au triste emploi de garde-malade, la blessèrent profondément.
La jeune femme avait frappé Médicis à l'endroit sensible, et son fer, on peut le dire, s'était retourné dans la blessure... C'était bien déjà cette Marie-Stuart qui mania si habilement cette espèce de sarcasme déguisé, mais piquant, dont les femmes se servent avec succès pour se venger des injures qu'elles ont reçues, et qui ne sut jamais résister à la tentation de lancer un brocard.
Couarde autant que perfide , Catherine
réfugiait volontiers sa déi'aite dans une caresse; tout ce qui lui servait de masque était à sa convenance. Celle qui avait fait des avances à la maîtresse de son mari et tâché d'exploiter ces amours adultères à son profit put, sans changer de visage, tendre sa main à la jeune femme qui venait de l'outrager si cruellement.
— Vous avez bien grand'raison, ma fille Marie, dit-elle, et voici sans contredit les plus sages paroles qu'on ait jamais dites au sujet de cette autorité qui fut mienne, et que je n'ai jamais regrettée, Dieu m'en est témoin! Oui, en vérité, nous devons nous réunir toutes deux et bien nous entendre pour rendre la santé à ce cher enfant. Le mettre en état de gouverner par lui-même, n'est-ce pas couper court une bonne fois à toutes les jalousies, à toutes les prétentions , à tous les discords qui
s'agitent autour de nous ? Vous le voyez, mignonne, je veux travailler pour vous.
— Lui! n'est ce pas moi? s écria Marie avec sensibilité en passant avec cette spontanéité, qui fut l'un des types de son caractère, de l'aigreur d'un juste ressentiment à l'émolion d'une tendresse véritable.
— Et c'est justement parce que lui c'est vous, que je vous servirai en travaillant avec vous, Marie, à sa véritable et décisive émancipation.
— Ah î madame, rendez lui la santé; puis reprenez le pouvoir... je ne chercherai pas à le disputer. — J'aurai ma couronne de félicité Que pourrais-je souhaiter de plus?
— François a raison : vous ôlos un ange, ma mie, s'écria Catherine de Médicis.
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Et, atiirant vers elle la charinante femme, elle appliqua ses grosses lèvres sur son front si pur; et ce baiser claqua comme un signal de guerre , comme le soufflet qu'un spadassin jette à la joue d'un homme qu'il déshonore d'abord , pour avoir le plaisir de le tuer ensuite.
~ Elle l'embrasse!... fort bien, pensa La Renaudie qui, mêlé aux gentilshommes de la suite du roi, avait suivi de loin et deviné les vivacités de cette scène. — Jamais l'Italienne n'a plus cordialement détesté sa bru; et le moment est bon, je pense , pour lui offrir un auxiliaire de plus.
Et, se glissant dans l'ombre, il se rapprocha , en faisant un circuit , du groupe que les deux reines formaient auprès du fauteuil du roi. L'arrivée de deux médecins, escortés de pharmaciens portant sels,
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cordiaux et électualre$, favorisa le mouvement de l'avenlurier. Tandis que les docteurs , tenant chacun un bras du malade , consultaient gravement entre eux, en latin, comme dans l'une des réjouissantes bouffonneries de Molière, il parvint à quelques pas de Catherine de Médicis.
Celle-ci pensait à toute autre chose qu'au résultât de la consuUalion. — Que lui fait la santé de cet enfant sans énergie qui l'abandonne à l'outrecuidance de sa nouvelle parenté! — c'est à son offense qu'elle songe, ce sont ses moyens de vengeance qu'elle rumine !
Tout à coup une voix derrière elle a prononcé distinctement ces paroles : IVhat belongs to Scçtch must return to Scotch.
Catherine tourna lentement la tête, et rencontra le regard de l'aventurier. Il y avait dans ce regard, avec beaucoup de
hardiesse et d'astuce, celte recommandation de mystère et de silence qui ordinairement accompagne tout signe échangé entre les dépositaires du même secret.
Catherine le considéra quelques instans en silence, et reporta ses yeux sur les médecins consuitans, sans que La Renaudîe eût pu saisir sur ce visage immobile la moindre apparence de surprise, de contentement ou de contrariété.
— Qu'est-ce que cela? pensa-t-il; mon anglais aura-til, auprès de l'Italieime, le son qu'ont eu mes gentillesses vis-à-vis de l'Écossaise? — J'aurais prononcé ces pa* rôles aux oreilles d'une grosse marchande parisienne de la rue des Lombards, qu'elle ne m'aurait pas regardé avec des yeux moins intelligens... Et c'est là cette Catherine, l'arsenal vivant de la ruse et de la finesse!... Mais, non, non, il est impossi-
hleque cet air bourgeois, ces yeux hébétés accompagnent cette grande habileté pour l'intrigue qu'on lui prête.
Pendant ce temps-là, la conférence des docteurs de cour s'était terminée. Le résultat de cotte délibération avait été qu'il fallait ramener incontinerjt le malade chez lui. L'application des remèdes nécessaires pour combattre le mal tel qu'il se présentait, avec les nouveaux symptômes dont l'évanouissement de sa majesté annonçait l'invasion, n'était point d'une urgence telle qu'on dût y procéder sun-lechamp et sans attendre le retour du roi au château.
Conformément à cette décision, François, soutenu par ses deux Esculape, mais ne s'appuyant réellement que sur le bras de sa chère Marie, quitta la salle de l'auberge, monta avec la reine dans son car-
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rosse, oy l'on PDllfiqua par précaution les doux médecins ; Catherine de Médîcis, de son côté, s'installa xjans sa chaise, puis le coflége, triste et silepcjeux, s'éloigna, au petit pas, de l'auberge du Pont, et bientôt s'engagea dans le dédale obscur et xnontueux des rues du vieux Blois.
La Renaudie, attendait toujours J'effet que produirait sa phrase d'anglais, avait suivi le roi et son escorte jusqu'à la sortie de l'auberge. Quand il entendit donner l'ordre du départ, lorsqu'il vit le carrosse du roi se mettre lentement en route, suivi de la chaise de madame la reine-mère, il éprouva, malgré son imperturbable sangfroid, un vif mouvement de dépit. Son ancien hôte, l'avocat des Avenelles, ne faisait pas plus triste mine au trèfle arrivant dans son j.eu, quand il comptait $ur up carreau, que lui à la solitude qui s§ fi.t tout à ÇQAîp
dans les alentours de ia taverne, quand ses hôtes d'un instant se furent éloignés.
Maître Ancel était rentré. M. de perdaillan, qui avait arrêté dans sa tête de faire avec son cousin un souper d'auberge^ était allé donner des ordres en conséquence, et La Renaudie attendait encore à la porte. Il lui semblait impossible que le sort lui eût présenté d'abord une aussi belle occasion de pénétrer dans le château pour lui faire tout de suite et aussi sottement casser le nez à la porte. La fortune, à son avis, ne pouvait s'être mise en coquetterie avec lui pour si peu, enfin l'aventure <iui l'avait mis un instant en rapport avec la cour, était un commencernent qui, il le croyait du moins, devait avoir une suite et unt*. fin.
Cependant» au bout d'un i'ertain temps, cette conclusion n'arrivant pas, il en prit son parti, et entendant son cousin qui
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l'appelait pour se mettre à table, il tourna sur ses talons, et s'apprêtait en sifflant à rentrer dans l'hôtellerie, quand il se sentit frapper sur Tépaule.
— Enijn ! dit-il en lui-même et en se retournant. Il se trouva face à face avec Margaret-Mac-lvor, celle que Ton nommait la sorcière de la reine-mère. Il la reconnut à la pâle clarté que jetait sur les alentours de la porte le fallot allumé nu-dessous de l'enseigne de la Fortune de la France.
— C'est vous, lui (Jit-elle, que je cherche, beau sire.
— C'est bien cela, pensa-t-il encore.
— Qu'y a t-il, bonne femme? demanda* t-il en dissimula nt sa joie.
— H } 0, mdri bon seigneur, qu'une messogf IV fidèle ne quitte la placequelorsque sa ^^uiiTiÎFsion est faite. Dq)uis tantôt jecher-
ohe le moment de vous parler sans témoins.
— Depuis tantôt ! reprit-il avec un léger mouvement (le surprise.
— C'est pour vous joindre que je suis entrée ce matin dans celle maison, en si joyeuse compagnie. Je cherchais le moment de vous glisser dans l'oreille les paroles dont je suis chargée pour vous, quand vous avez quitté la place, entraîné par votre cousin. Pour ne point doiuier Téveil aux étourdis qui m'avaient forcée à les suivre, j'ai quitté le logis avec eux ; mais je suis bientôt revenue. . . J'ai trouvé en revenant la place prise par le roi et sa suite, impossible encore d« m'acquitter de ma commission ; mais maintenant rien ne s'y oppose plus....
— Eh bien! dit viveuient l'aventurier, qu'avez-vous doncà me dire?
— Il y a dans cette ville, messire, l'eprit la vieille femmeen se baissant à son oreille, une dame qui désire avoir avec vous un moment d'entretien. Cette dame espère que vous vous rendrez à son invitation, quoiqu'elle n'ait pas de dez tourné de façon que le point qui fait gagner soit en haut.
LaRenaudiene put retenir une exclamalion de surprise à la désignation de ce signe de ralliement, convenu avec le baron de Castelneau dans l'entrevue qui avait précédé son départ de Paris.
— Cette dame, reprit la duègne, souhaite que votre séjour dans l'auberge de Blois vous soit aussi profitable que votre passage dans le cabaret de la Pomme-du- Pin, à Paris...
— Eh biet) après ! dit La Renaudie d'une
\oix calme, quoiqu'il fût altéré par l'étonnement.
— Eh bien ! celte même dame, que, d'après ces renseignemens, vous devez supposer bien instruite, vous attendra demain à huit heures.
— Oii faut-il aller et que faut-il faire pour la trouver? demanda l'aventurier.
— Il faut suivre le bord des fossés qui défendent le château du côté de la campagne} en face de la tour du Foix, qui fait l'angle de l'aile de l'Ouest, vous trouverez un petit escalier taillé dans le roc, vous le descendrez et vous longerez le rempart jusqu'à la hauteur de la tour. Vous heurterez trois fois à la porte cintrée qui s'ouvre au pied de ce donjon, je serai là pour vous recevoir. Si quelque sentinelle faisait obstacle à votre passage, vous prononceriez deux mots lalins : Uraniœ sacrum ^ et l'on
vous laisserait continuer votre chemin. — Viendrez-vous ?
L'aventurier ne répondit pas.
— Et dites-moi, ma respectable messagère, reprit-il après un moment de silence, celle tour du Foix fait partie du château /
— Oui, du château , en effet.
— El c'est !à, ni'a-t-on dit, qu'est situé l'observatoire du haut duquel madame Catherine de Médicis consulte les astres?
— 11 en est ainsi...
— El vous êtes au service de celle princesse ?
— Vous l'avez dit...
— Et ce n'est pas, ce soir, et à l'instant même que l'on vous a donné celte commission dont vous vous êtes chargée pour moi?
— Celle c'onmiissioii m'a élé donnée à midi, reprit la vieille avec assurance, ni plus lot, ni plus lard : je n'ai pas revu depuis midi celle qui m'envoie vers vous ! — Maintenant vous savez ce qu'on attend de vous, messire, mon message est rempli ; c'est à vous de voir ce que vous avex à faire.
El lui faisant de !a main un signe d'adieu, la vieille Margaret s'éloigna rapidement et disparut dans l'ombre.
— Et moi qui demandais des complications à mon intrigue... parbleu ! l'on n'a qu'à dire, on est servi à souhait, pensa l'aventurier après le départ de la vieille... Catherine deMédicis... je m'étonnais de son air bonnasse, et elle sait tout... Instruite de mon arrivée à Blois, elle m'attend. Que me veut-elle?... irai-je?... Je serais arrêté, si elle n'était pas pour nous...
mais cependant la prudence ordonnerait peut- être...
En ce moment une voix appelant La Renaudie se fit entendre dans l'intérieur de l'hôtel: c'était Perdaillan qui , ayant fait servir le souper, s'impatientait de ne pas voir rentrer son honorable parent.
— Allons , Godefroy, criait-il, à table! *La nappe est mise, et l'on apporte le
rôti.
— Me voici, mon cher Perdaillan, me voici! répondit le hardi compagnon.
Puis, revenant au grave sujet de ses méditations :
— Nous en sommes arrivés, se dit-if, au moment de la partie où il faut risquer le tout pour le tout.
— A ta santé! cria encore Perdaillan.
Viens-tu? le vin est versé!
— Quand le vin est versé, il faut boire ! reprit à haute voix l'avenlurier, répondant à la fois à son cousin et à une dernière objection que la prudence élevait dans son esprit; —j'irai!
Nous devancerons La Renaudie au château de Blois, car nous allons suivre de près les grands personnages qui viennent d'y entrer.
Venez, passons sous la porte d'entrée en saluant la statue de Louis XII qui la surmonte, abritée sous son dais de pierre
admirabl'ement travaillé (1), et reconnaissons qu'on ne pouvait placer une demeure royale «ous un plus noble patronage.
Chaque roi, qui vient prendre gîte dans le vieux manoir, reçoit tout d'abord une leçon, un encouragement ou un reproche de cette noble effigie qui semble lui crier du haut de son piédestal : « Souviens -toi
(1) L'intérieur de cette niche était semée de fleurs-de-lys d'or, et au bas de la statue équestre en bronze, on lisait ces quatre vers :
Hic ubi natus erat dextro Lodoicus olympo, Sumpsit honorata regia sceptra manu; Félix quae tanti fuisit lui nuntia régis. Gallia non alla principe digna fuit.
Facstds, 1498.
(( -Là où par la faveur céleste Louis prit nais- « sance, là aussi il prit d'une noble main le scepn tre royal. Heureux le jour qui annonça la ve- >} nue d'un si grand monarque. La France ne pou- » vait.troityer un prince plus digne d'elle. »
(M. de la Skv&ak^if ehâUau dêSl^is*}
dans ces murs de nos paroles, de nos actions; imite-les surtout pour que la France nomme heureuse la journée .où ta yenue lui fut annoncée. Que ne te reste-t-il pas à faire, si tu %eux qu'un .jour elle écrive aussi sous Xa stalue que .tu fus au roi digne d'elle?*
Pik)us voici dans la cour intérieure. Les édifices irré^ulier.s qui environnent ce carr.é irfé^iliex lui même, ne forment-ils pas un ensemble pittoresque et imposant?
La lune , qui trône dans un ciel pur, éclaire vivement la façade construite par François I", et ses rayons, comm« s'ils émanaient de cet astre de bon goût et d'élégance <iui fit briller les ^beaux- arts de la renaissance, laissent dans l'obscurité les mur^ noirs et humides , les étroites meurtrières, les mâchicoulis, les pointes, les
herses des bâtimens du temps de la féodalité. Voyez avec quelle noblesse ce grand escalier à jour, que l'habile archéologue que nous avons cité nomme une œuvre magnifique de pensée et d'exécution, s'unit à celte décoration de terrasses et de portiques qu'il complète,! Tous les détails de celte riche architecture : corniches chargées de chiffres entrelacés, lucarnes historiées, salamandres colossales , remplissant les Inrges trumeaux placés entre les fenêtres, délicates arabesques s'enroulant aux fnts des colonnes, font saillie sous cette blanche et vive clarté qui inonde le gracieux édifice.
Des constructions de Louis Xlï, on ne voit ni les hachures de briques noires croisées sur le fond rouge des murailles, ni les galeries à jour, ni les mâchicoulis en coquilles, ni les fleurs de lys, ni les her-
mines, ni les porcs épies placés sur les colonnes el sur le tympan des portes.
l! n'y a d'éclairé de cette partie du château que le haut des clieminées et la pointe des toits; mais les ogives entrelacées qui décorent le long luyau de ces cheminées, mais les arêtes à jour et les plombs dorés semés de fleurs de lys et d'hermines qui découpent ces loîls en festons, annoncent que l'ornementation de cette aile du château n'a pas été non plus négligée, et que les maistres des pierres vwes Tout animée des inspirations de leur verve gracieuse ou bouffonne.
La noble demeure a, du reste, quoique la soirée ne soit pas encore fort avancée , le calme et le silence qui conviennent aux g^lenioursde la chambre d'un malade. Sous les portiques à jour, sur la terrasse du fond qu'on nomme la Perche aux Brêtêns^
car c'était là que se tenaient les gentilshommes bretons de la garde de la reine Anne ; on voit de temps en temps briller le haut d'une hallebarde qui va et vient lentement, sans qu'on entende le bruit des pas de la sentinelle.
Voici un seigneur de haute distinction qui descend, en ce moment, le grand escalier, précédé de pages qui portent des flambeaux. Qui est-ce ! Il marche escorté de plus de gentilshommes et d'officiers qu'on n'en voyait à la suite du roi, et n'entretient qu'à voix basse les deux graves personnages qui l'accompagnent: on dirait qu'il craint d'éveiller l'enfant qui vient de s'endormir.
C'est M. le duc de Guise qui sort de visiter le roi. Accouru à la première nouvelle de son évanouissement, il n'a quitté sa majesté qu'après s'être assuré de son
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élal, et maintenant il va rejoindre le cardinal, son frère, retenu lui-même au lit par une indisposition. Il faut bien que ces deux hommes, sur qui repose tout le fardeau des affaires, avisent ensemble aux mesures à prendre dans le cas où cet évanouissement, qui a tant effrayé la cour, aurait des suites fâcheuses. En descendant les degrés, il s'informe de ce que la faculté augure de cette rechute j car ces deux hommes à simares et à chaperons, qui marchent à ses côtés, sont les médecins dont nous avons vu la venue à l'hôtellerie du Pont.
Quand le cortège passe devant les arcades ouvertes de l'escalier, on peut, de la cour, apercevoir l'illustre Lorrain. Il domine, de sa tête, le flot des courtisans, et marche le front haut, la poitrine en avant, comme un soldai qui a toBJours
[îràiiqiié la ligne droite comme le chemiti le plus court pour arriver à Tennemi. Eclairé par les flambeaux qu'on tient devant lui , sa figure apparait grave et sérieuse; car le capitaine aperdu la joyeusete' et l'insouciance, compagnes ordinaires du métier des armes, depuis qu'il s'est mêlé aux affaires de la cour et de l'état. Quoiqu'il porte aussi bien que personne le justaucorps de salin noir à crevés de couleur de feu, les chausses de soie , Je manteau (le \elours chargé de broderies et le bonnet autour duquel tourne une longue plume rouge, on sent que nulle parure de cowr ne sied à cette puissante nature d'homme de guerre, comme son bon harnais des jours de bataille.
Il n'a, ce soir-là, ni armet au front, ni corselet aux épauh-es ; le gant de soie parfumé et brodé d'ot* remplace sur sa main
de fer les rudes écailles du gaïUelet d'acier, et pourtant il sonne en descendant les moulées soit que sa bonne épée ait été asseï souvent tirée de son fourreau de métal pour qu'elle s'y remue à chaque pas qu'il fait, soit que les chaînes qui la pendent à son côté se choquent entre elles, soit enfin que la double croix d'or qui pend sur sa poitrine rencontre et heurte, de temps en temps, le haut bout de sa dague damasquinée, et l'on comprend à ce cliquetis qu'on se trouve sur le passaged'un soldat déguisé en courtisan.
Le voilà descendu 5 il traverse la cour , il s'achemine vers ce pavillon aux fenêtres cintrées. Des rideaux rouges étendus devant ces fenêtres ne laissent sorti rau-dehors qu'une clarté mystérieuse et tragique. Ces croisées sont celles delà chambre du cardinal de Lorraine.
Son frère et lui, le grand guerrier et le profond politique, dans un instant, s'entretiendront de leurs hautes espérances... Vanité des projets de l'homme et justice du ciel! Dans celte même chambre où lout-à-l'heure François de Lorraine se demandait peut-être combien de jours encore cette frêle existence de roi pourrait retarder Taccomplissement des grandes destinées promises à sa maison, un Guise, son fils , traîtreusement frappé , succombera avant qu'il soit peu; et au pied de ce même lit d'où surgirent peut-être toutes ces illusions et tous ces rêves, tous ces rêves et toutes ces illusions \iendront tomber sous le couteau des quarante- cinq, et s'évanouir à tout jamais avec la vie du Balafré.
Nous ne suivrons pas le Lorrain chez son frère ; nous détournant du sombre réduit (jui va les réunir, nous allons re-
tourner à la construction élégante du roîchevalier , et com.ne on ne peut mieux terojiner la description de tous ses chifffes, de tous ces emblèmes d'amour et de galanierie semés aux pierres de sa façade, qu'en vous introduisant au boudoir dont elles sont la coquette enveloppe, nous allons vous ramener auprès de Marie-Stuart , gracieux et poétique contraste jeté parmi les sombres physionomies des turbulens acteurs de ce drame politique , comme une fleur dans une touffe de ronces ou d'orties.
Le premier étage est occupé par les appartenions de la reine-mère. François II et sa jeune épouse habitent l'étage au-dessus. C'est à cet étage, et dans un des cabinets attenant à la chambre du roi, que Marie passe ses soirées et ses nuits. En effet, elle est là à même d'entendre les plaintes de
l'enfant royal qu'elle soigne avec une sollicitude toute malernelle, et d'accourir au chevet du lit où il s'agite dans ses longues insomnies, pour lui |>résenter la potion qui le calmera, essuyer la sueur qui mouille son front, et lui adresser ces douces paroles de pitié et de tendresse qui, mieux que toutes les prescriptions du médecin , endorment ses souffrances.
Elle vient de congédier ses femmes; car François, qui s'est endormi pendant qu'elle veillait sur lui , François pourrait être réveillé par le chuchottement de leurs voix, par le bruit de leurs pas, par le cri d'une porte ouverte ou fermée sans précaution; et les médecins, avant de quitter le petit roi, ont déclaré que si son sommeil pouvait continuer une partie de la nuit, doux, calme et réparateur, ainsi qu'il b'anuon-
çait, ils répondaient des suites de son éva nouissement. r-.
Donc, ii n'y a plus dans l'antichambre de la reine que deux camérisles attendant le moment de procéder à sa toilette de nuit. Elle est seule dans ce petit réduit qui porte, comme le nid de l'oiseau, les traces et les indices du caractère, des habitudes, des plaisirs et des occupations de celle qui rhabite. Etendue plutôt qu'assise dans un de ces gracieux fauteuils de la renaissance, aux pieds en fuseau, au dossier étroit, tout garni de crépines; la tête appuyée sur l'une de ses mains dont les longs doigts blancs et effilés apparaissent au milieu des flots de sa brune chevelure déjà dégagée de ces entraves, comme les touches d'ivoire du clavier sur l'ébène qui les encadre, elle s'abandonne à l'une de ces poétiques rêveries du jeune âge, et regarde, sans les
voir, et les fleurs des vases de ses consoles, et son lulh appuyé au dossier d'un autre fauteuil 5 et, sur la table au tapis fleurdelisé, les œuvres de Ronsard, son poète, avec le papier sur lequel elle a jeté, ce matin, quelques rimes faciles en l'honneur de sa patrie la plus chérie; et sous les épais rideaux de brocard, son lit étroit, son lit de jeune fille, qu'elle n'a pas encore quitté pour la couche dont les deux oreillers frangés d'or reposent sous le dais que surmonte la couronne royale.
Qui pourrait dire la nature de ces pensées au milieu ^desquelles son esprit se promène, ou plutôt qui pourrait dire quels sons retentissent dans celte ame, s'abandonnanl, comme la harpe éolienne , à tout souflle capable de la faire vibrer?
Est-ce le passé qui l'occupe, s'enivre-telle des tristesses du présent, Favenir avec
ses incertitudes se dresse- 1- il à ses regards comme un génie fatal escorté de fantômes? Le passé, le présent, l'avenir... c'est tout cela qui chante en elle sans ordre et dans le pêle-mêle de l'inspiration, les notes joyeuses d'autrefois s'unissant aux élégies du présent, ou jaillissant rieuses et folles de ce sourd grondement, vague expression des inquiétudes du lendemain, et qu'on pourrait nommer la basse de ce concert infini et mystérieux.
Et l'hymne exhalée de cette ame qui s'essaie aux premières difficultés de la route est pleine de jeunesse et d'espérance; on dirait le chant de départ d'un jeune pèlerin. Du haut de la colline, il salue la roule qu'il a déjà franchie, la pointe de la tourelle hospitalière qui Tabrila dans la nuit, la cime de l'arbre sous lequel il vit danser les jeunes filles. , . Il ne sait plus rien des
dangers qu'il laissa en arrière. Dans la plaine où il va bientôt allonger ses pas, à l'horixon vers lequel il brûle de s'élancer, il ne voit ni le sentier pierreux, ni les halliers où sifflent les reptiles, ni la sombre forêt où les brigands attendent peut-être son passage, ou, s'il les voit, c'est pour se dire qu'il se sent la (orce et le courage de les braver.
Ainsi la lille des Stuarts, sans défiance du souffle aventureux qui doit emporter sa vie, et la pousser d'écueil en écueii, le laisse bercer sa nef à peine sortie du port. Les pavillons de soie de sa frêle embarcation frémissent sous les caresses trompeuses de cette brise, qui n'est peut-être qu'une ruse de la tempête, qu'un allèchement de l'abîme, et elle sent, en son cœur, moins d'effroi que de plaisir en songeant que celte briscj devenue plus forte* peut l'en-
traîner loin de la plage et la jeter au milieu des hasards de la pleine mer.
Un bruit léger, un chant étrange s'éievanl à ses côtés, mit fin à sa rêverie. Elle relève la tête, elle regarde... La grande femme brune, celle qu'on nomme Margaret Mac-Ivor, est debout devant elle. C'est l'heure où, introduite avec toutes les précautions du plus profond mystère par Te calier dérobé dont la vis tourne dans les murailles de ce cabinet, la devineresse vient «niretenir en secret la jeune reine. Parvenue dans cette chambre sans que le bruit de son ;^rrivoe eût mis fin à la préoccupation de Marie , Margaret était restée quelques inslans en silence, la (Onien)plant avec une inJicible expression de sollicitude respectueuse et inquiète; enfin, pour avertir la jeune femme de sa présence , elle avait chanté à demi- voix le
couplet de la ballade du Lair de Kinross ; car, nous l'avons vu, c'était sa plus habituelle manière d'entrer en conversation :
La voyant rêver, il lui dit :
Qu'avez-vous, dame, en votre esprit , Qui vous chagrine et vous occupe?
Songeriez-vous à vos amours?
D'Argyle rêvez- vous les tours.
Ou bien l'achat de quelque jupe ?
— Ni pensers d'amour, ni souvenirs d'Ecosse , ni même projets de toilette nouvelle, n'occupaient mon esprit , Marguerite, répondit Marie-Stua'rt en souriant et en parlant très bas pour que l'étrangère mît sa voix au diapazon de la sienne. Quand vous êtes entrée , je dormais, je crois, les yeux ouverts, car je rêvais. .{|QÀ quoi? Qui le sait? Je ne pour^
rais dire, en vérité, à présent que me voilà I éveillée, où s'égarait mon esprit.
— 0 ma dame et maîtresse! reprit la vieille femme en se mettant à genouK de^^ vant Marie et en prenant sa blanche main qu'elle approcha de ses lèvres ; il faut, voyez vous, vous défendre des rêves qui vous ramènent au pays que vous avez
quitté pour jamais quitté, n'est-ce
pas?
— Quoi! pas même en songe, bonne mère; je ne puis me retrouver sur ces lacs, dans ces montagnes, en face de ces lointains nuageux de notre vieille Ecosse? Mon retour en esprit vers ces lieux dont j'ai gardé le souvenir serait-il donc suivi des malheurs qui m'atteindraient , selon vous, si j'y revenais réellement.
— Non; mais vous qui êtes reine, madame | vous «(ui pouvez tout, vous voudriez
assurément revoir l'Ecosse si elle vous ap^ paraissait dans vos rêves telle qu'elle se montre à moi , sur les bruyères, et parmi les brouillards, avec sa ceinture de genêts et de roseaux, son plaid de tartan, sa plume d'aigle battue du vent, et tenant à la maiii le pibroch des vieux jours, tout gonflé des airs et des chants de nos montagnes.
— Oui; mais pour moi, Marguerite, reprit la fille des Stuarls, et afin de me guérir de l'envie de la retrouver autrement qu'en imagination, l'Ecosse ne prend jamais le costume romantique du pâtre ou du chasseur que lui prèle ion imagination. Quand je la sois, c'est sous l'arniure sanglante de l'un des ijrans qui lui mettent la pied sur la gorge. Elle ne se montre à moi qu'avec les signes de ce caractère tur-
bulent, sauvage, indonipiahle, qui fait dds grands de ce pays son éternel fléau.
La position de la vieille Margaret était violente. Quoi! l'on attaquait devant elle les enfans de sa chère Ecosse, et, contenant son indignation, elle ne répondait pas par les poétiques élans de son ardent patriotisme! C'est que l'attachement qu'elle porte à la jeune reine est aussi vif que son amour pour sa pairie, ei le don de seconde vue qu'elle croit posséder lui a montré dans l'avenir tant de malhi^urs et d'opprobres prêts à se déchaîner S!ïr cette princesse, le jour où elle remettra le pied sur la terre des Higiandéfs, qu'elle entend avec une sorte de plaisir ces accusations que, dans une autre occasion , elle eût repoussé^ (onime d'odieux blasphèmes.
Cette patience et cette modération étaient
la conséquence des sacrifices qu'elle s'était 11. iO
imposés pour rejoindre sur la terre étrangère la fille de son affection. Placée auprès de Marie de Lorraine, l'épouse de Jacques V, la mère de Marie -Stuart, elle avait servi celte princesse avec toute l'ardeur passionsnée de l'un de ces dévoûmens qui se rencontrent dans ces natures primitives dont l'égoïsme et le calcul, ces dieux du monde social , n'arrêtent point les énergiques mouvemens. Exclusivement attachée au service de la fille de Jacques, Margaret avait concentré sur ce berceau toute la puissance de ses affections. C'était en prodiguant les plus tendres soins à l'enfani royal confié à ses soins, qu'eue avait eu ces révélations dont nous avons parlé. C'est alors qu'elle avait \u se dérouler dans des tableaux mystérieux les tragiques arentures que l'Ecosse réservait à celle fille des rois.
Aussi, quand la jeune Marie, devenue orpheline, quitta le château de Linlitgow pour la France, où Taltendait une seconde couronne, Margaret, persuadée que la princesse pourrait éviter le sort fatal q«i lui avait été révélé si elle quittait pour toujours l'héritage des Stuarts, imposa silence aux douleurs de cette séparation.
Restée en Ecosse , la vieille femttie, dans ce redoublement de fureurs et de violences dont le départ de l'héritière des Stuarts avait été le signal pour la malheurcQse Ecosse^ ne semblait écouter de tout ce bruit qu'une nouvelle, celle do prochain retour de Marie pour rétablir l'ordre dans ses états.
Toutes les fois que la fidèle gouvernante entendait parler de ce retour qui l'effrayait tant, le nom de la reine, Catherine deMédiciS) retentissait à son oreille* C'était elle,
si l'on en croyait la renommée, qui déciderail ce départ par zèle pour la religion catholique, disaient les uns, par inimitié contre sa bru qu'elle voulait éloigner à tout prix, disaient les autres. Aussi, dans le projet qui surgit tout à coup dans la tête exaltée de la fille des Mac Ivor pour prévenir la venue de celle qu'elle aimait •omme une fdie, la reine Catherine de Médécis dut nécessairement occuper une grande place.
Ellf quitta ses montagnes pour venir en France. Etrangère et, de plus, fort versée dans les secrets de la cabale, elle était parvenue , en stimulant la curiosité et en excitant l'admiration de quelques dames de la cour, à se faire présenter à la reinemère. Dans une première visite, elle eut le bonheur ou le talent de faire à sa majesté quelques réponses qui la surprirent infi-
nimeni. Elle lui indiqua même de nouvelles et infaillibles manières de procéder dans les conjurations et les horoscopes... Bref, elle captiva si bien l'esprit de la crédule Italienne, que le lendemain elle était installée à l'hôtel de Soissons, la résidence la plus habituelle de Médîcis, à Paris, aiin d'aider la royale élève de Luc Guoric et de Cosme Ruggieri.
Cette installation s'était faite sans que Marguerite eût dit un mot des rapports qui existaient entre elle et la jeune épouse de François il. Elle les renoua à l'insu de tous, et ce n'était qu'en s'enveloppant des ombres du plus profond mystère qu'elle se rendait auprès de la jeune reine pour la confirmer dans ses résolutions de rester en France, et lui donner, de temps en temps, l'éveil sur les pièges que lui lendoil sa belia-mère.
Lsk noble el généreuse Marie, dans cette guerre sourde qui s'était déclarée entre elle et la cour de Médicis, n'eût jamais songé à s'appuyer sur un auxiliaire de cette espèce, et à organiser, comme moyen de triomphe, l'espionnage à son profit; mais tout en blâmant la fidèle gomernante du parti qu'elle avait pris, tout en lui faisant sentir que le dévoûment devait, pour être un sentiment honorable, ne s'exercer qu'honorablement, et qu'il fallait choisir dans les preuves à en donner celles qui n'offensaient pas la délicatesse de la conscience, elle avait consenti , elle consentait
à la recevoir et à l'entendre Était ce
l'effet de l'inconséquence de son caractère? Sachant fort bien que Catherine ne se faisait aucun scrupule de se servir de ces armes, croyait-elle qu'il lui était permis de les employer pour égaliser la partie, et
l'immorale excuse : Cest de bonne guerre avaiUelle fini par lui faire amnistier cet arrangement, qui d'abord avait répugné à sa conscience?
— Non, en vérité, Marguerite, dit Marie Stuart répondant aux dernières paroles de Margaret, tu ne dois avoir aiucun sujet d'inquiétude, et je ne suis pas pressée de retourner en ton pays; car !g peuple, comme si ce n'était pas assez de ses hauts barons pour le rendre inhabitable, s'est fait disputeur, ergotant, impitoyable et fanatique. En proclamant la liberté de conseience, le voilà qui proscrit la messe et massacre ceux qui ne veulent rien entendre aux nouveautés que leur prêche le farouche presbytérien...
— 11 vaut mieux rester en France, vous avcE bien i*aison, reprit iMargaret; l'on n'y voit point de seigneurs t'ôlons^ ennemis
jurés de tous les droits et toujours prêts à batailler contre la royauté, ou à battre en brèche tout pouvoir, quel qu'il soit, élevé à l'abri du irône. Le peuple est soumis, et il ne s'agite point dans la sphère turbulente des opinions religieuses.
Ce que disait la vieille était si bien le conirepied de ce qui se passait alors en France, qu'à son insu peut-être sa voix prit un af cent ironique qui changea le sens de son apologie, et obtint un effet tout opposé à celui qu'elle voulait produire.
— Tu as raison, ma bonne, dit la reine avec un profond soupir, la paix n'est pas plus en France qu'ailleurs, et je pourrais me trouver, un beau matin, transportée au milieu des intrigues et des partis qui se disputent la place à Holy-Rood, et me croire encore au Louvre, à Blois ou à Fontainebleau.
Une vive anxiété se peignii sur le visage de la vieille femme.
— Oh! non... cela ne serait pas kimême chose, dit-elle d'une voix tremblante.
— Je t'assure, Margarel, que pour les bonnes dispositions qu'elle a à noire égard, madame notre belle- mère vaut notre royale cousine Elisabeth; quant à ces grands seigneurs de France, avec toute leur courtoisie, seraient ils pour la nièce de MM. de Guise, simples gentilshommes de Lorraine, ce qu'ils sont pour la nièce des dépositaires du pouvoir et des dispensateurs de toutes les grâces?
—La nièce de MM. de Guise sera toujours, pour eux et pour tous, la femme du roi de France, madame, répondit l'Ecossaise.
— La femme d'un pauvre enfant malade, reprit tristement la jeune reine en baissant eacore la voix et en regardant la porte
entr*ouverte qui conduisait à la chambre du petit roi; la femme d'un enfant qui retomberait bien vîte dans la dépendance de
sa mère — Mais non, je ferai tant par
mes soins, par mes prières, que je le sauverai, ajouta-t-elle après un moment de silence, et l'œil brillant d'enthousiasme et d'espoir... Je le connais, mon noble François, dit-elle encore, et je sais que ce serait un beau, un grand service à rendre à la France, que de donner à mon jeune époux la force de vivre et de mettre au dehors toutes les vertus cachées en son cœur!... Ah! si je lui apportais, â cette France que j'aime, si je lui apportais pour ma dot le salut de son poi, qu'aurait-elle à me demander encore? Elle fi»
nirait peut-être par m'aimer aussi La
France I être aimée de la France! régfter sur ce concert de nobles coeurs, sur cet
accord de vives intelligences, qui fait de ce pays le cœur et la léte de toute l'Europe, quelle royauté fut jamais mieux faite pour être enviée! J'en suis digne, Margaret, je le sens; car j'aurais le courage de tout sacrifier k'I'honneur de la conserver.
— Que j'aime à vous voir aussi bien disposée à entrer en lice avec le rude adversaire que vous avez en tète ! reprit Margaret. C'est la veille du combat qu'il faut songer à réunir ses forces , et ce moment est arrivé, ou je me trompe fort.
Marie, pour dissimuler l'intérêt qu'elle allait mettre aux renseignemens qu'on s'apprêtait à lui donner, rapprocha son fau-^ teuil de la table qui supportait son miroir, et se déshabilla lentement avec mille gracieuses minauderies que la glace reproduisait.
—Vous savez, chère maîtresse, car je vous en ai rendu compte, l'entrevue mystérieuse que madame Catherine eut hier dans une hôtellerie située au bout du pont...
, — Avec le prince de Condé, reprit Marie del'air le plus indifférent. — Voici, ajouta-telle en revenant aux choses de sa toilette , une agraffe dont la pose fait faire un pli disgracieux à l'échancrure de ce corsage. Il faudra que je le fasse remarquer à madame Bontemps. — Et n'est-ce pas demain , reprit-elle , que le prince doit se retrouver avec notre belle-mère"?
— Oui, mais voici un autre incident de l'intrigue qui semble se lier entre ces deux personnages. Dans la journée d'hier , un voyageur au regard lin et hardi, à l'air froid, à la parole caustique, est descendu dans celle même hôtellerie où se sont réunis la reine-mère et Condé.».
— - Ne s'appelle t-il pas... Godefroy de Là Renaudie? demanda la jeune reine.
— Dans une maison qui passe dans le pays pour êlre favorable aux opinions nouvelles , on l'a nommé devant moi le capitaine La forêt.
— Ah! fit Marie en prenant sur sa table une feuille de papier qu'elle déchira pour enfermer une des boucles de sa chevelure.
— Mais ce n'est pas tout «ncore : j'ai été chargée par la reine-mére d'un message pour cet étranger, bans ce message étaient énumérés des signes de ralliement, comme peuvent en avoir entre elles des personnes unies dans la même entreprise.. .
• — Des signes de ralliement. .. une entreprise...! répéta Marie sans avoir l'air de prêter plus d'attention à ces paroles qu'aux autres; et dans quels termes ce mes-
sage? demanda-t elle, en laissant tomber sa voix .
— C'était l'expresse invitation de se rendre au château , dans la tour où madame Catherine cache sa nécromancie, et où je vais l'aider dans ses opérations. C'est moi qu'elle a chargée d'introduire ce personnage auprès d'elle .
Ce rendez-vous, le jour mêmeetdans l'endroit où le prince de Condé devait aussi venir trouver Médicis, sembla à lajeune reine pour le moins aussi singulier qu'à la vieille Marguerite; mais incapable de ^'arrêter longtemps à la même idée , elle fit comme ces lecteurs qui , pressés d'arriver , passent l'endroit qu'ils ne comprennent pas, et se contentent de fai%e une corne au feuillet afin d'y revenir quand ils auront du temps de reste. Ramenée aux pensées de coquetterie , elle reprit en minaudant :
«- Sav62-\ous ) dame Margaret, <|ue cet homme qui vous occupe est le cousin de l'un de nos plus dévoués serviteurs? Brave épée sur laquelle je pourrais compter en cas de besoin , dit-elle plus sérieusement. Ah I ajouta-t-elle en riant, il pousse loin le £èle qu'il met à nous servir j c'est l'offenser que de nous trouver jolie» et il se blesse d'un regard ou d'un soupir qu'on nous adresse, comme si on lui Taisait injure ù luimême .
— Mais, dit gravement la gouverna nte^ s'il s'est promis en effet de veiller sur les intérêts de votre majesté , il n'en est pas qui soient plus dignes de ses soins que le maintien de votre réputation et l'observance des respects dont tous doivent vous entourer.
— Il est loirf de se douter, le pauvre gentilhomme, reprit Marie, en ayant i'uir de ne
î)as iavoir entendu ou compris Morguerite, il est loin de se douter que je sais son secret ; mais de quelque nature que soit l'intérêt qu'un homme porte à une femme, qu'elle soit bergère , bourgeoise ou reine, la première à s'en apercevoir est toujours celle a qui l'on voudrait le cacher. Ayant reçu d'une main inconnue quelques avis sur les pratiques de ceux qui se sont faits nos ennemis, et désirant savoir si je ne me trompais pas au sujet de M, de Perdaillan, je me suis fait présenter le rapport remis par lui à la prévôté, un jour qu'il était de service, et j'ai acquis la conviction, en examinant l'écriture, que la main qui avait écrit ce rapport avait écrit aussi les renseignemens bénévoles dont la source jusqu'alors m'était restée inconnue.
— Oh ! ma chère maîtresse , reprit Margaret, ce brave gentilhomme s'alarme des
pièges que l'on tend ù voiro inexpérience, à la facilité avec laquelle on accueille, quand on est jeune, tout ce qui flalte le besoin de plaire et d'attirer les hommages de tous.
Marie Stuart fit un mouvement d'impatience.
— El»! mon Die<i , (lit-elle avec une moue charmante, puis-je empêcher, moi, qu'on me trouve joiie <t qu'on m'aime, ma bonne? l'autorité royale, en France, a des limite^ que nous ne chercherons jamais à dépasser. On n'en veut qu'à ceux qui vous font de la peine, et je ne leur en veux pas
du tout, ni à M. de Perdaillan non plus
Mais je dois empêcher qu'ils'expose ainsi... Faire querelle à tous ceux qui chercheront à me plaire! Se battre pour empêcher qu'on
me trouve jolie! J'ai toujours pensé
que le duel était un effroyable abus , et si
jamais j'ai voix au conseil , les batailleurs s'en apercevront bien !
— Et contre qui s'est donc battu ce pauvre gentilhomme ? demanda la duègne.
— Contre le roi des étourdis un
mauvais sujet qui a bien son mérite
aussi il fait des vers char mans; et tiens,
si tu promets de ne pas me gronder , je te montrerai ceux, qu'au péril de sa vie, il est venu déposer la nuit dernière... Où sontils donc? reprit-elle en s'interrompant ; il me semblait les avoir mis sur cette table... Ah! ah! reprit-elle en riant comme une folle , je viens d'en faire des papillotes. .. Pauvre Chastellard, le voilà-t-il pas bien payé de sa peine et des risques qu'il a courus !
Margaret soupira profondément.
— Je suis vraiment fâchée qu'ils soient
déchirés, reprit Marie ; j'aurais prié Rizzio de les mettre en musique #
— Bizzio... Ce chanteur errant qui s'est fait entendre au château de Blois?
— Ah ! Marguerite, c'est là un grand artiste... J'ai relégué mon luth dans le coin de ma chambre, après l'avoir entendu; je l'aurais brisé, je crois, si mon pauvre François n'y avait pas attaché de sa chère main ce beau ruban qui le pare. — Ah ! Rizzio aurait fait sur cette pièce de vers un véritable chef-d'œuvre; et comme son amour-propre d'artiste eût été flatté de ma demande! C'est malheureux ! j'aurais chanté sa romance au premier concert de la cour.
— Devant cet audacieux qui osa affronter votre courroux en vous adressant ces vers?
— Ah ! bah ! des vers I qu'est-ce que cela
prouve? Et puis ils sont bons , te dis-je. . . Je les aurais chantés, en regardant quelquefois mon surveillant sévère et sans quitter la n)ain de mon pauvre ami malade. Ainsi tous : Chastellard , Rizzio , Perdaillan et François eussent été les plus heureuses
gens du monde Donner de la joie à si
bon marché, Marguerite, comment peut-on se refuser ce plaisir?
Il paraît que ces paroles allèrent réveiller le petii roi. — On entendit sa voix.
— Marie, ma chère Marie, où êtes-vous donc? cria t il en se plaignant.
— Mf voici... , me voici , mon enfant le
mi«Mix aimé! s'écria t-elle en s'élançant (Iniis h chîimbrf où François H l'appelait.
La viciile ('< mme, resiée seule, se releva ; car elle était demeurée jusque-là aux genoux de la jeune reine.
- Ardente, légère, coquette, inconsé-
quenle! dit-elle avec un profond soupir, 0 xMarie, Marie ! restez en France! la France n'aura pas de colère pour vos charn)ans défauts Elle étendra sur eux l'écharpe
diaprée de la galanterie chevaleresque , et vous n'en resterez pas moins son idole!... Mais en Ecosse , il n'y a pas une (ie ces gracieuses faiblesses qui, avec l'aide d'Elisabeth l'Anglaise, ne vous soil imputée à crime..... Et si l'on cherchait un jour à les voiler, ce serait avec un morceau de serge noire qui tomberait des mains du bourreau.