CHAPITRE V
On peut dire que la Chine est le pays classique des émanations souterraines, des puits de feu, des cavernes qui vomissent des flammes. Les symptômes éloquents de la présence du Pétrole y ont été connus de toute antiquité, sans que les indigènes aient songé à rechercher une substance dont ils ignorent encore aujourd'hui l'usage, et dont probablement les barbares d'Occident leur apprendront prochainement à se servir.
Le premier auteur qui ait révélé à l'Europe savante l'existence de ces gaz combustibles, dont quelques-uns peuvent être spontanément inflammables, n'est pas un moindre personnage que l'empereur Kan-lli, un des plus illustres souverains qui aient régné sur ce grand pays. Son travail se trouve inséré dans le quatrième volume des Mémoires sur les Chinois, publié par les Jésuites, dans le courant du dix-huitième siècle.
Ce fils du ciel nous apprend que dans le pays de
Mongoulh sur les rives du Tai-Kong-Kiang, il suffit de creuser dans la lerre un trou de deux ou trois pouces de profondeui*, pour en tirer des gaz aussi facilement inflammables que ceux que les adorateurs du feu ont recueilli pendant tant de siècles dans leur temple de Bakou. Une circonstance remarquable indique d'une façon manifeste que ces vapeurs, dont le sol est saturé, proviennent de la décomposition de Pétroles renfermés dans le soussol d'un district offrant la plus profonde analogie avec la région des Alléghanys, et où Teau salée et l'huile se trouvent également en contact; en effet, les puits de saumure sont très communs dans les parties de l'empire de la Chine, dont ce souverain éclairé nous a laissé la description, et dans toutes les contrées analogues. Onn'en rencontre pas moins de dix mille sources le long d'une bande étroite, dont la surface est d'environ une quarantaine dé kilomètres carrés, dans le district arrosé par le Fleuve aux sables d'or.
Cette contrée si intéressante, et qui pourra peutêtre, sinon avant la fin du siècle, au moins au commencement de l'autre, devenir une nouvelle Pensylvanie, fut visitée à deux reprises différentes par des voyageurs européens; la première, en 1829, par M. Imbert, missionnaire catholique, qui publia le récit de son voyage dans les Annales de la propagation de la Foij et la seconde par le capitaine Gill, du Génie Britannique, En comparant les deux versions, il est facile de voir qu'aucun changement ne s'est produit dans une région certainement très
riche en combustible liquide; rien de ce qui s'est passé sur les bords de TOil-Creek n'y est connu, Kan-Hi, et les indigènes de cette région, sont restés aussi complètement étrangers à ce grand mouvement industriel que s'il s'était passé à la surface de la Lune, ou de quelque planète étrangère. S'il quittait les régions célestes, pour faire une petite promenade sur la terre, l'empereur Kan-Hi serait très certainement satisfait de la fidélité avec laquelle ses anciens sujets ont conservé les mœurs et les habitudes que leurs ancêtres leur ont léguées.
Les flls de Han, avec leur incroyable attachement aux mœurs de leurs ancêtres, et leur patience inouïe, se contentent d'exécuter les sondages à la corde dans la forme laplusrudimentaire. L'appareil se compose d'un levier horizontal qu'un homme fait basculer en sautant dessus. L'extrémité sur laquelle il danse parcourt un arc d'environ soixante centimètres de longueur. A l'autre extrémité est suspendu un marteau de fer, terminé par un coin d'acier trempé, qui frappe le sol avec une violence suflisante pour en détacher des débris qu'il n'est plus difficile d'enlever. Il n'y a pas de roche assez dure pour résister à l'action incessamment répétée de ces trépanations.
Généralement, deux paysans, travaillant à tour de rôle, s'associent pour exécuter cette manœuvre qui est fort lente, car on n'avance en moyenne que de cinquante à soixante centimètres par jour. Cependant comme les ouvriers ne se lassent pas, il n'est pas rare qu'on arrive ainsi à des profondeurs
dépassant très sensiblement cinq à six cents mètres.
Quoique pén^ible, le forage à la corde offre de grands avantages sur le forage à la tige de fer. Il est plus facilement pratiqué par de pauvres gens, et ne demande point, à beaucoup près, l'emploi de capitaux importants. Aussi son usage s'est-il très rapidement répandu dans toutes les régions pétrolifères ; c'est celui dont l'usage tendait le plus à se généraliser, à l'époque semi-fabuleuse des pionniers.
Cette méthode simple n'est pas le seul emprunt que les rois d'huile aient eu à faire à ce peuple singulier, qui a entrevu, pratiqué en quelque sorte, tous les arts, toutes les inventions, mais qui, sous l'influence d'une routine séculaire, a fini par devenir incapable de rien perfectionner.
Si les Chinois n'ont point été assez savants pour deviner que les gaz qui sortaient de la terre, d'une façon aussi régulière, étaient l'indice de la présence de trésors bien autrement précieux, ils n'ont point été assez barbares pour laisser s'évaporer dans l'atmosphère ces précieux combustibles sans chercher à les utiliser. Depuis un grand nombre de siècles, les habitants de ces régions lointaines obtiennent, en les captant d'une façon régulière, une chaleur et une lumière qui ne leur coûtent rien.
Nos ancêtres erraient encore sous les chênes des forêts gauloises, que les ingénieux habitants du Sze-Tchuen connaissaient déjà Tart de se servir de ces hydrogènes carbonés. Ils les renfermaient dans des réservoirs, les obligaient à passer dans des
tubes de bambou, et les condensaient dans les endroits qu'ils voulaient chauffer ou même éclairer.
L'exploitation du gaz dans nos grandes capitales européennes n'est en réalité qu'un plagiat de ces installations naïves, avec cette seule différence, considérable il est vrai, que ce n'est plus la terre elle-même qui sert de gazomètre et de générateur.
Si ces précieuses émanations, au lieu de se dégager à la surface de la terre et de filtrer en quelque sorte par les pores, s'étaient accumulées dans quelque cavité naturelle, leur pression fut devenue tellement formidable, qu'elles auraient infailliblement occasionné de terribles tremblements de terre ; en effet, l'abondance de certains courants de gaz est si prodigieuse, que l'on cite des villes qui ont été chauffées et éclairées au frais de la nature, d'une façon régulière, pendant plus de temps que la dynastie des Capétiens n'est restée sur le trône de France !
Quoique la. connaissance des puits de feu de la Chine date du dix-huitième siècle, époque où les missionnaires catholiques publièrent leur grand ouvrage, c'est seulement en 1821 que l'on commença à recueillir les hydrogènes carbonés, si communs en Pensylvanie. Cet essai fut fait à Freedonia, petit village de l'État de New-York, et la première démonstration publique du pouvoir éclairant de ces vapeurs fut donnée en 1824, lors du voyage triomphal que fit Lafayetle de l'autre côté de l'Atlantique, pour célébrer le demi-cenlenaire de la guerre de l'Indépendance américaine. Si nous avons quel-
ques droits de nous moquer de la lenteur avec laquelle les Chinois adoptent les pnncipes de notre civilisation, nous voyons que les habitants du Céleste empire ne sont pourtant pas privés de tout moyen de nous jeter à la tête des allégations analo-
gues.
Le gaz naturel était conduit dans des tubes et servait à éclairer Thôtel où le général coucha pendant une nuit. Inutile de chercher à dépeindre la stupéfaction des voyageurs à une époque où le gaz, tiré artificiellement de la houille, était à peine employé à Londres, où CharlesNodier, AmédéePichot et d'autres auteurs célèbres, s'évertuaient à démontrer qu*il était dangereux de l'utiliser à Paris. Faut-il ajouter que M. Levasseur, l'historiographe du voyage de Lafayette, qui s'étend longuement sur l'accueil exceptionnellement enthousiaste fait au général et sur la splendeur des illuminations de New-York, ne dit pas un mot du spectacle admirable auquel il assista sur les bords du lac Érié. La création de cet éclairage gratuit, organisé à l'aide des émanations du sol, ne fut pas le fruit de profonds calculs. Un propriétaire ayant remarqué que le gaz s'échappait en plusieurs endroits d'un champ qu'il possédait, pensa qu'on pourrait réunir toutes ces émanations en une source unique, à l'aide du forage d'un puils. Il réussit à obtenir ainsi un jet ayant un débit régulier, et qui, pendant trente-sept années, suffit pour entretenir trente becs. En 1857, on creusa dans le Canadaway-Creeks un puits conique de 10 mètres de profondeur, 2 mètres de diamètre à la partie
supérieure et de 4'"50 à la partie inférieure. Le fond de ce cône renversé est percé de deux trous de sonde ordinaire, l'un ayant 50 pieds et l'autre 50 de profondeur, par lesquels le gaz arrive ; il se condense dans la partie évasée, et s'échappe par l'orifice unique.
En 1858, on forma une compagnie locale pour l'éclairage des rues du village, qui consomme 60 à 70 mètres cubes par jour. En 1859, on construisit un gazomètre contenant 600 à 700 mètres cubes, et l'on entreprit l'éclairage des maisons particulières.
Depuis lors, l'usage du gaz naturel, comme combustible, s'est répandu dans toute la Pensylvanie à l'embouchure du Ragoon-Creek. A 3 milles plus bas que Philipsbourg se trouve une fabrique de sel, où l'on a employé le gaz naturel à des usages industriels. La chaudière de la machine à vapeur qui pompe la saumure, et les bassines dans lesquelles l'eau salée est évaporée, sont chauffées à l'aide de tubes, disposés à peu près comme le sont ceux dont on se sert pour utiliser de la sorte l'hydrogène carboné de la Compagnie parisienne.
Le puits à gaz le plus remarquable est le Delameter, qui, jusqu'à 550 mètres, était un puits à pétrole; mais qui, ayant été approfondi, devint soudainement un puits à gaz. Son diamètre n'atteignait pas 1 5 centimètres ; cependant la pression de la veine gazeuse était si formidable qu'un seul ouvrier put retirer des sondes qui ne pesaient pas moins de 800 kilogrammes. Ce puits merveilleux donne de la chaleur et de la lumière à tout le voisinage, en y
comprenant le village de Saint-Joé. Il est situé précisément au fond d'une vallée, de sorte que les montagnes voisines reflètent et concentrent la lumière surprenante qu'il fournit lorsqu'on enflamme le jet entier. Quand on se livre à ce genre d'expérience, on voit sortir d'un tube de 10 centimètres de diamètre une flamme ayant 12 à 15 mètres de haut, et qui brûle avec un mugissement formidable. Pendant une nuit calme, on peut entendre le beuglement de la flamme à plus de 20 kilomètres. A 4 kilomètres, ce bruit ressemble à celui d'un train de chemin de fer qui passe sur un pont, au pied duquel on serait assis. Dans le voisinage, il est impossible d'entretenir la moindre conversation. Sur un rayon de 20 mètres, la terre est brûlée et pelée comme autour d'un cratère. Mais un peu plus loin la végétation surexcitée par la chaleur est luxuriante; on se croirait dans un oasis des tropiques, au lieu d'être dans la zone tempérée.
On a mesuré la rapidité de l'émission de la veine d'hydrogène carboné; en nombre rond, elle est de 560 mètres par seconde ; la surface du conduit étant de 220* centimètres carrés, un calcul très simple montre que la quantité de gaz, débitée en un jour, suffirait pour développer une quantité de chaleur égale à celle que donneraient 2000 tonnes de houille.
A la date du 2 février 1885, il n'y avait pas en Pensylvanie moins de 150 compagnies constituées pour l'éclairage avec les émanations aériformes de la terre. On estime que leur capital s'élevait en tout à 10 800 000 francs. Depuis lors, de nombreuses
concessions ont été accordées. M. Benjamin J. Crccd déclare, dans sa technologie du Pétrole, que l'on est bien loin d'utiliser tout ce que la terre produit. En effet, il estime que dans le seul district de Murraysville on laisse perdre dans l'atmosphère environ deux millions et demi de mètres cubes d'hydrogène carboné. Il y a des endroits où l'on allume des gerbes immenses de gaz naturel sous le plus futile prétexte, pour jouir du spectacle qui est véritablement admirable, ou pour éclairer l'exploitation des puits. Ce savant appelle avec raison une législation sévère, afin d'interdire un si épouvantable gaspillage des ressources de la contrée.
Mais avant de continuer notre étude, revenons, pendant quelques instants, aux habitants du Céleste Empire, qui ont précédé depuis tant de siècles les Américains dans ce genre d'industrie. La saumure évaporée, dans des chaudières chauffées avec des jets de gaz enflammé, produit des blocs durs comme de la pierre. Cette forme est la seule qu'acceptent les consommateurs chinois. Ils repousseraient le sel en cristaux, obtenu par la méthode des fagots dans nos salines de l'est, mais ils sont très* friands de ce sel fondu, et ne négligent aucun moyen pour le produire d'une façon économique.
La solution de ce problème industriel présentait certaines difficultés dont les Sauniers ont dû triompher. En effet, quoique faisant partie du même district , les puits de feu et les puits de sel ne sont pas toujours assez voisins pour que Ton puisse conduire le gaz des uns auprès des autres. Mais ils sont reliés
puits d'Iluile de Poiisilvaiiip illuiiiiiiOs iiar des jels de gai nalurels-
par un système de cours d'eau, qui permet de les mettre en rapport à l'aide de la batellerie, genre de transport dans lequel les Chinois sont passés mai très. Ils ont organisé un système d'exploitation que les rois d'huile de Bakou n'ont eu qu'à transformer légèrement, pour réaliser le projet de Pierre-le- Grand, d'une façon digne des ressources de l'industrie moderne.
Les sauniers chinois ont donc construit des barques-citernes, dans lesquelles ils amènent l'eau salée avec des tubes en bambou. Une fois qu'ils les ont remplies, ils les confient à des mariniers qui les conduisent à l'aide du courant dans le voisinage des puits de feu. Là, on extrait en pompant la saumure de la cale, et on la conduit avec d'autres tubes, toujours en bambou, dans des chaudières, où elle est distillée comme nous venons de le dire.
Certainement les services que les gaz naturels rendent ainsi sont immenses. En effet, le capitaine Gill nous apprend que la plupart de ces usines, dont le nombre est considérable, ont une assez grande importance pour employer chacune, dans les temps ordinaires, un effectif moyen d'une cinquantaine de coolies, et d'une quinzaine de buffles, ce qui suppose une industrie fort active.
Dans la localité que l'auteur a étudiée d'une façon toute spéciale, la production annuelle n'est pas moindre de 80 à 120 mille tonnes de sel en roche. Un banquier chinois qu'il a consulté, lui a appris que cette masse représentait à peine le tiers de celle que donnait tout le district.
C'est au moins dix fois plus de saumure, c'est-àdire de 800 à 1 200 000 tonnes d'eau évaporée, sans qu'il en coûte une charge de bois ou de charbon.
Mais l'économie de combustible réalisée est bien peu de chose, auprès de la richesse inouïe, qui se développerait dans ces régions, si les Chinois parvenaient à tirer de terre le combustible liquide, dont la présence est indiquée par celle de ces effluves- En effet, lorsqu'il éteignait le jet pour étudier ses propriétés chimiques, le capitaine Gill reconnaissait toujours l'odeur caractéristique du Pétrole, dont les vapeurs étaient encore toutes chargées, et que ne dissimulait pas l'hydrogène sulfuré dont elles étaient accompagnées.
Nous demanderons la permission de terminer ce chapiire en racontant un fait, qui prouve que les Américains ne se sont pas bornés au rôle de copistes des Chinois, et même si l'on parvenait à démontrer qu'ils savaient ce qui se passait dans les districts montagneux où le fleuve Jaune prend sa source, on ne peut pas les accuser de s'être bornés à copier l'industrie traditionelle qu'on y exerçait.
L'emploi d'un bateau pour transporter les huiles est le premier perfectionnement que les propriétaires des puits de Pétrole de la région des Alleghanys aient introduit dans leur exploitation. Mais ignorant la manière dont les Chinois embarquaient leur saumure en vrac ils mettaient leur Pétrole en fût. Toutefois ils avaient imaginé d'organiser le remor quagc des barques qui portaient les tonnes d'une
LES l'UIIS DE FEU 81
façon Fort iatclligentc, et tout à fait en rapport avec la configuration naturelle de la région.
Au lieu d'établir un chemin de halagc sur la rive de ruisseaux peu profonds, on faisait marcher les chevaux dans le Ut mi^me du cours d'eau, transformé de la sorte en voie très facilement praticable, tracée par la nature, et le long de laquelle les frot-
Rcinoi'quagc des batcaui de Pilrole dans la riviùi'e de l'Iiuilc.
tements sont moindres môme que sur les meilleurs Iramways.
Celte inélhodc a été ahandonnée complètement dans le district des Alleghanys, non point parce qu'elle était mauvaise, mais parce qu'elle a été remplacée par une autre qui est bien préférable, et qui a pris des développements incroyables. Nous en
8S LB PtfHOLE
reproduisons d*après des sources authentiques le dessin, parce qu'elle représente une étape dans une industrie importante, et qu'il est bon que l'homme moderne ne perde la mémoire d'aucun des circuits qu'il fait pour arriver aux idées simples. En effet, rien n'est plus propre que le spectacle de ces tâtonnements pénibles à- rabattre son oi^eil, et à lui faire passer l'envie de se metti*e à la place de la Providence, à la faveur de laquelle il doit la majeure partie du bien dont il jouit.