CHAPITRE VIII
Dans l'enivrement de leurs succès, les rois d'huile d'Amérique avaient complètement oublié le Temple du feu, mais les successeurs de Pierre le Grand n'avaient pas un seul instant perdu de vue la péninsule qu'ils avaient été obligés d'évacuer avant d'avoir pu organiser le grand trafic dont l'immortel fondateur de leur dynastie avait deviné toute l'importance économique et sociale.
L'histoire de Russie présente une série d'efforts non interrompus, non seulement pour rentrer en possession de Bakou, mais encore pour rattacher Bakou d'une façon indissoluble aux autres portions de l'empire, en établissant solidement des routes et des colonies sur les deux versants de la chaîne du Caucase.
Les commencements de la conquête définitive de ces régions furent modestes. L'impératrice Elisabeth se contenta de s'établir dans la province tout à fait insignifiante, où s'élève aujourd'hui la ville qui porte son nom.
Catherine la Grande porta plus haut son ambition, et déploya dans cette circonstance toutes les ressources d'une politique véritablement byzantine. Après avoir fait déclarer Tindépendance du Khan de Crimée, elle souleva un vassal contre ce prince, et, à la faveur de cette insurrection, dépouilla sans façon de ses États le souverain qu'elle venait d'af- . franchir.
Mais c'est seulement dans la première année de ce siècle que Paul I" parvint 5 remettre la main sur le district si longtemps convoité. Il fut annexé en même temps que la Géorgie, dont il faisait partie, afin de mettre un terme à l'anarchie qui déchirait ces magnifiques régions.
Sans môme en excepter les époques où la Russie a dû soutenir de grandes guerres européennes, aucune année ne s'est passée sans que le gouvernement de Saint-Pétersbourg travaillât à assurer la soumission absolue de toutes les parlies de la chaîne qui sépare ces régions merveilleuses de l'Europe civilisée. Les efforts gigantesques nécessaires engloutirent des centaines de millions; ils coûtèrent la vie à des centaines de mille soldats, recrutés principalement dans les populations polonaises hostiles à la domination russe. Le sang de ces ennemis de l'empire servait de ciment pour l'établir sur des bases indestructible:?.
Le but final fut atteint, sous le règne d'Alexandre II, par la destruction complète, radicale, absolue, de tribus tcherkesses, présentant un effectif aussi considérable que celui des Arabes d'Algérie. Les
LE DÉLUGE DE PETROLE i 15
guerriers qui ne furent pas exterminés par le fer et le feu des Russes durent fuir avec leurs familles en Turquie. Il ne resta plus un seul représentant au Caucase, de cette race guerrière, belliqueuse, qui est considéréa comme le type et la souche de^ nations européennes. Des Cosaques ont partout remplacé le légendaire Circassien^
L'annexion de Batoum et de Kars, qui eut lieu après la guerre de 1878, compléta la victoire, et rendit la transformation de l'Asie caucasique aussi fructueuse pendant la paix qu'elle était déjà devenue importante pendant la guerre. Nous verrons quelles conséquences ont déjà produites ces annexions, qui eussent été impossibles si l'alliance occidentale n'eût été rompue.
La Russie eut désormais, non pas seulement la sécurité politique et militaire, mais encore les moyens matériels d'exploiter les richesses naturelles de ses nouvelles possessions. Toutefois, ce n'est pas à la suite des profondes combinaisons des hommes que la fièvre du Pétrole s'alluma en Russie. Le hasard, cette force toute-puissante, sous laquelle se dissimule l'action de la Providence, eut la part du lion dans cette importante révolution industrielle, qui ne commença pas du tout comme les plus grands politiques du monde l'avaient supposé.
Depuis la plus haute antiquité, les sources de
1. Le gi*and exode eut lieu, il y a environ un quart de siècle, à
a suite d'une expédition organisée par les émigrrés polonais, et à
aquelle mon frère Arthur prit part avec deux oiliciers européens.
Les conséquences de cette levée de boucliers furent un des événe-
il6 LE PÉTUOLE
Péirolc (le la péninsule de Taman étaient presque aussi célèbres que colles de Bakou. Le liquide combustible que Ton trouve dans des petits cratères naturels, d'une forme étrange, dont nous donnons le dessin, avait contribué à rinventioii des légendes extraordinaires mise par la mythologie sur le dos de Jason, des Argonautes et de Médée.
Bakou était encore dans la torpeur et se contentait de son commerce traditionnel avec la Perse en 1866, Ton s'y bornait à lire les récits singuliers des événements industriels qui s'accomplissaient aux Etats-Unis, lorsque l'on apprit qu'une immense source jaillissante avait fait explosion dans le domaine Koroseltreff, dans le Kouban.
Le Pétrole qui sortit inopinément de terre commença par former un lac en s'accumulant dans une dépression du terrain.
Mais comme l'huile arrivait toujours en quantité immense, elle ne tarda point à déborder, inonda wn fleuve et forma à sa surface un torrent, qui finit par se précipiter dans la mer.
Un grand nombre de puits furent successivement ouverts par des propriétaires et des habitants du pays. Mais le sang versé dans la guerre de Crimée n'avait pas créé des hostilités bien sérieuses entre la France et la Bussie. Ce fut une compagnie française qui fut autorisée à introduire dans la Pénin-
ments les plus sanglants de Thistoire moderne. Près d'un demimillion d'êtres humains perdirent la vie. Mai» cette catastrophe {tassa inaperçue en Euru])e. 11 n'eu reste qu'un feuilleton écrit pur mon frère à sou retour, et publié dans le Temps»
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suie les lube« américains. Elle on construisit un d'une longueur de 60 kilomètres afin d'amener au port de Novorosisk les Pétroles produits par les sources de l'intérieur, comme l'on fait venir à New-York et à Philadelphie ceux que recueillent les rois d'huile d'Oil-City. Grâce à l'initiative de nos compatriotes, leKouban allait prendre un développement immense,
Cratères naturels itotiiiatit de l'Iiuile ilajis la pOiiiusulc de Tiiniun,
si le monarque éclairé, qui avait donné la mesure de son esprit libéral en affranchissant les serfs, n'avait aboli le monopole des Péli'oles de Bakou. Cette sage importation des principes de la liberlc commerciale, donna le signai d'une activité telle à l'exploitation des Pétroles de la Caspienne, (|ueceux de la mer Noire furent relégués au second plan. De
nouveaux éléments, tout en portant la perturbation dans le commerce de Thuile, vinrent accroître et consolider la supériorilé de Bakou.
On découvrit une source jaillissante donnant une gerbe de 10 mètres d'élévation, égalant d'un seul coup les plus puissantes fontaines do Pensylvanîe. Ce n'était pas, comme il arrive quelquefois, une de cesveines éphémères qui, après avoir rapidement jeté tout leur feu, s'arrêtent subitement. Deux ans après, lorsque M. Arthur Arnold, membre du parlement britannique, visita Bakou, le jet n'avait rien perdu ni de son impétuosité primitive ni de son volume.
L'exploitation d'une partie de ce liquide fit tomber l'huile brutede 1 fr. 80 le pood (environ 1 7 litres) à environ 20 centimes, oscillation qui fut pendant quelque temps fatale au commerce de Bakou, et qui faillit même entraver complètement son développement.
Mais la baisse excessive de l'huile n'est pas la seule calamité résultant de la découverte d'une veine trop abondante, que les propriétaires ne peuvent maîtriser. En effet, ils peuvent être ruinés à plate couture et obligés à travailler chez les autres, s'ils n'ont pas d'argent pour payer les indemnités de voisinage. C'est ce qui est arrivé lors de la découverte du fameux puits Drojba, qui est encore resté légendaire à Bakou. De pauvres diables, qui avaient voulu faire une fortune trop rapide, apprirent à leurs dépens que l'ambition déréglée doit surtout redouter de se voir satisfaite. Il leur arriva la même mésaventure qu'à ce jeune enfant dont la
carrière fut une longue série d'infortunes, quoique la fée qui présidait à sa naissance Teût comblé de tous les dons les plus précieux; malheureusement sa bienfaitrice n'avait oublié qu'une chose, lui donner l'art de tirer parti de tous les dons dont elle le comblait.
L'opération du forage commença au mois de novembre 1882 et continua sans interruption jusqu'au mois de mai suivant. Elle ne dura si longtemps, il faut bien le dire, que parce que les propriétaires qui avaient, suivant l'expression vulgaire, plus grands yeux que grand ventre, avaient imaginé de foncer un tube de 30 centimètres de diamètre ; dimension suffisante pour laisser passer, par seconde, plusieurs mètres cubes d'huile, c'est-à-dire une rivière de liquide combustible susceptible de porter bateau.
A trois reprises différentes, les ouvriers furent arrêtés par des explosions, qui devinrent de plus en plus terribles; la dernière eut le caractère d'une éruption volcanique. 11 sortit de terre une véritable trombe de sable, accompagnée de pierres fort grosses; en effet, une de ces dernières eut, en retombant, la force de percer un toit de cuivre épais.
Des maisons furent enfouies sous les sables que le volcan avait apportés à la surface de la terre, avec une furie ne le cédant point à celle des Geysers d'Islande. Les autres propriétaires se réunirent en assemblée générale, et télégraphièrent à Saint- Pétersbourg, pour supplier le gouvernement d'intervenir et de sauver à tout prix leurs exploitations, qu'un tel voisinage menaçait d'engloutir.
L'empereur s'empressa d'envoyer deux ingénieurs.
Quand ils arrivèrent on put croire qu'il était trop tard, car le puits s'était arrêté de lui-môme; mais il n'en était rien, le Drojba se reposait. Des matières solides avaient obstrué l'orifice. Après trois ou quatre heures de calme, la tempête recommença avec une nouvelle fureur. Heureusement un simple charron du voisinage trouva le moyen de mettre au Drojba son Kalpach, son chapeau, ou comme on le dit énergiquement dans la langue des chercheurs d*huile, de le mettre sous clef.
Mettre un puits sous clef, voilà le grand problème. Une fois cette opération réussie, le Pétrole ne coule que quand on le veut bien, on a sous la main une fontaine d'huile dont on est aussi complètement maître que si l'on avait une fontaine d'eau. Les rois d'huile de Bakou sont tellement fiers de leurs esclaves que quelquefois ils leur rendent temporairement la liberté, afin de montrer dans toute sa puissance la force étonnante qu'ils sont parvenus à dompter.
Quelque temps après la découverte du puits Drojba, le ministre de la marine ayant visité Bakou, la maison Nobel se décida à donner à Son Excellence le spectacle de ce qui se passerait si un des grands puits brisait sa clef. De pai'eils accidents arrivent quelquefois, à cause de la pression terrible de la veine d'huile. On a constaté que celle du puits Drojba s'élevait à 13 atmosphères. Comme l'huile entraîne toujours du sable dans son mouvement, ce sable frotte avec tant de rapidité sur la plaque de fonte ou d'acier trempé qui sert à fermer les
Lesgrandes huiles de Bakou jouant dcmni Icmiiiisii-cdi
puils, que rorificc s'agrandit à mesure que le liquide coule. Au bout de quelque temps le morceau de métal se défonce comme une planche de vieux bois pourri.
On retira la plaque qui fermait le grand puits Nobel et Ton fit jouer les grandes huiles devant Son Excellence.
La représentation dura dix minutes, pendant lesquelles la cascade d'huile faisait tant de bruit que réduits au silence les spectateurs de cette scène merveilleuse se bornaient à une muette admiration. Comme on le voit dans la gravure que nous avons fait exécuter d'après une photographie sans retouche, la veine s'élançait avec une impétuosité formidable. Elle ombrageait le Derrick, comme un immense panache que le vent faisait osciller. Afin de bien apercevoir le spectacle dans toute sa gran deur, les opérateurs avaient débarrassé le puits de toutes les planches qui garnissaient latéralement son couvercle. Aucun obstacle ne gênait l'œil des observateurs, et le soleil se jouant au travers de la gerbe indomptable faisait scintiller des myriades d'étincelles dorées. Aussitôt que l'amiral donna le signal, •on remit le kalpack, et le jet s'arrêta aussi facilement que celui du bassin d'Apollon, quand la représentation est terminée.
L'explosion du Drojba fit perdre à l'huile toute sa valeur. On raconte qu'un voisin en profita pour remplir un réservoir de H 000 mètres cubes, qu'il ne paya que 750 francs. On fut obligé de diriger en toute hâte tout ce qu'il ne put recueillir dans la
iU LE PETROLE
mer Caspienne. Sans Toxcessive rapidité avec laquelle on éteignit les feux dans le voisinage, toute la contrée aurait sauté comme une bombe.
Un autre puits s'insurgea aussitôt que ce grand combat fut terminé, mais il n'avait pas un diamètre assez considérable pour que cette nouvelle révolte fût sérieuse. Cette affaire fut bientôt terminée, et Ton put, sans avoir à craindre de nouveaux sinistres, étudier le puits redoutable, qu'on avait eu tant de peine à bâillonner. On constata alors que le Drojba avait 170 mètres de profondeur. On eut la curiosité de calculer ce que le Titan si robuste avait gaspillé d'huile dans sa lutte contre ses propriétaires. On arriva au chiffre énorme de 290000 à 500000 tonnes. En Amérique celle masse d'huile aurait représenté de 15 à 45 millions de francs.
Vers la fin de novembre 1886 au moment où l'on était préoccupé à Paris du niveau que la Seine avait atteint, on apprit qu'une inondation d'un genre bien différent venait se produire dans la région du Pétrole caucasien. Un heureux coup desonde, donné par M. Tagieff, faisait surgir du fond de la lerre un torrent d'huile donnant près de 5000 hectolitres par heure. La veine s'élançait dans l'atmosphère, à une hauteur supérieure à celle de la colonne de Juillet.
A cette formidable fontaine, le vent, qui soufflait dans la direction de Bakou, arrachait du sable imprégné d'huile. Cette poussière empestée était lancée avec une telle abondance que les maisons, éloignées pourtant de plus de 5 kilomètres de ce trou prodigieux, en étaient toutes couvertes.
Pendant huit jours il fut impossible d'arrêter ce torrent, qui ne commença à diminuer qu'après avoir atteint le débit fantastique de 100 000 hectolitres en \ingt-quatre heures. Bientôt cette furie se modéra; cependant le débit de la source régularisée était encore de 10 000 hectolitres par jour.
Il est facile de comprendre qu'en présence d'une telle abondance le prix de l'huile ait subi une dépression nouvelle, cette fois effrayante. Elle était tombée non plus à 50 centimes, mais à 1 centime les 17 litres. L'eau était plus chère à Paris quand les porteurs remplissaient leurs tonneaux aux fontaines publiques.
Depuis ce moment, les recherches, de nouvelles sources ont été en quelque sorte paralysées. Les sondages qu'on avait faits dans l'intérieur du Caucase et qui avaient indiqué la présence de gisements, se sont complètement arrêtés. De l'huile, on en a trop, on n'en veut plus. On ne tardera pas à défendre de creuser de nouveaux puits. La réglementation, qui a disparu avec le monopole, sous sa forme brutale, reparaîtra sous une forme civilisée et savante, pour empêcher que, changée en anarchie, la liberté ne détruise le capital de tous.
C'est la création de nouveaux débouchés qui est d-îvenue la question du jour, et on peut le dire avec une sorte de couleur locale tout à fait réaliste, la véritable question brûlante. Le grand, l'immense problème que le gouvernement russe et l'industrie privée doivent résoudre, c'est de détourner sur l'Europe civilisée une partie de ce déluge de Pétrole et
d'employer le reste à augmenter le bien-ôtre de cent millions d'êtres humains qui n'ont plus le droit de se plaindre de n'avoir reçu qu'une ration si mesquine de chaleur annuelle. Car pour les dédommager de ne pas leur avoir accordé les ardeurs énervantes d'un soleil trop puissant, la nature leur a donné le plus énergiques des combustibles, et les efforts qu'ils font pour utiliser ces sources inépuisables contribuent à développer, avec une rapidité prodigieuse, leur intelligence et leurs instincts libéraux.
Ils habitent le pays où se prépare une révolution industrielle dont tous les peuples civilisés et barbares sentiront l'un après l'autre les effets bienfaisants, et qui semble destine à transformer les mœurs et les habitudes, aussi bien que les rapports politiques des grandes puissances militaires, commerciales et maritimes, de l'ancien continent.
N'est-ce pas pour nous aider à reprendre notre rang légitime dans le monde, que la Providence vient ainsi bouleverser les rapports factices que les hommes cherchent à établir entre les différentes nations de la terre? Ne met-elle pas le comble à ses dons, en accordant cette source inouïe de richesses à une nation de laquelle, nous n'avons rien à craindre, mais au contraire tout à espérer? Ce sont des questions que nous ne pouvons chercher à résoudre, car elles ne sont pas de notre ressort mais quoiqu'elles sortent de notre cadre, nous ne pouvons nous empocher d'indiquer en passant, les pensées qu'elles suscitent et dont irotre ame ne peut s'empêcher de vibrer.