CHAPITRE IX
La population véritablement indigène à Bakou est d'origine persane. C'est une race intelligente, ayant les qualités des rameaux les plus développés de la famille aryenne, mais y joignant malheureusement l'indolence orientale. Les descendants du peuple qui, sous Cyrus, faisait trembler l'Asie, ne jouent guère qu'un rôle passif dans le grand mouvement industriel dont la péninsule d'Apchéron est actuellement le théâtre. Les plus actifs après les Européens sont les Arméniens, qui ont franchement adopté le protectorat russe, et qui sont d'aussi actifs agents de propagande en faveur des Slaves dans l'Asie Mineure que les Juifs, en faveur de la France dans toule la région barbaresque. Les Géorgiens, lesMingréliens et les Tartares, ainsi que les Cosaques, se distinguent également dans cette remarquable expansion du travail, mais ils sont plutôt ouvriers que contremaîircs, et contremaîtres qu'ingénieurs.
Bakou qui, pendant des siècles, n'était qu'une petite ville persane, ensevelie dans un sommeil éternel, ressemble à une de nos grandes cités industrielles de rOccident. Elle est située sur une baie magnifique en forme de croissant, ayant environ 10 kilomètres de large et 20 de circonférence. Au milieu de cette rade immense se trouve une île qui protège contre tous les vents du large les navires jetant l'ancre à l'abri des rochers qui la composent. Nous devons reconnaître que les ingénieurs russes ont eu une intelligence qui a manqué longtemps aux nôtres lorsqu'ils ont eu à construire des ports en Algérie, dans une terre que nos législateurs ont déclarée à jamais française. Des quais immenses, ayant près de 10 kilomètres de longueur, permettent d'embarquer voyageurs et marchandises, sans l'intermédiaire de chalands.
Partout les vieilles maisons persanes sont démolies, et remplacées par des constructions européennes; les anciennes boutiques orientales disparaissent l'une après l'autre, et l'on ouvre chaque jour des magasins civilisés. Les rues sont élargies et garnies de trottoirs en pierre ou en asphalte.
Les raffineries d'huile sont réunies dans un quartier spécial, nommé la Ville noire, et qui mérite bien son nom. En effet, on n'y compte pas moins de deux cents vastes établissement, séparés par des rues étroites ou des murs mitoyens.
Des innombrables cheminées qui les surmontent sortent, nuit et jour, des nuages de fumée, de sorte que Cl Tcherna-Gorod » peut lutter avec les quartiers
les plus sombres du « Black-Country » d'Angleterre. Ni à Liverpool, ni à Manchester, Ton n'a aussi bien cultivé la suie.
Ces nombreux établissements diffèrent surtout les uns des autres par leurs dimensions, car ils ont entre eux comme un certain air de famille, et pour l'observateur superficiel semblent autant de reproductions d'un type unique, sur des échelles différentes.
Presque invariablement, chacune de ces usines se compose d'une série indéfinie de constructions basses, dans le style persan, et réunies les unes aux autres par d'interminables murailles de pierre. Toutes sont aussi noires que les indigènes couverts de haillons saturés de Pétrole, et que les flaques d'eau huileuse qui remplissent les rues aussitôt qu'il tombe un peu de pluie. Eux-mêmes, les quais, le long desquels les steamers du Volga viennent recevoir leur cargaison de charbon liquide, sont sales et imprégnés de graisse. L'huile souille jusqu'aux rivages de la mer, et les vagues elles-mêmes semblent en avoir été couvertes.
On ne saurait, en réalité, reprocher bien sévèrement aux industriels d'avoir mis en quelque sorte de l'huile partout; en effet, un flot inépuisable de Pétrole a envahi le sous-sol de Bakou. On dirait que la péninsule d'Apchéron est en communication avec un océan souterrain dont les ondes se sont formées par une combinaison chimique, aussi abondante que celle qui a donné naissance aux mers remplies d'eau salée. Cette opinion, qui a paru longtemps
fantastique, ne s'impose-t-elle pas à la suite de la découverte récente de météorites tombées, qui, lorsqu'on les a ramassées à la surface de la terre, étaient encore toutes chargées de carbures d'hydrogène, provenant comme elles des espaces célestes?
Il semble que la couche de sable soit complètement imprégnée de Pétrole, de sorte qu'il n'y a pas besoin de beaucoup d'expérience, comme en Amérique, pour chercher l'endroit où l'on viendra planter son Derrick. Quoique aussi superstitieux que les Yankees, les habitants de Bakou n'ont jamais eu l'idée de consulter les charlatans spirites. Si l'on fonce un puits, n'importe où, aussitôt que le tube arrivera jusqu'au sable pétrolifère, il se remplira d'huile que l'on n'aura plus qu'à extraire.
L'avantage de tomber sur une fissure, c'est que le gaz s'est accumulé dans la partie supérieure, et que sa pression, poussant la nappe mélangée d'huile et de sable, on est dispensé d'amener l'huile à la surface du sol, opération plus difficile qu'on ne le suppose.
Quelque fortement que le sable soit tassé, il ne peut être comprimé d'une façon assez énergique pour que l'huile ne vienne pas s'y loger. On évalue à un hectolitre, par mètre cube de sable, la quantité que la roche arénacée la plus compacte parviendra toujours à boire, si la nappe de Pétroles souterrains se dirige de son côté.
Comme on a enlevé dans les premiers gisements des quantités considérables d'huile, dont la presque totalité a été gaspillée, la couche générale qui noie
la couche sableuse, s'est abaissée d'un nombre considérable de mètres. Aussi a-t-on cherché d'autres districts d'une exploitation plus commode, ce qui n'a pas été difficile à trouver, car on peut dire du Pétrole, dans la région caucasienne, ce que le catéchisme enseigne de Dieu : « 11 est présent partout ».
La carte de la péninsule d'Apchéron, que nous donnons ici, a été dessinée d'après les renseignements les plus authentiques et les plus récents. Le lecteur y trouvera non seulement Bakou, Balakhani- Souriikhani, la ville Noire, mais encore le Temple indien, le parcours des tubes à huile, le tracé du chemin de fer, et même les principaux volcans de boue, que les impatiences du Pétrole font surgir en quelques endroits.
Les nouveaux sondages ont été exécutés à Balakhani, village situé à 5 ou 6 kilomètres au nordouest des gisements anciens, et qui tient la corde dans la production du Pétrole, jusqu'à ce que le retrait de la couche d'huile engage les exploitants à s'adresser à d'autres locahtés.
Mais il n'y a pas à s'inquiéter de celte circonstance, qui ne peut exercer aucune influence appréciable sur l'avenir de cette grande industrie. On a calculé qu'après une extraction de 100 millions de litres, il a fallu approfondir en moyenne d'un mètre les quatre cents puits en exploitation, et dont la profondeur n'égale pas environ 200 mètres. Elle n'est pas moitié de celle des 24 000 puits qui ont donné aux Américains les richesses dont nous
avons clierché à faire corapreadrc Timporlance. On peut donc tirer encore de terre 20 000 millions de litres, sans avoir à dépasser une profondeur que les ressources de la science permettent d'exploiter sans difficulté !
L'histoire de la Compagnie coopérative des producteurs du Pétrole prouve bien que lorsqu'on prendra la résolution d'exploiter les couches profondes, on augmentera le débit dans une proportion dont il est impossible de chercher à déterminer l'importance.
Un puits ouvert en 1874, et qui avait donné, pendant une année, 350 hectolitres par jour, avec une profondeur d'environ 200 pieds, cotrmença à diminuer. L'ingénieur ordonna de reprendre les sondages. Mais lorsque l'on fut descendu de 80 pieds l'huile cessa tout d'un coup de couler. Le cas était fort embarrassant, et l'on aurait peut-être abandonné l'entreprise, si Ton n'avait vu sortir du puits une masse de gaz semblant indiquer que l'huile n'était point éloignée. On continua donc à creuser encore pendant 80 nouveaux pieds, lorsque l'on rencontra une couche de roche tellement dure qu'il fallait huit hommes pour manœuvrer la tarière. Tout d'un coup le travail devint si facile, que les ouvriers remontèrent leur outil pour s'assurer qu'il n'était point arrivé un accident ; c'est, on ne l'a pas oublié la manœuvre exécutée par Smith, le brave ouvrier du colonel Drake.
Quelle ne fut pas leur joie, en voyant que, par le trou que la tarière avait laissé, coulait un petit
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filet d'huile. Au bout de quelques instants, le jet cessa et fut remplacé par une \eine de gaz accompagnée d'un sifflement terrible. Bientôt se produisit une sorte d'explosion analogue à celle qui aurait suivi la détonation d'une torpille de dynamite. La terre trembla tout autour du puits et l'on vit sortir du trou, soudainement élargi, tantôt des gerbes d'huile, tantôt des bouffées de gaz. Sans perdre une minute, on arriva à boucher le puits avec un couvercle improvisé à Taide d'un morceau de générateur en excellente tôle d'acier. Mais pendant la nuit l'huile parvint à s'échapper. Le lendemain, les ouvriers trouvèrent une gerbe qui avait près de neuf mètres de hauteur.
La fréquence de ces déluges d'huile a suggéré une idée très pratique, qui consiste h employer purement et simplement les anfractuosités du sol pour emmagasiner ce qui sort du sein de la terre. On est ainsi dispensé de construire des réservoirs en fer semblables à ceux qu'on rencontre aux États-Unis.
Les environs de Balakhani sont parsemés de « pièces de naphte », dont les dimensions égalent celles des « pièces d'eau » du bois de Boulogne, et qui font rêver aux fleuves de l'enfer. Mais il n'y aurait que le vieux nocher du Styx qui saurait y mener une barque, et aucun passager ne pourrait prendre place. Semblable navigation ne saurait convenir qu'à des ombres n'ayant plus besoin d'introduire dansleur poitrine l'air pur des cieux. En effet, l'odeur qu'exhale le Pétrole et les émanations ga-
zeuses qui s'en échappent sont déjà suffisamment infectes pour suffoquer les voyageurs qui, d'un pas timide, s'approchent de ces lacs infernaux chers à Plutus, mais ennemis de Vénus et de Flore. Car dans toute la contrée, où tant de millions de roubles étalent leur puanteur, on chercherait en vain un arbre, une touffe d'herbe, un buisson, une rose.
L'industrie des constructeurs de réservoirs était tellement rudimentaire, à cette époque déjà éloignée, qu'ils ne parvenaient presque jamais à détourner à leur profit les torrents de Pétrole, que vomissaient parfois les puits les plus médiocres, pendant leur débauche des premiers instants. Les propriétaires de la source dont nous racontons l'histoire furent plus heureux qu'on ne l'est communément. Ils réussirent à recueillir leur naphte pendant un mois, sans en perdre une goutte. Ils remplirent ainsi successivement quatre réservoirs, analogues à celui dont nous donnons le dessin, et dont chacun avait une contenance moyenne de 20 à 30 millions de litres.
L'année suivante, la même compagnie trouva une seconde nappe, à une profondeur d'un peu moins de 100 mètres. La fontaine, qui jaillit subitement, avait une pression que l'on parvint à mesurer, et qui n'était pas moindre de quatre atmosphères. Cependant, la capacité de la cavité intérieure, où les gaz qui la poussaient s'étaient accumulés, était tellement grande, que la veine coula sans interruption et sans diminuer d'une façon notable pendant trois mois entiers. Comme les ingénieurs avaient
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plus d'expérience, ils parvinrent à recueillir toute la masse liquide dans un seul lac. On constata qu'il contenait 100 millions de litres. C'était la plus belle capture qui eût été faite jusqu'alors. La joie des propriétaires fut grande et les actions montèrent rapidement; malheureusement il ne fut pas possible d'en vendre un seul litre, faute de movens convenablés, pour organiser les transports sur Bakou.
Une autre anecdote, non moins instructive, prouve que c( le mieux est souvent l'ennemi du bien ». Un an plus tard, un Arménien, propriétaire d'une fontaine de Pétrole qui donnait de bons résultats, eut la malencontreuse idée de changer « sa clef ». Pendant la durée des travaux, qui ne furent point conduits avec une adresse ni une rapidité suffisantes, la veine d'huile prit le mors aux dents. Aussitôt qu'on s'aperçut du sinistre, on dirigea précipitamment le jet vers un réservoir qui contenait 180 tonnes. En 30 minutes le récipient fut rempli. Quand la première furie se passa, on reconnut que la veine était agitée par des accès de colère ; quelquefois elle donnait à la minute 60 hectolitres, d'autre fois c'est à peine si elle en donnait un. Quand il devint maître de la fontaine mise sous sa « nouvelle clef », il avait perdu deux cents millions de litres, d'après les évaluations les plus modérées. 11 ne restait plus grand'chose dans le puits; c'était une répétition de l'histoire de l'individu qui ferme la cage quand l'oiseau est parti.
Quoique les rois d'huile aient tous à lutter contre un ennemi extraordinairement redoutable, ils ne
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sont pas toujours assez raisonnables pour se coaliser, et leurs rivalités aveugles viennent quelquefois contribuer à Tébranlement de tous les trônes menacés par une commune révolte. La Compagnie de VArarat avait établi, avec beaucoup de peine, en 1879, un puits splendide qui, pendant le courant de Tannée 1880, donna un million de litres par jour. La Compagnie du Soleil^ qui pos. sédait un coin de terre dans le voisinage, se mit à creuser, espérant qu'elle parviendrait à détourner une portion de ce fleuve d'huile. Ses calculs ne tardèrent point à recevoir une confirmation complète. Dès que le puils du Soleil fut descendu à une profondeur suffisante, celui de VArarat cessa de donner de Thuilc. VArarat ne recommençait à couler que lorsque le Soleil voulait bien fermer son robinet.
Les gens de bon sens essayèrent d'obtenir que les deux puissances rivales consentissent à contracter un arrangement semblable à celui du puits du Dimanche en Pensylvanie. Mais VArarat et le Soleil se montrèrent également intraitables. La guerre continua, sans que VArarat pût regagner l'avantage que le Soleil lui avait enlevé. Mais, dans l'enivrement de la victoire, le Soleil surveilla mal son puits, et c sa clef » fut rongée. Un beau jour le pétrole Ct tout sauter.
On ne put arrêter le jet qu'après avoir perdu une immense quantité d'huile, et depuis lors les deux puits ont cessé de couler. Le Soleil et VArarat. aussi penauds l'un que l'autre, ont été obligés d'établir des pompes d'épuisement pour amener le liquide à I2
surfacç. Leur commune infortune a mis fin a leurs luttes, et l'histoire de leurs rivalités n'a plus défrayé les racontars de fiakou ; mais on n'oubliera pas de sitôt l'histoire de leur mutuelle déconvenue.
Ce n'est pas une tâche fort aisée que d'exploiter des puits qui n'ont pas de fontaines jaillissantes. En effet, quoique l'huile renfermée dans les dépôts arénacés ait toujours une tendance à remplir les trous que pratiquent les sondeurs au-dessous du niveau qu'ils occupent, l'on amène en général 30 ou 40 pour 100 de sable, avec l'huile que l'on extrait de ces grandes profondeurs, de telle sorte que des corps de pompe ordinaires seraient bientôt bouchés.
Pour continuer le travail pendant des heures entières, il faut donc adopter une méthode toiite différente. On descend au fond du trou de grands réservoirs cylindriques creux, dont le bas est terminé par une soupape, et dont la capacité est d'environ 200 litres. Quand ces récipients sont pleins, on les enlève, on les vide, puis on les descend de nouveau pour recommencer indéfiniment. On estime qu'en général, en dix heures de travail, on peut extraire ainsi de 80 à 100 000 hectolitres d'huile par puits. C'est un rendement certainement fort considérable, mais qui n'est rien auprès des fontaines jaillissantes dont nous avons décrit les merveilles. N'est-ce point une décadence, sinon une ruine, que d'avoir besoin de traire cette vache à lait, qui se nomme une fontaine de Pétrole, au lieu de se borner uniquement à la réfréner !