CHAPITRE Vil
Le gouvernement général de l'Algérie a été fondé sur le principe de la concentration des pouvoirs dans les mains d'un haut fonctionnaire. L'état de guerre et la nécessité de maintenir les Indigènes dans l'obéissance ont été le prétexte de son organisation. Une autorité forte est d'ordinaire peu respectueuse de la division des pouvoirs, exagère la centralisation et se montre impatiente de tout contrôle.
Le gouvernement le l'Algérie n'a pas fait exception à la règle. Il a pu légiférer à son aise et sur toutes tes matières au moyen des décrets. Il n'a pas eu à craindre la contradiction. Il a fait simultanément de la centralisation à Paris et à Alger. Enfin il a échappé à tout contrôle sérieux.
De cette situation violente est née une réaction sous deux formes différentes : l'assimilation et l'autonomie. S'agit-il de faire la critique du gouvernement général, ces deux opinions sont d'accord. Elles se séparent et se combattent aussitôt qu'il s'agit du système qui doit le mieux répondre aux intérêts algériens.
Toutes deux veulent que la législation émane de la loi et cesse d'être l'œuvre du décret : mais l'assimilation entend ne la demander qu'au législateur de la métropole assista des repré^'iihuits de l'Algérie et
des colonies. L'autonomie, au contraire, soutient qu'un parlement colonial peut seul l'édicter en connaissance de cause. Toutes deux acceptent également la décentralisation administrative laquelle a pour but la liberté communale, mais elles apprécient différemment la centralisation politique.
L'assimilation pense que cette centralisation doit avoir son siège à Paris à l'exclusion d'Alger : l'autonomie croit au contraire qu'Alger doit être sa résidence à l'exclusion de Paris. Enfin, l'assimilation considère comme illusoire tout contrôle qui sera exercé autrement que par le gouvernement métropolitain ; l'autonomie au contraire tient à ce que le contrôle soit organisé sur les lieux mêmes.
La formule de l'assimilation est celle-ci : « La «légalité établie par les Chambres françaises est la « base de toutes les mesures à prendre dans l'intérêt « de l'Algérie et de ses colonies.
« L'administration doit se rapprocher des règles « et de la hiérarchie des pouvoirs établis en France. « Des lois particulières et des dispositions spéciales « insérées dans les lois générales donneront satis- « faction aux besoins et aux intérêts qui n'auront pas « de similaires dans la métropole. »
La formule de l'autonomie proclame qu'il appartient à l'Algérie et aux colonies de s'organiser au mieux de leurs intérêts. A elles de faire leur gouvernement. leur administration et leurs lois.
Nous nevoulons pas entrer quant à présent au fond de ce débat; qu'il nous suffise d'en exposer les précédents.
De bonne heure les Gouverneurs généraux avaient fait naître le besoin d'assimilation. Leur tendance était
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de transporter dans la direction des affaires civiles le ton et les allures qui ne conviennent qu'au commandement des armées. Ils ne pouvaient comprendre qu'une résistance abritée derrière un texte de loi pût l'emporter sur un acte de commandement. Ils ne voyaient rien au-dessus d'un ordre.
Dès 1834 les intérêts civils voulurent être rassurés. Les colons étaient cependant en fort petit nombre, mais ils s'agitèrent si bien que l'opinion s'émut en leur faveur. Le régime des arrêtés du général en chef Ht place à celui des ordonnances.
C'était un commencement de stabilité et l'espérance d'atteindre bientôt au régime de la loi qui donne à la législation ce minimum de durée indispensable à la sécurité des intérêts sociaux.
C'est à partir de ce moment que la société naissante tourna ses aspirations vers l'assimilation.
Ce principe, elle ne l'a pas oublié un seul jour. Elle y a persisté avec tant de force qu'elle a réussi à l'imposer à ceux-là même que son application entière aurait pour effet de supprimer.
Aussi est-il venu un moment où il a fallu lui l'aire uue place, très modeste au début, et qui n'a pris de l'importance qu'à la suite de luttes opiniâtres et de grandes crises politiques.
La République de 1848 a proclamé le principe d'assimilation. Le gouvernement provisoire n'eut garde d'oublier les colons. Il savait combien ils avaient eu a souffrir d'un régime d'arbitraire et d'instabilité. Le seul moyen de leur inspirer confiance, c'était de réaliser cette assimilation qu'ils regardaient comme le bouclier de leurs droits.
Elle leur fut solennellement promise dans la proclamation suivante (2 mars 1848 :
« La République défendra l'Algérie comme le sol même de la France. Vos intérêts matériels et moraux seront étudiés et satisfaits. L'assimilation progressive des institutions algériennes à celles de la métropole est dans la pensée du gouvernement provisoire ; elle sera l'objet des plus sérieuses délibérations de l'Assemblée nationale. »
Les réformes annoncées devaient être conformes à l'esprit du nouveau gouvernement. Elles devaient assurer la dignité de la population civile.
Ainsi le comprenait le Gouverneur général Gavaignac : Il y a lieu de constituer le gouvernement de l'Algérie sur des bases conformes à l'esprit républicain.
« Je suis prêt à conseiller l'adoption de toutes les réformes qui placeront les populations civiles de l'Algérie dans des conditions dignes de la République (1). »
Au point de vue administratif, l'assimilation ne pouvait consister que dans le rattachement aux ministères correspondants des services similaires centralisés à Alger. Ce rattachement fut ordonné par l'arrêté du 30 mai 1848. Le général Lamoricière rend hommage au principe de l'assimilation et en l'ait honneur à l'opinion publique :
« Les ordonnances du 15 avril L845 et du 1" sep- « tembre 1847, ont marqué les tendances du pouvoir « central à introduire dans l'administration générale « de l'Algérie les principes de l'administration mé- « tropolitaine.
1) Moniteur universel, 11' mars 1848.
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« L'opinion publique, en France comme en Algérie, « les sentiments plusieurs fois exprimés par l'Assem- « blée nationale, ont démontré dans ces derniers « temps qu'il était du devoir de l'Administration « d'introduire d'une manière plus complète le régime « des Institutions françaises en Afrique. » Rapport au Président du Conseil (9 décembre 1848).
« 7 juillet 18G4. — Les dispositions libérales du « gouvernement tendent chaque jour à confondre « la législation générale avec le droit commun de « la métropole. On y a créé, partout où la population « présente une certaine densité, des communes orga- « nisées sur des bases à peu près analogues à celles « de nos communes françaises (1). »
Cette idée d'assimilation qui s'était emparée de l'opinion a été défendue par les publicistes les plus éclairés.
Au premier rang le docteur Warnier. Dans ses nombreux écrits, le principe supérieur dont il s'est inspiré est celui de l'assimilation. Yjïiq série de lettres parues sous le titre « l'Algérie en 1872 » furent spécialement rédigées de manière à mettre la vérité de ce principe en lumière.
Il blâme les mesures prises par le Gouverneur général. « Ainsi, dit-il, le vice-amiral de Gueydon est « convaincu, très convaincu que l'assimilation de • l'Algérie à la France est une erreur, et conséquent « avec lui-même, au lieu de diriger les affaires algé- « riennes dans la voie des traditions et des aspirations « assimilatrices de ce pays, il profite de ce qu'en
(1) Rapport du maréchal Randon.
« France le gouvernement et l'Assemblée nationale « sont absorbés par d'autres devoirs, pour remanier « toutes les institutions de l'Algérie, dans le sens de « ce qu'il croit être la vérité, c'est-à-dire un régime «< d'exception dont il se constitue le législateur.
« Quoi qu'il en suit, et pour la vingtième foisdepuis « 1830, les destinées de l'Algérie sont encore mises « en question par son Gouverneur, alors qu'elles « semblaient définitivement fixées parle vote législatif « du 10 mars 1870. par l'avènement de la République « en France, et par tous les actes qui. depuis deux « ans, ont mis les trois départements d'Alger, d'Oran « et de Constantine sur le même rang que celui de « la Corse. »
Dans cet écrit, M. Warnier ne se borne pa accuser le gouvernement du vice-amiral de Gueydon. Il s'en prend à l'esprit qui anime la haute administration algérienne. Il lui reproche sévèrement de compliquer à dessein les affaires de l'Algérie pour les rendre incompréhensibles.
Après le aocteur Warnier, M. Jules Duval, son collaborateur et ami, dit : « L'assimilation e^t le " besoin instinctif de l'Algérie, elle a été le but du - gouvernement. Elle a été constamment réclamée " par les colons.
'< La vapeur, le télégraphe, l'accroissement des «relations, en rapprochant les distances, la font « passer du domaine des idées dans celui des faits.
« Nous considérons la Méditerranée moins comme « une solution de continuité que comme un trait « d'union. »
Le nombre est grand des publicistes de talent qui
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ont adhéré à la thèse de l'assimilation. On ne peut citer tous leurs noms. Je ne passerai pourtant pas sous silence celui de M. Simonin, qui, dans le journal la France du 2G avril 1879, a déclaré que les colonies devaient être assimilées à des départements français.
Ainsi que nous l'avons dit plus liant, le chef du pouvoir exécutif s 'inspirant du principe d'assimilation avait pris, le 30 mai 1848, un arrêté qui rattachait à divers ministères certains services centralisés à Alger.
Les ministres, chacun dans sa spécialité, furent chargés de la Direction de la justice, de l'Instruction publique, des Cultes en Algérie.
La conséquence de cette mesure fut la création de départements algériens, l'institution de conseils généraux électifs, et la correspondance directe des préfets avec les ministres. (9 décembre 1848.)
Mais l'exécution de ces actes fut entravée.
A l'élan du mois de février, avait succédé en France l'effarement de la peur. La réaction rentrait partout. Pas plus en Algérie qu'ailleurs elle ne perdit de temps.
Elle scinda l'arrêté sur les rattachements et lit rentrer dans les attributions du ministre de la guerre et du gouvernement général, la justice, le culte el l'instruction publique des musulmans.
Elle ne lit rien [tour organiser les conseils généraux et elle s'attacha à rendre l'autorité des préfets aussi précaire que possible en les plaçant sous la dépendance absolue du Gouverneur général.
Avec l'empire l'Algérie retombe sons le régime du bon plaisir. L'armée prend «m charge ses destinées. Ainsi le veut la logique du pouvoir personnel.
Pendant cette période l'émigration est peu ou point
encouragée. Les colons semblent plutôt tolérés que protégés. L'Indigène est parqué dans sa tribu et livré à l'exploitation sans merci du chef indigène.
Toute communication entre bêlement indigène el l'élément européen est regardée comme un mal.
Les marchés où affluent les Européens sont interdits aux Indigènes et les marchés indigènes rendus inaccessibles aux Européens. On affecte de croire que le contact de l'Européen est mortel à la moralité de l'Indigène. Ainsi on élève à la hauteur d'un dogme l'isolement de deux races qui, pour tout esprit clairvoyant, sont destinées à s'entendre et à se mêler.
Dans cette conception, tout se résume dans la compression, et. s'il se peut, dans l'élimination de l'élément colonisateur et dans la conservation de la société indigène sous la haute surveillance d'un corps d'officiers ayant l'armée d'Afrique pour point d'appui. Rien de plus simple en apparence. En réalité, c'étail une folie.
Tous les ressorts de l'administration impériale furent tendus pour amener ce résultat : faire à la colonisation la part aussi exiguë que possible ; lui interdire toute expansion territoriale; lui assigner le commerce et l'industrie comme principal aliment de son activité. Cette activité ne devait pas dépj une certaine ligne au delà de laquelle .''tait le monde indigène. Sur ce monde-là l'influence militaire seule devail s'exercer. Le peuple indigène était comme un enfant dont l'éducation était à faire.
Ce soin revenait à l'armée. Etait-elle sûre du succès, si elle laissait pénétrer les bruits du dehors? Il fallait calfeutrer toutes les issues, rien n'étant plus fatal à
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l'Indigène que le contact du Colon européen. C'était le régime de la caserne appliqué à une population de plus de deux millions d'âmes.
Les avertissements ne manquèrent pas à cette politique qui semblait prendre à tâche de braver le bon sens. Fermer le territoire indigène à l'esprit d'entreprise des Européens, interdire ou seulement gêner les transactions entre les deux éléments de la population, ce n'était pas seulement ouvrir une crise au préjudice des Colons, c'était avant tout jouer l'existence même du peuple indigène.
L'autorité militaire ne comprenait pas qu'il existât une solidarité d'intérêts entre les Indigènes et les Colons, d'où dépendit leur commun bien-être.
Le lien que l'activité coloniale avait créé entre les doux races était invisible à ses yeux.
Elle n'était sensible qu'à une chose : aux critiques dont son administration était l'objet et auxquelles une législation pleine de rigueurs n'enlevait rien de leur vivacité.
Pour y échapper, die n'hésita pas à enfreindre les lois de la vie sociale. Elle cantonna la colonisation dans ce qu'elle aimait à appeler ses périmètres, et elle se mit à régner silencieusement sur les masses indigènes.
On sait le dénouement. Ainsi réduites à vivre sur elles-mêmes, privées des ressources du dehors, les tribus tombèrent dans la détresse. Puis survint la famine qui dépeupla les territoires militaires. Du même coup fut ébranlé le pouvoir présomptueux qui, pour s'affermir, n'avait pas hésité à fomenter l'espril de division.
Si quelqu'un se prenait à douter des vertus de la colonisation, qu'il se reporte à cette année cruelle. Il assistera à un spectacle singulièrement instructif. Deux territoires contigus et naturellement appelés à être régis par les même- règles, artificiellement séparés par les fantaisies de la politique. Les territoires civilement administrés réagissent énergiquement contre la mauvaise fortune, et Unissent par en triompher. Au contraire, les territoires administrés militairement se montrent incapables de résister au mauvais gouvernement, à la sécheresse persistante, à l'invasion des sauterelles. Les habitants y succombent en masse aux étreintes de la faim. L'instinct, une sorte d'attraction les pousse vers les territoires civils, et là, leurs bandes horribles y trouvent assistance et secours. La colonisation panse leurs plaies et répare leurs forces.
Ceux des Indigènes qui étaient établis en territoire civil avaient recueilli le bénéfice du voisinage des Européens et ne s'étaient pas ressenti du fléau.
Durant cette néfaste période, l'idée d'assimilation s'était enfoncée de plus en plus dans la conscience des Algériens. On venait de voir ce que valait un régime exceptionnel. Les Indigènes qui le subissaient sans aucune espèce d'atténuation en avaient souffert plus que personne. L'exception leur avait été plus fatale qu'à tous autres.
Les Colons français prirent leur défense. Ils mirent leur honneur à faire dans \euv> revendications la part des Indigènes. De même qu'ils ont toujours eu soin de distinguer dans leurs griefs entre l'armée et les bureaux arabes : regardant l'armée comme l'alliée
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naturelle de la colonisation qu'elle protège, tandis qu'à leurs yeux les bureaux arabes personnifient un faux système politique ; de même ils ont distingué entre les Indigènes.
Loin d'envelopper la race indigène dans une aveugle réprobation, ainsi qu'on les en a accusés, ils ont cherché à faire œuvre d'émancipation et de justice. Ils ont distingué parmi les Arabes une aristocratie violente et cupide, et une démocratie opprimée et misérable. Les chefs Arabes commettaient les mêmes exactions qu'au temps des Turcs. Les plaintes des opprimés paraissaient ne pas être entendues de nos officiers.
Les Colons n'ont jamais pu se faire à l'idée que la domination française pût servir à couvrir les abus des caïds et des cadis. Quand les insurrections ont éclaté ils ont voulu en connaître les causes, n'admettant pas facilement qu'elles fussent uniquement imputables au fanatisme ou à la haine du nom français, ayant au contraire des raisons de croire que les mauvais procédés d'administration n'y étaient pas étrangers.
Voilà comment les attaques des Colons et celles de La presse libérale ont eu de tout temps ces deux objectifs, les bureaux arabes, les grands chefs indigènes : tous deux personnifiant un système de gouvernement des Indigènes contre lequel protestait l'esprit de justice et de progrès.
L'assimilation, c'était la délivrance.
Le gouvernement de cette époque la donnait comme une faveur aux Colons, mais ils la refusait aux Indigènes.
Tout a l'heure nous verrons que les Colons veulent que les Indigènes ne restent pas privés de cette garantie.
Ce qu'il faut montrer dès maintenant c'est que le régime impérial se croit obligé de parler assimilation, mais qu'il en est peu prodigue.
A chaque instant la population lui rappelle la voie dons laquelle elle tient à marcher.
« Je voudrais vous signaler le mouvement général de l'opinion qui s'est de plus en plus prononcée en laveur de l'établissement du jury en matière d'expropriation pour cause d'utilité publique et en matière criminelle. Ces deux garanties sont vivement réclamées, non pas par une pensée de défiance ou de ressentiment contre une magistrature que nous honorons, mais parce qu'elles sont dans nos mœurs et dons nus tendances vers une assimilation universellement désirée. » — Discours du Président du Conseil général, du 7 octobre 1867.
L'année suivante eut lieu une manifestation des plus significatives en faveur de l'assimilation 24 octobre lsi '>s . .Iules Favre vint à Alger. Un procès l'y avait oppelé. Ce fut un jour de fête et de bonheur pour les Algériens habitués à respecter et à admirer l'orateur qui s'était donné la tache de défendre leurs droits, tâche que partagèrent avec non moins d'éclat et de dévouemenl LanjuinaiS et Jules Simon.
Les deux principaux orateurs chargés de lui souhaiter la bienvenue furent MM. Bertholon el Andrieux.
Bertholon, ancien représentant du peuple en 1848, alors conseiller municipal à Alger, aujourd'hui député de la Loire : Andrieux, rédacteur en chef de V Algérie
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nouvelle, surpris par la mort dans toute la force de l'âge et du talent, et à qui un caractère ferme et un esprit droit avaient valu de bonne heure une grande autorité morale.
M. Bertholon parla le premier : « Après l'essai de tant de systèmes, de tant de demi-mesures, de tant de décrets formant une législation mobile, contradictoire et arbitraire, il est temps d'avoir recours au système qui repose sur l'idée la plus simple et la plus raisonnable : l'assimilation de l'Algérie à la France par l'application de la Loi française, sans autres exceptions que celles qui sont absolument commandées par la force des choses. Jusqu'à présent l'exception a été la règle ; c'est le contraire qui devrait être. » M. Andrieux : « Ah! que de discussions oiseuses écartées, que de chimères évitées, que de chemin utilement parcouru si tous s'étaient placés à ce point de vue : travailler sincèrement et pratiquement à l'assimilation d'une race et à l'extension de la patrie sur cette rive de la Méditerranée! » — La réponse de Jules Favre fut écoutée au milieu d'un profond silence coupé de temps a autre par d'enthousiastes applaudissements. Je n'en citerai qu'un court passage : « Je ne sais « pas ce que l'on entend par question algérienne : « l'Algérie c'est la France, le nier c'est fermer les « yeux à la lumière. Elle est la France non pas seule- « ment parer qu'elle ;i été conquise par nos armes, « parce qu'elle a été arrosée du sang de nos soldats, « mais parce qu'en dépit de tons les systèmes, elle <( a été pénétrée de nos idées, de nos sentiments, ii parce qu'elle est devenue le foyer généreux du <• Libéralisme.
'Jti LE PEUPLE ALGÉRIEN
I. 'Algérie est notre pays, et si une semblable • ■ idée pouvait rencontrer des adversaires j'appel- « lerais ceux qui la contestent à contempler le beau <• spectacle qu'offrent ici et les splendeurs de la " nature et les travaux des hommes. Je leur deman- « demis ensuite s'ils ne reconnaissent pas dans cette « terre si féconde, si prospère, le miroir du sol « natal. »
A la même époque un t'ait considérable se produisait. Ud député, pris dans la majorité du Corps législatif et faisant partie de l'entourage de l'Empereur, parcourait l'Algérie avec la mission d'y faire une enquête sur l'agriculture. En réalité l'enquête était plus étendue que ne l'indiquait son titre. Elle embrassait toutes les questions qui étaient de nature à influer sur la prospérité de l'Algérie. En prenant cette mesure le gouvernement obéissait moins au désir de modifier le système administratif en vigueur qu'à la nécessité d'apaiser l'opinion publique vivement émue. Il s'agissait pour le parti militaire de gagner du temps. Les idées qu'il représentait avaient-elles rien à craindre du moment que les soins de l'enquête étaient remis aux mains d'un des plus fidèles amis du régime impérial? L'enquête cependant fut conduite par le comte Lehon avec un soin, une compétence et une impartialité que toutes les opinions se plurent à reconnaître.
Rien de plus instructif que le recueil où sont consignés les résultats de cette lumineuse investigation. Les conclusions auxquelles M. le comte Lehon parvint et qu'il porta un peu plus tard à la tribune du Corps législatif furent la condamnation des errements suivis
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et l'invitation pressante de se rallier définitivement aux idées de colonisation (1).
L'autonomie et l'assimilation comparurent devant l'enquête. Mais quelle disproportion dans les forces des partisans de chacune d'elles !
L'autonomie n'est réclamée qu'une fois (2).
Au contraire, l'assimilation complète est demandée par quarante déposants à l'enquête, parlant soit en leur nom personnel, soit comme mandataires de groupes plus ou moins nombreux. L'assimilation progressive fait l'objet de quatre dépositions. Six demandent l'assimilation restreinte. Dans la séance du 17 juillet 1868, le Président de l'enquête résumant ses observations dit qu'il a trouvé dans toute l'Algérie deux courants d'idées. « Les populations des campagnes, indifférentes aux questions politiques, se sont montrées partout préoccupées exclusivement des questions locales, telles que la construction de routes, la construction de barrages, etc. Les populations des villes, au contraire, petites ou grandes, ont partout émis un seul et même programme : l'assimilation et ses conséquences, élections aux corps délibérants, etc. »
Dans ces derniers temps on a essayé de représenter la majorité des électeurs algériens comme acquise aux idées autonomistes. Les hommes habiles et entreprenants que ces idées ont à leur service ont essayé de leur donner de l'importance en les introduisant d'une façon détournée dans l'agitation électorale.
I I e recueil esl devenu Tort rare. On a prétendu que, sous l'inspiration d'un intérêl politique, de grands ed'orts avaient été faits pour retirer de la circulation le plus grand nombre d'exemplaires possible. (2} Déposition de M. Cély, d'Oran, page 284.
98 LE PEUPLE ALGÉLIEX
C'est à Alger, dans les élections de 1881, que les autonomistes ont prétendu vaincre. A les entendre, les électeurs se sont prononcés en cette occasion contre l'extension de la puissance ministérielle en Algérie, c'est-à-dire contre les rattachements, parlant contre l'assimilation.
Avant d'examiner cette [allégation sachons d'abord quelle fut l'attitude d'Alger dans ces derniers temps.
Déposition écrite des habitants d'Alger (14 et 15 juillet 1868) :
1° « Abolition du régime mobile des décrets. Application à l'Algérie des lois de la métropole, sans autres exceptions que celles qui auront été formellement stipulées par le pouvoir législatif:
2° « Substitution du régime civil au régime militaire. Division de l'Algérie en départements relevant du ministère de l'Intérieur ;
3° « L'armée ramenée à son rôle naturel : défense du territoire, maintien de l'ordre ;
4° « Création d'une nombreuse gendarmerie ;
5° « Suppression des commandements confiés aux Indigènes, c'est-à-dire de la féodalité et du communisme qui maintiennent l'esprit de fanatisme et de révolte et ruinent les populations ;
6° « Perception directe de l'impôt par les agents financiers et délivrance de quittances individuelles :
7° « Création de communes indigènes sérieuses avec des conseils électifs, aux lieu et place des communes 'fictives (dites mixtes ou indigènes), organisées par le pouvoir militaire et qui n'aboutissent qu'à une consolidation des bureaux arabes ;
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8° « Application aux Indigènes du code civil ;
9° « Suppression à tous les degrés des tribunaux indigènes ;
10° « Etablissement du jury d'expropriation ;
11° « Reconstituer le domaine de la colonisation et retrouver les 900.000 hectares promis en 1863 ;
12° « Constitution de la propriété individuelle. Reconnaissance du droit des Krammès dans la répartition des terres collectives ;
13° « Plan général de colonisation et détermination des centres à créer ;
1 1° « Appel à l'immigration par l'offre de toutes les terres disponibles divisées en lots d'importance diverse, livrées au premier requérant à des conditions stipulées d'avance et sans formalités longues et coûte uses ;
15° « Conservation des forets. Application effective du code forestier aux populations de l'Algérie ;
16° « Mesures eflicaces pour préserver les Indigènes du retour de l'affreuse misère dont nous avons été témoins. »
Quinze ans se sont écoulés depuis que ce programme a été formulé, sans qu'on puisse dire qu'il ait rien perdu de son à-propos.
L'assimilation y est demandée et les deux premières phrases en donnent une définition nette, précise, sans équivoque possible. On veut l'abolition du régime mobile des décrets. La demande-t-on moins aujourd'hui? Qu'on étudie une à nue les diverses questions dont se compose cet exposé des vieux des habitants d'Alger en 1808, et qu'on s'applique â pénétrer l'état d'esprit de ses habitants en 1883, on n'arrivera pas
à prouver que le programme de 1868 ait été abandonné même partiellement.
Et j'ajoute que je déplorerais profondément qu'un tel programme pût être abandonné, car il offre dans son ensemble un tel caractère de patriotisme et de justice qu'il me semble impossible d'en concevoir un meilleur.
On remarquera avec quelle ferme raison la question fondamentale des Indigènes y est résolue. Les Indigènes sont conviés à participer aux garanties de la législation française, sans avoir rien à sacrifier de leurs croyances.
L'heure est venue où le dualisme énervant qui a entretenu l'esprit de division et de conflit doit céder la place à l'unité administrative.
Quand nous jetterons un coup d'œil sur les élections de 1881, nous verrons s'il est vrai qu'elles aient frappé de désaveu les doctrines qui prévalurent en 1868.
A une date récente, dans sa session d'octobre 1878, le Conseil général de Constantine a émis le vœu que l'assimilation de l'Algérie à la France fût immédiate.
L'assimilation repose donc sur une tradition constante. Quoi qu'on fasse, la nouvelle génération algérienne ne voudra pas la répudier.