CHAPITRE XV
La couleur du Pétrole brut varie suivant la nature et la proportion des différents composés de carbone et d'hydrogène qui entrent dans sa composition. Quelquefois, le liquide est complètement transparent et perlé; d'autres fois, on le trouve coloré en verl, ou même complètement teint en noir. Sa consistance n'offre pas des différences moins saillantes. . Généralement, il est si subtil que Ton a toutes les peines du monde à l'emprisonner. Mais souvent il ressemble à du miel ; quelquefois il a la ténacité de la cire ou.de la corne. Il arrive que son odeur est agréable et ambrée, mais plus fréquemment il produit des suffocations, quelquefois même il exhale une odeur sulfureuse. Excepté dans les rares cas où il est mélangé de substances étrangères, le Pétrole est formé uniquement de la combinaison d'un certain nombre de molécules d'hydrogène et de carbone. C'est surtout sa composition qui semble donner raison aux théories fort abstraites dont nous
avons essayé de faire comprendre la nature dans notre Monde des atomes^ et nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons déjà dit dans le volume de la Bibliothèque des Mei'veilles, auquel nous prenons la liberté de renvoyer le lecteur, curieux d'approfondir les mystères de Tarchitecture intime des corps. Mais là ne se borne pas le triomphe de la chimie française* En effet, on peut ajouter que la môme formule algébrique peut exprimer à la fois la composition de substances dont le nombre est infini, que Ton peut toutes isoler les unes des autres, de la façon la plus facile, la plus simple, la plus aisée..., et qui toutes jouissent de propriétés physiques, chimiques, organoleptiques différentes. Le symbole CnH,„^.J, dans lequel n représente un entier quelconque, donne la formule universelle de la composition chimique de tous les membres de cette étonnante famille, qui offre tous les caractères d'une tribu, dans laquelle les produits de Tart viennent se ranger à côté de ceux de la nature. On dirait qu'un coefficient algébrique donne la clef des propriétés de toutes ces matières. En effet, plus le nombre n augmente, plus la molécule se complique, plus l'agglomération qui en résulte est lourde, difficile à enflammer, plus sa couleur se louchit, s'assombrit et s'approche de celle du carbone amorphe.
La substance est gazeuse lorsque n = 1 . Elle l'est encore lorsque n= 2, mais lorsque n = 3, la substance est déjà liquide à une très basse température. Plus n grandit, plus la molécule s'approche de
l'état solide. Bientôt, les diverses molécules ont de la peine à glisser les unes sur les autres. Elles finissent par se solidifier, se cristalliser, si n grandit toujours. C'est sur les membres de cette famille que la synthèse s'est exercée avec un remarquable succès, honneur de la chimie nationale. Certains esprits trop systématiques enflammés, par les beaux résultats dus à leur génie, ont eu l'orgueil de croire qu'ils lui avaient dérobé le secret du Créateur. -lis se sont imaginés qu'ils finiraient par fabriquer de toutes pièces des animaux, peut-être que comme le personnage de Gœthe, ils feraient cristalliser Homunculus dans le fond d'un flacon de leur laboratoire.
On peut dire, sans aucune espèce d'exagération, que le père de toute l'industrie du Pétrole est l'inventeur genevois, qui vécut si longtemps à Paris, et y exécuta la plupart de ses remarquables travaux. De tous les brevets innombrables qui ont été pris pour la préparation des huiles minérales, le plus important est le certificat d'addition que Selligues a pris le 2 mars i 839 au ministère du commerce. On ne saurait mieux le comparer qu'au brevet que douze ans plus tard déposait au môme ministère M. Henri Giffard pour la direction des ballons. En effet, dans l'un et dans l'autre de ces documents on trouve indiqué, d'une façon nette, ce que Tavenir a développé. Impossible de citer un plus bel exemple de l'accord parfait entre la théorie et la pratique, qui doit distinguer le vrai savant de l'ingénieur. véritablement accompli.
Cependant, dans l'histoire des révolutions des arts, comme dans celle des révolutions politiques, on trouve à chaque instant des événements qui prouvent combien Bossueta eu raison de dire «L'homme s'agite et Dieu le mène, » car, môme dans les opérations les plus simples, l'imprévu a la part du lion.
L'histoire de la chimie du Pétrole va nous permettre de constater une fois de plus cette grande vérité, bien faite pour calmer l'orgueil inconsidéré, dangereux, coupable, que ses conquêtes ont malheureusement allumé, et qui est la principale maladie morale du siècle de la vapeur et de l'électricité.
Toutes les substances de celte grande famille se mélangent d'un nombre infini de manières différentes. On dirait, non pas des coupages de vins, mais de véritables alliages de métaux. En effet, on tire d'un menstrue unique une multitude infinie de liquides, ou même de solides, qui arrivent à avoir des propriétés nettement définies, des usages tout à fait spéciaux, et qui semblent appartenir à des mondes tout à fait étrangers les uns aux autres. Cependant, on n'exerce aucun de ces grands efforts que la chimie produit dans la plupart des laboratoires. Les seuls réactifs des fabricants de Pétrole sont l'acide sulfurique, employé en petite quantité, quelquefois un peu de potasse ; la chaleur est naturellement appliquée, mais de la façon la plus modérée. Le froid joue aussi son rôle, mais sans qu'on ait besoin d'avoir recours à des congélations excessives. En tout, c'est Tà-propos qui semble la mai- Ircsse qualité de l'ingénieur-rhimisle.
LA CHIMIE DU TÉTTlOLE 211
Le nom de riiomme qui a transformé la grande industrie du Pétrole, et qui a peut-être plus fait que Selligues lui-même, n'est pas connu , et ne mérite pas de l'être, car l'immense, le grand résultat, est dû à ce qu'il était atteint de cette maladie terrible qui se nomme Tépilepsie. Cette affection épouvantable a été exploitée au bénéfice, non pas cette fois des charlatans, mais de la science elle-même.
Dans une raffinerie d'huile, qui existe encore à Newark, dans TÉtat de New-Jersey, par un froid après-midi de l'hiver 1861-1862, l'hystérique était chargé de terminer la distillation d'un alambic en fer forgé, qui avait déjà donné 1200 litres d'huile dans le condenseur. Les résidus avaient pris une densité considérable et une couleur sombre indiquant qu'on n'avait guère plus d'huile à faire passer; comme il était tard, le pauvre diable alluma un bon feu, pour que l'opération marchât toute seule pendant la demi-heure qu'il emploierait à diner.
Heureusement pour l'industrie du Pétrole, ce malheureux fut saisi d'une crise pendant la durée de son repas. Dès qu'il revint à lui, il songea à son appareil, et courut à la fabrique, afin de transvaser ses résidus. Mais son absence avait duré quatre heures, la nuit était venue. Il fallut prendre une chandelle pour aller vider l'alambic. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant que de l'huile tombait encore du serpentin abandonné ! Craignant que la machine, dont il ne comprenait pas le fonctionnement, quoiqu'il fût chargé de la conduire, ne fût faussée, notre homme courut chercher son patron, qui
SIS LE PËnOLB
ne fut pas moins stupéfait. Mais après un minutieux examen, celui-ci reconnut que, sous l'influence d'un excès de chaleur, il s'était produit une décomposition de la matière contenue dans la chaudière.
Il s'était formé du gaz permanent qui avait disparu, du charbon qui s'était déposé dans le fond de la chaudière, et une huile volatile qui distillait encore. En effet, la partie relativement froide du
chapiteau avait agi comme un serpentin, et renvoyé la majeure partie de la niasse qui avait passé à la distillation, rejoindre le menstrue d'où elle provenait.
L'alambic, cet instrument classique depuis tant de siècles, est le principal appareil du chimiste qui opère sur le Pétrole. 11 en fait un si grand usage que l'on a établi dans les grandes usines des batteries d'alambics qui fonctionnent par cascades, c'est-
à-dire les uns sur les autres, et distillent à des tem pératures de moins en moins élevées.
Après le jeu d'alambics, les ustensiles les plus curieux et les plus caractéristiques du fabricant de Pétrole, sont le « pulvérisateur » et Tagitateur. Le premier s'emploie pour diminuer l'inflammabilité du Pétrole, qui a la propriété de retenir, à l'état de dissolution, une certaine quantité de gaz que le contact de l'air fait dégager, comme nous verrons page 251. Le second sert à faciliter ïes réactions produites par l'acide sulfurique ou la potasse.
Le liquide est mis dans un
étatderévolutionintestinc Agitateur à air d'une contepar l'intermédiaire d'un nance de looooo litres.