CHAPITRE XI
La prospérité industrielle et commerciale de Bakou date bien, comme nous l'avons indiqué plus haut, de l'époque où le gouvernement russe a renoncé à rétablissement du monopole, et loué les terrains pétrolifères pour une redevance très modérée. C'est la proclamation de la liberté commerciale dont tous les peuples civilisés se sont empressés de profiter, qui a été le plus puissant auxiliaire des empereurs dans cette prospérité.
Mais les frères Nobel ont été des premiers à sentir la fièvre de l'huile caucasique. Ils ont apporté dans le pays des capitaux d'une importance telle, et des inventions si originales, qu'il est impossible de ne pas reconnaître que la fondation de leurs établissements joue un rôle prépondérant dans l'histoire mémorable de l'installation des arts européens dans les régions accidentées où l'Europe et l'Asie avaient si longtemps lutté de barbarie.
Le fondateur de cette dvnastie industrielle est un
inventeur suédois, qui s'est fixé à Saint-Pétersbourg dans le courant de Tannée 1838. Cet ingénieur apportait avec lui le modèle de deux torpilles de son invention, Tune pour la guerre maritime et l'autre pour être employée sur terre. Le gouvernement russe apprécia le mérite de cette double création et donna à l'étranger une somme suffisante pour établir une manufacture. En prévision d'une lutte avec les puissances occidentales, le Suédois reçut l'ordre de garnir avec ses torpilles les approches des principaux ports de la Baltique. Ces engins donnèrent beaucoup d'embarras à nos marins, surtout lorsdusiègede Bomarsund. Cependant les résultats que le gouvernement russe espérait ne furent point atteints, parce que les amiraux qui commandaient la flotte combinée eurent l'idée de pécher ces dangereux pétards, et d'en débarrasser graduellement le fond de la mer. Grâce à cette habile manœuvre, nos marins purent s'embosser sans danger à portée des forteresses qu'ils voulaient canonner.
Le gouvernement russe ne se découragea pas. Il chargea Nobel de construire une flottille de bateaux à vapeur destinés à rendre des services moins problématiques. Ils devaient être employés à transpor ter les troupes russes à l'aide de cette immense artère qui se nomme le Volga.
Nobel ne se montra pas indigne de la confiance d'Alexandre II. Les travaux marchèrent si rapidement que les nouveaux bâtiments purent servir avant que la guerre fut terminée. La campagne
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se solda de la façon la plus heureuse pour Tlieureux constructeur, qui était réellement riche lorsque le congrès de Paris mit un terme aux hostilités.
Croyant que la paix ne serait qu'une trêve, Nobel employa tous ses bénéfices à agrandir son usine de Saint-Pétersbourg. Mais le czar Alexandre II ne f"t pas longtemps à comprendre que la seule manière d'assurer sa revanche était de n'en pas parler et de profiter des enseignements de la guerre pour augmenter les ressources de la paix. S'adonnant exclusivement à développer la prospérité intérieure de l'État russe, il diminua tous les armements. Au lieu d'être le Krupp de la Russie, Nobel se vit tout d'un coup hors d'état de faire face à ses engagements. Obligé de se mettre en faillite, il quitta Saint-Pétersbourg le cœur brisé et alla tristement mourir en Suède.
Il semblait que cette catastrophe devait peser sur • toute la carrière des enfants de cet infortuné, mais elle devint l'origine d'une seconde fortune, plus grande et plus solide que la première; les créanciers de l'usine Nobel se décidant à faire marchei l'usine, s'adressèrent au fils aîné du fondateur, qu'ils prirent comme ingénieur. Ayant économisé en deux ans de travail une certaine somme, Ludwig établit à son compte une petite fabrique d'armes, qui prospéra rapiduinent et en fit un millionnaire, c'est-àdire un de ceux que suivant, une expression célèbre, on peut appeler les « Princes de l'Industrie ».
En môme temps, le second fils Nobel continuant les travaux de son père, découvrait la dynamite et
acquérait une fortune pareille à celle de son frère uiné.
Le hasard allait bientôt donner au dernier frère Nobel les moyens d'arriver, lui aussi, à une opulence qui dépassait sérieusement ses visées les plus ambi tieuses, et certainement fort exceptionnelle, malgré les merveilleux exemples de prospérité dont l'histoire de l'industrie moderne est émaillée.
En 1877, ce jeune homme était encore simple employé dans l'usine de Saint-Pétersbourg. Son frère Ludwig l'envoya dans les provinces caucasiennes pour y chercher du bois destiné à la fabrication de crosses de fusil.
L'industrie du Pétrole ne s'était pas encore développée, mais elle offrait déjà des ressources telles qu'un observateur intelligent devait avoir foi dans son avenir. Il revint donc dans la capitale, persuadé que l'exploitation du Pétrole était une industrie ayant un avenir exceptionnel. Il n'eut pas de • peine à faire partager sa confiance par son aîné; celui-ci, ayant confiance dans sa sagacité, mit à sa disposition une somme d'argent suffisante pour établir une raffinerie.
Un des premiers actes du nouvel habitant de Bakou fut d'imiter l'exemple donné par les Français de Novorosisk et d'établir, à ses frais, un tube pour transporter le Pétrole du puits qu'il avait reuséde la façon la plus intelligente, et l'envoyer, à l'aide de quelques coups de pompe, dans l'usine qu'il avait établie à la Ville noire et où il avait acccumulé toutes les ressonrces de la mécanique et de la chimie.
Malgré les succès obtenus déjà par les Français du nord-est caucasien, en dépit de tout ce que les journaux ou les voyageurs avaient rapporté des habitudes américaines, ces travaux furent très amèrement critiqués. Les manufacturiers, qui devaient si rapidement suivre cette initiative, joignirent leurs railleries aux récriminations bien autrement dangereuses des charretiers qui conduisaient les voitures de Pétrole, des palefreniers qui soignaient les chevaux, des ferblantiers oui fabriquaient les bidons, des tonneliers qui façonnaient les barriques, alors éclata un soulèvement en règle contre cet étranger, qui voulait enlever le pain de la bouche du pauvre peuple de Bakou. L'émeute aurait facilement dégénéré en insurrection, sans l'intervention de la police russe.
N'est-il pas fort instructif de constater que le degré d'instruction et l'état des institutions ne changent rien à ce que Ton peut nommer les grandes folies anti sociales? Comment ne pas être frappé, en voyant qu'un progrès aussi considérable, aussi évident, que le mode de transport le plus simple et le plus ingénieux que l'on puisse concevoir, est accueilli par des insurrections, aussi bien sous ce que l'on est convenu d'appeler « le joug des Czars » que dans la libre Amérique, et que le knout des agents de police de Bakou rend à la civilisation \e même genre de service sur le dos des Tartares, que le plat du sabre des miliciens du district des AUéghanys, sur le dos des bateliers et des charretiers de l'Oil-City !
C'est ainsi que du temps de Louis XV, il a fallu
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Irailer les canuts aveuglés par une déplorable fureur cl brisant les métiers à la Vaucanson ! Ce n'est point autrement qu'il a fallu triompher de l'opposition des maîtres de poste, pour établir des voies ferrées. C'est une violence du môme genre qu'il est indispensable d'exercer chaque fois qu'une découverte trouble les droits que l'ignorance a permis à l'ignorant de considérer comme constituant une respectable propriété.
Arrivera-t-il un siècle où, sur notre terre éclairée par les lueurs delà raison, les hommes accueilleront Je progrès, qui parait blesser quelques intérêts mesquins et transitoires, autrement que contraints et forcé par le bras invincible de la Loi ! Dans toutes les planètes sœurs de la nôtre, qui gravitent autour des divers soleils de l'infini, est-il une seule race dans le sein de laquelle l'intelligence et la moralité sont assez développées pour que l'individu se courbe de lui-même et se résigne à quelques légers sacrifices, dont il sera le premier à profiter, lorsque l'invention nouvelle aura traversé sa période d'incubation?
Le doute est malheureusement possible, en voyant l'acharnement avec lequel la [routine s'oppose tumultueusement à chaque innovation. Pour revenir à l'histoire du Pétrole, il est à peine besoin de compléter ces réllexions en faisant remarquer que les tumultes recommencèrent, avec la même fureur, lorsque Ludwig Nobel se servit de ses talents d'ingénieur de constructions maritimes, pour organiser les premiers navires-citernes, qui ont eu un tel
succès qui couvrent la mer Caspienne et la mer Noire, et qui couvriront bientôt la Méditerranée et même l'Océan.
Par suite de la fermeté des autorités cette nouvelle opposition n'empêcha pas la flotte du Yolga de prendre les développements sur lesquels nous appellerons l'attention de nos lecteurs, et qui ont donné à la population ouvrière de Bakou un emploi beaucoup plus fructueux, beaucoup plus lucratif que tous ceux qu'elle redoutait stupidement de se voir enlever. C'est en effet grâce aux navires-citernes que la concurrence américaine s'est graduellement éteinte, dans toute la Russie, et que les Pétroles de Bakou peuvent espérer d'envahir les marchés d'une partie du monde civilisé.
Ces émeutes étaient d'autant plus à redouter pour les Nobel, que tout en s'établissant au Caucase ils n'avaient point oublié leur ancienne patrie suédoise, et qu'ils avaient appelé auprès d'eux, pour les aider dans leur exploitation, un grand nombre d'habitants de Stockholm et des environs. Ces étrangers habitaient ensemble une charmante maison nommée Villa Pélrolia, dont l'élégance faisait envie à bien des gens, croyant encore qu'on en était à l'époque de la bataille de Narva !
Mais les Nobel ont heureusement triomphé de toutes ces hostilités, ainsi que des difficultés financières et administratives beaucoup plus sérieuses, qui tiennent en quelque sorte à la nature des choses, et dont on ne peut se débarrasser que pour ainsi dire à la longue, après avoir établi des relations
commerciales régulières avec tout Tunivers civilisé. En effet, les découvertes inopinées de sources abondantes pourront apporter la perturbation la plus profonde dans les exploitations de Bakou, aussi longtemps que la masse des débouchés ne dépassera point la limite de Tinfluence d'un puits exceptionnellement fécond.
Malgré ces obstacles inévitables, les Nobel sont parvenus à réaliser une fortune considérable, tout à fait en harmonie avec les services exceptionnels qu'ils ont rendus à Bakou^ A la fin de l'année 1886, le capital de la compagnie qu'ils ont formée, et dont ils étaient presque les uniques actionnaires, s'élevait à 40 millions de francs, représentés par les puits, les mines d'épuration, les navires-citernes, etc., etc., et placé à un taux que l'on pourrait dire usuraire, si le mot d'usure pouvait être employé dans l'industrie. En effet les dividendes de la dernière année ne s'étaient pas élevés à moins de 20 pour 100, ce qui représente une somme de 8 millions de francs.
1. Nous enregistrons avec d'autant plus de plaisir ces faits, qu'un des cotons de la maison Nobel était M. Thys, ingénieur alsacien, qui gérait le consulat de France, et est venu prendre sa retraite dans une villa de Passy. M. Boulangier raconte à ce sujet une petite anecdote que nous demandons la permission de rapporter, car elle montre que les Nobel partagent jusqu'à nos préjugés. Il venait de visiter à Balakbaoi une fontaine qui jouit pendant un mois de la propriété curieuse d'être intermittente, de six en six minutes, chronomètre en main ces alternances n'ont pas varié d'une seconde pendant toute la durée des observations.
< L'heure est venue de déjeuner. Les ingénieurs qui dirigent l'extraction du Pétrole, pour le compte de M. Nobel, hahitent Balakhani, et nous sommes heureux d'accepter leur hospitalité suédoise. Figurez-vous qu'à ce moment se présentent deux officiers allemands, de cavalerie, et Berlinois ; ils sont munis d'une lettre de
A la fin de l'année 1886, il y avait en exploitation à Balakhani environ 150 puits et 50 fontaines jaillissantes, donnant par jour environ iO millions de litres. Le nombre des puits condamnés était d'environ 120. On en approfondissait une vingtaine, et 90 étaient en forage.
Depuis leur ouverture la production de ces puits a dépassé 10 000 millions de litres de Pétrole brut, qui ont fourni 3000 millions de litres d'huile à brûler, c'est-à-dire de quoi fournir à la consommation de la France pendant un demi-siècle. On en a tiré en outre, et ce n'est pas le moindre bienfait, 6000 millions de kilogrammes de résidus combustibles, c'est-à-dire l'équivalent thermique de 1 8 000 millions de kilogrammes de houille. En effet, à poids égal, le combustible liquide donne presque trois fois plus de chaleur que le combustible solide. Des expériences nombreuses, répétées ont mis ce fait capital hors de toute contestation.
On estime que l'on traite journellement à Bakou 8000 mètres cubes de Pétrole brut. Comme le travail représente environ 300 jours par an, on voit que dans l'état actuel des choses, l'industrie s'exerce chaque année sur 1 600 000 mètres cubes de matière; c'est de quoi remplir un réservoir qui aurait environ 115 mètres de long, 115 mètres de large et 115 mètres environ de haut.
A cette époque, le prix du Pétrole purifié était
recommandation d'un professeur badois pour M. Thys. Admirable. Ces nieésieurs visiteront tout ce qu'il leur plaira, mais souffri qu'on ne les invite pas à prendre place à la table. ^
de 48 kopeks (1 fr. 20) les 100 kilogrammes, environ 140 litres, et les résidus de la distillation revenaient à 45 centimes, soit 4 fr. 50 la tonne, équivalant à 3 tonnes de houille.
Le régime industriel est donc, à Bakou, analogue à ce qu'il serait en Angleterre si le charbon s'y vendait 1 fr. 50 la tonne, avec cet avantage en plus, que le combustible liquide est moins encombrant, et beaucoup plus facile à manier. C'est une supériorité telle, que dans un temps, qui ne peut être bien éloigné, elle doit produire des effets tout à fait inattendus.
Mais ces avantages naturels n'empêcheront pas l'explosion de crises dangereuses, aussi longtemps que les débouchés ne se seront point élevés à la hauteur des libéralités de la Providence. Jamais le phénomène de l'embarras des richesses ne s'est montré, dans l'histoire industrielle du monde, sous un jour plus instructif et plus nouveau. En effet la valeur de la matière première est si minime que l'on peut en quelque sorte la négliger dans l'élablissement des prix de revient à distance. Tout le débat se résume dans l'économie des moyens de transport, et dans le perfectionnement des procédés d'épuration.