CHAPITRE m
LE PÉTiROLE AUX ÉTATS-UNIS
Les établissements de la Nouvelle-Angleterre furent peuplés par des hommes laborieux et intelligents qui, ne trouvant pas dans leur patrie le droit d'adorer Dieu à leur guise, allèrent courageusement, noblement, le conquérir au delà d'océans alors considérés comme presque infranchissables. Ces persécutés de la civilisation vivaient paisiblement au milieu des sauvages; ils employaient la liberté à laquelle ils avaient fait tant de sacrifices, à assurer, par leur travail, la prospérité de la terre où ils avaient transporté leurs pénates.
Il n'en fut pas de même des Français émigrés sur les bords du Saint-Laurent. Le gouvernement royal avait choisi parmi ses plus fidèles sujets, des hommes d'élite, qui avaient été transportés à ses frais en Amérique, nourris pendant un certain temps, et môme logés dans des maisons construites pour les recevoir. Ils étaient commandés par de vaillants offi ciers, choisis dans la fleur de la noblesse, et sur-
veillés par des prêtres ou des moines enflammés du zèle le plus ardent pour la propagation de la foi catholique. C'étaient des hommes braves, remuants, avides d'aventures, se répandant dans l'intérieur des terres, de l'autre côté des monts AUéghanys, que les colons de la Nouvelle-Angleterre n'avaient point encore osé franchir. Sans se laisser intimider par des traditions épouvantables, ils s'élancèrent impétueusement au milieu des immenses forêts, peuplées d'animaux et de tribus Indiennes presque également indomptables. C'est à ces héros, que Ton doit l'exploration de l'intérieur du Nouveau- Monde.
Le Père Joseph, un des premiers pionniers du Christ dans ces régions, parle dans le récit de ses dramatiques aventures, de l'huile des Sénécas, substance employée à une multitude d'usages par une des cinq nations formant la confédération iroquoise.
Une description plus complète, dans laquelle on mentionne d'une façon formelle les propriétés éclairantes de ce liquide singulier, se trouve dans un rapport écrit par le commandant du fort Duquesnc, à propos d'une fête que lui avaient donné, vers 1750, les Indiens, alors amis de la France, qui l'avaient invité à fumer le calumet dans leurs wigwams.
Cet officier racontait que, pour lui faire honneur, ses hôtes avaient illuminé la rivière qui se nomme , aujourd'hui le ruisseau de Tlluile. Ils n'avaient point procédé comme les Européens en disposant des lampions le long des rives, mais en mettant le . : : feu aux matières oléagineuses qui marbraient la
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surlace de Teau. Les Français stupéfaits avaient vu celte jolie rivière se couvrir d'un rideau de flammes bleuâtres, gigantesque illumination, reflets fan-? tastiques éclairant les antiques futaies.
Un vieux Sachem, qui avait pris le commandant du fort en amitié, lui apprit que les gens de sa tribu avaient trouvé le moyen de recueillir cette huile, en creusant des tranchées dans le fond desquelles ils étendaient des étoffes de laine, destinées à s'imbiber de toute celle que Teau d'infiltration amenait. Lorsque l'on jugeait que ces tissus grossiers avaient été suffisamment huilés, on les pressait fortement au-dessus de grands vases. A la surface de l'eau, qu'on exprimait en môme temps, l'huile surnageait de sorte que, par décantation, on parvenait à eu rassembler une certaine quantité.
L'huile ainsi recueillie possédait une multitude de propriétés précieuses, Non-seulement elle donnait la flamme brillante dont l'éclat avait surpris le vaillant Français, mais elle était excellente pour guérir les douleurs, à l'aide de frictions énergiques; enfin on lui reconnaissait des qualités purgatives très développées; les sorciers des cinq nations ne recom-; mandaient jamais d'autre médecine.
Le commandant n'était point assez instruit pour reconnaître dans cette substance l'analogue de celle dont parle l'Écriture sainte, et dont les poètes de l'antiquité ont fait tant de fois mention. Mais comme elle lui parut fort ulile à connaître, il la signala avec détails au marquis de Montcalm, général de l'armée du Canada.
Ce héros possédait des connaissances scientifiques bien au-dessus de celles des gentilshommes de sa condition et de son époque. En effet, il avait eu pour instituteur le célèbre Dumas, inventeur d'un système d'éducation excellent, qui avait réussi à faire de son frère aîné un rival de Pic de la Mirandole.
A cette époque, notre patrie était malheureusement \iclime de la politique égoïste et méprisable de Mme de Pompadour . Ce n'étaient pas les merveilles de l'huile des Sénécas qui pouvaient changer l'opinion des tristes hommes d'État, considérant tout argent dépensé au-delà des mers comme perdu pour la France. L'on n'envoya même pas en Amérique les quelques fonds nécessaires pour les présents d'usage aux Iroquois, et les colons de New- York et de Philadelphie achetèrent pour quelques livres sterlings l'amitié des sauvages qui ne demandaient qu'à verser leur sang, en échange d'un peu d'eau-de-vie.
Privés de leurs auxiliaires indigènes, les Français ne purent môme pas lutter pour conserver ces avantpostes, si aisés à défendre victorieusement, et qui fussent facilement devenus le boulevard de leur indépendance.
Il fallut évacuer tristement le fort Duquesne pour se concentrer sur le Canada, où quelques paysans, aidés par de vaillants soldats, devaient surpasser les Grecs de Marathon ou de Salamine, et s'élever presqu'à la hauteur des Spartiates des ïhermopyles.
Une poignée de vrais ruraux, privés des secours de la mère patrie, montra un héroïsme désespéré, dépassa la vaillance des Américains de la guerre
de rindépendance et des légions républicaines de la guerre révolutionaire . Pendant une période de cinq années la population canadienne trouva moyen de se défendre contre une armée de soixante mille hommes, plus nombreuse qu'elle ne Tétait en y comprenant les femmes, les vieillards et les enfants. Saurait-on trop souvent rappeler, pour réaliser quelles méprisables économies, les plus vaillants des hommes ont abandonné, sans brûler une amorce, un territoire où, depuis vingt ans, on a extrait plus de 300000000 de barils d'huile, valant plusieurs milliards, et que quelques écus dépensés à. propos eussent sans doute conservé à la France?
C'est du noble pays, si mal servi par ses princes, que vint inopinément, quatre-vingts ans plus tard, la révélation de la valeur du pétrole. L'huile des Sénécas resta inutilisée pendant près d'un siècle, dans cette région dont elle est une des principales richesses, il fallut attendre qu'un savant physicien, établi à Paris, enseignât aux Américains le parti vérilablcment merveilleux qu'ils pouvaient tirer d'une substance dont la nature les avait comblés avec tant de générosité, et dont pas plus que les ministres de Louis XV ils ne comprenaient l'importance.
Dans le courant de l'année 1814, des ouvriers de rOhio, creusaient un puits destiné à donner de l'eau salée, lorsqu'ils s'aperçurent qu'au lieu du liquide destiné à l'évaporalion, ils avaient du charbon liquide. Mais les propriétaires étaient tellement peu dignes de cetlo faveur singulière de la Fortune, que dans leur dépit ils arrêtèrent immédiatement les tra-
vaux, maudissant le destin qui au lieu d'une veinç de saumure ne leur avait donné qu'un jet d'huile.
Seize ans plus tard, en 1830, une aventure du môme genre ne trouva pas les mineurs du Kentucky mieux préparés à apprécier la valeur du précieux liquide, qu'ils tiraient malgré eux des entrailles de la terre. La consternation des propriétaires fut inexprimable ; la quantité d'huile qui surgissait inopinément d'un puits de saumure, était telle qu'on aurait pu remplir cent barriques de cent-quatre-vingt litres, en moins d'une heure. Tous les constipés du monde se seraient purgés avec cet étonnant volume de laxatif qu'il aurait fallu un siècle pour absorber, môme dans le pays du Malade imaginaire. On laissa la fontaine couler comme la précédente, mais celte fois elle ne s'arrôta pas. Bientôt elle forma un petit ruisseau qui se déversa dans une rivière, dont elle rendit les eaux infectes. Pour comble d'infortune, des gamins eurent l'idée do mettre le feu aux matières noirâtres qui avait terni l'éclat virginal de l'eau. Quelle ne fut pas l'épouvante des rares habitants de ce district, lorsqu'ils virent que toute la surface du Cumberland était couverte de flammes qui gagnaient de proche en proche, et menaçaient de dévorer les habitations.
Mais des événements si singuliers ne pouvaient se produire sans attirer l'attention publique sur la substance qui les occasionnait.
Trois ans plus tard, Silliman, célèbre chimiste américain, entendant parler des sources de pétrole, eût la curiosité d'en visiter une célèbre, citée parmi
les curiosités naturelles du district des AUéghanys.
Cette contrée était encore presqu'aussi boisée que du temps des Indiens. La source de Pétrole, enfouie au milieu de futaies presque vierges, s*épanchait sur une mare de forme presque circulaire, dont la surface était toute couverte de liquide, presqu'aussi blanc que Teau sur laquelle il nageait. On le recueillait à l'aide d'une grande écumoire en bois, comme les ménagères ramassent la graisse et les impuretés de leur pot-au-feu. Personne ne faisait à proprement parler commerce de cette substance onctueuse, mais chacun était libre d'en prendre à discrétion pour les besoins de son ménage; car on ne se bornait plus à l'absorber sous forme de purgation, Ton s'en servait aussi bien pour les frictions anti-rhumatismales que pour soustraire au contact de l'air les plaies des chevaux.
Le cours des saisons influait d'une façon fort singulière sur l'aspect de ce district. Lorsqu'il faisait chaud , la mare exhalait une odeur infecte, qui permettait de la retrouver sans autre guide que l'odorat. Dès que l'hiver lui donnait un couvercle de glaces, l'huile des Sénécas devenait beaucoup plus pure. L'activité du dégagement de gaz, qui ne cessait pourtant pas même alors d'une façon complète, était bien moindre. Elle se manifestait par des traces matérielles, qu'il laissait en se dispersant. La glace était toute perforée de petits canaux par lesquels la vapeur se répandait dans l'océan aérien. Comme celle qui sortait du lac de la Sybillô, elle ne se mélangeait pas à l'air de la foret sans
chasser les oiseaux. Quoiqu'il ne se fut pas trouvé de Virgile pour chanter cette circonstance, elle avait singulièrement contribué à la réputation de cette source, à laquelle les gens superstitieux attribuaient une origine infernale. En effet, ils racontaient, non sans trouble, que ces ondes perfides attiraient tous les objets qui y tombaient. On apprit à Silliman que le corps d'un Sachem, qui s'y était noyé, avait été englouti, et n'avait plus jamais reparu, quelqu'effort que l'on eût fait pour le récupérer, afin de lui rendre les honneurs funèbres.
Quoi qu'il en soit, les propagateurs de ces idées lugubres étaient obligés de reconnaître que les hôtes de la forêt ne partageaient point les répugnances de ceux du firmament. En effet, les élans venaient souvent de fort loin, en bandes joyeuses, s'abreuver aux épanchements de ces ondes noirâtres, qu'ils préféraient aux sources cristallines, dont tout le voisinage était parsemé. Silliman terminait ce mémoire, qui fait époque dans l'industrie du Pétrole, en déclarant qu'on devait exécuter des sondages dans le voisinage des points signalés par la présence de taches d'huiles à la surface des eaux, et non pas se contenter d'ouvrir des tranchées le long des rives, afin de faciliter la récolle, comme les colons commençaient à prendre l'habitude de le faire. Ce n'était pas qu'il attribuât une importance industrielle à l'huile qu'on pourrait recueillir, mais il y voyait l'indice de la présence dans l'intérieur du sol de dépôts d'anthracite, excellent coke naturel donnant autant, et môme plus de chaleur que la
houille, quand on le brûle avec un fort appel d'air.
Quoique Ton puisse reprocher peut-être à M. Silliman d'avoir méconnu les propriétés du plus précieux de tous les combustibles, on peut lui pardonner facilement cette erreur, car s'il -n'a pas eu assez de perspicacité pour jouer le rôle de Prométhée, il s'est parfaitement acquitté de celui moins dangereux d'Épiméthée*. Comme le frère du Titan, il s'est distingué par son zèle à profiter des découvertes qui lui avaient échappé. Non-seulement il accueillit constamment dans son journal les renseignements relatifs au Pétrole, dès qu'on en eut reconnu l'importance, mais des recherches ultérieures ont prouvé qu'il avait parfaitement raison d'associer ces huiles naturelles à de puissants dépôts de la période carbonifère. En effet, les anthracites qui ont donné naissance aux Pétroles américains, quand des actions volcaniques les ont soumises à une véritable distillation, ont été retrouvées, et sont l'objet d'une exploitation dont les résultats ne sont point à négliger, même à côté des richesses inouies que le Pétrole a procurées.
La superposition du gaz et de l'eau dans les cavités, donne lieu à des effets aussi curieux que faciles à expliquer par les lois de l'hydrostatique, en se reportant au profil que nous avons fait
1. Prométhée est le Titan dont le génie devance l'expérience, et Épiméthée son frère est celui qui ne prévoit rien, mais qui, par une sorte de compensation, n'oublie jamais aucune des choses que le hasard lui a appris.
exécuter. Notre artiste a réuni deux crevasses toutes deux atteintes par des trous de sonde. La différence de situation montre très bien la différence de la nature des produits. Un trou perdu dans la roche stérile complète le dessin.
Lorsque la sonde de l'ouvrier, vient rencontrer une des cavités closes, où se sont accumulés les produits volatils d'une action semblable à celle que le feu des fours de la Compagnie parisienne exerce sur la houille renfermée dans ses cornues, il jaillit avec impétuosité, soit une veine gazeuse, soit une colonne d'huile, soit la colonne d'eau salée, qu'on recherchait au commencement du siècle, et qu'on dédaigne de nos jours. La nature du produit varie suivant que la percée répond, à la partie supérieure, à la partie médiane ou à la partie inférieure de la cavité.
C'est uniquement la force de la pression intérieure du gaz qui détermine la violence avec laquelle se produisent les éruptions du liquide combustible si précieux aujourd'hui, et la durée qu'elles possèdent. Quelquefois le jet d'huile s'arrête tout à coup, parce que le gaz qui la poussait a trouvé une autre issue, Ou s'est épuisé; mais la matière oléagineuse peut être encore très abondante, et l'on n'a qu'à l'aspirer avec une pompe pour continuer l'exploitation. Quelquefois une nappe paresseuse, qu'on avait besoin d'amener à Taide d'une aspiration mécanique, change soudainement d'allure, par suite d'un ébouiement qui l'a mise en rapport avec une cavfté contenant du gaz à une pression suffisante pour la
métamorphoser comme par enchantement, en fontaine jaillissante.
Ces incertitudes et ces transformations soudaines donnent à l'histoire du Pétrole un caractère tout à fait fantastique. En lisant le récit de ces émouvantes aventures, on songe involontairement aux pionniers français, dont le souvenir occupera toujours tant de place dans les annales de la civilisation du Nouveau- Monde. La poésie reprend en quelque sorte plusieurs de ses droits chez un peuple laborieux, mais auquel on peut reprocher d'être trop prosaïque, et de ne pas laisser peut-être assez de place au culte de la légende et de la fantaisie. Nous y trouverons une multitude d'événements sur lesquels la plume d'un Alexandre Dumas pourrait s'exercer, et qui seraient dignes de figurer dans les Drames de la Science. et de F Industrie^.
1. Voir dans la Bibliothèque variée : La mesure du mètre et la pose du premier câble^ que nous avons écrits dans le but de montrer que l'histoire des grandes dévouvertes es^t digne d'avoir son Hérodote, et qu'un Bossuet ne manquerait pas de raison pour montrer que Dieu mène, aussi bien l'homme, dans le développement des sciences utiles, que dans les révolutions des empires.