CHAPITRE IV
On chercherait en vain dans la société arabe, encore moins dans la société kabyle, une institution qui ressemblât à notre féodalité du moyen âge, entièrement fondée sur la distribution du sol. Nos seigneurs algériens sont de simples agents du gouvernement, n'ayant d'autre pouvoir que celui qui leur a été délégué. Mais la notion du pouvoir a été singulièrement pervertie dans l'esprit des Indigènes. Les Turcs leur ont appris à ne le considérer que comme un moyen pour celui qui l'exerce de faire rapidement fortune aux dépens des administrés.
C'est ainsi que, parmi ceux que nous avons chargés de nous représenter au milieu des populations conquises, un trop grand nombre ont compromis le nom de la France. Echappant sans peine à tout contrôle, ils ont pu faire souffrir aux tribus qu'ils commandaient en notre nom un régime qui, par ses désordres, ses violences, ses exactions, rappelait les plus mauvais jours de la Féodalité. C'est le mot dont on s'est servi pour caractériser les agents supérieurs de l'administration indigène et leurs abus.
Le maréchal Randon recevait un jour la visite de quelques chefs de la province d'Oran. Un d'eux lui dit : « Quand donc me laisseras-tu manger ? » Le
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Maréchal, qui lui trouve la mine prospère, s'étonne. — « Tu ne me comprends pas, dit l'Arabe : je te demande un commandement. » Il voulait dire une de ces places de caïd où, par les amendes et les exactions, les chefs indigènes, selon l'énergique expression du pays, mangeaient leur tribu (1).
Voilà les singuliers agents sur lesquels le régime militaire s'est constamment appuyé.
Le maréchal Bugeaud qui venait d'ériger en système le gouvernement des Arabes par les Arabes, portait sur ses nouveaux auxiliaires un jugement sévère : « Nous ne pouvons pas livrer plus longtemps les Arabes à l'arbitraire de chefs avides, qui semblent ne tenir au pouvoir que pour avoir la faculté de spolier leurs administrés (2). » Il crut pouvoir les contenir en réglementant toutes choses, en les soumettant à la surveillance des officiers des bureaux arabes. Soins inutiles !
Certains abus ne peuvent être déracinés qu'en détruisant l'institution dont ils dérivent.
C'est en vain que l'autorité militaire s'est efforcée de moraliser l'administration indigène. Lopins souvent sa politique a produit un résultat diamétralement opposé ; tontes les fois, par exemple, qu'au lieu de réduire l'importance politique de certains personnages indigènes, elle a cru devoir retendre, ce qui a été fréquent. Si la politique, l'humanité, les sentiments paternels que le maréchal Bugeaud voulait prendre pour règle l'eussent mieux inspiré, il aurait tout simplement supprimé les hauts fonctionnaires indigènes.
(1) Colonel Ribourt : Le gouvernement de l'Algérie, j ^2) Circulaire du 12 février 1844.
Cette erreur capitale a produit les plus déplorables malentendus. On s'est habitué à l'idée que les Indigènes devaient avoir une existence à part.
L'idée française a été tenue pendant longtemps en suspicion, et notre seul souci a été de remettre en honneur les coutumes arabes.
L'intérêt de l'Indigène et celui du colon ont été mis en opposition au moment même où il eût été si important d'offrir à tous deux un terrain de conciliation.
On a exalté l'orgueil des grands chefs, et lorsque les progrès de la colonisation ont mis en péril leurs privilèges, ils ont tourné contre elle la force que nous leur avions prêtée. Dans leur conduite vis-à-vis de la France ils n'ont pris conseil que de leur ambition, lui obéissant par intérêt, non par attachement, se révoltant aussitôt que leur position était menacée.
J'ai déjà montré que la grande insurrection de Kabylie en 1871 avait été dirigée par un des chefs que le pouvoir militaire avait le plus comblé d'honneurs et de richesses. Il en est de même de celle des Ouled SidiCheiken 1864.
C'est en entretenant les regrets du passé et en fomentant contre nous la haine des Arabes que l'aristocratie des tribus reconnaît les faveurs dont elle est l'objet.
En regard de cette aristocratie, je vois la foule des Arabes dont le sort, malgré tout, est infiniment plus supportable depuis la conquête. Ceux qui vivent dans les anciens territoires civils sont relativement heureux. Etant englobés dans les communes de plein exercice, ils jouissent des garanties d'une administration régulière et ils trouvent à leur portée les moyens de
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gagner leur vie. Ils excitent l'envie de ceux qui, moins favorisés, vivent encore de la vie de tribu dans les nouveaux territoires civils et dans ceux qui ont été laissés sous l'ancien régime. Un double courant règne chez ces derniers.
Les uns tiennent à l'ancien ordre de choses et prennent parti pour leurs caïds dont ils demandent le maintien. Les autres veulent un changement absolu et réclament avec énergie les avantages de notre administration.
Il est aisé de reconnaître que la tribu arabe a perdu sa cohésion. Sous l'influence de la colonisation, les éléments arabes s'échappent du cadre dans lequel ils étaient enfermés. Ils tendent à se grouper sous la forme nouvelle que comporte la domination à laquelle ils ne sauraient se soustraire. L'unité territoriale, la commune aura bientôt succédé au régime patriarcal de la tribu.
C'est vers ce but que marche la démocratie arabe attirée, plus qu'on ne pense, vers la démocratie française, par de secrets instincts et une sorte d'affinité. Cette démocratie, je l'observe partout où les Français travaillent et combattent.
Dans nos villes, les jours de marché, sur les chantiers de chemins de fer, sur les quais de nos ports, je l'aperçois venant offrir ses produits ou le concours de ses bras.
Aux jours de danger, c'est elle qui se joint aux nôtres et défend la France avec enthousiasme. A Wcerth et à Patay, c'est la démocratie arabe qui vorse son sang. Je n'y vois pas un seul des grands chefs indigènes. Où sont-ils donc ? Ils méditent la
grande insurrection qui éclatera peu de mois après.
Il dépend de nous qu'elle accepte nos lois, nos institutions et nos mœurs. Elle accepterait volontiers la naturalisation (1). Si elle vient à nous, c'est qu'elle a le pressentiment qu'elle nous devra son émancipation. Réservons pour elle la plus grande part de notre sollicitude. Il est de mode de se récrier en France contre les désordres qui régnent en Turquie et en Egypte. Nous nous apitoyons sur les souffrances que les vices du gouvernement dans ces deux pays font endurer aux populations musulmanes. Je ne blâme pas cette sympathie, mais à une condition : c'est qu'elle ne détourne pas le gouvernement et l'opinion de ce qui est dû à nos populations indigènes.
Ne l'oublions pas : autant la démocratie arabe est avec nous, autant l'aristocratie est contre nous. Le public français est souvent invoqué en faveur des Indigènes. C'est son honneur. Il ne sera jamais insensible à la voix de la justice et de l'humanité. Mais qu'il ne laisse pas surprendre sa religion. Il y a dans le peuple conquis des individus puissants et des esclaves, des oppresseurs et des opprimés. Les premiers seront toujours défendus. Les moyens ne leur feront pas défaut. La difficulté pour se faire défendre n'existera que pour les seconds.
(1) Conseil général d'Alger, volume de 1876, page 141.
Un vœu ayant été émis tendant à ce que l'administration encourageât les naturalisations des Indigènes, un conseiller français fit cette observation que la naturalisation était acceptée par les moins instruits et qu'elle était repoussée par les plus intelligents. Aussitôt un conseiller musulman nommé peu après Muphti (sorte d'évêque) par le gouverneur général répliqua : •■ Je m'honore de repousser la naturalisation, u ce qui ne m'empêche pas d'être aussi bon Français que qui que ce soit. »
Que la démocratie française arrivée, après mille traverses, à l'entière possession d'elle-même sache reconnaître dans la démocratie arabe une sœur cadette, avilie par le despotisme. Qu'elle lui tende la main ! Qu'elle lui enseigne la justice, l'amour du travail la dignité de soi-même ! Elle mettra ainsi au service des idées françaises une force de rayonnement qui les propagera avec le temps à travers le continent africain ; surtout elle sera logique avec elle-même.