TROISIÈME PARUE
Le souper de La Renaudie et de Perdaillan, à l'auberge de la Fortune de In France, s'élait passé sans que les causeries sur leur jeune temps eussent fait trêve aux préoccupations du hnrdi compagnon.
Il lui faut le prince de Condé. Bon gré, malgré, ce grand personnage sera avec lui
et pour lui , au moment décisif : il n'y a que sa présence qui puisse porter le dernier coup , le coup décisif au crédit de la maison de Lorraine. Condé doit demain se rendre au château ; il garde dans sa retraite le plus strict incognito; il n'est pas accompagné, de peur d'éveiller les soupçons; il ira sans suite faire sa visite à Catherine La Renaudie agira en conséquence.
Il a sous sa main les hommes d'exécution arrivés ce soir-là même à Blois pour attendre le moment où la conjuration doit éclater... il sait où ils sont descendus... Au lieu de se coucher , ainsi qu'il en avait manifesté le désir pour éloigner plus vite son cousin, il courut les prévenir , et ne rentra au logis qu'après s'être assuré que le lendemain, de bonne heure, ils seraient tous à sa disposition.
Mais ce lendemain est arrivé.
Enveloppée de sa manie noire, le visage caché sous son loup, et s'étant à peine donné le temps de prendre la liqueur dorée qu'un \ieil Arabe lui apprit à faire avec des graines apportées de son pays, Catherine do Médicis brave la brume épaisse d'une froide matinée, et traverse , aussi rapidement que le permet son embonpoint, la cour du château de Blois. Elle se dirige vers l'escalier extérieur qu'elle a fait construire pour arriver au sommet de la tour qui fait l'angle de l'aile construite par les anciens comtes de Blois , de la maison d'Orléans , aïeux de Louis XII.
Le prince de Condé -- car c'est bien lui, en effet, que va rejoindre Catherine de Médicis — était arrivé à l'heure dite , non qu'il fOit bien pressé de se retrouver f,\ce à
face avec la Florentine. Il la connaissait de longue main, et savait bien que son empressement pour découvrir sa retraite et se réunir à (ui n'était qu'une véritable piperie; mais enfin rians la solitude profonde où il vivait confiné , après quelque temps de calme et de silence autour de lui, il s'était laissé entraîner par ennui et par curiosité à ces ouvertures pratiquées auprès de lui par la reine-mère. D'ailleurs le prince , il faut le dire, avait été amené par surprise à sa première entrevue avec Catherine : Catherine, l'argus le mieux instruit de tout ce qui se passait a la cour et en dehors de la cour, malgré le profond mystère qfli toujours avait enveloppé ces amours tout à fait platoniques , était au fait des liens de cœur qui existaient entre Gondé et madame de Saint- André (I),
(t^ La Maréchale de Saint^André , loman hU-
et c'était ♦in se servant de ce nom, toutpuissant sur l'âme de Condé, ei sous prétexte de lui révéler un secret d'où dépendait la tianquillité de^ elle vertueuse dame, qu'elle était jarvcnue à l'allfrer à l'hôtellerie du pont de Blois. L'étonnement du galant, en reconnaissant dame Catherine dans la donneuse de rendez-vous , et lorsqu'il s'attendait à trouver quelque confidente de la maréchale, avait clé grand ; il avait vu tout de suite ce dont il s'agissait, et sans attacher aiix protestations de Méilicis plus de confiance qu'elles n'en méritaient, il s'était trouve iransporté de la sphère des sentimens teiidres et tristes qu'il apportait à cette entrevue dans ie mf'uvement des idées très actives et des intérêts très remuans du monde politique.
torique par le uiéiiie auteur /2 vol.in-8.l fait suite au Petit Roi,
Cette transition du genre brusque n'avait pas été désagréable à cet esprit trop changeant et trop actif lui-même pour se plaire longtemps dans l'inaction et la solitude qu'il s'était faites.
Condé avait peu de persévérance , nous l'avons dit, et toute son histoire le prouve; avec beaucoup d'esprit, de courage et toutes les qualités brillantes qu'un parti aime à trouver dans le prince dont il veut faire un chef , il agit toujours comme s'il n'eût jamais su ce qu'il voulait. Il le savait pourtant ; mais comme ses passions, ses qualités , ses opinions agissaient et se manifestaient par foucade, sans accord entre elles et sans se plier aux nécessités du temps; il lui arriva quelquefois d'être ambitieux, sans avoir l'énergie, l'activité , le sang-froid qui font triompher l'ambition , et quelquefois aussi il fui énergique , actif et sûr de lui , sans
songer a Têtre dans les intérêts de sa grandeur.
A son retour d'Espagne, où les Guise, pour éloigner un compétiteur dangereux, l'avaient envoyé porter les insignes de l'ordre du Saint-Esprit à Philippe 11 , le vent qui déterminait le virement de ses humeurs changeantes étant à la retraite ou au dépit, il était venu s'enfermer chez Champvallon, un de ses gentilshommes, qui avait sa terre aux portes de Blois.
Ce choix d'une résidence à deux portées d'arquebuse des remparts défendant la demeure du roi , prouvait que l'ambition en cette circonstance n'était chez lui qu*à l'étal de demi-sommeil. Il était bien aise d'être à même de savoir ce qui se passerait dans le château où l'on faisait si peu de cas de ses services, et d'assister de près au spectacle des embarras qui allaient immanquable-
nieni surgir autour de l'administralion des Guise.
Introduit dans le cabinet de Cntherine par Margaret Mac-lvor, le prince deCondé, ayant reçu de la vieille l'assurance que sa majesté allait bientôt venir, quitta son manteau , secoua son chapeau traversé par le brouillard, et s'approclia d'une cheminée où brûlait un grand feu.
Tapis chaud ei moelleux aux pieds, fauteuils et sièges bien rembourrés , portière s d'étolfe épaisse, étendues à rencontre des venls assiégeant sans relâche le vieux donjon , acconjpagnaient cette cheminée aux étroits chambranles entaillés de cannelures, et corroboraient son effet confortable. L'ne table chargée de papiers et d'instrumens d'astronomie que l'on transportait dehors quand la nuit avait amené le moment des observations , et que l'on déposait sur
le banc de pierre qui se voit encore sur la plate-forme de la tour, complétait cet ameublement.
Le prince jeta un reg.ird curieux sur le travail qui avait occupé Caiheriné dans ses dernières veilles. Condé , sans être aussi superstitieux que l'Italienne, se sentait un peu de l'esprit et des manies de son temps, et l'on se rappelle qu'alors les merveilles de l'astrologie juliciaire, étaient, sinon un article de foi pour tous, du moins une chose dont on ne savait trop que penser , et dont les esprits forts ne riaient que du bout de^ lèvres. Condé chercha donc, avec une sorte de curiosité mêlée d'inquiétude, parmi toutes ces étoiles figurées sur le papier, celle qui avait pu lui être assignée dans les cornbinaisons de Médicis.
Un astre d'une honnête dimension, marqué d'un C, lui parut être cequ'il cherchait :
tandis qu'il le suivait dans ses diverses évolutions, il entendit une petite toux sè^he derrière lui , et se retournant vivement, il s(3 trouva nez à nez avec la reine-mere.
— Jésus- Dieu, mon cousin, lui dit-elle avec un sourire gracieux, vous vous initiez, ce nous semble, aux secrets de l'erapirée.
— Que Votre Majesté se rassure et qu'elle pardonne à un profane, répondit Condé en s'inclinant profondément; ces secrets des cieux ne peuvent avoir sur la terre d'interprète plus digne que celle qui a tracé ces célestes caractères; mais en face d'eux j'étais comme l'ignorant qui , tenant en main un papier dont la lecture serait pour lui d'un grand intérêt, ne peut profiter de son indiscrétion... Je ne sais pas lire»
— Ou je me trompe fort, ou vous avez
déjà fort bien compris, mon cousin, reprit Catherine, ce que signifie le C gravé au front de celte étoile dont je suis depuis si longtemps la marche avec un intérêt qui va toujours croissant.
— Bah! fit- il en souriant, même quand elle s'éloignait de l'horizon de la France et se perdait par delà les Pyrénées dans le sombre azur du ciel hispanique ? Ce qui me parait le plus clair dans les phases diverses que traverse cette pauvre étoile, ajouta-t-il, c'est qu'elle va toujours s'amoindrissant.
— Aussi, pourquoi s'éloigne-t-elle de celle-ci? reprit Catherine en posant son doigt sur l'astre couronné.
— Que dites -vous là, madame? ne voyez-vous pas qu'elle s'en rapproche sur plusieurs points ?
— Vous ne remarquez pas qu'alors,
mon cousin, elle s'entoure de rayons
— Qui vont se perdre un peu, reprit Condé en souriant, dans ceux de sa voisine. Après lout^ c'est dans l'ordre : les gros poissons mangent les petits ; il en est peut-être ainsi des étoiles,
— Oh! dil-elle, le ciel est assez grand pour que toutes y trouvent leur place et y brillent de Téclat qui leur est propre.
— Vous croyez donc qu'elles peuvent se rapprocher sans se choquer, madame?
Nous rencontrer! ce n'est pas là qu'est le difficile, ajouta-i-il avec un sourire narquois..
— Ai»)si rien ne vous paraît moins aisé que de nous entendre? Mon Dieu, si vous vouliez.. .
— Qu'y pnis-je? MM. de Lorraine sont maîtres céans à vos dépens plus qu'aux miens... Nous avons le même enfer, mais
nous n'aurions pas le même paradis.
— Si nous nous aidions à sortir de Tua avant de penser à nous arranger dan»
l'autre?
— Ah! fit-il en riant, ce n'est pas ce que je ferais alors qui m'inquiète, madame.
— C'est pourtant la, dit Catherine en prenant un air mystérieux, que sont les embarras. Une surprise, un coup de main peuvent réussir ; mais les difficultés réelles ne commencent qu'au lendemain du lrionq)lie.
Avant qu'elle abordât cette question, un signal imperceptible pour Condé, un bruit léger à la porle, peui-èlre un simple mouvement dans les plis d'un rideau, avait prévenu Catherine de Médicis de l'arrivée de La Renaudie.
— . Que voulez vous dire, madame? lU
Condé.
— Moi, répondit-elle, j'ai à vous faire entendre, mon cousin, que vous employez, pour revenir sur l'eau, des moyens bien violens, et que laisser figurer votre nom, )e nom d'un prince du sang, à la tête d'une entreprise à main armée contre l'autorité royale, c'est agir comme celui qui, retenu à la porte d'une maison où'il a droit au plus bel appartement, chercherait à rentrer en y mettant le feu.
Et elle tendit au prince un papier qu'elle tenait à la main depuis le moment de son entrée dans la tour.
Condé le déploya et lut ce qui suit :
« Tout va dans le sens du succès de » l'entreprise dont les bases ont été arrê- >• tées à Nantes , au nom du prince de » Condé et par des gens ayant mission de
» lui pour faire connaître ses intentions et » régler les dispositions à prendre , afin » de mener l'affaire à bien.
« Pendant quelque temps, le zèle des
» hommes mêlés à ce projet semblait s'être
» ralenti. On parlait d'hésitalion, de mé-
» sinleliigence; mais l'affaire s'est renouéé
» dans une réunion faite exprès pour ré-
)' pondre aux craintes manifestées par de
» certaines personnes prétendant que le
» prince de Condé était tout à fait étran-
» ger à ces menées, et que son nom avait
» été mis en avant par des intiigans ha-
» biles, sans que son altesse se doutât
« seulement de l'existence du complot
» dont on le fait chef. »
— Vive-Dieu! s'il y a complot, s'écria Condé en interrompant sa lecture, ces
certaines personnes dont parle le correspondant de votre majesté pensent la vérité; je n'y suis pas, et voici le premier mot que j'en entends dire!
Catherine prit le papier.
— « La présence du prince, continua la • reine, et elle appuya sur ces paroles, la » présence du prince dans cette assemblée » a levé tous les doutes à ce sujet. Les » fonds nécessaires ont été faits, car tous V ont pensé qu'il n'y avait pas de sacri- » fices qui ne dussent être déterminés par to l'assurance de la coopération d'un aussi » grand personnage. »
Catherine aclieva sa locturej plia son papier et regarda fixement le prince de Condé. Celui-( i se mil à rire.
- iSo —
— Allons! allons! dit-il, la ruse n'esl pas mal trouvée! Pour savoir jusqu'à quel point j'éprouve le désir de me venger des Lorrains, ou pour m'assurer si réellement je ne cherche point, à l'aide de mes amis et de mon crédit, à leur faire payer tous les sujets de mécontentement qu'ils m'ont donnés, votre majesté a inventé cette conjuration dont je suis le chef, sans m'en douter, et plaidé le faux pour connaître le vrai .
— Jésus-Dieu ! mon cousin, vous nous faites faire un joli métier! s'écria-t-elle. Non, en vérité, il n'y a rien de mon invention dans tout cela. Le complot existe, foi de reine; les hommes qui s'approchent avec le dessein de s'emparer du pouvoir croient agir avec votre agrément et l'appui de votre nom.
— Madame, reprit Condé, vous jurez
foi de reine que le complot existe, je jure, moi, foi de prince, que j'y suis étranger ; ce qui ne veut pas dire que ni vous ni moi nous n'oserons plus croire le contraire. Admettons qu'en effet il y ait une entreprise dirigée contre la royauté de votre fils, eh bien, je cherche dans ma tête le motif qui si tard vous a fait choisir pour recevoir la première confidence de ce secret depuis longtemps en votre pouvoir, celui que vos agens désignent comme le principal conspirateur.
Elle garda un moment le silence.
— C'est vous, mon cousin, dit-elle enfin, c'est vous qui avez besoin qu'on vous explique comment j'ai reculé devant l'accomplissement d'un devoir qui peut-être... en effet... a été trop longtemps différé!... Appeler l'attention du gouvernement sur les menées qui le menacent, n'était-ce pas
vous livrer à son inimitié, vous qui passez pour l'ame et la tête de ce projet?
— Vraiment, votre procédé me touche, madame, et je veux y répondre en vous mettant tout à fait à l'aise. La note confidentielle dont vous avez bien voulu me donner communication est, pour ce qui me regarde, unç insigne fausseté. Votre majesté, je le répète, est la première personne qui m'ait parlé des projets des ennemis de la maison de Lorraine. Je n'en suis pas,je ne veux pas en être. Vous pouvez donc faire des renseignemens qui vous sont parvenus à ce sujet l'usage qui vous plaira. En aidant MM. de Guise à mettre à néant une aussi redoutable entreprise, votre majesté leur donnera de nouveaux gages de cette alliance qu'elle a si sincèrement conlracte'e avec eux, le jour qu'elle consentit à l'éloignemenl de tout ce qui pouvait, à la cour
du roi voire lils, leur porter ombrage et les gêner dans leurs projets.
— Merci, mon cousin, de l'assurance que vous me donnez et des souvenirs que vous me rappelez... c'est très-bien à vous de me mettre à même de concilier à la fois et l'affection que je vous porte et les engagemens nouveaux où m'ont poussée l'extrême hésitation de certaines gens qu'il est inutile de vous nommer. Je parlerai, puisque, dans ce que j'ai à dire, il n'y a rien qui puisse être préjudiciable à votre honneur et à votre position...
■~^ S'attaquer à des alliés aussi sûrs, aussi chèrement achetés que ces messieurs de Lorraine, c'est s'attaquer à vous-même. D'ailleurs, tout en respectant la jeune majesté que vous avez mise sur le trône, ces diables de conjurés pourraient très-bien, en haine des Guise et des guisards, exiger
l'éloignement de celle qui leur donna, plus que personne, autorité sur l'esprit de notre maître ! et cette intéressante Marie d'Ecosse est votre fille aussi... et jamais fille ne mérita mieux que sa mère veille à sa sûreté et fasse tout au monde pour conserver à la France et à son roi un aussi rare trésor,
— Nous sommes enchantée, M. de Condé, que vous ayez de notre fille Marie et de ma tendresse pour elle une aussi juste idée, répondit Catherine de Médicis, et franchement je commence a croire que le sang de Lorraine vous plaît plus encore qu'à nous. Conspirer contre les oncles de celle que vous nommez un trésor...
vous!... Ypense-l-on? Puisque nous nous entendons si bien, ne voulez-vous pas ouïr avec moi ce que peut avoir à me dire, au sujet de ces affaires qui nous occupaient
tout à l'heure, un certain compagnon qu'on dit très-versé dans leur conduite... Ce sont choses qui vous regardent plus encore que moi, puisque vous y êtes bon gré, malgré, monsieur, et j'ai cru vous être agréable en lui faisant expliquer devant vous ce dont il s'agit... Depuis hier, il est en instance auprès de nous pour que nous consentions à l'écouter. Vous allez le voir et l'entendre... Il est là.
Et sans attendre que le prince dise son avis sur l'opportunité ou la convenance de celte entrevue, la reine-mère loucha un timbre de pendule qui se trouvait devant elle.
Au son vibrant du métal, une porte s'ouvrit. La Renaudie parut.
La Renaudie , en entrant dans le laboratoire de la reine-mère, avait reconnu au premier coup-d'œil le prince de Condé, quoiqu'il ne Teût vu encore que dans son signalement. La présence de Médicis corn pliquait singulièrement la position. Que voulait-elle? Fallait-il la traiter en enne-
mie ou en alliée? Devait-on, devant elle, et pour savoir où en étaient ses affaires, vis-à-vis du prince, aborder de suite la question importante que, depuis si longtemps, il brûle de traiter avec Condé? Tels étaient les embarras de l'aventurier.
Nous l'avons déjà dit, il sentait le besoin de aener rondement son affaire ; persuadé qu'il en était à ce moment de la bataille où il faut tout risquer pour assurer son su'cés, il sentit qu'entrer en lutte de finesse, de diplomatie et de tergiversation avec des gens aussi bien rompus a cette escrime des cours, ce serait perdre l'occasion que le hasard, plus encore que son habileté, lui avait procurée. Vis-à-vis d'adversaires si bien au fuit de ces hypocrisies de langage qui viennent au secours de la timidité, de l'hésitation ou du besoin d'attendre le résultat d'une entrepri-
se pour savoir si l'on doit en élre, ou seu* lement la trouver juste et légilirae, il sentit qu'il lui fallait de la netteté et de la franchise dans lelanguge.
La R» naudie s'était avancé , d'un air qui n'avait lien d'oniprunlé, vers la cheminée près de laquelle (ansaienl la reine-mère et le prince de Condé. Il s'arrêta à quelques pas d'eux, et s inclinant profondément devant Catherine :
— Madame, lui dit-il, vous m'avez fait prévenir par une femme à votre service que vous aviez à me parler. Vous ne seriez pas reine, ajouta-t-il en fléchissant le genou devant elle, que ce désir eût été un ordre pour moi. Quand une dame parle, un gentilhomme n'a plus qu'à obéir... me voici !
En disant ces mots, il présenta à la
reine le jeu de dez qu'il avait emporté de 11. 43
la Pomme de Pt'n en quittant Castelnau.
— C'est bien cela... Regardez, madame! Le point qui fait gagner est à la face supérieure, reprit l'aventurier avec un aplomb admirable : plus que jamais il en doit être ainsi, car jamais, en voyant les auxiliaires puissans que le ciel nous envoie , je ne tus plus sûr de faire raffle sur l'enjeu de mes adversaires.
— De quels auxiliaires entendez-vous donc parler, mon cher monsieur? demanda le prince.
— De ceux qui, dans ce moment, me fonthionneur de m'écouler, répondit La Renaudîe.
— Moi ! s'écria le prince !
— Moi! dit Catherine.
— Vous dites, vous, madame, reprit froidement L;i Renaudie, que l'Ecosse reprenne ce qu'elle a donné à la France !
et nous offVohs à votre majesté le seul moyen de réaliser ce souhait... Vous voyez bien que vous êtes des nôtres. — Quant à vous, monseigneur, nous sommes des vôtres, car votre vœu ne se borne point à l'Ecosse t la Lorraine en est aussi !
— Je n'ai fait part à personne de mes inimitiés, reprit Condé, et jamais personne n'a pu dire que je lui aie confié le soin de les servir.
— Ce n'est pas ce que prétend celui qui a fait connaître à nos frères vos pensées et vos secrètes intentions, monseigneur.
— Je voudrais bien me trouver en face de cet audacieux imposteur, s'écria Condé en se levant avec colère, je lui dirais...
— Parlez, monseigneur, dit La Renaudie en tirant lentement son épée du fourreau, dites-moi que j'ai menti...
Et il jeta loin de îui cette arme nue qu'il tenait à la main.
~ Dites-moi que j'ai menti, reprit-il, en faisant croire à des malheureux abandonnés de ieurs nppiiis naturels, qu'un prince du sang, un Bourbon, courbait impatiemment la tête sous la puissance usurpée d'étrangers insolens qu'engraissent ses dépouilles; qu'un gentilhomme, le premier de tous, se re'voltaii contre les outrages prodigués à la noblesse de France; qu'un fils de la nouvelle, de la véritable église, était tout prêt à prendre en main la défense de ses frères odieusement persécutés. Dites que j'ai ment! quand j'ai soutenu tout cela,.. Mais non, vous ne le direz pas, monseigneur; car si celle offense sortait de votre bouche, ce serait votre conscience qui vous renverrait le reproche.
Si l'on s'était borné à me dire animé
des senti mens que vous venez d'exprimer, monsieur, je ne me serais point inscriten faux contre cette assertion... Ce qui me révolte, c'est d'avoir fait croire...
— Quoi, monseigneur? (jue vous aviez le courage de mettre au-dehors ce que vous sentez au-dedans, que le cri de détresse d'une foule d'opj>rimés qui vous tendent les bras et vous nomment comme on nomme celui qui pourrait y mettre un terme, ne réveillent pas seulement en voire ame une pilié stérile et une inligualion sans effet? Non, non, prince, iln'\ alà rien qui doive vous révolter. C'est vous servir que de vous présentera la France comme le seul homme capable de briser le joug sous lequel elle gémit, et je n'ai pas plus menti en disant que vous étiez prêt à punir nos tyrans, qu'en soutenant qu'ils vous sont odieux.
Et le véritable auteur du complot, avec
une admirable concision, présenta, dans un exposé plein de lucidité, le but du parti, ses raisons pour agir sans retard, ses ressources, ses forces et les chances de succès ouvertes devant lui.
— Voilà, reprit La Renaudie, où en $onl les choses. C'est à vous, monseigneur, que l'on doit d'aussi admirables résultats ; car votre nom, plus encore que la tyrannie dts Lorrains et les persécutions dont souffrent nos frères, nous a fait mettre la main à l'épée et à l'escarcelle. Or, vous voi( i, que vous l'ayez voulu ou non, à la tête d'une force imposante et d'un mouvement que rien ne peut plus arrêter. Et vous ne voudrez pas que notre imagination seule ait enfanté, pour le succès de notrt entreprise, un chef digne d'elle ! Non, ce chef n'est pas imaginaire, monseigneur, il existe... il est là... iln)'écoule! Nous ne
l'avons pas inventé; nous l'avons deviné seulement \ et, au lieu de nous accuser d'imposture, il va louer notre pénétration,*. En disant que vous étiez, que vous seriez digne de votre nom, monseigneur, il n'y a pas eu mensonge de notre part, il n'y a eu que prévision 1,.,
Le prince paraissait toujours fort agité. Soit que le dénombrement des forces de l'entreprise lui eût donné beaucoup à réfléchir, soit qu'il fût trop en colère pour répondre à d'aussi brusques attaques, il se promenait de long en large dans la chambre. Enfin, il s'arrêta devant la croisée, faisant mine de regarder ce qui se passait dans la cour du château, et le dos tourné au discoureur, comme un enfant qui boude et cherche à^cacher Tcffei des remontrances qu'on lui odrt ssc.
L'Italienne se leva , quitta son fauteuil et s'approcha de Con lé. Puis après avoir prononcé quelques mots à voix basse, a l'oreille de son cousin, elle dit tout à coup, en regardant ce qui se passait dans la cour :
— Il faut qu'il y ait quelque chose de nouveau à Paris, car voici le lieutenant criminel qui se pro:>iène de long en large devant le logis de M, le cardinal de Lorraine, attendant sans doute qu'il y fasse jour. Il y a avec lui un jeune homme blond, vêtu de noir... Jésus Dieu! la chose est bizarre, s'écria -t-eile encore j c'est à n'en pas croire ses yeux, et jamais un ne vit ressemblance plus frappante...
— Avec qui donc? fil Gondé.
— Avec vous, mon cousin. C'est à ce point que si vous n'étiez pas là, je jurerais quec\sl vous... vous qui vous trouvez en
bas dans la compagnie de M. de Braguelonne.
A ce nom, à la remarque de Catherine sur l'individu qui accompagnait le lieutenant de police, La Renaudie, maigre loule sa résolution , seul il un frisson lui passer entre les deux épaules.
il s'élança a la fenêtre , et reconnut celui qui venait d'arriver au château deBlois avec M. de Braguelonae. C'était l'avocat Jacques des Avenelles.
A l'aspect de des Avenelles, la Renaudie ne put réprimer ce cri :
C'est lui ! nous sommes découverts !
— Nous sommes découverts ! répétèrent la reine et le prince.
Ces mots qui leur échappèrent apprirent au gentilhomme qu'il n'avait pas eu lort de leur dire : Vous êtes des nôtres !
~ Découverts! reprit Condé avec un dépit mal déguisé j maladroits!
Catherine de Médicis resta un instant interdite; mais elle eut bien vite fouillé ,dans son ame, cet abîme de dissimulation qui ne lui avait jamais refusé les moyens de faire face aux situations les plus difficiles, et elle en rapporta un air indigné qui s'épandit à l'instant même sur tous ses traits.
— Je m'étonne, s'écria-t-elle, qu'on ait osé, en notre présence, avouer des résolutions aussi coupables et des projets à ce point subversifs de l'autorité royale de notre fils bienaimé! J'ai contenu trop longtemps ma juste indignation... Je voulais voir jusqu'où irait l'inconcevable tolérance du prince de Condé en face d'une pareille démonstration. Celte indulgence
est trop grande pour que je puisse m'y associer, et je \ais...
Elle fit quelques pas vers la porte de la tour.
— Ne vous pressez pas de me faire arrêter, madame, dit La Renaudie qui avait eu le temps de reprendre son admirable présence d'esprit ; l'affaire n'est pas aussi désespérée que vous pouvez vous f imaginer. J'ai dit, il est vraij en apercevant cet homme, que nous étions découverts...
mais savez- vous si ce n'est pas là une ruse de ma part?... L'épreuve ne m'a-t-elle pas été favorable? Plus que moi, je vous l'assure, vous avez paru, tous les deux, consternés en sachant que ce misérable venait livrer nos secrets à l'implacable lessentimeiu des guisards!
— Cet homme, dit vivement le prince de Condé, est donc en effet...
— Tout le mal peut se réparer, reprit La Renaudie. Que dis-je? nous pouvons faire de cet événement le succès immédiat de l'entreprise. En vérité, je le dis à voire majes'é, ajouta l'aventurier en s'adressant à la reine-mère qui restait debout a la porto, la main posée sur la clé, elle ne gagnera rien à démentir les preuves d'intérêt qu'elle nous a données en nous faisant venir auprès d'elle, en nous écoutant aussi bénévolement, en remettant enfin jusqu'à ce moment l'explosion de l'indignation que nos projets, à l'entendre, lui ont inspirée. D'ailleurs, ajouta-t-il plus lentement, j'ai pris mes précautions avant de venir ici. Il existe un autre projet qui marche, côte à côte, avec le nôtre... Si nous conspirons contre un duc et un cardinal, il y en a qui conspirent contre une reine. Le cardinal et le duc ne nous sont,
à nous, ni parens, ni alliés; ce ne sont même pas nos concitoyens; tandis que la reine que l'on veut déposséder compte parmi ses ennemis au moins une personne qui tui touche de fort prés... Eh bien, les renseignecnens que j'ai recueillis à ce sujel sont conlentis, avec les pièces à l'appui, dans un paquet à l'adresse de la reine klarie-Sluart ; ce paquet a été confié par moi à un tiers...
— Toujours eslil, dit (ialherine de Médicis en interrompant l'avenlurien, que celte levée de boucliers dont vous faisiez si grand bruit s'en va tomber à terre par le fait de cet individu qui attend en bas qu'on l'introduise chez M. de Lorraine.
— Et au lieu de ruiner leur pouvoir, s'écria le prince, votre entreprise aura eu pour résultat de le consolider à j niais, lis feront de la dccuveile du complot de
nouveaux litres à la faveur, à l'affection du roi , et rien ne sera plus capable d'arrêter leur outrecuidance ,
— La connaissance de nos plans, ditesvous , doit , avec leur renom d'habileté , augmenter leur crédit... Eh bien! reprit \ivement La Renaudie, il faut leur enlever la gloire et le profit qu'ils peuvent tirer de cette découverte... Comment? En prenant les devans, monseigneur, et en allant vous-même de ce pas, et sans perdre une seule minute, déclarer au roi ce que vous savez de l'affaire...
— Quoi! vous me conseillez, monsieur...
— J'ai l'habitude de me servir contre mes adversaires des armes qu'ils emploient avec moi. Ils en sont à la délation : je les suivrai, raordieu, sur ce terrain, et je suis en mesure pour les y battre à plate-cou-
ture. Ils ne sauront rien de noire entreprise par le sot qui leur arrive de Paris, tandis que votre altesse, soufflée par son serviteur, pourra en dire l'alpha et l'oméga. Je la connais comme si je l'avais faite!
— Ainsi, celte entreprise si bien conçue, à la veille de son exécution, va être divulguée par vousj ainsi, vos amis découverts....
— Ah! rassurez-vous, monseigneur, je puis donner assez de renseignemens à ce sujet sans être obligé de vider mon sacj les meilleurs resteront au fond. Nous endormons par ce moyen nos argus, qu'un rapport, tout incomplet qu'il fût, pouvait meure sur la voie... Moi, d'abord, je sauve le navire dont je suis le capitaine, en ne livrant aux flots qu'un lest inutile, sacrifice sans importance qui ne nous empê-
chera pas d'entrer dans le port ; vous, en attendant que nous portions à l'ennemi nos derniers coups, vous l'ébranlez et lui ôtez la moitié de sa force en mettant cette force en question aux yeux de ses propres troupes, et en lui apprenant, par ce premier démenti à son iiabileté et à sa fortune, à douter de lui-même — Non, il n'y a pas à hésiter, ajouta-t-il en s'échauffanl à cette nouvelle combinaison, c'est un rôle superbe que je vous donne à tous deux. Il n'y a pas, il ne peut y avoir de plus belle rentrée aux affaires que celle qui s'annoncera par ces paroles: Vous avez fait Ci de nos conseils ; vous nous avez sacrifiés à d'indignes favoris, et nous venons vous sauver, vous, le trône et la France, des périls qu'ils n ont su ni prévoir, ni prévenir !
— A !a bonne heure, dit Catherine de
Médicis, quand l'aventurier eut cessé de parler. Du moment que nous pouvons obéir aux injonciioos de notre conscieuce et que vous vous en tenez, messire , au seul rôle que nous puissions avouer dans notre position, nous ne répugnons plus, comme naguère, à entrer dans la voie que vous nous indiquez. N'est-ce pas aussi votre sentiment, mon cousin? dit-elle encore en s'adressant au prince de Condé.
Celui-ci fit signe de la tête qu'il partageait cet avis.
— Eh bien! reprit vivement La Renaudie, puisqu'il en est ainsi, conduisez-nous vers le roi, madame; car le succès dépend de la promptitude que nous allons mettre à faire entendre à sa majesté ce que nous avons à dire. Le triomphe est attaché à la primeur de la nouvelle. — Oh ! triple coquin, mon cher hûie, ajouta-t-il en mena-
ti.
çanl du doigl l'avocat des Avenelles, toujours attendant en bas le moment d'être introduit auprès de MM. de Guise 5 espion apprenti, lu ne seras pas plus heureux à ce jeu qu'à celui des dés et des cartes ! Je te prouverai qu'il faut se lever de bon matin quand on veut ra'attraper... Attends, mon mignon, ta rentrée de valets... J'ai contre loi le roi, et tu seras, comme au tripot de la rue de la Calandre, pique, repique et capot!
Le duc de Guise, après avoir entendu les révélations de M. de Braguelonne et de l'avocat des Avenelles , s'était rendu auprès de son frère, et, dans une longue conférence, ces deux personnages avaient arrêté la ligne de conduite à suivre dans ces graves circonstances.
Muinlenanl le Lorrain , retiré dans une pièce voisine de la chambre du cardinal, toujours malade, attend le moment de porter au petit roi la nouvelle qu'il venait d'apprendre, et il écrit précipitamment les ordres les plus pressés.
Au milieu de ce travail, ce qui le préoccupe surtout c'est de savoir comment il fera comprendre à sa majesté le besoin de réunir dans un moment aussi difficile tout les pouvoirs dans une seule main.
C'est que le cardinal a insisté tout à i'iieure sur ce point qu'il fallait avant tout obtenir du loi qu'un lieutenant-général sérail nommé, et que cette sorte de dictature serait remise aux mains de son frère, François de Lorraine.-
— Je ( onviens, pensait celui-ci en interrompant ses dépêches, je conviens que plus que jamais on aurait besoin d'une seule
- il3 ~
volonté dirigeant le peu de forces dont nous pouvons disposer vers un but unique ; j'ai même assez de confiance en moi pour croire que si de tels pouvoirs m'étaient remis, j'en ferais sortir le salut de la royauté; mais je ne sens pas la force de porter cette proposition au roi. — il est vrai , ajouta-t-it après un moment de réflexion, qu'on pourrait en faire venir la pensée à son esprit. — Oui, mais par qui?
Le duc prononça dans sa pousée un nom en réponse à celle question , et comme si celte voix eût été assez forte pour être répétée par un éciio , on entendit à l'autre extrémité de la chambre :
— La reine.
La porte s'était ouverte. Un huissier annonçait la venue de Marie Sluari.
— Madame, s'écria François do Guise en se levant et en courant à la porte pour re-
cevoir la jeune reine, qui peut tenir votre majesté, de si bonne heure, hors de^son lit et de sa chambre , et à que! événement sommes-nous redevables d'une aussi gra-»
cieuse et aussi matinale visite?
Marie Stuarl entra vivement, dans sa gracieuse et fraîche toilette du matin, et, mettant sa jolie main dans la rude main du soldat , se laissa conduire au fauteuil qu'il venait de quitter.
— Mon dieu! reprit-il, vous êtes bien agitée, madame. Qu'y a-t-il? votre tourterelle s'est-elle envolée? le froid de la nuit a-t-il endommagé voire luih? êtes-vous en peine de ne point voir venir d'Ecosse ce costume de montagnarde avec lequel vous devez vous montrer dans la prochaine fêle ? à quoi songe notre ambassadeur? voici un relard impardonnable... ; nous lui en ferons de vifs reproches dans notre première dé-
pêche. — Il ne lui est pas permis, ajoulat-il en souriant, de négliger à ce point les inlépêts de l'étal !
— Ah ! que voilà bien , dit-elle avec dépit, le langage et le superbe décrain de nos hommes politiques! Parce que nous n'avons pas la mine grave, un air soucieux et de la barbe au menton, ils s'imaginent que, toujours abandonné aux futilités, noire esprit est incapable d'aborder les idées graves. Plus que jamais pourtant elles sont de mise. —
On conspire , mon seigneur le snvez-
vous? Des hommes d'armes, levés dans toutes les provinces de France , s'acheminent vers Blois pour s'emparer de la personne du roi, faire main-basse sur vous, et
se mettre en votre lieu et place En êtes-
vous Informé?
— Lorsque votre majesté est entrée, dit le duc de Guise, qui ne souriait plus, mais
dont tous les traits portaient l'expression de la surprise , nous allions nous rendre
chez le roi pour lui en porter la nouvelle
Comment se faitril que , déjà , belle nièce, \ous le sachiez?...
— Ah ! cela vous étonne, n'est-il pas vrai, monsieur ? Et vous vuus demandez comment l'enfant occupée de déguisement , de musique et de ballets , peut être en même temps que deux grands ministres , dont c'est là l'unique affaire , aussi bien au fait de ce qui se prépare? Votre élonnement n'est pas près de finir; car la belle nièce , en vérité, sait bien des choses que ses oncles, quelqu'habiles qu'ils Isoient, ignorent encore. Ainsi, par exemple, savez-vous l'un et l'autre ce que fait le roi à cette heure et en compagnie de qui se trouve sa majesté? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire. Le roi , depuis longtemps , est eu
conférence avec sa mère et le prince de
Condé.
— Le prince de Condé! s'écria le duc.
Le prince de Coudé à Blois... cliez le roi î
— Auprès de qui il a élé introduit par madame Catherine , je le répète , escoi té d'un étranger , depuis hier arrivé en cette ville, et qui, à son débotlé, a reçu de notre royale belle-iuère une missive lui donnant rendez-vous , pour ce matin , dans la tour du Foix. —Ecoulez donc, j'ai ma police aussi, et ma chambre n'est pas si éloignée de la chambre du roi que je ne puisse entendre ce qui s'y passe.
— Cet homme venu de Paris.., le prince de Condé qui se trouve à Blois.. . Vous avez entendu, madame...
— Ah! jjai fort clairement entendu la reine-mère, qui venait sans doute de présenter M, de Condé a son Uis, s'extasier,
d'une voix très émue, sur la joie qu'elle éprouvait à se voir choisie par le prince pour l'aider dans la démarclie qu'il venait faire auprès de sa majesté. Celte démarche, disait-elle, qui va nous mettre à même, mon fils , de défendre vos jours précieux contre une entreprise dont le récit nous a fait frémir d'horreur et d'effroi , et il n'est pas de marques de confiance , d'estime et de reconnaissance que ne mérite celui qui si généreusement , en ce jour , sauve voire vie, le trône et l'état.
— Odieuse femme! quand je disais que c'était une trame dirigée contre nous !
— Le prince, après avoir conté l'affaire en gros, a ajouté quMl avait amené avec lui un genlilhomme qui s'élait mis au courant de tous les projets des conjurés par un sien parent mêlé dans cette affaire. Et bientôt une autre voix se (il entendre et m'annonça
que le gentilhomme enqueslion venait aussi d'être introduit dans la chambre du roi.
— 11 se nomme?
— C'est un sieur Godefroy Barry de La Renaudie...
-Godefroy Barry de La Renaudie ! répéta le duc de Lorraine en homme qui cherche dans sa mémoire : ce nom ne figure pas parmi ceux qui se sont faits les meneurs de celte intrigue. Il développa le rapport écrit que M. de Braguelonne lui avait remis.
— Je ne vois là, ajouta-t-il, que les ftoms de Castelneau, Mazères, Raunay, Villemongis, le capitaine Laforêi. . .
— Le capitaine LaforêtI attendez
donc! s'écria la jeune reine; oui, je me le rappelte, ce La Renaudie se fait aussi appeler le capitaine Laforêl. Hier, dans cette ville, on l'a surpris en visite chez des bourgeois quelque peu soupçonné^} de partager
iès opinions nouvelles, et on lui a entendu donner le nom de Laforêt.
— Ce Laforêf , fen effet , dans le rapport verbal que nous venons d'entendre et dans le rapport écrit laissé entre nos mains , est nommé la cheville ouvrière du complot. Et c'est ce mêiiie individu (]ue nous retrouvons à Blois, sous un autre nom, en conférence avec le prince de Condé! Et c'est après cette entrevue que la reine-mère prend la peine de le conduire elle-même auprès du roi ! El qu'y va-t-il faire? Dévoiler une entreprise dont il est l'âme et le principal acteur.
— Mon Dieu! s'écria la jeune reine en haussant les épaules, rien de si simple à expliquer, et c'est pitié qu'en face de la plus grande habileté politique de France , moi qui ne sais que jouer avec ma tourterelle et me part r pour le bal, je ^ois forcée de vous
donner le mot de ces contradictions qui vous arrêtent. Comment ne voyez -vous pas que ce La Renaudie ou ce Laforét, comme vous voudrez , est venu ici prendre le dernier mot d'ordre et provoquer le signal qu'attendent les conjurés... On comptait sur Condé, sur Médicis pour le donner. — Vous me regardez d'un air surpris, M. le duc! Vous ne croyez pas qu'ils aient pris part à l'action ? Moi , je les vois d'accord avec le conspirateur principal , et je dis
qu'ils en sont Depuis quand, et à quel
point? je ne sais Mais ce dont je répondrais, c'est que ce malin, le trio conspirateur a su avant \ous, mes seigneurs, l'arrivée du lieutenant-criminel à Blois, el qu'ils ne se sont décidés à parler que parce qu'il n'y avait plus nioyen de se taire: Et le désir de vous enlever l'honneur et les profils de la découverte, croyez-vous , messieurs, qu'il
ne soit pas entré pour beaucoup dans celte détermination?...
François de Lorraine regarda Marie- Stuart avec surprise : c'est qu'en effet elle avait trouvé la seule explication probable de ia conduite de La Renaudie et de ses associés. L'homme d'état commençait à croire qu'il avait eu tort de renvoyer l'enfant à sa poupée.
— Il faut, reprit Marie Stuart, troubler le triomphe et la joie des révélateurs malgré eux. — Comment ? en jetant dans l'esprit du roi des doutes sur la véracité, sur la franchise de leurs déclarations... et Ton y parviendra en prouvant d'abord que celui qui les apporte n'est qu'un imposteur.
— Il suffit pour cela de le confronter avec l'homme que M. de Braguelonne nous a amené, dit le duc de Guise ; et je vais donner des ordres pour qu'on courre après
ceux qui viennent de nous quiller, et qu'on les ramène au château .
Il s'était levé , et avant d'aller à la porte pour donner des ordres afin de faire revenir des Avenelles , il présenta à la jeune reine le projet que le cardinal avait crayonné à propos de la lieutenance générale.
— Qu'est-ce cela? dit-elle.
Elle fit à voix basse lecture de la note.
— Fort bien , reprit-elle , après avoir pris connaissance de ces quelques lignes. Mais quand je me rappelle le ton avec lequel dame Catherine, en présentant Condé au roi, a dit les paroles que je vous ai citées , sur l'empressement que l'on devait avoir désormais à lui donner des preuves de confiance , d'estime et d'amilié , je ne jurerais pas qu'elle n'eût pas alors en poche le double de ce projet... avec celte petite variante : à la place du nom de Frati"
cois de Lorraine , thic de Guise , lisez ; Louis de Bourbon, prince de Condé. N'importe, je ferai de mon mieux, ajouta-t-elle en pliant le papier et en le mettant dans son corsage, et je tâcherai que ma version soit la bonne.— Mais enfin, messeigneurs, dit-elle après un moment de silence, si ma lieuienance-générale l'emporte , comment userez-vous de ce pouvoir sans contrôle qu'elle vous donnera ? Vous devez avoir un plan arrêté... Ne pouvez-vous nous en donner connaissance, afin que nous metlions notre responsabilité à couvert sous vos bonnes intentions?
— Je ne vois aucun mal à dire à votre majesté que si nous restions les maîtres de couper court aux coupables chevauchées qui se font à l'heure présente vers cette ville de Blois , nous commencerions par expédier aux provinces les plus pcoches,
les plus (idèles de nos serviteurs, Sipierrô, Yillegomblain, Sancerre et d'autres, pour assembler en diligence le plus de gens armés qu'ils en pourraient trouver. Puis l'on enverrait à tous les baillis et sénéchaux des lettres par lesquelles il serait mandé d'arrêter prisonniers tous hommes de pied et de cheval qui seraient trouvés portant armes, par les chemins conduisant ici, et de leur appliquer les peines inscrites aux dernières ordonnances.
— Mais dans tout ce que vous me dites je ne vois rien qui prouve que vous songiez au plus pressé : Meltif le roi et vous à l'abri d'un coup de main. Je crois et j'espère que les genlilshommeselgens d'armes que le duc de Guise convoquera, ne manqueront pas à sou appel. Mais quand le grand capitaine sera à leur lèle et entendra
la trompette, je le connais , la main lui 11. 15
démangera, et je le vois d'avance parti pour se mettre aux champs et courir sus à nos ennemis... qui défendra mon mari pendant ce temps-là ? Pourrons'-nous rester seuls dans une ville d'un aussi facile abord et dans ce grand château qui n'a de défense, non plus qu'une halle? Depuis le temps que se trame le complot, croyez» vous que les conjurés n'aient pas pri^ leurs mesures? S'ils n'ont pas ici des dépôts d'armes , si déjà des gens de main n'y sont pas cachés pour attendre le moment d'agir, je déclare que leurs chefs, pour leur imprévoyance, sont dignes d'être ministres l'un après l'autre I
— Et où voulez- vous que nous allions?
reprit François de Lorraine. Songez au mal que nous avons eu à arracher la cour de Saint- Germain. Ce serait bien d'autres exclamations, vraiment, si, à cette époque
de l'année et nialgro la maladie du roi, je proposais de partir de Blois.
Marie-Sluart s'était approchée d'une table sur laquelle on voyait une carte du pays développée et recouvrant d'autres papiers. Son regard chercha Blois, puis il s'en éloigna dans différentes directions, s'arrêtant sur les noms des villes qu'il rencontrait dans ce parcours géographique. Et la jeune reine les nommait successive ment, et, à chaque nom, M. de Guise faisait signe de la tête qu'on n*y serait pas plus en sûreté qu'à Blois.
Cependant, quand ce fut le tour d'Amboise , l'homme de guerre resta immobile sous le regard interrogateur de sa nièce.
— La position est très forte, je ne le cache pas, dit*il après un moment de ré' fioiLion j si sa majesté y était à l'abri
derrière les murs de son château , on n'aurait besoin que d'un homme pour en fermer les portes... et j'aurais toute facilité de tenir la campagne avec les gens d'armes que je me fais fort de réunir d'ici à quelques jours.
— Eh bien! s'écria-t«eile, c'est là qu'il faut conduire le roi !
—Y pensez-vous, madame? Un nouveau voyage, un voyage de la cour avec ses mille embarras! Par la double croix! j'aimerais mieux avoir une armée de reîtres à conduire en Flandres ou en Italie que de faire faire six lieues à la cour, dans un pareil moment! Ce ne serait pas une retraite, ce serait une fuite!... une fuite!... Guise fuir avec la royauté devant des sujets révoltés!
— Quand il s'agit du salut du roi, s'arrêter devant la crainte d'entacher sa repu-
lation, c'est là que serait la tache, monsieur, preuez-y garde !
— Je sauverais le roi à Âmboise, je le sauverai à Blois avec plus de difficultés peut-être , mais je le sauverai ! et je n'ai que le temps nécessaire pour agir en conséquence. Pour mener le roi à Amboise sans coup férir, il faudrait agir par surprise, par enlèvement... Tranchons le mot, il faudrait un coup de main.
— Quel est le gouverneur de ce château dont la position est si formidable ? demanda tout à coup la reine.
— C'est ou plutôt c'était le vieux marquis de La Bourdaissière, répondit le duc. Je dis : c'était, car le bon homme étant depuis longtemps en instance pour obtenir d'être placé ailleurs, nous l'avons, ce malin même, désigné pour aller à Saumur.
— ' Si son successeur n'est pas choisi, reprit vivement la fille des Stuart , je demande sa place pour l'un de mes protégés.
— Les demandes de votre majesté sont pour nous des ordres, répondit François de Lorraine. Mais je ne le dissimulerai pas à la reine, le poste est d'une grande importance. Amboise, par sa force, par son voisinage du lieu où , selon toute apparence, se décideront les grandes affaires, mérite qu'on y fasse une sérieuse attention.
— Et voilà justement, monsieur le duc, pourquoi nous songions à vous proposer M. de Perdaillan, reprit Marie Stuart.
— M. de Perdaillan , j'en ferai l'observation à votre majesté, est un bien jeune capitaine, dit le minisire; et aux officiers qui ne sont pas en ligne par leur âge et leurs services nous n'avons pas l'habitude
de confier des postes de celle importance. Peut-être que voire majesté ignore... ""■
— La reine, reprit la jeune femme impatientée, fait une remarque, monsieur le duc, et la voilà: Jamais vous ne faites plus attention à sa majesté que lorsque vous avez envie de lui refuser quelque chose. Vous faites comme aux enfans qui demandent ce qu'on ne leur veut pas accorder , on les amadoue par de belles paroles.
— Vous traiter en enfant! s'écria M. de Guise 5 qui y pense, madame? n'êtes-vous pas associée à tous nos plans ?
— Pourquoi alors refuseriez-vous de concourir aux miens?
— Ah ! votre majesté, reprit le Lorrain avec inquiétude, a aussi ses plans! pouvonsnous savoir?...
— Uien pour rien , ce sera désormais
ma devise, dit-elle vivement en interrompant la question du duc pour se dispenser d'y répondre. M. de.Perdaillan* sera gouverneur d'Amboise, ou vous ne serez pas lieutenant-général du royaume, mon cher oncle.
— Je l'ai déjà dit ; le moindre des désirs de voire majeslé est pour nous plus qu'un ordre, dit le duc en allant s'asseoir à la table.
Il trar^a rapidement quelques lignes sur une feuille de papier qu'il remit ensuite à Marie-Siuart.
— Que votre majesté dise encore que nous la traitons en enfant! Elle tient entre ses nsains la cie (iu meilleur refuge qui, en cas de malheur, resterait à la royauté.
— Et je prie M. le duc de Guise de croire que nous en ferons bon usage, diîcllc avec assurance — Vrai I vous im vous
en repentirez pas, mon oncle, ajouta-l-elle en se penchant vers lui avec celte grâce inexprimable qu'elle savait si bien trouver quand il lui suffisait d'un mot pour captiver quelqu'un... Mais ce n'est pas tout... il m'en faut encore une, dit-elle résolument.
— Encore! — Allons, pendant que j'y suis, dit le duc en reprenant la plume avec un léger mouvement d'impatience, demandez, madame, il ny a que le premier mot qui coûte. .. à écrire.
— Ah ! pour celte fois , c'est peu de chose. Le gentilhomme dont votre grandeur vient de signer les pouvoirs, faisait office et charge de capitaine dans les archers de la garde. C'est une place qui va être vacante, et je la veux. Vous allez me signer un brevet de capiiaine des archers de la garde en laissant le nom en blanc...
'— L^ nv>m eu hÏÀiml
— El je ne vous demanderai plus rien, monsieur le duc. Pourquoi cet air étonné? ne faut-il pas que moi aussi j'aie mes moyens de gouvernement , et en est-il de plus sûrs qu'une récompense accordée à propos !
— Un sourire de votre belle bouche, un regard de vos beaux jeux... voilà ce qui vaut mieux pour encourager vos serviteurs que tous les brevets du monde î
— Oh ! répondit-elle avec naïveté , je le sais de reste. Mais encore faut-il que ceux à qui j'adresse ces marques peu coûteuses de notre satisfaction s'en contentent... Il est telle obligeance qui pourrait se montrer plus exigeante, et comme je ne veux pas aller au-delà de ces encouragemensque vous venez d'indiquer , monsieur le duc, il faut donner à ma reconnuissanc<i,..
— Je vous entends, reprit François de Guise, il faut lui donner carte blanche.
— Carte blanche! qui l'aura plus de moi ou de vous, monsieur , si nous vous faisons lieutenant-général ?
— Vous avez réplique à tout , dit-il en lui présentant le brevet qu'il venait de signer.
En ce moment l'écuyer de M. de Guise introduisit un huissier de la chambre du roi. Sa majesté ayant besoin de parler au grand-maître de sa maison, le faisait prévenir qu'il eût à se rendre en diligence dans son cabinet.
Le duc de Guise prit congé de la jeune reine.
— Allons , monseigneur , lui dit Marie Stuart, comme elle-même s'apprêtait à sortir, bon courage et bonne chance ; car c'est à la bataille que vous allez. Songez-y! tout à l'heure vous aurez affaire à gens qui
n'ont pas l'habitude de se servir d'armes courtoises avec vous. Rappelez-vous le proverbe ; G A trompeur, trompeur et demi, » et faites avec eux comme ils s'apprêtent à faire avec voys I
— Ah ! par la double croix, répondit le Lorrain, j'ai la visièra du soldat sur la figure s'ils ont sur leurs visages le masque du courtisan, et nous verrons lequel des deux obstacles sera le plus difficile à pénétrer. Adieu, madame... J'ai de plus de bons alliés sur lesquels je compte,
Catherine de Médicis, le prince de Condé et La Renaudie étaient encore auprès du roi. Le duc en entrant promena un rapide regard sur les personnages en scène, et trouva à chacun d'eux l'air que d'avance il avait prêté à leurs physionomies.
Le petit roi paraissait consterné. Catherine de Médicis, sous l'apparence de l'effroi,
laissait percer quelque chose de narquois qui se mêlait à l'expression de la pitié et de l'intérêt qu'elle voulait témoigner à ce pauvre ministre hier encore triomphant et si bien courtisé par elle, et qui, aujourd'hui, elle le croyait du moins, allait être désarçonné par la nouvelle de cette conspiration tramée et découverte à son insu. Gondé paraissait embarrassé comme un homme qui , n'ayant pas l'habitude du mensonge, supporte impatiemment lesélo-.
ges auxquels il n'a nul droit. Quant à La Renaudie, c'était toujours la même figure impassible et froide ; seulement son regard perçant prit, en entendant annoncer le grand-maître de la maison du roi, cette lueur verte qui illumine l'œil des animaux carnassiers à l'aspect de leur proie, et le sourire qui de temps en temps venait animer ses lèvres, sans cesser d'être ironi»
que, prit la tragique expression de la haine et de la vengeance, au moment où elles vont s'assouvir.
Le roi, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir, la tête couverte d'une toque de même étoffe, est assis sur son lit. Fatigué par la longue audience qu'il vient d'acf'order, et par celte tension d'esprit qu'entraîne une question de cette importance, son corps s'est affaissé, et sa tête, qui jamais ne lui sembla plus pesante, a cherché insensiblement l'appui des oreillers, La reine-mère, posée carrément dans un large fauteuil, au chevet du lit, tient la main du pauvre enfant entre ses mains, ot par ce contact cherche à communiquer à celte nature maladive, et à ce caractère indécis, quoique chose de l'énergie et des passions qui s'agitent sous sa froide enveloppe. Condé, assis de l'autre côlé sur un
siège i>lus bas, les yeux baissés, tortille entre ses Joigts la plume de ]!son cliapeau, et attend avec impatience le moment de se reposer du rôle (ju'il s'est laissé imposer. Debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, et quoiqu'il se tienne assez éloigné de ce groupe principal, La Rcnaudie ne perd rien de ce qui s'y dit.
François II se leva précipitamment en entendant annoncer M. le duc de Guise, et Ht quelques pas au-devant de lui.
— Eh bien , monsieur, dit-il d'un ton très ému, je reçois de belles nouvelles sans vous et par d'autres que vous ! On s'apprête à nous venir surprendre en ce château. Il y a, dit-on, des gens armés sur toutes les routes qui conduisent ici. On conspire.
Le Lorrain s'était préparé à cette bordée; et, sentant bien que le moindre sour-
cillement de dépit ou de surprise serait un u. te
triomphe pour ceux qui l'altendaient, il demeura impassible.
— Je le savais/ répondit-il avec un grand sang- froid.
— Il le savait, reprit l'enfant en regardant sa mère; comme s'il eût ajouté : Que (îisiez-vous donc?
— Oui, sire, je le savais. Je savais aussi que je ne vous en donnerais pas la première nouvelle.
Catherine regarda avec dépit la porte de communication qui conduisait dans la chambre de Marie Stuart.
— D'autres que nous, ajouta le duc de Guise, ont pris la responsabilité du mauvais effet qu'une semblable déclaration peut avoir sur la santé de votre majesté... Je la ieur laisse tout entière. Quantànous, nous aiojons mieux aviser aux mojens de déjouer ces menaces que d'affliger préma-
lurément votre majesté. Sire, la reine, votre mère, dont la tendresse inquiète a si bien étudié la nature de votre mal et cherché les moyens de le guérir, nous disait encore hîer qu'il fallait éviter surtout de donner à votre majesté des sensations pénibles, des émotions violentes.
Catherine se mordit les lèvres.
— Sire, nous pensons que dans le roî re'side la sûreté de l'état, la paix du pays, et nous croyons que ceux qui , avec l'idée de calmer les souffrances du peuple, ne craignent pas de donner un nouvel aliment aux souffrances du roi, attaquent tout ce que nous voyons dans sa personne sacrée et font acte de mauvais citoyens.
-— Les mauvais citoyens , monsieur le duc, dit le prince de Condé en redressant la têle, ne seraient-ils pas plutôt ceux qui circonviennent le roi, éloignent de lui la
lumière, et, sous le prétexte de lui épargner une douleur, empêchent la vérité de pénétrer jus(ju'à lui?
— La vérité, prince de Condé, reprit ^5 . de Guise, voire altesse sait à quelles conditions sa nianifeslation est entièrement honorable. L'homme sincère l'est en tout temps ; il n'attend pas sa convenance et son intérêt pour le paraître. Mais faire d'une vérité un passeport au mensonge, n'est-ce pas chose odieuse, monseigneur?
Le faux monnayeur qu'on pend pour avoir appliqué une face vénérée et un nom sacré à un alliage vil et trompeur, que fait-il autre chose'.'
— Ah! riposta le prince en ricanant, si l'on pendait tous ceux qui ont fait abus du nom et de l'effigie du prince, monsieur de Guise, la belle loi que ce serait là! Elle vau-
drait bien voire édit sur la défense du port d'armes, je vous assure.
— Des juges, des bourreaux, du sang!
s'écria le jeune roi.
Il cacha son visage dans ses oreillers et pleura amèrement.
— Quel mal ai-je fait à mon peuple, disait-il au milieu de ses sanglots , et pourquoi en voudrait-il à ma vie? Je veux écouler ses plaintes. . . je veux lui rendre justice.. . J'entends dire que l'on n'en veut qu'à vous, messieurs de Lorraine... Je voudrais que vous Tussiez éloignés pendant quoique temps, afin que je pusse connaître si c'est à moi ou à vous qu'on en veut.
Ces paroles louchantes, que l'histoire a conservées, firent naître la joie dans l'a (ne de Médicis... La Renaudic, en les entendant, se crul sur du triomplu"' ; et <>)ndé, quoique ses bouffées d'ambiiion se fussent
déjà évanouies dans les contraintes de sa nouvelle position, Condé vit, avec un certain plaisir, le présage de la chute de son ennemi dans ces plaintes del'enfant-roi.
Le seul qu'elles émurent fut celui-là même qui pouvait y trouver l'annonce d'une disgrâce prochaine.
— Sire, dit-il en réprimant celte émotion qui, s'il y eût cédé, eût donné trop beau jeu à ses adversaires, que votre majesté se console, et qu'elle envisage froidement la position des choses et ce qu'elles exigent. Nous sommes avant tout, mon frère et moi, dévoués à voire majesté, et nous n'avons en vue, dans tout ce que nous avons fait, que la sûreté de votre personne, de l'état el de la dignité de la couronne. Rien ne nous coûtera, vous le savez bien, pour les sauver, et il n'est point de sacrifice devant lequel nous reculions pour as-
surer le triomphe de l'un de ces grands înlérêls. Mais, sîre, ajouta- l-il après un moment de silence, c'est une grave résolution à prendre qu'un changemenl dans la direction des affaires au point où en sont les choses. Voire Majesté n'esl pas sans savoir, puisqu'on l'a si bien instruite, les exigences et les prétentions de ceux qui s'apprêtent à vous venir visiter ; eux aussi demandent que votre gouvernement soit changé, tel est leur vœu, et c'est avec l'épée qu'ils prétendent lui livrer passage jusqu'à vous. Eh bien! quelque soil le nom que la com^ plaisance, l'indulgence, ou — tranchons le mot — la complicité, donnent à une démonstration pareille, je dis, moi, que c'est une rébellion véritable, une attaque à main armée contre vos droits, et que ce vœu qui chevauche encore sur les routes de Blois est, même avant que d'avoir clé iniro luit
ici par la violence, parla mort<!e vos meilleurs serviteurs, sire, une injonction, un ordre, et que la royauté est perdue si elle s'y soumet avant ou après.
— Vous-niêuiC^ monseigneur, continua M. de Guise, en s'adressanl à Condé, vousmême, jaloux comme vous l'êtes de votre réputation d'honneur, de désintéressement et de fidélité, vous ne pourriez dans ces circonstanies accepter une position qui porterait à la royauté le plus grand do tous les préjudices. Quoi! non content de déposséder les ministres qui jusqu'ici ont eu la confiance du roi , parce que tel est le bon plaisir de la révolte, l'on olioisirait pour les remplacer ceux - là même que les lurbulens veulent imposer à la royauté! — Je ne sais, ajouta le Lorrain, si les renseignemens que vous avez apportés au roi j monseigneur , sont aussi com-
— 2iy —
plets que ceux qui sont à ma disposition 5 s'il en est ainsi . vous ne devez pas l'ignorer, les conjurés ont fait parade de votre assenlinaenl à leurs projels et répondu à la France de votre coopération à leur entreprise criminelle.
Il paraît que ce juiiiu avait été omis dans la version présentée au roi par La Renaudic, car François, relevant la tête, regarda Condé avec inquiétude et surprise.
— C'est une insigne fausseté, s'écria le prince; j'engage ma foi de gentilhomme que je n'ai su l'affaire qu'aujourd'hui et par la bouche de celui qui m'est venu trouver en me priant d'en donner connaissance au roi.
— Vous avez bien raison, monseigneur, reprit M', de Guise, en regardant La Renaudie, vous avez bien raison de protester contre celle odieuse calomnie, car jan)ais abus plus cruel et plus audacieux n'a élé
fait d'un nom quasi-royal : mais enfin si l'on donnait raison à la rébellion , si Ton réalisait son vœu en vous parant de nos dépouilles , qui empêcherait le pays de croire que vous en étiez, et qu'ils ne vous ont pas calomnié ceux qui ont mis votre ' nom en avant?
— Je vous rends grâce, monsieur le duc, pour le soin que vous prenez de ma réputation, dit vivement le prince de Condé ; je suis venu offrir au roi mes services pour l'aider à sortir l'élat et la couronne de la position fâcliense où l'ont placée des sysièmes, des vues, des prétentions qu'il serait peu généreux de ma part d'attaquer dans un pareil moment . Quant au désir de me parer de vos dépouilles, comme vous le disiez tout à l'heure, monsieur le duc, je veux bien vous tranquilliser à ce sujet : c'est le moindre de mes soucis* Après cela^
croire que n'ambitionnant pas, ou ambitionnant peu la direction des affaires, je sois d'avis que vous deviez la garder, ce serait mal conclure. 11 importe, selon vous, à ma renommée de bon parent, de fidèle sujet de sa majesté, que je n'entre pas dans le conseil du roi. Selon moi, il importe au salut de la monarchie et de la chose publique que vous en sortiez au plus tôt. A chacun de nous son opinion, au roi de juger celle qui est la plus équitable , la I)luG opportune, et qui répond le mieux aux besoins du moment et aux inspirations de cette sagesse royale qui , tout à l'heure , s'exprimait d^une manière si louchante.
— C'est dans cette sagesse que nous mettons notre espoir et celui de la France, reprit M. de Guise; elle ne nous abandonnera pas dans les graves délibérations que doil provoquer la situation prés'înte. Quant
à présent, procédons par ordre, et réunissant ies renseignemens que l'on vous doit, D>onseigneur, à ceux que j'apporte, faisons de ces clartés différentes un seul flambeau capable de porter la lumière dans cette ténébreuse machination, et d'en éclairer les plus mystérieux détours. Si je suis bien informé, conlinua-t i!, l'étranger que vous avez amené avec vous est celui qui, mis au fait du complot, est venu vous détailler tout ce qu'il en sait.
La Renaudie prit la parole et répéta ce qu'il venait de raconter au roi.
M. de Guise le laissa achever sa narration, étrange mélange de faux et de vrai; et malgré l'air de bonne foi et de naïveté avec lequel elle fut faite, l'observateur remarqua l'intention qui perçait à chaque mot de ce récit. Il était évidemment arrangé pour jeter le trouble, le doute et
l'inceriilude dans l'esprii de ses auditeurs, et pour les mettre hors de piste.
— Comment vous nommez-vous, monsieur? dit brusquement le minisire, quand l'aventurier fut arrivé au dernier mot de ce qu'il avait à dire.
— Godefroy Barry de La Renaudie, monseigneur, répondit-il.
~- Mais, reprit le Lorrain, dans le peu de gens que vous nous avez cités comme s'étaiit mêlés à cette intrigue, je ne vois point figurer celui qui occupe la plus sérieuse place au rapport qui m'a été fait. II est impossible que dans les communications dont vous venez de nous donner connaissance, monsieur, ce personnage ait été oublié.
— Quel est-il, monsieur?
— Un individu qui se fait nommer le capitaine Laforêl. — Oui, le capitaine La-
forêt.. V. N'en avez- vous jamais entendu parler, M. de La Renaudie?
— Le capitaine Laforêt ? fit l'aventurier, en ajant l'air d'interroger sa mémoire.
— C'est à lui, prince de Condé, que vous aurez à demander compte de l'infâme abus qu'on a fait de voire nom dans tout ceci, car c'est lui qui s'est donné le pi fis de mal pour persuader à ses compagnons qu'ils vous avaient pour complice. Ah! si cet homme se trouve jamais en voire présence, malheur à lui, il paiera cher son audace? Il ne peut y avoir entre vous et lui que les rapports qui existent entre le juge et le misérable calomniateur qu'il va faire marquer d'un fer chaud! N'est-ce pas aussi ce que vous pensez, monseigneur ? ajouta-t-il en fixant Condé.
Mon Dieu , monsieur le duc, s'écria
Condé singulièrement excédé de cette in-
— 2ôi> -
quisitian dont on le poursiiivaU, à quoi dois-je donc la bienvelllaniecuriosilé dont \ous poursuivez aujourd'Uui nae& sentiinens, mes opinions ? Ce n'est pas assez pour vous de chercher à savoir ce que je pense au sujet de tel événen^nt, de letle combinaison politique, vous supposez des circonstances, des rencontres extraordinaires, pour avoir le plaisir de supposer k conduite que je tiendrais alors.
— Serait - ce une rencontre extraordinaire, je vous le demaade, si vous vous trouviez avec cet audacieux imposteur, puisqu'il ai quitté Paris, il y a trois jours, pour venir à Blois ?
— A Blois! fit lejeuneroi aveoune surprise mêlée d'effroi.
— Puisque ce matin, reprit i\[. de Guise» il a osé s'introduire diuis ce château.
— Ah ! mon Dieu I
— Puisque dans le moment où je vous
porle Le ministre s'interrompit, puis
après un moment de silence , il reprit en s'aclressant au roi :
— Sire, on vous abuse ; ces prétendues révélations cachent un piège où l'on veut
vous enlacer Elles ne révèlent rien; et
je défie celui qui les apporte de dire où se trouve en ce moment l'auteur, le véritable auteur du complot.
La Renaudie garda le silence, Catherine s'agila sur son siège, le prince de Coodé s<' mordit les lèvres ; le roi, qui sVtait laissé ramener petit à petit sous l'influence de son ministre, le roi s'écria en se relournant vers M. de Guise :
— Ils se taisent,», et vous, vous le savez donc?
— L'auteur, le véritable auteur du complot est ici... sous vos jeux, sire!
— Monsieur le duc ! lit Conclu en se letant.
— Prince de Coudé, reprit M. de Guise. Vous n'êtes pas entré seul dans la chambre du roi.
— A ce compte, c'est vous ou moi, monseigneur, qui mettons en péril le trône de votre maître , dit La Renaudie, sans montrer le moindre trouble. Mais comment croire que vous vous accusieii vous-même? Le temps est passé des confessions publiques. Non, ce n'est (îas vous que vous avez voulu dire, donc c'est moi I
— Oui, vous, en effet, reprit le duc de Guise d'un ton sévère, vous, qui êtes à Blois La Renaudie et à Paris le capitaine Laforêt.
D'ailleurs , la preuve de ce que j'avance ne se fera pas attendre. Celui de qui
je tiens les renseignemens que j'ai à oppo- II. 49
s€r aux vôtres a eu des rapports fréquens avec ce capitaine Laforêt. Il va venir ; je demande au roi qu'il me permette de faire celte confrontation devant sa majesté.
— Nous verrons en effet si l'homme qui a renseigné M. de Guise, notre oncle, dit le polit roi, reconnaît, oui ou non , l'étranger qu'on a introduit ici... Ainsi, madame ma mère et mon cousin de Condé auraient été dupes d'un imposteur Ce
serais, un ma'.lieureux hasar;!, convenezen, monsieur, ajcuta-t-i! en jetant un regard de défi.ince au prince, celui qui ferait qu'après une longue absence , je vous retrouverais, mon.cousin, avec l'homme quia manigancé cette affaire et qui dans les conciliabules des méconiens se donnait pour votre agent secret et pour le dépositaire de vos plus secrètes inieniions.
Le vent avait tourné, et, dans ce moment,
l'avantage était rcv€»u au Lorrain. La Rejiaiulie, immobile comme un duelliste qui attend le feu de son adversaire, concentrait en lui toutes les forces de son stoïque et ingénieux esprit pour se tirer du piège où il était tombé, en niant qu'il eût un autre nom ; Condé maugréait tout bas contre la facilité avec laquelle il s'était laissé entraîner à une démarche "aussi compromettante, et Médicis, calculant les ressources qui lui restaient pour opérer une prudente retraite, attendait le moment de se ranger du côté du parti triomphant.
En ce moment, l'on annonça le lieutenant criminel, M. de Braguelonne.
Le roi fit signe qu'on le laissât entrer.
Le magistrat, faisant une révérence à chaque pas, se présenta à la porie. U était seul.
M. de Guise s'en aperçut.
— Faites entrer votre homme, monsieur le lieutenant, lui dit-il, sa majesté permet que nous l'interrogions une seconde fois devant elle.
— M. le duc demande sans doute celui que... ce malin... j'ai eu l'honneur de lui présenter, fit M. de Braguelonne en balbutiant et de l'air du monde le plus décontenancé.
— Sans doute, monsieur, amenez-nous l'avocat des Âvenelles... Eh! mon Dieu, qu'avez -vous, mon cher monsieur? ajouta le ministre en remarquant pour la première fois la figure renversée du lieutenant de police.
— J'ai monseigneur, répondit -il,
que... je n'ai plus à votre disposition celui que vous venez de me demander.
' — Quoi ! monsieur, s'écria le Lorrain, le sieur des Avenelles...
— Le sieur des Avenelles, monseigneur, vienl à l'instant raème de m'ctre enlevé !
— Enlevé!... où et par qui? demanda le ministre.
- Où ? à l'autre bout du pont de Blois; par qui? par quatre cavaliers bien montés, répondit M. de Braguelonne. Nous passions à côté des masures abandonnées qui se trouvent au delà du pont, sur la route de Sologne, quand quatre individus paru rent, nous enveloppèreul, et, l'arme au poing, menacèrent de nous faire un mauvais parti si nous poussions le moindre cri, si nous tentions la moindre résistance; puis ils forcèrent le sieur des Avenelles de monter en croupe derrière l'un d'eux, pendant que d'autres me tenaient en respect avec leurs pistolets ; ensuite ils piquèrent
des detjx eÉ disparurent bientôt en galopant à travers champs...
•^ Qu'est-ce que cela signifie? dit le roi d'un air très inquiet.
— Un enlèvement à main- armée... en plein jour... aux portes de Blois... sous les mars de ce château ! vraiment cela est effrayant? s'écria îa reine-mère, qui ne son-geait ptus à revenir atn Lorrains, mais bien à obtenir, par l'effroi, la réalisation de ses espérances.
— Encore un effet de la ressemblance du prince et de l'avocat! d'ir tout, bas La Renaudie en pensant à son embuscade préparée pour s'assurer de Condé. J'eusse su que maître des Avenelles devait faire un petit tour de promenade de ce côté que je n'aurais pas mieux procédé.
Cependant l'aventurier, enhardi par ce revirement inattendu, fut le premier â rompre
le sileitéef (ftii régnafit atitoUf du Ht royal. '^- J'altends, dit-iF, que M. le duc de G dise fournisse les preuves de sou dire contré tnoi. Jfè demande, ajouta-t-il, mille pardons au roi si j'ose détourner là* pensée desà-maléslé deséà gVave^ préoc'ôupalions poar Foccupei" des très-mini me§ inlérèts dtf plus obscur, du plus humble de ses stfjiets... Mais enfin me voici, moi, bon gentilhomme, et comme tel, tenant' à mon honneuf autant qu'un duc peut lénii* àif sféh, sous lé cou'p d'une gfave accusation. J'attends donc et je requiers itaêmé, av^ec le bon plaisir de sa majesté, la production deSrenseignemens sur lesquels on a compté pour détruire reffot des miens , et la pré^ sentafion du témoin dont les dépositions, on l'espérait, devaient justifier la suspicion qu'on voulait faire peser sur moi. — Que Godefroy Barry de La Renaudic,
dil Laforêt, prenne un peu de patience; on lui rendra bientôt, je l'espère, la justice qui lui est due, répondit M. de Guise, sans rien changer à la sévérité de son ton. Sire, ajouta-t-il en s'adressant au roi, voici M. le lieutenant criminel qui croit...
— Laissez-moi, monsieur, dit François en coupant la parole au ministre, votre lieutenant criminel n'en sait pas plus que vous! A qui me fier et qui croire, mon Dieu ! ajoula-t-il d'une voix dolente et en se retournant du côté de la ruelle; car, excédé de fatigue, il s'était peu à peu étendu tout de son long sur son lit.
M. de Guise, baissant la tête, fit quelques pas en arrièrc,*et Catherine, empressé* de prendre la place à elle toute seule, se leva et se pencha sur l'enfant malade.
-— Mon cher fils, lui dit-elle à voix basse, les circonstances sont fort graves. La pré-
sence de ces hommes armés et leur coup de inain dans un faubourg de cette ville m'effraient excessivement. Vous le voyez, votre ministre n'a rien prévu... Est-ce que vous ne pensez pas, sire, qu'il serait urgent de nommer quelqu'un pour aviser aux mesures à prendre?...
— Ah ! oui , reprit le jeune malade , quelqu'un qui me remplace, qui m'épargne le supplice que j'endure depuis deux heures... Ils me tueront, bien sûri
— Quelqu'un, reprit la mégère poursuivant malgré les plaintes du pauvre enfant, quelqu'un qui serait investi de pouvoirs extraordinaires, comme les circonstances... un lieulenanl-général, par exemple...
— Mon Dieu I comme vous voudrez, répondit-il d'un ton qui demandait grâce...
M. de Guise, pendant ce temps, était sur les épines. Ces i^^lanccs de Mcditis
aopFès du roi lui menaient là sueur »» front; et, l'œil fixé sur la porte qui conduisait dans la chambre de Marie Stu8^rl,• il se disait tout bas qu'il était bien tenïj>^ que ses alliés tinssent à son secours.
— Est-ce que vous éprouveriez quelque répugnance, mon cher enfant, reprit la reine-mère, à désigner pour ce poste important notre cousin de Condé?
Le roi ne répondit rien. En ce montent, les sons d'un luth habilement louché vibrèrent jusqu'à lui. Cette musique sortait de la chambre prochaine, et l'on entendit une douce voix qui chantait cette Villanelle :
On entend par fois
Dans les bois Et sons la saule'e
Isolée,
Mourir en doux sons
Les chansons D'une silphyde envolée,
— Marie! dit le roi eu tressaillant de plaisir...
— Le prince de Condé, mon fils, continua Catherine qui, toute à son affaire, n'avait ni entendu le luth, ni remarqué le changement qu'il avait opéré dans les traits du jeune malade; le prince de Condé vous donne aujourd'hui une preuve bien écbiante du désir qu'il a de vous servir fidèleiDent. .
— Chui, madame, dit François en mettant son doigt sur ses lèvres... elle va encore chanter... laissez -moi écooter, de grâce...
Et la voix continua :
Du ruisseau qui fuit
C'est le bruit; ^ Ou sous la ramée
Embaumée , D'un jeune aubépin.
Au matin , C'est la brise accoutumée.
— Gro}ez-le, sire, la nomination du prince de Condé, voici le plus sûr obstacle à opposera ces audacieux qui arrivent de tous côtés pour vous surprendre ici.
— Ainsi, demanda le roi, (jue l'impitoyable marâtre arrachait aux féeries du inonde poétique, harmonieux et idéal où la voix de sa jeUne épouse le transportait, pour le faire retomber dans le tracas insupportable des querelles politiques ; ainsi il faudrait...
il s'arrêta pour écouter encore.
Quand chasse au vallon
Oberon, Suivi de ses fées
Echauffées, Le vent de son cor;
Garni d'or, Nous apporte les bouffées .
— Il faudraii, reprit Catherine de Médicis avec un liépit mal déguisé, créer pour M. le prince de Condé, je le répète, une position telle que tous ici, sans exception, fussent placés sous ses ordres...
— Tous, dit le roi ramené par l'harmonie de ce luth qui vibrait auprès de lui à ses seniimens de tendresse pour Marie, et même les oncles de ma femme!
La woix et le luth se firent entendre de nouveau :
Aux sons merveilleux Que des cieux
La brise amène
Et promène, Je préfère un cri
^ue voici :
« Au courtil t'attend Hélène ! n
Pendant ce couplet, François pensait au chagrin qu'il ferait à sa douce Marie, s'il prenait loin d'elle une détermination semblable. Oh! non, il ne se prononcera pas sans l'avoir \ue, sans l'avoir consultée... Mais, mon Dieu, qu'il y a longtemps qu'il est séparé d'elle! Comment faire pour la rejoindre, pour éloigner de lui cet être dont l'œil vitreux le fascine, qui se penche sur sa poitrine haletante, comme pour absorber l'air à ses côtés, et qui semble se plaire à tenir un bloc de glace entre lui et ces sons si bien faits pour le ranimer. .
— Les oncles de voire femme, mon cher
enfant, continua l'Italienne, ont fait faute sur faute dans cette circonstance; ce sont eux qui nous ont attiré sur les bras celte méchante affaire, et leur imprévoyance...
Ce ne fut pas la musique qui cette fois interrompit dame Catherine, mais bien un cri plaintif échappé des lèvres de l'enfantroi.
Le duc de Guise se rapprocha vivement du lit.
— Le roi se trouve mal! s'écria-t-il en dirigeant sa voix du côté de la chambre de Marie-Siuarl. A l'aide! au secours! le roi vient de s'évanouir!
A ces cris, Marie-Sluart parut à la porte de comraunicalion et s'élança vers le lii de François.
— Que votre majesté me pardonne!
dit-elle en cherolianl à éloigner un peu
Catherine pour parvenir auprès du jeune
roi.' 11. \ii
— Là.,, là... du calme, ma raie! s'écria la reine-mère en cachant son dépit le mieux qu'elle put. Vous oubliez trop facilement qu'il n'ost permis à personne de s'interposer entre une mère et son fils.
— Je vous ai laissé la place libre, madame, tant qu'il s'est agi de politique , reprit la jeune reine d'un ton résolu. Maintenant mon niari souiïrOj c'est mon tour d'être auprès de lui. — Hélas! ajoula-t-elle en remarquant qu'il était immobile sur son lit et tenait ses yeux fermés , je n'ai été que trop longtemps éloignée de lui. On a profité de mon absence pour îe tourraènteï*, le fatiguer Voyez dans quel état oft Ta
mis! chère âme, dit -elle en prenant là main de l'enfant, qu'avez-vous ? ne ra'entendez-vous plus? C'est votre femme. . , C'est Marie!
Une expressive et longue pression de la
main qu'elle tenait vint rassurer la jeune reine et lui dévoiler la ruse du petit roi. Son évanouisseraenl était simulé, il n'avait sans doute pour but que de mettre ftn à quelque exigence de l'Italienne, et de recouvrer un moment de liberté , après les longues contraintes d'un conseil d'état.
En examinant de côté la contenance de ceux qui avaient figuré dans ce conseil, en remarquant l'air grave et soucieux du duc de Guise, la mine quelque peu hautaine du prince de Condé, le sourire goguenard de La Renaudie, elle devina ce qui s'était passé.
— La séance est terminée , messieurs , dit-elle avec autorité. Le roi n'est 'pas en étal de vous entendre. — J'en suis bien fâchée, madame, ajouta-t-elle, en voyant que Médicis ouvrait la bouche pour en rappeler de cette décision , mais je dois tenir et je
tiendrai la main à ce que cette sentence de ia faculté reçoive son exécution. J'en suis responsable, et ce n'est pas une mère apparemment aui cherchera à l'enfreindre, surtout quand elle sait que le rétablissement de son enfant est à celte condition.
— Mais, riposta Catherine, il s'agit des plus graves inlérêls. . .
— Votre majesté en connaît-elle de plus graves que ceux qui sont attachés à la précieuse santé de son fils ?
— Il s'agit du salut de l'état , ma mie.
— 11 s'agit du salut de man époux , madame, et j'exige qu'on lui laisse un instant de repos !
— Oui, dit tout-à coup Tenfant ouvrant les yeux et se sentant encouragé par b fermeté de ia jeune femme; oui , en effet, j'ai besoin de rej)OS... je veux dormir... je veux qu'on se relire, qu'on me laisse seul...
— Mais, sire, dit Calhei'ine, au point on en sont les choses , votre majesté ne doit point l'ignorer, il suffît d'une heure
— Je \eux qu'on se relire , qu'on me laisse seul ! répéta le petit roi encouragé par un regard expressif de Marie.
— Laissez-moi veiller auprès de vous, mon cher enfant, reprit Cath(irine.
— Non, madame, je l'ai dit : je désire être seul,..., c'est clair, je pense..,. Après un moment de calme, si je me sens plus dispos, nous nous empresserons d'aller écouler la (in de vos raisons, ma mère.
— Allons , messieurs , dit Catherine en ayant l'air d'en prendre son parti , obéissons à la sommation qui nous est faite. On est toujours sur de se faire écouter él obéir, quand on parle au nom de la santé du roi. — Allons 5 ynia cara ^ ne voulez-vous pis nous donner l'exemple?
— Oui, madame, je me retire, répondit Marie-Sluàrt , en faisant une grande révérence à Catherine de Médicis ; je ne sais pas ce que c'est que de s'entêter aux choses injustes et déraisonnables. *
Et elle fit quelques pas vers la porte de communication; Catlierine, de son côté, battit en retraite; mais elle ne quitta ia chambre qu'après avoir vu la jeune femme disparaître dans le corridor, et la porte se refermer derrière elle.
Elle se décida alors à franchir le seuil de l'huis royal ; elle se consolait de quitter le champ de bataille en pensant que personne n'y restait pour constater sa défaite.
Mais aussitôt qu'elle fut éloignée, Franbois II se leva sur son séant.
— Marie ! dit-il en élevant la voix , ils sont partis... Venez ça, ma mignonne, il y a si longtemps que je vous ai vue!
La porte de communication s'ouvrit doucement à cet appel , et la tête gracieuse de la jeune femme s'avança par cette enlrebaillure.
— Me voici, dit-elle, mon ami!
Et, légère comme un oiseau, quand elle vit que la place était libre , elle vola vers son jeune époux.
— Ah ! Marie, ma douce Marie, lui dit le petit roi en l'ailiranl à lui et en appuyant sa tête fatiguée sur l'épaule de la reine, où étiez-vous donc, que vous m'avez laissé si longtemps sous le coup des plus ennuyeuses tracasseries qui se puissent endurer ! . ..
— On vous a donc bien tourmenté, chère âme de ma vie?... reprit-elle de sa plus douce voix et en berçant dans ses bras l'en^ fanl qu'elleavait soulevé pour le rapprocher d'elle; — je ne veux pas qu'on chagrine mon enfant chéri, ajoutait-elle en baisant
son front, et si vous vouliez m'y aider, mon seigneur, je saurais bien l'empêcher!
— Qu'ai-je fait à ces gens-là pour m'excéder de la sorte? ajouta le petit roi... Ma mère, notre cousin de Condé... votre oncle aussi, mignonne; il n'y a que toi , vois-tu bien , Marie , que je puisse aimer sans en être fâchée el sans m'en repentir — Mon ange! — Mon ange, ajouta-t-il en passant ses doigts caressans <larts les cheveux de la jeune femme; ce nom ne te dit-il pas qu'en toi seule je trouve ce que l'orphelin et l'abandonné trouveni au ciel : une mère, une
sœur, un ami
— Un ami , reprit-elle , a le droit de donner des conseils et le pouvoir de les faire adopter.
— Ce droit , ce pouvoir , vous les aî-je jamais déniés, ma dame chérie? Quand il s'agit d'une fête à la cour, n'est-ce pas ton
- 2St
avis que l'on consulte avant tout? Madame ma mère, qui a la prétention de s'entendre à la composition des ballets, n';i telle pas vu maintes l'ois ses plus beaux plans changés par quelque gentille invention de ta part? JN'est-ce pas toi, Marie, qui, au dernier bal qui se donna à Saint-Germain, eus l'idée de faire arriver clans un grand roc tout argenté seize dames représentant seize provinces de France? Voilà qui était bien inventé; aussi ma mère, gui voulait faire intervenir la religion <léfen.lue par les trois vertus théologales, fut contrainte de battre en retraite devant. les njerveilles de ton roc argenté... Et quand on mit sur le tapis la question des couleurs à donner à nos gardes suisses , n'est-ce pas toi , mignonne , qui décidas qu'ils porteraient le blanc comme étant au service de France , le ronge (jui rappelle le pays d'où ils viennent, et le bleu
qui est un souvenir d'Ecosse, ta première patrie ?
— Eh! sire, s'écria-t-elle avec impalionco , qui pense aux fêtes, aux bals, aux parures , aux livrées de notre maison , à toutes ces bagatelles qui peuvent occuper les loisirs de la paix, quand la guerre est à nos portes , quand la trahison veille dans ce palais et tend la main aux conjurés I — Demain, ce soir peut-être, ils viendront. ,.
Il la regarda d'un air de surprise et de douleur , comme regarde l'enfant qu'on arrache à son premier sommeil.
— Et toi aussi, Marie, lui dit-il en l'interrompant , tu ne veux pas que j'oublie ! — Pourquoi aslu quitté là, méchante, cette douce musique de ta voix qui déjà m'avait calmé. — Guéris le mal que tu m'as fait, ma dame ; nomme moi ton mieux aimé, ton pauvre enfant. Berce- moi dans les bras, et
que je sente glisser sur mon front qui brClle ton souffle si pur et si frais ! Ne sais- tu plus quelque belle chanson de notre poète Ronsard, ma mie? Ne diras-tu rien, mignonne, de celte promenade que nous fîmes hier? N'élail-il pas doux, ma chérie, de s'en aller côte à côte et la main dans ma main, le long des halliers où fleurissent les premières violettes? Quel bonheur de respirer à l'aiso loin de ces regards qui nous épient ici , et de parler jeux , fleurettes et printemps, sans qu'il y ait une oreille curieuse toujours prête à recueillir nos paroles ?
— Ah! dit-elle, c'est là le plus doux de mes rêves, Francisco mio, de vivre avec toi dans la solitude. Aussi ne voulez-vous pas , monseigneur, réaliser quelque jour un aussi beau songe? — Vous me regardez avec surprise?... Croyez-vous donc, moa mignon, que ce soit un séjour si enchanteur pour
votre pauvre Marie, ctitte cour où je trouve pour me heurter à chaque pas, le mauvais vouloir d'une belle-mére, et tout ce que ses partisans et ses créatures inventent de mal contre moi, dans la conviction qu'ils ont qu'en m'atta(iuant on arrive à lui plaire.
— C'est donc s«r ma mort qu'ils compter, reprit lentement le petit roi, car il n'y a que uîa mort , madame , qui pourrait amener ce triomphe des méchaus, s'il y en a, qui osent î...
— Votre mort s'écria-i-elle, et c'est
ainsi que vous me consolez , sire!.. ..Eh mon Dieu ! si je vous perdais, que me ferait à moi l'inimitié de ces gens! Comme Valen tine de Milan, je dirais : Plus ne m'est rien, rien ne m'est plus ! et dans ce rien, où viendraient se ptîrdrc toutes les choses de ma triste vie, le souvenir des haines dé-
chaînées contre raoi neseiait pas le dernier à tomber, je vous le jure !
Elle pleurait. Ses larmes coulèrent sur le front et la joue de l'enfant, qu'elle tenait toujours dans ses bras.
— Tu pleures! je t'ai affligée , dit-il en relevant la têlo el en la regardant d'un air attendri ; aussi , pourquoi vas-tu penser, Aiécliante , que du vivant de François , les ennemis de Marie puissent avoir raison —
— Ne l'auraient-ils pas, sire, si mes oncles de Lorraine , victimes d'une odieuse
intrigue.
- Encore la politique, dit le roi en fronçant le sourcil. Toujouis les affaires de l'étal!
- El» bien! non, non, reprit-elle en le rapprochanl dv son sein et en souriunt au milieu de ses lanuos, l'amour, les innocens baisers, les caresses d'une sœur à ï>on
frère, les douces causeries sous les tilleuls, le luth de Marie dans les bois, le sommeil de mon enfant sur la mousse des clairières ou près des glaieuls des fontaines, pendant que je ferais, comme une simple pastourelle, de beaux chapelets avec les
boies de l'églantier et tout cela, mon
bien-aimé, sous le seul regard de Dieu, sous le souffle d'un air libre et pur, et aux rayons d'un soleil que nul barreau, que nul grillage, qu'il soit de prison ou de châleau, n'intercepterait au passage.
— Ce serait le bonheur, ce serait la vie, ce serait la santé ! s'écria l'entant en tressaillant de joie.
— Eh bien ! partons ; qui nous en empêche? N'êtes- vous pas le maître? Partons, allons chercher ce que nous ne trouverons jamais ici : la iiberlé et la paix.
— Il faudrait donc abdiquer^ ma mie?
— Olîînon pas, reprit-elle vivement.
Mais sans abdiquer, cher mignon, ajouiat-elle avec un air d'abandon et d'indifférence destiné à masquer ce qu'il y avait eu de personnel dans la vivacité de son exclamation, ne pouvez-vous un instant goûter les douceurs de la vie privée, en laissant ceux qui ont brouillé l'écheveau le démêler comme ils l'entendront.
' — Ali! que me cons» ilies«lu là , Marie? Tes oncles.... y penses-tu, toi qui les défends toujours, toi qui ne permets pas qu'en ta présence on les accuse ou que l'on mette le moins du monde leurs intentions et leur habileté en question.
— Oui, mais s'ils tourmentent, s'ils chagrinent mon petit roi comme aujourd'hui, je finirai par lever bannière contre eux, je les aime, c'est vrai, mais je ne les aimerai plus> tandis que toi... toi d*abord
l\\ seras toujours ie mieux aimé de Marie.
L'affection de la reine pour les princes lorrains avait souvent, et sans qu'il s'en rendît compte , excité la jalousie du petit roi. Lui, le pauvre enfant, qui n'avait trouvé auprès de lui que ce cœur qui l'aimât véritablement, voulait qu'il fût à lui sans partage.
Aussi la jeune femme, en annonçant qu'elle aimerait moins ses oncles, ne pouvait rien trouver qui fût plus agréable à François, et qui en même temps l'appitoyât davantage en laveur des Lorrains. Le prix qu'il attachait à l'affection de la jeune reine était tel, qu'en face des risques que couraient la puissance, les projets et le renom .d'habileté de ces grands personnages, il ne songeait à les plaindre qu'en les sachant exposée à perdre 1 amitié de Marie !
— Oh ! non, dit-il ; il ne sérail ni royal ni généreux d'abandonner dans un pareil embarras des serviteurs dévoués, j'aime à le croire, dont, après tout, j'ai sanctionné toutes les mesures, toutes les décisions , tous les actes.
— Non; mais c'e>t qu'il faut en finir avec ces genslà, et savoir s'ils sont ou non capables de lever les obstacles sans cesse renaissans devant eux. Celle épreuve, le pays l'attend, voire repos l'exige, votre juslice ne peut la différer. — A propos, raignon, connaissez*vous cela? ajouta-l-elie en tirant lentement un papier de son corsage.
C'était ce projet de lieutenance-générale dont elle s'était chargée sur les instances de MM. de Lorraine. Seulement elle avait rayé dans ce modèle des pouvoirs dont on demandait rétablissement,
le nom de celui à qui ils devaient être confiés.
— Qu'est-ce donc ce papier, Marie? demanda François en le prenant, quelque chanson nouvelle?
— Lisez, sire, lisez !
— Ah ! mais non, ce n'est pas une chanson, dii-il après avoir jeté un regard sur la feuille. — Vive Dieu ! fit-il, quand il en eut lu quelques lignesj tout à l'heure je vous demandais, madame, ëi vous pensiez que je dusse abdiquer... c'est la réponse à ma question que vous me donnez là...
11 continua la lecture de la note, et ses lèvres tremblaient, et les pommettes de ses joues se coloraient d'un rouge vif.
— Ce n'est pas vous qui avez écrit cela ? dit il tout à coup d'une voix brève, et en arrêtant sur la jeune femme un regard fixe et perçîint.
— Vous l'avez trouvé, ce papier , ici n'est-ce pas? ajoula-l il sans attendre la réponse de Marie.
— Encore une fois, cher mignon, le hasard seul... ou une cause indépendante de notre volonté, a pu faire tomber entre mes mains un écrit capable de vous exaspérer ainsi !
— Elle a trouvé ce papier ici, reprit le petit roi , se parlant à lui-même et interprétant la réponse de Marie dans le sens de son idée; c'est ma mère qui l'aura perdu Voilà l'explication de ses instances en faveur de notre cousin de Condé.... Voilà où elle voulait en venir!
Faire tomber sur un autre que sur le duc de Guise, son protégé, le dépit qu'une proposition semblable devait faire naître dans l'esprit du petit roi, c'était un hasard fort heureux, et la jeune femme aperçu
tout de suite le parti qu'elle pouvait tirer de la méprise.
Marie Stuart suivit celle voie, et énuméra en peu de mots, qui portèrent coup parce qu'elle eut l'air (!e les dire sans y mettre trop d'importance et de vivacité, les graves inconvéniens qu'il y aurait à investir le prince de Condé d'un pouvoir sans contrôle , sans limites. Faire un dictateur d'un prince du sang, ce serait, en effet, abdiquer réellement. Qui croit avoir des droits au pouvoir, ne l'nbandonne pas lacilenienl lors(ju'il s'en voit possesseur, tandisque le gentilhomme élevé à celte dignité par ia seule faveur de son maître, cherche à légitimer par de grandes actions son élé Villon temporaire, et à justifier aux yeux (i< tous le ciioix (|ui est tombé sur lui. Né de l'exigence d'une situation dilficile, il se n.el vile à la hauteur où les circonstances
Tont poussé, tandis que l'autre, seoro^'ant à sa place naturelle, ne sent pas en lui le besoin de donnera son pouvoir la sanction du dévouement et de l'habileté.
Après avoir écoulé avec beaucoup d'aitenlion les observations présentées par Marie :
— Non, cerlaineinenl, s'écria le petit roi avec ehaleur, en se njettanl sur son séant j je ne ferai pas un lieulenanl-genéral du prince de Coiulé !
Ce mouvement passager d énergie sutfit pour user le peu de forces du jeune malade. Il retomba affaissé sur ses oreillers et reprit le papier que, l" instant d'avant, il avait froissé avec dépit , et qui , dans ce moment, s'offrait à lui comme la corde de sauvetage que trouve sous sa main le malheureux qui ne se sent plus la force de lutter contre les Ilots.
— Après tout, dit-il , en tournant la feuille entre ses mains, d'un air timide et embarrassé, il y avait là un moyen de nous tirer de peine. Excédé comme je le suis par les affaires de la royauté et aspirant à un repos que les médecins et toi, Marie, jugez nécessaire au complet retour de mes forces, je sens plus (|ue jamais le besoin d'un serviteur fidèle et dévoué à qui je puisse dire : Soyez roi pour mon compte et à vos risques et périls, jusqu'à ce qu'il me plaise de le redevenir.
— Eh bien ! voyez , sire, dans votre sagesse, quel est l'homme le plus capable de répondre à vos intentions.
— Il nous semble, madame, dit l'enfant avec gravité, qu'il nous faudrait une grande illustration militaire,
— Eh bien! sire, que ne clioisissez vous M. de Brissac ?
^ Brissac! il est toujours grondeur, loujours fâché.
— Alors, ii y aurait le connétable.. .
— M. de Montmorency ! Je me croirais encore sous la férule de mon précepteur!
-— Rappelez le roi de Navarre....
— Si je voulais un prince du sang, je ne rirais pas chercher si loin.
— Qui donc prendrez- vous? Je ne vois pas...
— Mon Dieu ! s'écria le roi avec impatience, vous voyez aussi bien que moi, Ma* rie, qu'un seul parti nous reste à prendre... un seul homme réunit toutes les conditions que je cherche.
— Et cet homme, sire?
— C'est le duc de Guise, méchante, puisque tu ne veux pas le nommer!
— Votre majesté se rappellera que le
choix vient d'elle seule, et elle pourra l'affirmer au besoin.
— H n'y a qu'une chose, reprit le roi après un moment de silence, qui m'inquiéterait dans l'exécution de ce projet, ce serait que MM. de Guise se servissent de ces pouvoirs immenses avec la rigueur où se laissent entraîner des ministres trop zélés pour le service de leur maître, et que la sévérité qu'ils mettraient à punir les coupables ne fût plus lempérée par l'intervention de noire clémence royale.
— Voilà une inquiétude digne de vous, sire, et je m'enorgueillis de vous aimer, quand je surprends ainsi sur le fait ces nobles mouveraens de votre anie vraiment royale. D'ailleurs, il y aurait un moyen pour vous délivrer de celle inquiétude. La sévérilc de MM. do Guise vous alarme, di-
les-vous; imposez des limites aux rigueurs que vous redoutez, en diminuant le nombre de ceux qu'on aura à punir.
— El comment lepuis-je? dit le roi.
— €es hommes qui ont pris les armes viennent, dit-on, vous demander le libre exercice de leur religion ; qu'un édil de votre majesté satisfasse ce besoin, avant que l'audace de leur démarclie l'ait rendue criminelle. Après la publication de cet acte librement émané de votre clémence, la plupart des malcontens jetteront bas les armes et rentreront chez eux; il ne restera sous le drapeau de la révolte que ceux qui ont fait des prétendues exigences de leur conscience une arme de bouleversement et de ruine contre l'état. Ce sont là les vrais coupablesy et l'inflexibilité de MM. de Guise pourra s'exercer contre eux sans que vous a^ez rien u regret 1er duus l'arrêt qui les
frappera. Ainsi, miséricordieux par vousmême et justicier par la main d'aulrui, vous aurez les joies de la clémence, sans avoir les douleurs de la sévérité.
— C'est très-bien, ce que vous dites là, madame, s'écria le petit roi en regardant la jeune femme avec un étonnement mêlé de respect 5 vous m'aimez davantage quand vous lisez dans mon cœur, dites-vous, et toi, Marie, je t'admire quand tu me dévoiles les ressources de ton esprit ; et, voulez-vous que je vous le dise, itia femme, si la lieutenance-générale que l'on me demande pouvait tomber en quenouille dans ce pays de loi salique^ je ne mettrais pas sur ce papier d'autre nom que le vôtre»
— Et comment alors réaliserions-nous, mon cher mignon, ces jolis projets de retraite que, tout à l'heure, vous aviez tant de plaisir à rêver?
— Ah! oui, reprit-il en soupirant, rê- \er, c'est le mot, car ces doux loisirs que la solitude nous permettrait à tous deux n'existeront jamais qu'en songe!
— Quoi ! dit-elle avec l'expression d'une vive contrariété, vous renoncez déjà, sire, à ces projets dont la seule idée vous donnait tant de bonheur !
— Hélas! le bonheur sans cesse s'offre à ma vue sans que je puisse le saisir ! Ma vie a-t-elle été jusqu'à présent autre chose qu^une longue enfance! Jouet des illusions, des mensonges et des semblans qui amusent cet âge, je fus destiné, ma belle Marie, à ne goûter aucune des réalités de la vie des hommes.
— Parce que ceux qui vous entourent, lui répondit vivement la jeune reine, ont intérêt à ce que le roi soit longtemps un enfant. Ce sont eux qui, pour captiver vo-
Ire volonté, ont énervé vos forces ; soyez libre pour devenir homme, et soyez homme pour devenir roi !
— Libre, dites-vous, Marie, mais puis-je l'être?... Ce château n'est-il pas pour moi une prison? ces gardes qui nous entourent ne sont-ils pas aulant nos geôliers que nos défenseurs? Ne sommes-nous pas, aux yeux des partis qui nous eniourent, un gain de cause pour celui qui saura nous retenir?
— Et c'est justement pour couper court à toutes ces prétentions que je veux, moi, vous en éloigner. Remettez-vous-en à ma tendresse, à ma prudence, à cet instinct de mon cœur de femme qui m'indique la voie de votre salut. Je vous tirerai d'ici sans malencontre; demain vous serez libre, demain, quand Catherine, quand Condé, quand tous les personnages qui compicnl sur voire coopération pour assu-.
rcr leur triomphe viendronl vous presser de leur donner voire royal appui, le roi aura disparu devant leurs espérances trompées, et ils îie trouveront plus que la manifestation de sa volonté, sans qu'ils puissent, par leurs instances, par leurs imporlunités, réussir à donner à cette volonté une autre direction.
— Oh ! non, dit le jeune roi, je ne quitterai |>as ce lieu, c'est mon poste; le poste de la royauté est où l'on souffre, et ma couronne me tiendrait moins à la tête si, comme celle du Sauveuc, elle n'était d'épines.
— Sire, reprit Marie-Stuart, persuadée comme je le suis que votre séjour ici vous livre, vous et moi, à des dangers certains, inutiles, persuadée que j'ai enlre les mains le moyen de vous sauver, vous, uioi, le pays, la royauté, je m'inscris de toutes
mes forces contre cette résignation... Je le répète, sire, vous n'êtes pas le seul qu'elle compromette, ce n'est pas contre vous seul que les malcontens ont pris les armes. Si mes ennemis triomphent, on m'arrachera de vos bras, on me chassera de cette terre que j'ai saluée du nom de ma patrie la plus chérie. Votre mère n'est-elle pas là? N'a-t-elle pas promis de renvoyer en Ecosse celle qu'elle accuse de lui avoir aliéné le cœur de son fils? Pour garder sa patrie, pour garder son époux, pour garder son honneur et sa couronne, Marie s'adresse à vous, sire; je suis votre femme, vous me devez aide, protection; quand je vous supplie d'agir dans l'intérêt de votre conservation, et de ne pas vous abandonner aux conseils d'un découragement enfantin et d'une torpeur maladive, vous devez ffi'écouier et me prêter assistance en homme,
en chevalier, en roi, car c'est de mon salut qu'il s'agit plus enore que du vôtre.
— Eh bien ! s'écria le roi ranime par cet appel fait à. son honneur de chevalier, à sa tendresse d'époux, ordonnez, Marie, que dois-je faire? Je vais sur-lechamp donner des ordres, faire prendre les armes à ma garde écossaise et indiquer à haute voix le lieu où nous allons nous retirer.
La jeune reine, elfrayée de ce besoin d'action qui se manifestait alors chez le petit roi et l'agitait ainsi qu'il arrive d'or* dinaire dans les caractères irrésolus, iors'qu'ils voient enfin aboutir leur esprit à une * décision, et craignant de lui avouer qu'elle n'avait tant excité son courage que pour arriver aux cachotteries d*une fuite nocturne et clandestine, employa maintenant tous ses efforts à le calmer et à lui faire prendre patience. Elle avait son plan ar.
rêié ; seule elle voulait en assurer Texéculion ; elle ne demandait au roi que le silence et une aveugle confiance pour tous les moyens qu'elle jugerait propres à assurer le départ projeté.
Le jeune roi, étourdi par les agitations de celte matinée, stupéfait de l'aspect nouveau sous lequel la reine venait de se présenter à lui, entraîné, subjugué plus que jamais par sa tendresse pour elle, sans connaître ses intentions, leur donna un \ plein et complet acquiescement, et promit que, lorsqu'elle reviendrait, elle le trouverait prêt à la suivre, quelque fût le lieu où elle voulût le conduire, et l'instant * qu'elle jugerait propre au départ.
iVJarie-Stuart avait décidé en elle-même que ce serait pour la nuit prochaine. Le temps pressait; elle contempla pendant quelques inslans encore, l'enfant que la
fatigue et lepuisemeiu envahirent bienliH tout entier, et, le voyant prêta s'endormir, elle déposa un baiser sur son front et s'éloigna légèrement pour aller s'assurer de ceux qui lui étaient nécessaires pour la réussite d'une entreprise hérissée de tant de dangers.
La jeune reine, en quittSMiit le roi, renn tra dans son cabinet. Elle aussi aurait besoin d'un raomeat de repos, après )e long combat qu'elle vient de livrer à la pusillanimité, à l'indécision et à la défiance, leur plus habituelle compagne; mais elle sent ^rop vivement le besoin d'agir pour écoutée
sa fatigue. Aussi , sans se laisser arrêter par les bras encourageans de tous ces fauteuils étalant à l'envi leurs coussins rebondis, comme une tentation à la rêverie et au nonchaloir , sans jeter un regard h sa toilette qui supporte, avec des fleurs nouvelles, ji'élégante parure qu'elle a commandée pour ce jour; sans songer à s'assurer, par un coup-d'œil, à son miroir de Venise, que la politique et les affaires d'état ne l'ont pas encore trop défigurée , elle courut à l'autre porte qui conduisait dans un salon d'attente où se tenait la dame d'atours de service auprès d'elle.
— Madame d'Ayelle, dit Marie-Stuart en paraissant tout à coup dans ce salon, sacixz s'il n'y a pas là à côté quelqu'un qui s'est présenté pour nous venir voir. C'est un oilicier d» ia gartie écossaise à qui nous
avons accordé un moment d'audience. S'il pst venu, fôites-le entrer.
Ma bonne d'Ayelle, ajoula-i-elle en rappelant !a dame d'atours, (juand vous nous aurez amené le jeune ho nme , vous apporterez votre métier à la[)isserie, et viendrez travailler dans ma chambre; vous m'entendez?... allez !
Un instant après un ofïicier, cachant admirablement bien son émotion sous l'air du respect le plus froid et le plus sévère , immobile et les yeux baissés, se tenait à queUfues pas du fauteuil où Marie-Stuart s'était assise en l'entendant venir, Gegentilhomrae, remarquab'eiii'nt beau malgré sa grande pâleur, portait son bras sout^mu par une écharpe noire: c'était M. de Perdaillan.
L'ordre de se rendre auprès de la reine avait produit un grand effet sur l'eniliousiasle gentilbommo. Il va \i voir, l'entcn-
dre ; il va se trouver seul avec elle 1 elle a quelque chose à lui demander... à lui qui voudrait tout donner à cette idole qu'il s'est faite : son sang, sa vie, son avenir!
Mais est-ce bien pour lui demander quelque chose qu'on l'appelle ? Si c'était pour lui faire entendre des paroles de blâme, de colère ou de dédain S'il allait
être interpellé, blâmé, raillé sur cette mission qu'il s'est donnéeà lui, simple et obscur officier, de veiller à la défense et de protéger l'honneur d'une royale majesté?
Ne peut-on avoir eu vent de son duel avec Chastelard? Les regards du courtisan, si habiles à chercher, à trouver ce qui peut amuser la malice et la corruption, se sontils abattus sur le secret de son âme? Malgré les efforts qu'il a faits pour dérober aux regards de tous le trésor de générosité et de dévoûmcnt qu'il y cache, a-t-on violé
le sanctuaire, et, incapable d'expliquer par des sentimens au'dessus de leur nature étroite, intéressée et corrompue, le désintéressement et l'exaltation d'un zèle toujours sur le qui-vive , les gens qui l'ont entrevu lui ont-ils assigné une source
empoisonnée?
On devine quelle agitation accompagnait
les incertitudes du capitaine, lorsqu'il
cherchait à se rendre compte du motif qui
Avait décidé la reine à l'appeler auprès
d'elle. Aussi, quand il fut en ga présence,
il attendit avec une indicible anxiété et Un
grand battement de cœur la parole quI
devait le lui apprendre.
— Monsieur de Perdaillan , dit enfin la reine, vous avez entendu hier quelle opinion sa majesté et moi nous avons de votre caractère, de votre fidélité?
— Hier fut un beau jour pour moi.
— sismadame, répondit le jeune ofScier en levant les yeux sur MarieStuart. Hier j'ai entendu une voix angélique accueillir mon dévoùment d'une parole qui fait la félicité et la gloire de toute ma vi< : « Ce qu'il garde est bien gardé! » Je ne serai jamais plus heureux que quand je pourrai justifier la bonne opinion que leurs majestés ont conçue de leur serviteur, en versant tout mon sang pour elles.
Marie-Stuart savait à merveille, ainsi que nous l'avons déjà dit, le motif du duel dans lequel le jeune gentilhomme avait été Wessé.
— Eh bien, monsieur de Perdaillan , dit-elle, puisque votre sang appartient au roi [votre maître, il faut le garder pour lui : il faut désormais prendre garde de le répandre... sans motif avouable... et
dans des querelles étrangères à ces grands intérêts.
— Janaais! re[>rit vivement l'officier, je n'ai mis l'épée à la main que pour défendre mon roi... et la dame dont l'honneur m'est plus cher que la vie, ajouta-t il en rougissant.
— Faites-y attention, messire, si votre vie appartient aussi à cette dame si chevaleresquement défendue, vous n'offrez plus au roi qu'un bien partagé... et les rois, aussi bien que les dames, veulent un hommage complet, exclusif.
— Et si servir l'un c'était servir l'autre I s'écria- t-il avec chaleur.
il craignit d'en avoir trop dit, et se reprenant :
— Ah ! ajouta-t-il , celle que je sers ne me reprochera jamais de trop faire pour le roi.
— Mais le roi pourrait bien vous reprocher, un jour, de trop faire pour cette dame. — Je ne la connais pas, ajouta t-elle vivement en voyant combien telle observation décontenançait l'officier; je ne la connais pas... pas plus que le motif pour lequel, messire, vous portez votre bras en écharpe...
— Mon Dieu ! répondit-il avec embarras, votre majesté est trop bonne de faire attention à une pareille misère... une blessure légère...
— Pour qui avez-vous reçu cette blessure? demanda-t-elle brusquement. Vous ne répondez pas, monsieur. Tout-à l'heure vous disiez : Je n'ai jamais tiré l'épée que pour le roi et ma dame; ce n'est pas pour le roi que vous vous êtes battu? Vous le diriez s'il en était ainsi .. Eh bien, le roi ne serait-il pas en droit de trouver que
vous faites trop pour celle dont vous vous êtes, à son insu, peut-être... constitué le champion à outrance ? Vous m'entendez, raessire. .. Le roi peut aujourd'hui, demain, être attaqué par les rebelles dont ce jour nous a dévoilé la menaçante audace et pour avoir cherché peut-être... à repousser quelques propos sans consistance échappés à l'étourderie où à l'ivresse de quelque fou, vous voilà hors d'état de nous défendre.
- Hors d'état de vous défendre ? s'écria le gentilhomme en tirant vivement son bras de l'écharpe qui le soutenait. Qui dit cela? qui croit cela? On se trompe, en vérité; ce bras n'est plus malade, majesté, il a retrouvé sa force... Voyez !.. il ne laissera pas tomber , croyez-le bien, l'épée tirée pour une si sainte cause! D'ailleurs, s'il venait à faiblir , n*aî-je pas le gauche
pour brandir une hache, et, s'il ne le peut, n'ai-je pas aux pieds des éperons pour les enfoncer aux flancs de mon cheval , pour le pousser en avant, pour le jeter dans les rangs des rebelles ! Que ma poitrine retienne leurs piques un instant empêchées, et que ceux qui viendront après moi profilent de cette brèche pour pénétrer au plus épais de leurs escadrons et y porter la mort et le désordre : voilà ce que je pourrai toujours faire..
— Oh! prenez garde, dit vivement Marie-Stuart en interrompant le capitaine; vous avez tant gesticulé, tant frappé sur votre bras, raessiré , que la blessure s'est sans doute ouverte. Voyez , ajouta-t-elle avec un ton d'intérêt et d'effroi, le linge qui l'enveloppe vient de se tacher de sang !
— Mon Dieu ! que votre majesté ne fasse
pasallcniion à cela... c'est si peu de chose!
— Peu de chose ! Et si vos chefs , persuadés que votre blessure, plus grave que vous ne le dites, vous tiendra forcément dans l'inaction au moment même où le roi a besoin, autour de lui, de tous ceux qui peuvent tenir une épée, si vos chefs avaient songé à vous remplacer, monsieur, dans la compagnie que vous commandez !
— Songé à me remplacer ! s'écria le gentilhomme, dont les joues se couvrirent d'une vive rougeur. — Oh! non, non, reprit-il, c'est un conte, une supposition; je ne sais personne assez hardi pour oser venir médire: Capitaine Perdaillan, on va se battre, cède-moi ta place, car voici le brevet qui me la donne.
— Un brevet signé du roi , messire!
vous faites grand cas, il le paraît , du seing royal. — Allons, vous avez, je le vois, la
tête aussi malade que le bras. Cela egf fâcheux pour nous, monsieur, ppijr nous qui, croyant qu'en cette occasion une bonne tête nous pouvait servir mieiix encore qu'un bras vigoureux, avions epa^ ployé notre crédit pour voys placer en un lieu où vous auriez pu faire preuve des qualités que nous vous supposons. .. à tort, il nous semble !
Elle Iqi présenta le brevet C|u'il prit d'une main tremblante .
— Gouverneur d'Amboise, moi ! s'écriat-il avec plus de surprise que de joie, après avoir pris connaissance de la commission; quitter ce château au moment où l'on va vous y attaquer! ,C'est impossible!
Jamais!
Et il laissa tomber le papier.
^— Ainsi l'on nje renvoie, l'on m'éloigne QU moment où je pouvais e^péper de pie
- 3ÎU -
distinguer ou de mourir à votre ser\içg ; reprit i'offieler consterné, après upmpment de silence, et c'est 1^ rejne qui l'a voulu, et c'eçl elle qui prend soin de «a'en instruire, le lendemain du jour où votre wajesté... ^ Qui, le lendemain 4h jour où j'^i reconnu qu§ cg que vous gardiez élait bien gardé , iponsieur de Perdaillan, Ce cjue jQ fais aujpurd'Jiul est la conséquence dfi ce que nous pensions hier-
—Mais quand yo|re fflqje§tée3t ipenacée, g'éprig le capitaine , que n)e fai|t à piol la cQpgeryajLjpn d§ cç v^eux château d'A-wboi^ ^, pù l'on ro'exile! C'est où vou^ Qqur^z des dangers que Perdaillan doit être, c'est là qu'il ^feut demeurer. Une casaque de soldat, une arquebuse à votre pçrte §ûnt préférables pour ffioi à (Ççs insignes 4'^fficier- supérieur qu'pn veut we faire porter loin 4'icif Eb bienl je ne yeux plus de
grade , plus d'avancement qui m'éloigne de ce lieu; je redeviens soldat pour y ^ rester, je ne suis plus qu'un soldat, puisqu'on ne veut pas que je demeure capitaine pour ▼ous sauver.
— Nous sauver! Et savez-vous, misérable entêté, s'écria la jeune reine avec impatience , si l'on ne vous en fournit pas, en ce moment, les moyens; savez-vous, ajouta-t-elle avec entraînement, si cet ordre n'a pas été concerté pour...
Elle s'arrêta; la nécessité de tenir son projet couvert des ombres du plus profond mystère, la présence de cette dame de compagnie qui, frappée de la vivacité des paroles échangées loin d'elle , semblait moins occupée de sa tapisserie que d'en saisir le sens , arrêtèrent sur les lèvres de Marie l'explication qu'elle allait donner. — Monsieur le gouverneur , dit-elle
d'un ton sévère, vous connaissez les ordres du roi, ils doivent èire exécutés : ramassez ce brevet et allez tout préparer pour voire départ ; allez, monsieur , et rappelez-vous que le dévouaient qui n'obéit pas aveuglément , qui hésite , qui discute les ordres qu'on lui donne , n'est pas celui dont le roi et nous avons besoin et que nous avions cru trouver en vous.
M. de Perdaillan bC baissa et prit sur le tapis le papier tombé à ses pieds.
— C'est l'arrêt de ma mort, dit-il en se
relevant et en froissant le brevet dans sa
main. Depuis longtemps, ajouta-t-il en
s'inclinant devant la jeune reine pour
prendre congé d'elle, je m'étais promis que
la mort viendrait donner une solennelle
sanction au constant, à Tunique intérêt de
ma vie; je voulais moûtir pour conserver au
trône son plus bel ornement.... je mour- 11. 21
râ^ïnadame, par la main qui a fait signer ce brevet , ajouta-t-il en baissant la voix, c'est toujours le but que Je voulais at(ein> dre, il n'y aura de moins que le bonbçur de mourir pour avoir voulu sauvep...
— Allez , monsieur le gouverneur , lui dit la jeune reine d'un ton radouci , vous nous reverrez peut-être bientôt, et si, alors, il vous était arrivé de sauver... le roi... sans mourir, vous verriez que la personne qui vous a fait délivrer ce brevet ne vous a pas tout-à-fait traité en ennemi ! adieu.
Maintenant revenons à l'auberge de la Croix de Lorraine.
Le soir a ramené à la taverne sesjoyeux et bruyans habitués. Tous ces mauvais garçons qui , hier , buvaient pour se désennuyer du calme plat dans lequel ils
s'assoupissaient, boivent majnlenapl pour s'animer à la vie active et militaire que la nouvelle des complots calvinistes a fait succéder à leur torpeur.
t.es voilà redevenus hommes de guerre, d'hommes de cour qu'ils étaient. Les animations de la bataille, le galop de la cavalerie, les cris de ralliement , la guerre enfin , la guerre qui se fait franchement , au grand jour et la poitrine en avant , vont remplacer demain les langueurs des ruelles^ les courbettes d'antichambre, la marche sur la pointe des pieds, les chucholteries , les demi-mots complétés par les demi> sourires , et, à la veille de sortir de cette atmosphère énervante , ces jeunes gens ont pris pour terrain de transition la table du cabaret.
Ils s'y trouvent plus à l'aise , plus carrément assis aujourd'hui que jamais; le
bruit qu'ils y font leur semble lout-à-fait de mise et de circonstance.
Et le choc des verres, les éclats de rire, les bachiques acclamations accompagnaient les propos qu'échangeaient nos étourdis , « n ayant toujours un peu l'oreille aux bruits du dehors. C'est qu'ils avaient entendu parler de ces cavaliers inconnus qui , en plein jour , étaient venus enlever l'avocat des A venelles. Ils se réjouissaient donc, on peut le dire, à la barbe de l'ennemi ; d'un moment à l'autre , il pouvait se montrer encore, et cette pensée contribuait plus qu'autre chose à activer la joie de cette réunion . Pour ces jeunes gens blasés dont les jouissances n'avaient jamais été activées p;ir l'incerlilude de leur durée et par les hasards de leur résultat, c'était quelque chose d'insolite, que ce piaisir pris en présence d'un danger imminent.
Dans un coin obscur eî, à l'autre bout de la salle, deux hommes causaiont entre eux plus tranquillement. Ces deu\ hommes étaient La Renaudie et Perdaillan. Rentré dans son auberge, et au moment de monter à cheval pour rejoindre ses amis, La Renaudie avait , pour la première fois de la journée, songé à son cousin. Malgré son sloïcimseet l'animation que lui donnaient la presque certitude du succès et la prochaine réalisation de ses espérances, il s'était senti affecté plus vivement qu'on ne pouvait le supposer, à l'idée de ce départ que no précéderait pas une bonne parole d'amitié ou iin serrement de main do celui qu'il avait eu tant de plaisir à retrouver ot «ju'il quittait si brusquement. Sous lo coup des poignantes angoisses qui tourmentent le soldat engagé dans une guerre civile, quand il pense au frère qu'il laisse dans les
rahgâ ettrteriiîs, il aVait voùla (essayer, pour là seCoiide fols^ de lempéfer le zèle de l'officier- et de calhier l'àtdeur de l'enthbùâiâste.
!l Venait d'envoyet âa château Uh billet jJôbr 'étigaget" Pferdaillàri à le Venir trï)avër à la Fûnuniè de la France, quand Perdaillah lUi-niêitie avait pàHi dans là salle de l'tiôtlelléHe, suivi d'Uh valet 4Ui ^ôHâil son bagage.
Là feUt-prisB et la jôte dé l'a\^ntûHelr avaient été grandes en âpercevartt feon cousin. Celui-ci s'empressa de racoiitèr l'étV^ànge fcl^ahgemeiil qiii à'etàU fait dûrts sa fortune, et il parla de cet avancement si inattendu et si prodigieux, cOnittie tin abtrë eût dit se§ disgrâces et ses nié^iaventùres. Il était toujours dans l' exaspération la plus vive ; la réflexion n'avait nullement tempéré son désespoir. C'était Un de ces esptits faciles
à tàé^sét '(^uî ne isaVeht s'àVrÔter I^U'ati cM triste et pénible des choséâ.
Aibsî M. 'dé p-erilaillah ne c6Wt)lâit p6wr Ti'éfi l'e Jias inittVehsé qu^ôn M Taléail faifô dâtts s'â 03^^101^^; il oubliait les paroles amicàl'èS el flàtiénsës qui aVaieht âccôrtipagné lia i^émis'c '&è soii brevet ; \\ he cherchait rà'êfti'e pas à pénétrer le secret dés t'élicencès dé là jè\iïié ï-èitté; îl rie voyait 'thftn dahs tout cétà qii'Urie chose : oti sait sort diiel , oft Fait ft de son dévôUetriéttt , ô'ri ne veut pas cVë lui )pôuY défenséùi*; ôti Véloi'griô p'èUl-èibe afth dé se débarrasser (J^'uri siirvélHâril inc'ôfômodte.
L'îttîà^inàtiôli 'à\ï capitaine alla loin d'ans celte voîë.trsé dettiânda si le préso'm'ptiiéùx CbasléVârd, qiiî à osé adresser* posili veinent ses hôttiftiagés à là reine, né régardera pas cothmè l^ii encouragement à d^audacieusés ierilallves ce que lui, Perdaillan, consi-
dère comme le désaveu de ce quil a fait pour les réprimer.
Qui imposera silence k la témérité de cet amour, quand il ne sera plus là pour exiger l'exécution des promesses qui lui ont été faites? Et si Marie elle-même, sensible aux expressions de celle passion, avait trouvé elle-même ce moyen de faire disparaître celui qui, mis au fait de l'outrecuidance du fat, a montré pour l'honneur de la reine une susceptibilité dont !e souvenir peut devenir pour la jeune femme un reproche de chaque jour ! On le voit par
les suppositions qu'il se permettait, le pauvre gentilhomme avait complètement perdu la tête. Du reste, après bien des hésitations, il s'était décidé à partir II avait quitté le château pour n'y plus revenir. Dans les instructions jointes à sa commission , on lui ordonnait de se rendre à Amboise par
eau. Un bateau mis à sa disposilion l'attendait à huit heures au bout du pont... C'était pour passer le lemps jusqu'au moment du départ, qu'il était entré à la Croix de Lorraine.
Le premier mouvement de La Renaudie, en apprenant le changement opéré dans la position de son cousin , fut une joie bien vive et bien sincère. Eloigné du théâtre des événemens qui se préparent, le jeune officier serait dispensé d'y prendre part , et le malheurdoht la possibilité avait t'ait chan celer le stoïcisme de l'aventurier, était désormais impossible. Après cette première impression, le sens de l'homme habile à saisir le fil des inductions, s'était éveillé dans cette tête toujours sur lequi-vive.
Cet ordre transmis par Marie-Stuart ellemême à un serviteur sur le dévouement duquel elle pouvait compter, ce départ pré-
ci'pité, éhlô'ùré àè làht dé précautions , lés paroles 'de la jeûne rêiné que î^erdaillàri à ràpporlées ïidèlertieht , je'tlen'tdahs l'fesprii; dé l^aventurier une lueur douteuse d'abord, qui grandit ensuite, et qui lui laisse biéiilot entrevoir confusément une nouvelle complication que le châleaiijprépareélvéui, mêler a là trartte de sa grande affairé.
Àécôûdé sur h tablé, la lêté appuyée sur sa iiiaih , comtrié lin joueur d'échecs qui cherche à pénétrer rînlehtiôii de son adversaire, il semblait écouter lés dbiéà'nceâ dé son cousin, mais sôii esprit était ailleurs.
— Àttiboisé.... pourquoi Amboise^pènsait-il.
11 est clair pour lui qu'on veut mettre ce
château fort eh des rhains sûres qu'en
veut-on faire? une prison pour le prince de Côridé, p'eûl-élré
— oui, je pars, dit tout à cou^ M. de Perdaillan, et puisque je toy suis décidé, je voudrais déjà être bien loin d'ici. C'est qlie i'éloignement, j'è t'ésjière, cSilhiérà uh peu l'agitation extraordinaire qdi me toiirm'ente.... Je ne sâîiâ ce qui se passe là, ajôUla-t-il en mettant la main sur son fVoiit. Crois-tu, Godefroy, que ce ne sera pas un sujet de joie et de plaisanteries sans fin pour tous ces courtisans dissolus, cette disgrâce, cetéloignement de l'austère censeur qui si longtemps a tenu en bride les inspirations de leur malveillance et les suppositions de leur esprit corrompu.
JPour la première fois, il fit attention, en ce moment, aux étourdis qui buvaient près dé là.
— Mais, reprit-il, les voici. .. Qu'ont-ils donc à rire ainsi ? Est-ce que par hasard la nouvelle de mon renvoi entrerait pour
quelque chose dans les éclats de cette insupportable gaîté ? Sois tranquille, Godefroy , ajouta-t-il je me contiendrai... je
serai calme D'ailleurs je he vois pas
parmi ces fous celui dont l'aspect pour rail peut-être me faire oublier la priudence — Non, ajouta-t-il en les examinant tous les uns après les autres... il n'y est pas!
En effet, Chastelard n'avait pas encore paru dans la salle.
— Buvons à nos succès futurs • s'écriait en ce moment Maison-Fleur en élevant son verre ; demain, tous tant que nous sommes ici, nous aurons peut-être fait nos preuves; et si les grades et les distinctions nous arrivent aussi, du moins l'on ne pourra pas dire qu'ils sont venus nous trouver dans une ruelle ou dans une salle de concert et de
bal , Ou sous les croisées d'une belle dame mystérieusement servie et chantée.
— Au diable les sérénades ! on n'y gagne que des rhumes et des engelures.
— Et de bons emplois, riposta Olivier.
— Comment i'cniendez-vous, mon maître? demanda un autre gentilhomme.
— Quoi ! vous ne savez pas, mes seigutîurs , l'étrange bonne fortune qui vient d'advonir à l'un des nôtres qu'hier nous tourmentions ici même, au sujet d'un amour dont il voulait nous faire mystère?
— Qui donc? qui donc? demandèrentils tous?
Perdaillan se pencha vers eux afin de mieux entendre la réponse. Une pensée terrible , insianlaîiée comme l'éclair qui devance la foudre, avait sillonné son esprit.
— Une place d' capitaine était vacante
dans les archers de la garde, reprit Olivier de Magny, et savez -vous, messieurs, qui l'on a nommé à cet emploi que tous ici nous eussions voulu payer du meilleur de notre sang?
— Non vraiment. Dis-nous vite), Magny, quel est l'heureux gentilhomme dont on a fait choix.
— On a nommé capitaine des archers de la garde, reprit Olivier en élevant la \oix, notre ami... M. de Chastelard.
— Chastelard ! s'écrièrent les gentilshommes.
— Chastelard! répéta Perdaillan avec un accent difficile à rendre.
— Oui, mes seigneurs, dit Chastelard lui-même, qui se montra tout à coup à la porte de la salle, Chastelard, qui vient recevoir les félicitations de ses amis au sujet de cet inespéré bonheur.
-r- Honneur et joie au nouveau capitaine! prièrent les jeunes seigneurs en se levant et en lui tendant leurs verres pleins jusqu'au bord.
Ferdaillan se leva aussi pour aller au» devant du nouveau venu. La Henaudie, avec une peine infinie, le força de r^^pren^ dre sa place.
r- Capitaine, tu le vois, dit Olivier de Magny, tu n'as ici ni envieux, ni jaloi^x, reçois mes félicitations sincères et faisnous raison avec ce rouge bord! Le premier \erre de vin qui passe sous le bausse«col d'un nouveau capitaine doit être bu avec des an^is.,, c'est la consigne!
rr- Et c'est à cause de cette consigne, fit Ghaslelard en prenant le verre, que vous me voyez déjà fort échauffé, mes camarades. Les officiers du corps où '\e viens d'être placé, pour célébrer ma bien ve-
nue, m'ont dit absolument la même chose que mon cher Olivier, de façon que cette coupe que je vais vider à votre santé, à votre bonheur à tous, n'est pas tout à fait la première qui ait coulé derrière l'insigne éclatant de ma nouvelle dignité... mais elle est, de toutes, celle qui m'apporte le plus de joie et de contentement !
Et il vida tout d'une haleine le verre qu'il avait pris des mains d'Olivier de Magny.
- Eh bien! messire capitaine, dit Maison-Fleur à son tour, vous voyez qu'il ne faut désespérer de rien. Hier, vous vous lamentiez au sujet de vos amours qui, disiez-vous, ne vous avaient procuré d'autre avantage que l'occasion de donner un coup d'épée... nous ne savons à qui...
Le jeune présomptueux ne répondit rien à cette interpellation, mais le sourire qui
parut sur ses lèvres indiqua sutfisaminent qu'il comprenait la pensée de Maison- Fleur.
— Tu crois donc, mon camarade, s'écria Olivier, que notre ami Chastelard ne serait pas encore capitaine, si sa bonne mine, ses chansons et celte heureuse assurance qui a fait dire au poète latin que l'audace sourit au plus audacieux, 'n'avaient pas attiré sur lui quelque favorable regard de la dame dont il osa accuser devant nous l'inflexible insensibilité?
— Apprendre par un brevet de capitaine qu'on a touché le cœur d'une cruelle, malpeste! il n'est pas de billet doux qui vaille ce mode d'avertissement. Chastelard tleviait bien nous dire où il faut adresser ses hommages pour encourir une réponse pareille.
— Chastelard est trop discret pour M. 22
cela, messeigneurs, reprit OHvier. D^aih Jeurs , il nous a parlé d'une promesse faite à un argus sévère qui prend à grande offense toute démonstration galante aa vis-à-vis de cette beauté... Pauvre dragon, inutile épouvantaîl pour éconduire les amoureux, si la dame répond à leurs déclarations par des brevets de capitaine!
Chastelard partit d'un grand éclat de rire.
— Ah ! ah ! fit-il, cédant aux bouffées de la fatuité, de la joie et du vin; sî vous saviez, messieurs, ce qu'il est advenu du malencontreux Mentor... Mais non, je me tais... ce n'est pas à moi à dire cela. Foin de ma langue! je ne suis plus maître de mes paroles, ajouta-t-îl en passant la main sur son front... Trêve aux questions , mes maîtres, vous me feriez dire des sottises...
— Enrerme-loi dans ta discrétion...
c'est une maison de verre, et rien de ce que tu y cacheras n'échappera à nos regards. Quant à moi, je ne chercherais pas longtemps si je voulais indiquer la véritable source de ta fortune. C'est qu'il faudrait, mon beau joueur de luth, y mettre plus de précaution quand lu vas à minuit sous certain balcon. . .
— Tais-toi , Olivier, tais toi, s'écria Chastelard.
— Ah! ah! fit Maison-Fleur, il a peur des menaces de son surveillant.
— Peur ! s'écria l'étourdi en jetant un regard foudroyant à l'interrupteur , peuri vous me connaissez bien, vraiment! il n'y a qu'une peur, sachez-le, qui m'agite quand je vous vois vous acharner ainsi après mon secret, c'est qu'en vous mettant à sa poursuite, vous ne mouliez dans une âphère que
notre respect devrait interdire aux investigalions de ce genre...
— Très bien, voici qui nous indique qu'en celte sphère élevée se trouve la solution du problême qui nous occupe
Voyons, messieurs, allons à la découverte.
— Au fait, pourquoi vous gêner? j'aurais nmauvaise grâce à vous empêcher de vous divertir! Allez, mes braves, montez si cela vous amuse, reprit le présomptueux jeune homme, sic itur ad astra. . . .
— Non, non, s'écria Maison-Fleur, demeurez au point où vous en êtes, messieurs, vous rendriez Chasielard trop aise.... Si vous vous engagiez dans celte immensité qu'il ouvre devant vos suppositions, jusqu'où n'iriez -vous pas, je vous le demande..., La têle tourne rien que d'y penser. Montez, nous tlit-il ; et quand nous serons montés aussi haut que possible.
comme il refuse de parler par discrétion ou par souvenir des défenses qui lui ont été faites, nous n'en serons pas plus avancés, et nous n'aurons pas d'autre preuve de notre arrivée au but que le sourire quelque peu insidieux de l'homme à bonnes fortunes... Le sourire, en ces sortes d'affaires, est un excellent moyen d'être indiscret sans rien dire, et de faire croire, quand il n'en est rien, qu'on aurait le moyen de 1 être !
— Incrédules que vous êtes! s'écria l'impétueux Chastelard qui n'avait plus la têle à lui, il faudrait peut-être pour vous convaincre n'osl-ce pas, que vous vissiez, ce soir, à neuf heures, du pied de la petite poterne de la basse-cour du château, le carrosse que je dois escorter une partie de la nuit!...
^- Un carrossé et qui sera dedans?
demandèrent-ils tous.
— Qui sera dedans?... Et parbleu! une dame qui , voulant faire un petit voyage, n'a pas cru probablement pouvoir se passer cette fantaisie avant que d'avoir à sa portière le capitaine qu'elle-même a fait nommer à la place de notre pauvre Perdaillan !
— C'est Perdaillan que tu remplaces?
s'écrièrent les courtisans.
Perdaillan s'était levé. Cette fois, La Renaudie ne songea pas à l'arrêter. Ce qu'il venait d'entendre de ce voyage le préoccupait trop vivement lui même pour qu'il songeai à autre chose.
Perdaillan s'approcha donc lentement dé la table où buvaient les courtisans.
— Parbleu, le voilà lui-même, dit Maison-Fleur.
— Chaslelard , dit Perdaillan, en ap-
puyant sa main sur l'épaule du jeune fat, c*esi moi!
Chaslelard se retourna vivement; le contact de celle main était hostile, insultant, comme si elle eut louché sa figure.
— Ah ! ah! dit-il en s'efforçant de sourire, c'est loi... Eh bien , que me veuxtu?...
— Peu de chose... une visite du remplaçant au remplacé... une explication...
a deux pas d'ici. . . sur le service que tu es
appelé à faire à ma place, répondit le
cousin de La Renaudie d'une voix brève et saccadée. — Je viens le donner une leçon j voilà tout.
— Comment donc... mais très volontiers... dit Chaslelard en se levant. Vous rentendez, mes seigneurs, ajouta-l-il en se tournant vers les courtisans, voici M. de Perdaillan qui craint que, neufencorc dans