LA COLONISATION LIBRE
Depuis 1873 diverses publications officielles nous ont fourni quelques données sur la suite de ce înou-
(1) M. Warnier.
ventent et sur le degré d'intensité avec lequel la colonisation libre se fait jour en dépit des imperfections de la propriété indigène. On y peut apercevoir la tendance des deux éléments de la population, si différents de mœurs et d'origine, à se rapprocher et à mêler leurs intérêts.
Chiffres afférents à Tannée 1877 :
Ventes des Européens Ventes des Indigènes
aux Indigènes aux Européens
Immeubles urbains. . 48 h. 88 a. 55 c. 68 h. 71 a. 9 c.
Valeur 320.810 fr. 220.046 fr.
Moyenne de l'bectare 6.547 » 3.284 »
Immeubles ruraux.. 2.529 h. 81 a. 72 c. 22.194 b. 15 a. 30 c.
Prix .. 383.189 fr. 1.746.566 fr. 90 c.
Moyenne de l'bectare 152 » 79 »
Terres. Terrains urbains.
Européens ont acheté 22.194 h. Achat des Européens 68 h. 71 a. Indigènes ont acheté 2.520 » » » Indigènes 48 » 88 »
Avantage des Européens 19.(374 h. Avantage des Européens 17 h. 83 a.
Valeur de l'hect. europ. 152 fr. Valeur de l'hect. europ. 6.547 fr.
— de l'hect. indig. 79 fr. — de l'hect. indig. 3.2S4 fr.
Avant, de l'hect. europ. 73 fr. Avant, de l'hect. europ. 3.263 fr.
Les conséquences à tirer de ces données sont importantes à retenir. Les Européens achètent aux Indigènes plus qu'ils ne leur vendent. Leur supériorité dans cette opération d'échanges s'affirme pour Tannée dont nous parlons dans la proportion de neuf contre un environ.
De plus, quand les Européens vendent aux Indigènes, ils retirent de leurs ventes un prix de beaucoup supérieur à celui que les Indigènes réalisent, dette plus-value est à peu près du double, tant sur les immeubles ruraux que sur les immeubles urbains.
Les Européens tendent visiblement à s'emparer du sol algérien aussi bien par la voie de l'achat que par celle des concessions de l'Etat.
L'influence de ces deux moyens aboutissant au même résultat est en effet égale ou à peu près. On pourrait même dire que l'avantage à cet égard reste au mode d'achat.
En effet, nous voyons que dans la période triennale 1876, 1877, 1878, l'Etat a concédé 48.000 hectares {Statistique générale de V Algérie, page 177), soit par an 16.000 hectares.
Or, en 1877 les Européens ayant gagné sur les Indigènes par voie d'achat 19.674 hect., la supériorité de l'achat sur la concession dans les progrès de leur propriété au cours de cette année se traduit par un chiffre de 3.674 hectares.
Chiffres des trois années 1877, 1878 et 1879 (1) :
Achats faits par les Européens 56.351 hectares.
Ventes faites par les Européens 12.315 »
Excédent en faveur des Européens. 44.036 hectares.
L'initiative individuelle vient donc en aide dans une mesure remarquable à l'action de l'Etat dans le déplacement de la propriété au profit de la civilisation. Elle n'est encore qu'un auxiliaire. Le défaut de clarté des titres et l'extrême indivision de la propriété privée indigène lui défend d'accélérer sa marche. Mais elle est appelée à devenir l'agent principal dans ce mouvement de mutation de la propriété algérienne.
Ce rôle lui appartiendra dès que les terres de tribus,
(1) Etat actuel <h- l'Algérie en 1880, page 203.
les terres collectives auront été constituées en propriété privée. Le rapporteur de la loi du 26 juillet 1873 en évaluait retendue à 5.000.000 d'hectares. L'exécution de la loi n'a pas amoindri sensiblement ce chiffre. Que ces terres actuellement frappées d'interdit deviennent marchandes et qu'elles viennent accroître les éléments de transaction, actuellement existants, se figure-t-on les changements apportés aux conditions de la société algérienne ?
La libre transmission d'une pareille masse de terres finirait par supprimer la question des concessions et dispenserait l'Etat de subvenir directement aux besoins de la colonisation. Il est d'autant plus urgent de lui enlever cette jeharge que le domaine qu'il y affecte devient de plus en plus insuffisant et qu'il en est réduit à réparer les brèches qui s'y font au moyen d'achats que la hausse constante des terres rend chaque jour plus difficiles.
C'est donc vers la constitution de la propriété que le gouvernement doit tourner toute son attention. Non seulement il sera débarrassé par là du souci de répondre aux demandes de terres, puisque l'initiative individuelle y suffira, mais encore il aura procuré au Trésor des recettes importantes par suite du mouvement imprimé aux transactions et de l'accroissement des produits de toutes sortes dont il sera redevable à la force d'expansion de l'agriculture française.
Et cette constitution est d'autant plus nécessaire, il importe de la faire d'autant plus rapidement qu'elle doit profiter à la population musulmane peut-être plus encore qu'à la population européenne ; car ainsi que le disait un membre indigène de la Chambre
d'agriculture d'Alger dans l'enquête agricole en 1869 : « L'indivision de la propriété arabe a pour résultat : « de laisser dans l'inculture une grande partie du sol ; « de causer des troubles et la ruine dans les familles « arabes dont un ou plusieurs membres ont fait des « emprunts ; de laisser aux membres influents de la « famille les moyens de jouir d'une manière souvent « abusive de leurs droits personnels. »