CHAPITRE X
On dirait que la nature ne se lasse jamais de prodiguer des leçons à Thomme assez orgueilleux, assez foti, pour croire qu'il a devine ses secrets créateurs, et qu'elle se plaît à mettre sans cesse sous ses yeux des preuves sans cesse renouvelées de sa fécondité, en même temps que de sa puissance. Rien n'est plus différent de la région des AUéghanys que le district des Pétroles du Caucase. Au lieu de ces grands bassins lacustres, de ces torrents impétueux, de ces forêts verdoyantes, de ce sol imprégné d'un riche humus, la terre du feu étemel est aride, desséchée par les ardeurs du soleil et par les émanations carburées du sol. C'est le Sahara dans son expression la plus sauvage, et l'on pourrait croire la plus opposée à toute espèce de civilisation. Au milieu de cette région, où se trouvent accumulés de si précieux trésors, il semble que l'homme soit condamné à tout faire, tout apporter. Il ne peut pas même trouver l'eau du ciel nécessaire pour humecter ses lèvres desséchées par la chaleur.
Dans ce pays étrange où le pétrole coule comme de Tcau, Teau est aussi rare que l'huile chez nous. La ville de Bakou possède une canalisation spéciale comme nous en avons pour les eaux de Paris, mais c'est une canalisation spéciale pour apporter à la ville Noire les huiles deSarakhani et de Ballakhani. Quant à leau dont les habitants ont besoin, elle est portée à domicile par un Tartare monté sur un bourricot.
A Bakou comme partout ailleurs il y a des alarmistes, qui ont cherché à répandre le bruit que les gisemenis allaient s'épuiser. Afin de dissiper de folles alarmes, répandues le plus souvent dans l'intérêt américain, le gouvernement russe a chargé ses ingénieurs les plus habiles de déterminer avec le plus grand soin l'état des ressources de la contrée. Les géologues ont constaté d'une façon sûre que dans la seule péninsule d'Apchéron, c'est-àdire dans la partie de l'isthme caucasien dont nous donnons la carte, la surface sur laquelle on peut creuser des puits est de 5000 kilomètres carrés. Si on la compare avec celle des districts pétrolifères des États de New- York et dePensylvanie, on voit qu'elle est trois ou quatre fois plus grande à elle seule.
Mais, comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce n'est pas dans la péninsule d'Apchéron que se. trouvent concentrées toutes les richesses de la Russie . En premier lieu l'isthme caucasien, dont ce district n'est qu'une portion, a une longeur de 1200 kilomètres et une largeur de 400 ou 500, c'est-à-dire une surface supérieure à celle de la France. Sans qu'on
ait encore eu le temps de faire un exanieu géologique complet d'une région si étendue, Ton peut dire que les symptômes de la présence du Pétrole sont vulgaires dans plusieurs provinces, situées depuis la péninsule de Taman au nord-est, jusqu'à l'embouchure du Kour au sud-ouest.
La région pétrolifère déborde môme dans un pays qui appartiendra à la Russie quand elle le voudra, puisqu'il est sous la domination du Shah. En eflet, l'on peut dire que l'astre de la Russie brille actuellement sans rival dans tout l'Orient* Que les temps sont changés ! ce n'est pas aujourd'hui le successeur de Nadir-Shah qui pourrait inquiéter, je ne dis pasleczar, mais le lieutenant du lieutenant du czar qui administre Bakou. L'empereur n'aurait en quelque sorte qu'à se baisser pour ramasser de nouvelles régions pétrolifères.
Mais, si d'autres considérations politiques ne déterminent l'empereur à étendre ses domaines vers le sud, le shah peut dormir en paix dans ses palais d'Ispahan. En effet, malgré la richesse inouïe de la région caucasienne, le centre de gravité des dépôts de Pétrole paraît être, en réalité, plus près de la Tartane russe que des anciennes provinces persanes. Les amas souterrains de Pétrole possèdent une puissance bien autrement considérable sur la rive orientale de la Caspienne que dans les régions que nous avons décrites. Les grandes mines de Pétrole sont accumulées le long de la ligne stratégique que Je gouvernement russe fait construire en ce moment dans ces déserts, pour relier les diversesoasis habitée
par les Tartares, et atteindre les frontières de l'Afghariistan, cette sorte d'antichambre de l'empire anglo-indien, dont, aussi maladroite que bien des propriétaires de Pétrole, la Grande-Bretagne n'a pas su garder « la clef ».
Nous regrettons que le défaut d'espace nous interdise de suivre pas à pas les voyageurs qui depuis quelques années ont pu faire l'exploration scientifique de ces régions lointaines. En effet, chacun d'eux est revenu véritablement émerveillé de l'immensité des ressources dont il a constaté la présence.
Il paraît que les îles Tcheleben, qui sont situées en face de Bakou, sur la rive tartare, et où les Persans venaient, de temps immémorial, chercher les naphtes utilisés, ne sont en quelque sorte formées que par du Pétrole concrétionné.
La conquête des districts de la Tartarie annexés par la Russie, à partir de la guerre de Crimée, a été accomplie sans opposition aucune de la part de son éternelle rivale. On cite à ce propos une anecdote fort curieuse, qui prouve que la France de Louis XV n'a pas eu le monopole des ministres incapables de comprendre la valeur réelle de certains pays ravagés, ruinés, où l'on meurt de faim, où l'on crève de soif, parce que l'on ignore encore complètement les arts de l'Europe moderne.
Lorsque l'on venait raconter à lord Aberdeen que l'annexion des premiers khanats avait eu lieu, le vieil homme d'Etat se mit à rire avec dédain.
« Les conseillers de l'empereur de Russie, dit-il,
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ne larderont pas à s'apercevoir de ce que coûte l'ambition de régner sur de stériles déserts. »
Une théorie, imaginée en Amérique, explique, d'une façon très satisfaisante, l'abondance incalculable des dépôts oléagineux dont les sables caucasiques sont imprégnés.
Un savant géologue suppose que ces matières sont produites par la décomposition des résidus végétaux ou animaux de la vie marine, qui se sont trouvés soumis à l'action de l'air, lorsque les eaux salées se sont retirées,les unes dans le Golfe persique et les autres dans la Méditerranée, à la suite de la formation de la chaîne du Caucase.
Si l'on peut en juger par l'excessive activité de la vie sous-marine dans la Caspienne, on comprend facilement que la masse des dépôts marins accumulés dans ces plages sablonneuses ait été incalculable. On ne s'étonnera point qu'elle ait prodigieusement dépassé celle de la période carbonifère à laquelle la Grande-Bretagne doit tous ses trésors. On ne serait surpris que d'une chose, c'est que la nature n'ait pas produit des accumulations analogues dans l'immensité des solitudes sahariennes qui, elles aussi, ont émergé du fond des océans à des époques récentes, car l'on trouve des roches de sel gemme en quelque sorte inépuisables. On ne comprendrait pas que le gouvernement algérien ne fit pas faire des recherches dans le but de découvrir des Pétroles, dont l'exploitation apporterait une source de richesses inespérées à notre grande colonie, si les sondages que l'on pousse avec une merveilleuse
activité dans toutes les régions du désert où nous établissons progressivement notre drapeau n'en dispensaient. A chaque instant nous pouvons apprendre qu'on a trouvé de Thuilc au lieu d'eau dans une localité dont le nom n'est peut-être même pas men tionné sur les cartes. Une semblable découverte ferait plus pour la prospérité de nos établissements que les plus habiles combinaisons législatives. Elle créerait d'un seul coup le courant d'émigi^ation que les efforts de la mère patrie n'ont pu déterminer à s'y porter jusqu'à ce jour. Nous ne pouNons souhai ter un événement plus heureux, plus propre à triompher des obstacles que la jalousie des nations étrangères soulève sous nos pas.
Nous avons déjà indiqué sommairement les changements que les efforts de la Russie ont produits dans la composition du personnel humain qui occupe actuellement la chaîne du Caucase, cette étonnante forteresse naturelle, où une nation civilisée pourrait défier les armées de l'univers entier. Il n'est pas superflu de faire remarquer que, grâce à la persévérance inflexible avec laquelle les souverains de la Russie ont suivi le programme tracé par un homme de génie, les conditions de la question d'Orient se trouvent transformées profondément; la situation politique qui existait lors de la guerre de Crimée a complètement disparu devant un ordre nouveau.
La vice-royauté du Caucase qui était, lors de la guerre d'Orient, un embarras sérieux, et où il ne tenait qu'aux puissances occidentales de trouver les élé-
ments d'insurrections formidables, est devenue une des colonnes de Tempire du czar. C'est en partant de ces régions, dont Tinertie musulmane était parvenue à neutraliser les ressources merveilleuses, que l'influence russe et même les armées russes peuvent faire, pour ainsi dire chaque année, de nouvelles étapes sur la route de Tlnde, prendre en quelque sorte Conslantinople à revers, et se diriger vers le golfe persique.
Actuellement, le gouverneur général du Caucase règne sur plus de sujets que n'importe quel monarque asiatique; sans avoir recours à des renforts venant d'Europe ou de Sibérie, il peut mettre en mouvement des armées suffisantes pour résister au sultan et au shah. Un chemin de fer plus long que celui qui traverse toute la France, et bientôt deux, lui permettront de transporter les corps de troupes qu'il voudra mobiliser, soit sur la Caspienne, soit sur la mer Noire, en moins de jours qu'il ne lui fallait de semaines ou de mois, pendant la guerre de Crimée.
Les habitants de ces régions jouissent désormais d'une administration analogue à celle de la France et de l'Allemagne, avantage capital dont les États musulmans, tous essentiellement théocratiques, son fatalement privés. Le manque radical, absolu, de sécurité retient les contrées soumises à l'Islam dans une stérilité éternelle. En effet le travail n'y peut rencontrer les conditions dont il ne peut pas plus se passer pour produire les merveilles de la civilisation, qu'une plante ne saurait prospérer si elle
n'avait autour d'elle l'humus, l'eau et l'air nécessaires à sa végétation.
Quelle que soit l'opinion que les adversaires de la Russie expriment sur son organisation politique et sociale, aucun ne songe à refuser au gouvernement impérial cette haute puissance régulatrice. Ainsi l'Anglais Marvin, à qui nous avons emprunté le titre de ce chapitre, est un adversaire déterminé de l'influence russe, qu'il considère comme fatale à la prospérité de sa pairie. Les nombreux ouvrages qu'il a rédigés, et où nous avons trouvé les principaux faits que nous mettons sous les yeux du lecteur, il ne les a écrits que dans le but de démontrer à ses compatriotes la nécessité de ne pas attendre l'invasion russe sur les bords de Tlndus, mais de marcher à sa rencontre dans la llaule Asie. Cependant son patriotisme ne l'empêche pas de proclamer avec quelque enthousiasme les résultats de la transformation remarquable qui s'accomplit dans les belles contrées, auprès desquelles les poétiques traditions de la Genèse n'ont peut-ôlre pas eu tout à fait tort de placer le paradis terrestre.
Le Pétrole n'est pas en effet comme l'or, l'argent et les diamants, un produit que le travail esclave est seul apte à exploiter. On dirait que la liberté aime à se développer à l'aide de ce liquide, dont les ennemis de la civilisation ont fait un si triste usage pendant la sanglante agonie de notre cher Paris. En effet, nous lisons dans le dernier numéro de VOil trade review le compte rendu d'un congrès des propriétaires de puits, que le gouvernement
russe a convoqué à Bakou, et qu'il a le projet de rendre annuel pour délibérer sur toutes les mesures législatives propres à donner au commerce national du Pétrole toute l'importance dont il est susceptible. Rien n'est plus curieux, plus original et plus instructif que ces débats auxquels des Arméniens, des Persans, des Tartares ont pris part dans leur idiome national, mais que des lettrés russes ont interprété dans la langue des conquérants, à l'aide de laquelle le gouvernement de Saint- Pétersbourg espère former un seul peuple de tous les éléments humains sur lesquels il règne actuellement. L'activité commerciale et scientifique créée par le Pétrole donne des facilités exceptionnelles pour accomplir ces grands desseins, au succès desquels ne peuvent qu'applaudir les amis de l'humanîlé. Mais la Russie ne doit pas oublier qu'elle est en lutte contre les Etats-Unis, qui, s'ils n'ont pas le Pétrole brut au prix do l'eau pure, savent employer à la défense de leur commerce ces deux instruments admirables, dont l'un se nomme l'Initiative individuelle, et l'autre la Liberté.