‹ Le petit roiChapitre 5 sur 6 · UA · texte numérisé non relu

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l'emploi qu'il occupait avant moi, je m'expose à quelque gaucherie.. . 11 veut guider mon inexpérience et m'initier aux difficultés du métier. Permeitez donc que je vous quitte un instant, non pour recevoir la leçon qu'on veut me donner, je n'en reçois de personne , mais pour rassurer cet excellent ami et lui prouver qu'il a tort de s'inquiéter, et que je ne serai pas plus que lui embarrassé de faire le capitaine.

Les buveurs se regardèrent, ne sachant trop que penser de l'invitation de M. de Perdaillan.

— Faites, messieurs, leur dit Olivier de Magny; les affaires passent avant tout, et nous serions désespérés de vous gêner en rien. Quand vous aurez fini, revenez seulement. Nous vous attendrons pour clore dignement la station.

Les deux jeunes gens sortirent sans que

personne fil mine de les retenir ou de les suivre.

Perdaiilan marchait devant , précédé d'un valet qui porlnit une torche; puis venait Chastelard, (jue le grand air commençait à dégriser. La Renaudie ne les accompagnait pas...

Perdaiilan , sans prendre souci de cette absence, gagnait, à grands pas, le bout du pont; enfin Chastelard, ennuyé de cette longue et silencieuse promenade, prit la parole :

— Ah çà, dit-il, où me conduisez-vous, mon féal? S'il doit s'agir réellement entre nous des devoirs que m'impose mon nouveau grade, ne sommes- nous pas bien ici? Je ne vois pas la nécessité d'aller plus loin ? Dépêchons seulement, car le temps presse ; mon service m'appelle, et je sais, sans que vous preniez la peine de me l'expliquer,

mon cher devancier, que T exactitude esl la première condition du métier que je vais faire.

Ils étaient parvenus au bout du pont.

Perdaillan , sans répondre à Chastelard , tourna à gauche et descendit sur la rive du fleuve, en suivant la muraille qui formait l'un des côtés de la culée du pont. Il pé» pétra sous la première arche; car le fleuve n'occupait qu'une partie de la largeur d^ cette arcade; le reste était rempU par la roule de hallage et formait une espèce de passage voûté^ théâtre mystérieux et tout préparé pour les rendez-vous à dérober aux regards des passans.

ï^erdaillan prit la torche des mains de son valet ; après l'avoir secouée pour aciîver sa flamme et rendre sa clarté plus vive, illa planta dans l'intersiice de deux pierres

du vieux mur. Cela fait, il tira lentement son épée.

— Chaslelard, dit-il, tu n'as pas tenu ta promesse. Il n'y avait, tu lésais, qu'une entière, qu'une complète renonciation à les folles et téméraires espérances qui pût désarmer mon ressentiment. Ce soir, devant moi, tu as osé donner à ton avancement, et au changement qui me frappe, une interprétation que je n'ai pu entendre sans me proraeitre d'en tirer vengeance! Sijenet'ai pas jeté à la face, devant tous ces jeunes gens attablés, lenom que tu mérites, Chaslelard, c'est par respect pour le corps où j'ai servi. Maintenant que nous sommes seul à seul, je te le dis : Tu es un présomptueux, un fat, un menteur. . . En garde!

En ce moment un cavalier, qui venait de quitter l'hôtellerie, passait rapidement sur

le pont ; le bruit du galop de son cheval retentit d'une façon étrange sous la voûte qui cachait Perdaillan et Chastelard.. .

Ce cavalier était La Renaudie, qui par lait pour mettre à profil les derniers renseignemens qu'il avait recueillis à la Fortune de la France.

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Une heure après, sous l'arche du pont, et à la clarté de la torche qui brûlait encore allachée au mur de ce passage, une femme à genoux devant un officier évanoui cherchait à le rappeler à la vie, et étanchait le sang qui coulait à grands flots de la blessure dont sa poitrine était percée.

Cette fois Perdaillan a repris sa revanche : le blessé est Chastelard j la femme qui le panse , Margaret Mac-Yvor, la confidente de Marre Stuart. La jeune reine l'avait envoyée pour voir M. de Perdaillan avant son départ. Elle devait donner au gentilhomme, au moment où il monterait en bateau , l'explication de son déplacement , et lui apprendre quel important service il pouvait rendre à Marie, en préparant tout à Amboise pour son arrivée et celle de son époux.

En le cherchant sur la rive où déjà les bateliers l'attendaient pour s'embarquer , la vieille, attirée par la lueur de la torche, s'était approchée , et son regard effrayé avait découvert sur le sol rougi par le sang, les traces récentes d'une lutte acharnée et un jeune homme tombé à côté de son épée brisée. L'Écossaise, en prodiguant au blés-

aé ses soin^ empressés, gliantail des fragmens de poésie gaélique , sorte d'incantation magique que les prêtresses des anciens Écossais faisaient entendre autour d'un guerrier blessé , et par laquelle elles or* donnaient au sang de s'arrêter, aux plaies de se dore, et à l'ame de se réveiller dans QQ corps glorieusement muûlé par le fer ennemie

Comme pour justilier Gti antique usage, Chasielard ouvrit les yeux avant que la devineresse eût fini son chant.

U promena autour de lui se» regards étonnés. Cette voûte si sombre et si abaissée qu'on dirait le péristyle d'un tombeau, la vague et rouge clarté de la torche , les gémiss^mens du Seuve, dont les flots se brisent contre les piliers du pont, l'étrange figure de cette grande vieille inclinée sur luJi la lugubre psalmodie qui bourdonna à

son oreille, tout fit croire à l'étourdi qu'il était mort.

— Eh bien ! dit-il d'une voix faible , parce que je suis mort, est-ce une raison pour m'étourdir avec votre musique discordante? Ne pouvez -vous, portière d'enfer, me conter ce que vous avez à me dire en vers harmonieux et compréhensibles, comme ceux que nous faisions quand nous

étions du monde des vivans? Je suis

Chastelard , gentilhomme français , capitaine aux archers de la garde du corps de sa gracieuse majesté le roi François II ; de pins, élé\e du grand poète Ronsard, et, comire tel, j'ai droit, je pense, à ce qu'on me traite ici-bas avec quelque distinction.

— Vous n'êtes pas mort , raessire , reprit Margaret, et j'espère bien , moi qui ai examiné votre blessure et qui m'y connais, que vous en réchapperez encore cette fois-

ci. Le sang que vous avez perdu a causé voire évanouissement; mais maintenant que je l'ai arrêté, vos forces sont revenues, et vous pouvez...

— Mais, en effet... je ne suis pas encore où je croyais être , dit Chastelard en se tntant.. Vous croyez donc que mon voyage aux sombres bords peut être rerais à un autre jour?... Tant mieux... 3Ialgré cela , le coup est bon, ajouta-t-il en mettant la

main sur sa poitrine si bon que me

voyant tomber , Perdaillan aura cru m'avoir tué...

— Perdaillan! s'écria la femme, c'est avec M. de Perdaillan que vous vous êtes battu ?

— Oui , avec Perdaillan , et je suis de

bon compte, maintenant que tout le vin chaud que mes amis m'ont fait boire a coulé avec mon sang et n'envoie plus ses

fumées à mon cerveau , je le reconnais , j'avais lort, et ma présomption...

— Ainsi, s'écria Margaret en interrompanl le gentilhomme, les deux hommes sur le dévoûment duquel ma maîtresse comptait le plus pour assurer le succès de sa résolution lui font défaut, et la malheureuse Marie, abandonnée à toutes les chances d'une entreprise hasardeuse, va, cette nuit même, courir les plus grands dangers.

— Marie la reine Marie en danger!

s'écrie le gentilhomme en se relevant.

et c'est sur moi qu'elle comptait... et j'ai pu... Parlez, ô parlez!... que faut-il que je fasse pour réparer mon impardonnable folie?

— En est -il temps encore?. . La reine, en ce moment, sort furtivement de sa demeure pour emmener le roi à Amboise , car demain les rebelles doivciJt venir attaquer ce

château, qui renferme des traîtres tout prêts à leur ouvrir les portes. Vous l'avez dit : elle comptait sur vous pour assurer ce voyage au milieu de la nuit, et parmi les rebelles en marche de tous côtés pour s'approcher de Blois...

— Malheur, malheur sur moi!

— Mais , ce qu'il y a de pis, c'est que M. de Perdaillan, qui devait partir, ce soir même, pour aller s'assurer du château d'Amboise, dont il a été nommé gouverneur, n'a pas paru... Il a échappé jusqu'à présent à mes recherches... Je venais de la

• part de la reine lui dire enfin ce qu'elle attend de son zèle, et lui remettre sa commission que l'étourdi a laissé tomber, par dépit ou par mégarde, en quittant sa majesté... Qu'est-il devenu, où est-il? Le bateau qui doit le transporter à Amboise attend.,. Tenez, ce cri qui se prolonge sur

le fleuve, c'est l'appel des bateliers ils

vont partir, s'il ne vient pas 0 mon

Dieu ! protégez et sauvez la reine!

En ce moment l'on entendit un bruit de pas sur la rive.

— (''est le valet qui accompagnait Perdaillan dans notre malheureuse rencontre, s'écria Chastelard en apercevant l'homme qui dans ce moment entrait sous l'arche.

— Lui-même, monsieur... Ma foi, je ne m'attendais guères à vous retrouver sur vos jambes, après vous avoir vu dans l'état où vous étiez loul à l'heure, dit le domestique.

— Et ton maître... ton maître? reprit vivement Margaret.

— Mon maître, après que monsieur fut tombé, me dit : Robert , cours à la ville chercher du secours , pour transporter M. de Chastelard .. C'est ce que j'ai fait...

les hommes avec le brancard sont là à côté, je les ai devancés pour voir si le blessé était transportable. . .

— Mais où est Perdaillau? demanda Cliaslelard, que fait-il?

— M. de Perdaillan , monsieur, esta cheval à la tête de sa compagnie... Je viens de le voir passer; il escorlo une litière qui suit la rive de la Loire dans la direction d'Amboise.

— Il a pris ma place! s'écria Cliastelard avec l'expression d'une joie dans laquelle perçait pourtant un peu d'envie et de dépit.

— Dieu soii loué! dit Marg.iroi en [oignant les mains ; voilà du moins ma chèro maîtresse à l'abri des mauvaises rencontres de la route...

— Oui, mais Amboise... Amboise où elle espère trouver un serviteur fuièlc qui

déjà ait su préparer les choses pour l'arrivée du roi, reprii Chastelard. — Quelle idée, ajouta-t-il après un irioment de silence; pourquoi pas?... puisqu'il a pris

ma place, je puis bien Écoutez-moi,

madame , dit-il encore en s' adressant à l'Écossaise, vous avez là... sur vous... les ordres et les pouvoirs qui doivent faire reconnaître le nouveau gouverneur envoyé par sa majesté?... eh bien, venerf aidezmoi... soutenez ma marche encore chancelante parlons allons à Amboise

remplir la mission confiée à Perdaillan !

— Dans l'état où vous êtes pouvezvous?.,.

— Au bateau, au bateau! s'écria le gentilhomme; qu'on me couche sur un banc et qu'on me donne une rame... j'arriverai à temps, celle rivière fût-elle le

fleuve des enfers, au fond duquel je me croyais déjà descendu.

La robuste Margaret, aidée du v.ilel de Perdaillan, emporta 1(^ blessé du côlé où l'appel des baieHers s'était fait entendre.

Un instant après une barque s'éloignait avec une rapidité extraordinaire. Elle emportait à Amboise Ghastelard et Margaret, qui, fidèle à ses traditions superslilieuses et se croyant le pouvoir de commander aux esprits de l'air, del)out à !a poupe, cl^anlait ses paroles :

Je vous parle au nom de l'étoile Qui des flots conjure l'effort ; Vents, ne quillez pas cette voile;J Gonflez, arrondissez sa toile, Et faites-la surgir au poi t!

Transportons-nous maintenant dans une forêt que traverse la roule do lîloisà Am-

boise. Le château de celte dernière ville s'aperçoit dans le lointain, au fond d'une avenue. Le jour vient de se lever. Des' voyageurs armés, couverts de longs manteaux et tenant leurschevauxparla bride, entourent et semblent écouter avec déférence et intérêt un homme, armé comme eux, et qui fait le centre de cette réunion.

Cet homme est La Renaudie ; ceux qui Veniourent sont des conjurés.

— Oui, messieurs, dit l'aventurier à ses frères, voilà où en étaient les choses : Catherine de Médicis nous tendait la main , le prince de Coudé s'était décidé à se laisser faire lieutenant-général.

Sa majesté François H , pour avoir la paix, n'aurait pas mieux demandé que de

nous sacrifier ses oncles de Lorraine

Nous n'avions plus qu'à nous montrer. Un cri : les voila ! et le roi et sa royauté tom-

baient au pouvoir de la réforme, qui ensuite eût eu bon marché de ses eiinemis.

Le roi, messieurs! Vous sentez tout i'inlérôt immense dont ce nom doit être pour désarmer, confondre, et réduire à rien les opposans ; c'est là le gain de la bataille. Sans le roi, nous sommes des révoltés, des fauteurs de lèze-majesté pour lesquels il n'est pas de lois assez sévères et de supplices assez terribles; avec le roi, nous devenons les sauveurs de l'état , les vengeurs de la liberté française , les soutiens de la royauté.

Aussi quand , par un hasard fort singulier qu'il serait trop long de vous raconter, je découvris qu'il existait un projet pour nous enlever la première condition d'un succès complet et immédiat, et que tout se préparait' pour conduire François H dans ce château inaccessible que vous voyez là-

bas, je n'hésitai pas à venir vous cherciier, mes camarades, et à vous demander si vous vouliez m'aider dans un acte d'audace qui, tout d'un coup , peut assurer le succès de notre entreprise. Vous devinez ce que j'ai à vous proposer : ce que nous voulions faire à Blois , nous le ferons ici , messieurs...

Ici comme ailleurs , mes camarades , le succèsnous donnera raison ! Si nous triomphons , nous aurons délivré le roi, que la clique des étrangers entraînait pour le soustraire aux respectueux erapressemens de ses fidèles sujets... Si nous échouons...

— Autant être pendu à la branche d'un chêne qu'au créneau de quelque poterne , fit un des conjurés.,

— Fi donc ! Laverne ; est-ce qu'on a de ces idées-là? Nos mesures sont bien prises.

En allendant , j'ai envoyé le plus do cavaliers que j'ai pu à Amboise. Us tâcheront de s'introduire dans le château et de s'en emparer. La place, (juoique forte, est mal gardée, et tout me porte à croire que le nouveau gouverneur chargé d'.y ramener l'ordre et la discipline, n'y est pas encore arrivé. Pendant qu'ils tentent ce coup de main , nous , nous attendrons ici que la voiture passe. Elle sera bien accompagnéej mais nous avons du monde , de la résolution, des bras , de bonnes armes, et le besoin de vaincre pour nous faire excuser. L'escorte, d'ailleurs, sera mal commandée : celui qu'on a désigné pour cette expédition est brave , mais il est novice dans le métier. 11 y aura hésitation dans le commandement, peu de confiance de la part de ceux qui obéiront : ils ne pourront nous résister à nous qui penserons comme unie

seule tête , qui agirons comme un seul bras.

Et <jue ferons-nous du roi et de la reine ? car je suppose que ce seront eux qui se trouveront dans celte voiture, demanda un des hommes qui écoulaient La Renaudie.

— Mon intention est de les conduire à la Carrelière. Là , entouré d'hommages et de respects , et tout aussi libre qu'à Blois , le roi signera une déclaration qui nous donnera raison sur tous les points ; puis , quand tous nos gens seront arrivés , nous le placerons au milieu de notre petite armée 5 et nous le ramènerons en triomphe à Blois avant que les Lorrains, paralysés par le concours royal, aient pu seulement concevoir une idée de résistance... Mais chut! ( Il se baisse vers la terre. ) Il me semble que j'eniends... Oui, c'est le bruit d'une

litière sur la route... Allons 1 nous n'attendrons pas longtemps. Enfin! voici l'heure si longtemps attendue. Je réussirai , oui... Kien n'enchaînera plus mes raouvemens...

A Biois , je n'aurais pas tiré un coup de pistolet sans me dire : Cette balle va peutêtre frapf)er ton cousin Perdaillan ! — Eh bien, M. de la Valliére, quelle nouvelle?

— A cheval , messieurs , cria le g»'ntilhomme en accourant, voici venir la voiture que nous attendons ! Vous allez bientôt l'apercevoir au détour de la route. De nombreux cavaliers l'accompagnent; j'ai vu de loin briller les casques.

La Renaudie sauta en selle et tira son épée.

— Allons, messieurs, que chacun fasse son devoir. Si Ton paraît vouloir nous résister, n'agissez pas avant de m'avoir vu faire. Je m'adresserai au capitaine qui commande

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