‹ Le pétroleChapitre 8 sur 29 · MIE · texte numérisé non relu

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d'une épaisseur de plus de trente pieds, une veine positivement inépuisable et de plus jaillissante.

La sonde était descendue à trois cents trentecinq pieds. C'était la première fois que Ton atteignait une semblable profondeur, de sorte que Ton s'imagina que pour mieux réussir il suffirait de pé nétrer dans des régions plus éloignées de la surface. Avec l'exagération qui signale constamment toutes les grandes entreprises industrielles ou scientifiques, et sans laquelle on ne ferait peut-être aucune création durable, la compagnie de Pensylvanie passa du découragement à la fièvre. Elle prit pour devise ces trois mots de r huile, ou V Enfer ^ ou la Chine. On ne pouvait mieux exprimer la confiance que l'on mettait dans les grandes profondeurs, car l'on ne pouvait supposer qu'un jour viendrait, ou de prétendus savants prendraient au sérieux de semblables hyperboles.

11 est facile de comprendre que, provenant d'une sorte de distillation naturelle, les pétroles de Pensylvanie doivent être distribués de la façon la plus irréguliôre, dans les cavités où les condensations se sont produites. La zone sur laquelle ces dépôts sont dissséminés est une vaste bande de quatre ou cinq cents kilomètres de longueur, et dont, dans certains endroits, la largeur va jusqu'à une centaine. Elle se trouve bornée par les lacs et les Alléghanys, commence dans le sud du Canada, traverse l'étqt de New-York, et s'épanouit dans la Pensylvanie, où elle atteint sa plus grande richesse. Enfin, elle va mourir dans le Kentucky ; mais la superficie des districts oléifères proprement dits est très faible. On on comptait à la fin de 1885 six oasis, dont le

principal avait 500 kilomètres carrés, superficie égale à celle de tous les autres. L'ensemble de ces régions où la sonde peut, presque partout, être employée avec des chances sérieuses de succès, représente un territoire à peine supérieur à celui du département de la Seine; les exploitations sont si serrées que dans cet espace si limité ou ne comptait pas moins de 20000 puits différents^

L'industrie du pétrole, développée sur les quelques arpents de terre, dont les flatteurs félicitaient Louis le Bien-Aimé d'être enfin débarassé, par le trop célèbre traité de Paris, a donné lieu à la création de sources, d'usines, d'ustensiles, d'oulils, de réservoirs, etc., etc., dont la valeur dépasse deux milliards de francs. Suivant des statisticiens véritablement dignes de foi, elle est supérieure à celle de tous les objets renfermés dans la grande capitale, alors que l'on y débitait de telles absurdités.

On peut certainement pardonner facilement à Mme dePompadour, de ne point avoir deviné l'existence de ces trésors enfouis dans le fond de la terre, et destinés à réaliser trop tard pour les actionnaires de la rueQuincampoix, les rêves deLaw, maisfaut-H étendre la môme indulgence aux sophistes, qui ne comprennent point, qu'il peut exister d'autres richesses non moins précieuses dans nos nouvelles conquêtes, et ne veulent pas que la France porte ses

1 . Le peu d'étendue des terrains rcellcment pétrolifères d'Amérique doit être mis en regard de Ténorme superlicie des dépôts russes.

regards au delà des bornes étroites de ses frontières?

Les naphtes, et les produits analogues ne se rencontrent guères que dans les terrains d'alluyion, dans le voisinage de masses granitiques que des actions volcaniques y ont fait apparaître à une époque relativement récente. Ces conditions ne se rencontrent pas autour de Paris. Cependant il y a quelques années on découvrit à Colombes à la surface de certains puits des couches assez épaisses de naphte, on s'empressa naturellement de signaler le fait. Comme on parlait beaucoup du pétrole, les imaginations s'échauffèrent facilement. On crut que l'on avait trouvé des sources dans le département de la Seine, et que bientôt on pourrait éclairer la capitale, avec des huiles récoltées dans sa banlieue. Mais on ne tarda pas à constater que ces huiles étaient sorties des réservoirs d'une compagnie qui avait établi une épuration des pétroles d'Amérique! Tout ce bruit provenait de ce que ces industriels n'avaient pas su aveugler toutes leurs fuites. De tous ces beaux rêves, il n'était resté que quelques hectolitres récupérés d'une façon singulière, à peine assez de liquide pour faire de nouveau « flamber finances » si la Commune revenait.

Le souvenir de cette mystification originale mérite d'être conservé. En effet, rien n'est plus apte à montrer avec quelle facilité le pétrole s'accumule dans des cavités souvent très éloignées du lieu où il a été produit, soit par des décompositions de matières organiques, soit par la distillation natu-

relie de substances enfouies dans les entrailles de la terre.

On doit également comprendre, par cet exemple, comme il est difficile de deviner combien de temps durera le dépôt lointain sur lequel on a été assez heureux pour mettre la main. Aucun symptôme ne permet de jauger la poche que la nature a formée.

Des causes mécaniques, des chocs, des secousses, des commotions peuvent complètement bouleverser la répartition du Pétrole. Il se passe dans le soussol des régions volcaniques des révolutions dont les effets principaux sont connus, mais dont les conséquences se font sentir à des distances tellement grandes qu'on est disposé à l'incrédulité. On aura toujours de la peine à admettre que ces catastrophes sont susceptibles de changer la distribution des sources, dans une contrée assez éloignée du centre où ils ont pris naissance, pour qu'on en ait à peine entendu parler.

Sans cause apparente, on voit un puits que l'on exploitait à l'aide de la pompe se transformer en nappe jaillissante, qui vient apporter d'elle-même, à la surface de la terre, les tributs d'une source tellement abondante que les anciens l'auraient considérée comme destinée à alimenter un des fleuves de Tempire de Pluton.

Si la chaleur souterraine augmente, des gaz s'accumulent dans le sein de la terre, comme dans l'intérieur d'une immense cornue dont le col aurait été bouché. Ils acquièrent un ressort si impétueux qu'ils se frayent d'autorité une route à travers lea

terrains les plus solides. Pendant longtemps après Téniption, des semaines, des mois, des années, ou même des siècles, la fente mystérieuse laisse passer des vapeurs qui empoisonnent l'air environnant.

Aussi déplorablement superstitieux que Tétaient les Romains et les Grecs, les voyageurs s'écartent de ces lieux auprès desquels ils devraient accourir.

Mais le véritable savant s'emparera avec avidité de ces symptômes, comme d'indices indiquant les endroits où les efforts des travailleurs seront récompensés de la façon la plus magnifique.

Loin d'être un signe de la colère des Dieux, ces miasmes empestés, qui semblent vomis par un soupirail de l'Enfer, montrent que la terre recouvre des sources de Pétrole qui n'attendent que la main des hommes, pour semer autour d'elles la vie, la santé, le bonheur.

Agissant sous l'instigation du gouvernement anglais, le gouvernement égyptien fait exécuter en ce moment des sondages dans les environs du golfe de Suez, près d'une montagne que les Arabes appelaient Djebel el Zitj ce qui veut dire montagne de l'huile.

Il y a des siècles que les nomades connaissaient l'existence des richesses dont les chrétiens ont attendu jusqu'en 1886 pour commencer l'exploitation. Malheureusement il n'y a pas longtemps que l'homme civilisé est revenu sur le mépris avec lequel il considérait les coutumes, les traditions des tribus errantes, des peuples sauvages, et même des nations antiques de l'extrême Orient. 11 a fallu une longue expérience, mille fois répétée, pour que nolnî or-

gueil européen reconnût la valeur immense de ces civilisations rudimentaires ou avortées. Mais la saine philosophie nous montre que si certaines races humaines paraissent incapables d'utiliser par ellesmêmes les ressources naturelles du pays qu'elles habitent, elles n'en ont pas moins poussé à un très haut degré l'art de faire des observations curieuses. Elles en ont même tiré souvent des conclusions pratiques dont un peuple plus éclairé, plus ami du progrès, pourra quelquefois faire naître des conséquences qui le surprendront lui-même. Nous allons trouver, dans le chapitre suivant, quelques arguments mémorables, susceptibles d'être invoqués par tous ceux dont l'intelligence est assez ouverte pour comprendre que la République française doit appliquer à ses rapports avec toutes les parties les plus reculées du monde, ce beau vers de Térence : « Je crois que rien de ce qui intéresse les hommes ne saurait me demeurer étranger. »

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