‹ Le Petit-Trianon (volume 3)Chapitre 47 sur 355 · STTLB LOUIS XYI ET JARDINS ANGLO-CHINOIS · texte numérisé non relu

STTLB LOUIS XYI ET JARDINS ANGLO-CHINOIS

latent et inconscient pour ainsi dire. A la fin du xYin*" siècle, rintelligence et le sentiment de la nature deviennent toute une philosophie. On écarte de parti pris l'appareil de la civilisation pour mettre en pleine lumière l'homme de la nature, C homme sensible. C'est en vertu de la même théorie qu'on va proscrire partout cet étalage de plomb et de marbre qui décoraient les approches des palais et des châteaux, pour les remplacer par des objets vraiment champêtres, et entourer l'habitation de l'homme sensible du jardin de la nature.

Yoilà ce que recèlent ces petits bosquets de forme insolite dont je signalais tout à l'heure l'introduction dans un coin du nouveau Trianon. C'est l'influence anglaise, bientôt suivie de l'influence germanique, qui fait brèche dans la vieille forteresse, d'où l'esprit français, impénétrable jusqu'alors à tout ce qui n'était pas de source latine, avait, pendant près de deux siècles, exercé sur l'Europe entière une suprématie incontestée.

Il existe un témoin peu cité, mais bien curieux, des premiers instants de cette transformation du goût. C'est une traduction en français des idylles de Gessner, publiée en 1773, avec des illustrations dessinées et gravées par l'auteur lui-même. Dans les poésies, Gessner a essayé, non sans succès, de s'approprier le style et l'esprit de l'antiquité : c'est l'aurore d'André Chénier. Dans les gravures, il tranche sur la manière de ses contemporains. Ses bergers à la chevelure flottante, à la tunique serrée à la taille, ses femmes demi-nues, aux cheveux relevés comme ceux de Diane ou dt^ Vénus, ressemblent à des statues antiques. Les paysages qui leur servent de cadre ont l'aspect vraiment agreste. On sera plus frappé encore de l'originalité de l'œuvre de Gessner, si on la compare à une édition, postérieure de deux années (1775), des idylles de Berquin, qui, dans ses vers, a imité Gessner, édition ornée de délicieuses compositions de Marilier; ici, les bergères sont toujours en robes à paniers et en corsages à pointe, comme dans les tableaux de Boucher et de Lancret. L'ouvrage de Gessner finit par une lettre sur le paysage ; en tête, la place d'honneur est laissée à deux

contes OÙ Diderot met en scène des ouvriers, des paysans, ces petites gens, jusque-là si dédaignés des poètes et des artistes, et que Greuze, de son côté, faisait vivre sur ses toiles charmantes. Des motifs d'architecture et des guirlandes, qu'on croirait copiés sur les ornements de Trianon, tant ils sont inspirés par le même esprit, décorent le titre et les fins de chapitres. Toute l'évolution qui s'opère est indiquée dans ce volume : sentiment de l'antique et de la nature, admission du peuple dans le domaine de l'art; et de plus c'est un livre allemand, l'un des premiers traduits de cette langue en français. Nous allons suivre, à Trianon, dans un milieu particulièrement intéressant, le développement de cette révolution dont les fruits ne devaient arriver à maturité qu'au XIX* siècle. Le successeur de Louis XI Y ne savait pas si bien dire, lorsqu'il parlait si légèrement de la fin du monde après lui. C'est en effet tout un monde littéraire, artistique, social, qui va s'éteindre avec son règne, faisant place à une ère nouvelle.

Louis XV ressentit, au Petit-Trianon, les premières atteintes du mal dont il devait mourir si rapidement; il l'y aurait même corftracté dans une orgie, si l'on en croyait les anecdo tiers du siècle dernier. On en publia un très scandaleux récit qui fit le tour de l'Europe*. Comme M. Yatel en a démontré la fausseté, il est inutile de le rappeler ici*. Le roi était venu à Trianon, le mardi 26 avril 1774, pour y passer quelques jours en compagnie de sa maîtresse. Le lendemain de son arrivée, il se trouva « incommodé de douleurs de tète, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avait de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourrait lui faire l'exercice l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avait donné la veille. Il partit en voiture pour la chasse ; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, fit chasser, se plaignit un peu de son mal, et

i. Le chev. d*Ârnelh et Geffroy. Correspondance secrète entre Marie -Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau; Paris, 1874, 3 v. in-S*»,!!, 137.

2. Valel. Histoire de madame Du Barry; Versailles, L. Bernard, 1883, 3 v, iu-i8, n, c. zzviii.

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