RÉVOLTES DES GRANDS CHEFS
Depuis le mois d'avril 1 86 i , l'insurrection des Ouled Sidi-Cheik n'a pas cessé de troubler le Sud oranais. L'incursion de Bon Amena n'est qu'un de ses épisodes, le plus sanglant de tous. Avant cette époque nous n'avions eu qu'à nous louer de cette tribu. N'avaitelle pas contribué en 1853 au succès de notre expédition de Laghouat? Plus tard ne s'était-elle pas
emparée, pour notre compte, d'Ouargla, avec ses seuls contingents ?
Comment, après de tels actes, se retournait-elle contre nous? Il avait suffi d'un choix malheureux pour le commandement du cercle de Tiaret.
L'histoire de l'insurrection des Ouled Sidi-Cheik n'est autre chose que l'histoire de la famille Si hamza.
Ce sont les membres de cette famille qui, après nous avoir servis, ont entraîné dans l'insurrection les populations du Sud oranais.
Primitivement l'influence de cette famille était purement religieuse. Au lieu de s'attacher à l'amoindrir, le gouvernement du maréchal Randon imagina de placer entre les mains de ces marabouts le pouvoir politique et militaire. Le Khalifalik constitué au profit de Si hamza et des siens n'embrassait pas moins de huit degrés géographiques de l'Ouest à l'Est et quatre degrés du Nord* au Sud.
Il comprenait les tribus des Ouled Sidi-Cheik Cheraga, les Chaâmba de Metlili, les Chaâmba d'El Goléa, Ouargla et son groupe d'oasis, Agoussa et les tribus qui en dépendent. Une politique mieux avisée se serait bornée à entourer le marabout de la plus grande considération, afin d'éviter de s'en faire un ennemi. Elle aurait confié le commandement des tribus à des chefs ne possédant pas le prestige religieux. Mais on préféra réunir sur la même tête le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Les conséquences de celte erreur ne se firent pas sentir tant que le commandement fut exercé par Si hamza. Mais lorsque, à sa mort, son fils Si Sliman lui eut succédé, elles apparurent dans toute leur gravité.
En 1804, le colonel Beauprêtre fut appelé aux
fonctions de commandant supérieur du cercle de Tiaret dont dépendaient les Ouled Sidi-Cheik. C'était un homme violent; telle était l'impression que cet officier avait laissée dans les différents postes qu'il avait occupés soit en Kabylie, soit à Aumale.
Des froissements ne tardèrent pas à se produire entre lui et Si Sliman.
Blessé dans son orgueil, impatient de se soustraire à une autorité importune, Si Sliman résolut de lever ses campements et de se retirer avec les siens au Touat vers le Sud. Beauprêtre, accouru avec une escorte d'une centaine d'hommes pour arrêter ce mouvement, fut massacré avec tout son monde.
Si Sliman, tué dès le commencement de l'action, fut remplacé par son frère Si Bou Beker qui devint ainsi le chef de la révolte. Telle a été, dans ses origines, cette insurrection qui depuis vingt ans n'a cessé d'agiter le Sud oranais. Les populations se seraientelles laissées entraîner aussi facilement si nous n'avions commencé par abandonner leurs destinées aux mains de chefs dont nous avions eu le tort d'accroître démesurément l'importance ?
Il est permis d'en douter.
Voici une insurrection encore plus ardente et plus désastreuse, bien que promptement étouffée, celle de 1871.
Qu'y trouvons-nous? Les mêmes fautes de notre part, une politique mal inspirée, l'orgueil des chefs surexcité par nous, notre autorité imprudemment concédée à des personnages religieux.
Celte insurrection a pourtant ceci de particulier
qu'elle a eu pour but systématique et prémédité, de la part des chefs les plus comblés par la France, d'anéantir la colonisation et de rendre impossible rétablissement d'une administration civile. On vit, pour la première fois, les Arabes et les Kabyles, cédant à la pression de leurs chefs, se réunir clans un soulèvement commun. Si Mohamed ben el hadj Ahmed el Mokrani était, depuis longtemps, caïd de la tribu des kachems.
Comme si son prestige n'était pas assez grand, on l'avait nommé bach-agha de la Medjana. Autour de lui se groupaient quatorze caïdats remis aux mains des Ouled Mokrani, ses parents.
Honoré de l'amitié de nos généraux, hôte habituel des fêtes de Gompiègne, le bach-agha s'était presque complètement affranchi de l'autorité du bureau arabe.
Il se considérait comme un des principaux représentants du régime militaire et envisageait sa personnalité comme l'affirmation même de ce régime dont il était la créature. Lors du vote du corps législatif du 9 mars 1870 (1), M. le Maréchal de Mac-Manon ayant donné sa démission de Gouverneur général, le bach-agha offrit aussitôt la sienne qui ne fut pas acceptée.
Un décret du '.i septembre 1870 ayant institué un commissariat civil à Bordj-Bou-Arréridj, le bach-agha en fut vivement irrité. Il comprit que cette création impliquait, dans un temps peu éloigné, le développement de la colonisation et l'effacement de son rôle politique. Il disait à qui voulait l'entendre : « Je no me
(1) Considérant que le régime civil, peut seul concilier les intérêts dea Indigènes >■( des Européens, etc..
soumettrai jamais à un gouvernement civil. » Le décret du 24 décembre 1870, qui englobait dans le territoire civil une grande partie de son commandement, le trouva dans ces dispositions.
Dans les premiers jours de mars 1871, le bachagha envoya une deuxième fois sa démission, bientôt suivie d'une audacieuse déclaration de guerre. Il ne se considérait pas, disait-il, comme lié vis-à-vis du gouvernement civil.
Mokrani était le maître de la Medjana. Il Tétait aussi de la Kabylie par l'intermédiaire du bac-agha ben Ali Chérif, son ami intime.
Avant la conquête de son pays par le maréchal Bugeaud, Ben Ali Chérif n'était qu'un prêtre vivant de la pratique du culte musulman. De ce prêtre nous fîmes peu à peu un fonctionnaire politique et militaire du rang le plus élevé.
C'est de lui que se servit Mokrani pour jeter la Kabylie dans l'insurrection.
Une troisième influence vint s'ajouter à ces deux premières. Sans elle, l'insurrection n'eût jamais pris les proportions redoutables qu'on lui vit.
Le grand maître des Khouan (frères en religion) de Ben-Abder-Rahman, Ben Haddad, berbère pur sang, s'était substitué, à force d'adresse d'une part à l'autorité religieuse de Ben Ali Chérif, depuis que ce dernier avait préféré la politique à la religion, et d'autre part à l'autorité héréditaire des Mokrani depuis que le chef de cette famille était devenu un fonctionnaire français.
L'amoindrissement du prestige religieux de Ben Ali Chérif dont profitait Ben Haddad avait fait naître
entre ces deux personnages une rivalité qu'il nous importait d'entretenir, surtout dans les circonstances difficiles que nous traversions.
Une rivalité non moins vive, quoique d'un autre genre, neutralisait en partie la puissance de Mokrani dans la Medjana.
Deux partis ou çofs se partageaient les Ouled Mokrani. L'un avait à sa tête le bach-agha lui-même, l'autre, son cousin Ben Abdesselam, caïd des Grazla. Les Turcs, qui n'avaient pas une armée d'occupation comme la nôtre, avaient toujours opposé les influences indigènes les unes aux autres et les avaient ainsi neutralisées. Le secret de leur domination n'est pas ailleurs.
Cette politique, le gouvernement militaire avait cru devoir se l'approprier. Au moment où elle pouvait nous être le plus utile, que fit-il? Il l'abandonna.
Sous les auspices du général Augeraud, commandant la division de Constantine, eut lieu à Akbou une entrevue entre les quatre personnages que nous venons de faire connaître. Ben Haddad, empêché par l'âge, s'était fait remplacer par Si Azziz, le second de ses fils.
En se rendant h Akbou, résidence de Ben AliChérif, Si Mohamed el Mokrani s'arrêta dans plusieurs tribus et, réunissant les Kebars (notables), les excita en ces termes : « Les civils se sont concertés pour renverser « les militaires. Ils ont travaillé à la ruine de l'émet pereur. Ils préfèrent les Juifs aux Arabes. Us n'ont « de haine que contre les Arabes et les militaires. « Ils veulent renverser les chefs indigènes comme « les chefs militaires, afin d'avoir seuls l'administration
« du pays. Us frapperont les Arabes d'impôts eonsi- « dérables. Ils ne respecteront ni leurs mœurs ni leur « religion; ils leur prendront leurs terres. Le régime « militaire peut seul nous sauver, il faut donc soutenir « le régime militaire. »
L'entrevue d'Akbou aboutit à la réconciliation des chefs rivaux et ennemis.
Divisés, ils étaient impuissants ; leur alliance entraîna les indécis et alluma la guerre.
Rien de plus incompréhensible que l'imprévoyance et l'optimisme de la haute administration dans toute cette affaire. M. Warnier a raconté qu'étant préfet d'Alger il fut mis au courant de l'active propagande faite par un lieutenant ou Mokadden du Cheik-benhaddad. Il écrivit au gouverneur pour lui demander l'autorisation de faire arrêter cet agent. La réponse qu'il reçut la voici : « Je garantis la fidélité du Cheik- « ben-haddad ; il n'y a pas lieu à donner suite à la (» demande du préfet d'Alger. »
SOULEVEMENTS POPULAIRES
Après les chefs se révoltant tantôt en haine de l'autorité militaire, tantôt en haine de l'autorité civile, mais toujours dans l'intérêt de leurs privilèges, viennent les insurrections populaires. Elles sont habituellement dirigées contre les chefs indigènes eux-mêmes, et sont dues à leurs excès de pouvoir.
L'insurrection de l'Aurès est sous ce double rapport instructive au suprême degré.
C'est au village d'el- Hammam chez les Ouled-Daoud qu'elle prit feu en mai 1879. Presque immédiatement elle s'étendit à la tribu voisine des Rem-Bou-Sliman. « Mort aux Caïds ! mort aux oppresseurs. » Tels sont les cris de ralliement des insurgés rangés sous la bannière de Mahomed Amzian.
Sous leurs coups, à quelques jours d'intervalle (31 mai, 1er et 5 juin), périssent les Caïds Bachtarzi, et Bou-Diaf, Lhassen fils du Caïd bel-Abbès, dont les bordjs (résidences fortifiées) sont mis au pillage et incendiés. Plusieurs Cheiks subissent le même sort. Dès le 8 juin nos troupes rapidement concentrées étaient campées à Reba. Les bandes insurgées vinrent se briser contre elles. Elles ne songèrent pas à une plus longue résistance et firent leur soumission.
Seule, une fraction chercha le salut dans le Sahara. Plus de 300 de ces malheureux succombèrent dans cette fuite à la fatigue, aux privations et à la soif.
L'insurrection fut l'objet d'une enquête administrative et d'une instruction judiciaire. L'une et l'autre ont recueilli de précieux renseignements sur les agissements des Caïds, sur le sort des populations qui leur étaient confiées, sur l'aveuglement de l'autorité française. L'enquête fut conduite par une commission de trois membres composée du directeur général des a/mires civiles, du préfet de Constantine et du général commandant la Division (1).
Il l'ut démontré que la cause primordiale (2) du mouvement résidait dans les exactions des
(1) MM. Regnault, Oraux, G»1 Forgemol.
(2) Rapporl de la commission.
Caïds ; que c'était contre eux seuls qu'il avait été originairement dirigé ; que l'on n'entrevoyait au début aucune intention agressive contre les Européens et leur établissement, et que c'était au moment seulement où les colonnes françaises s'étaient portées en avant que les insurgés avaient commencé à se préoccuper de nous et songé à nous attaquer.
Il est difficile de concevoir les maux qu'avaient à endurer les habitants de l'Aurès, depuis que nous leur avions imposé le régime des Caïds. La dime, les corvées, les supplices, tout cela les Caïds se l'étaient arrogé. Si une femme ou une fille lui plaisait, Si-el-Achemi ben-bou-Diaf n'hésitait pas à la faire enlever à sa famille (1). Des plaintes nombreuses avaient été adressées à Batna, au bureau arabe. Les lettres ne parvenaient pas à destination et il arrivait fréquemment qu'elles tombaient entre les mains des Caïds qui en tiraient vengeance. Si le plaignant tentait de se rendre lui-même auprès du chef du bureau arabe, il y avait là, aux abords, un chaonch, un spahi traître à ses chefs, dévoué corps et âme aux Caïds, qui le renvoyait avec brutalité. A son retour, les amendes pleuvaient dru comme grêle sur l'audacieux.
Faut-il donc s'étonner que le massacre des Caïds inaugure l'insurrection (2) ? N'était-il pas logique au contraire de voir dès les premiers jours tomber sous les coups de ces montagnards, si attachés à leurs traditions, des Caïds qui, non contents de faire peser sur les populations un joug si lourd, ne se rattachaient
(1) Plaidoirie de Maitre Paul Gaillard. Conseil de guerre de Constantine, 16 juin 1880.
(2) Acte d'accusation.
à elles par aucun lien d'origine ? Les Aurassiens sont en effet de race berbère. Avant notre occupation ils ignoraient la langue arabe, ne parlant que la tamzira, dialecte berbère extrêmement doux. Ils ne pratiquaient la religion musulmane qu'avec tiédeur. Leur législation n'avait rien de musulman. Tout était réglé dans chacun de leurs groupes par l'assemblée des Imokranen (anciens). Au lieu de les gouverner nous-mêmes, ainsi qu'ils le voulaient, nous les livrâmes à un certain nombre de Caïds, sans plus de souci. Quand on voulut se mettre en relation avec eux, on leur parla la langue du Coran qui n'était pas la leur. Quand il s'agit de leur donner une loi on choisit précisément celle dont ils s'étaient défaits, la loi musulmane. 11 ne serait pas excessif de dire que nous avons islamisé l'Aurès (1).
Trois ans auparavant, en mars 1879, les exactions du Caïd Boulakras ben Ganah avaient également causé la révolte de l'oasis d'El Amri, à 48 kilomètres sud-ouest de Biskra. L'oasis appartenait à la tribu des Bou-Aziz. Par une amère dérision, les plaintes que ces indigènes avaient adressées au gouverneur général avaient été renvoyées avec l'ordre d'instruire, et, après avoir parcouru la voie hiérarchique, étaient arrivées entre les mains du Caïd qu'elles incriminaient.
L'oasis s'était levée en armes à la voix de Mohamed Yaya, ancien cheik, et du berger ben Aïech. La colonne du général Carteret dut livrer deux combats (11 et 14 avril) pour en avoir raison. Plus de 400 insurgés y trouvèrent la mort. Quant aux survivants, les uns
(1) M. la professeur Masqueray, note sur les Oudel-Daouil.
furent déférés au conseil de guerre, d'autres internés en Corse.
Ce qui restait des quatre fractions formant la tribu des Bou-Aziz fut désagrégé et réparti sur différents points. Tous les biens furent nais sous séquestre. Enfin les Bon-Aziz furent frappés d'une contribution de guerre réprésentant huit fois l'impôt de Tannée. Depuis, l'oasis à été mise en vente par l'administration du domaine. Le silence a été fait là où les Bou-Aziz n'avaient pas su souffrir et se taire.
L'opinion ne s'était pas trompée sur les causes de ces insurrections. Neuf fois sur dix, disait l'Akbar du 1er mai 1876, une insurrection n'est pas dirigée contre la domination française ; les malversations exorbitantes dont les Arabes sont les victimes de la part de certains de leurs chefs en sont d'ordinaire le point de départ. Tout en réclamant une enquête, le Conseil général de Constantine exprimait la même pensée.
Ne pourrait-on pas appliquer au peuple indigène la parole de Sully : « Ce n'est jamais par envie d'attaquer que le peuple se soulève, mais par impatience de souffrir? »