‹ Le peuple algérienChapitre 27 sur 29 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Aueiia service public ne donne naissance à autant de plaintes que celui qui est chargé de veiller à la sécurité. Une société en voie de formation est beaucoup plus sensible aux maux du brigandage qu'une société depuis longtemps assise. Elle sait que la rapidité de son développement est en proportion du respect dont jouissent les personnes et les propriétés. Or, pour pou que les attentats contre les personnes ou les propriétés se multiplient, elle éprouve comme une sorte d'ébranlement.

Il suffît d'étudier un instant les mesures qui ont été prises en Algérie en vue d'assurer la sécurité, pour être convaincu qu'elles sont très incomplètes.

La sécurité doit être envisagée à un double point de vue : il y a d'abord la sécurité politique ; l'obéissance des Indigènes est son but ; il y a ensuite la sécurité civile, et j 'entend par là cette sécurité de tous les jours, de tous les instants, grâce à laquelle les personnes et les propriétés sont mises à l'abri de toute atteinte.

Toutes les précautions ont été prises, tous les sacrifices consentis en faveur de la sécurité politique. Une armée de 52.000 hommes, qu'il s'agit encore d'augmenter, garantit absolument notre domination.

De ce côté, rien à craindre. Une loi récente a même permis à toute commune qui en sent le besoin de se prémunir contre tout soulèvement imprévu en se constituant un dépôt d'armes et de munitions empruntées à l'Etat (1).

Quant à la sécurité civile, elle n'a pas eu le don d'attirer au même degré l'attention de nos hommes d'Etat. Aussi est-elle précaire.

D'où vient que, de tous les besoins de la colonisation, le plus pressant et le moins complètement satisfait soit la protection contre les attentats individuels? Ne serait-ce pas que le rôle de la gendarmerie n'a pas été suffisamment élargi ? Au lieu de suivre à pas lents les progrès de la colonisation, est-ce que la gendarmerie n'aurait pas dû les précéder et leur ouvrir, en quelque sorte, la route ?

Que se passe-t-il, en effet ? J'ai sous les yeux une circulaire de M. le Gouverneur général, en date du 12 mai 1880, adressée aux trois préfets. Elle m'apprend deux choses ; la première, c'est que la paix civile et la tranquillité générale du pays, dans l'ordre politique, n'ont jamais été plus grandes qu'en ce moment ; la seconde, au contraire, c'est que les crimes de droit commun, les attentats individuels, les agressions aux portes des villes troublent gravement la sûreté publique.

Le mal vient évidemment de l'insuffisance des moyens de surveillance ; et pour y remédier voici ce ([non a fait. Le Gouverneur a dû avoir recours au général en chef. « M. le général en chef a donne des

(1) Il ne parait pas que les communes aient mis un grand empressement à user de cette faculté.

ordres pour que partout les autorités militaires veuillent bien mettre leur concours à la disposition des autorités civiles, quand celles-ci, spécialement pour opérer des rondes, jugeront utile d'adjoindre quelque détachement à la gendarmerie et à la police, sans préjudice, bien entendu, de la faculté que vous avez toujours de demander l'envoi, k titre temporaire, d'une « force supplétive » sur les points que vous désigneriez (1). »

Ainsi, le régime civil est obligé de recourir à des moyens exceptionnels. La sécurité est compromise par suite de l'insuffisance de l'effectif de la gendarmerie.

L'Algérie ne possède qu'une seule et unique légion de 1.100 gendarmes de tous grades divisés en 175 brigades.

Comment, avec cette force, assurer la sécurité dans un territoire civil qui comprend 11.400.000 hectares et 2.350.000 habitants environ ? Je laisse de côté le territoire militaire où la gendarmerie ne fonctionne pas.

En France on compte une légion pour une circonscription moyenne de 1.600.000 hectares et de 900.000 habitants.

Est-ce ainsi que les forces destinées à assurer la sécurité sur les deux grandes portions du territoire français devraient être réparties ? Pourquoi cette inégalité ? Pour la justifier, il faudrait pouvoir dire que la sécurité est plus grande en Algérie qu'en France. On ne le dira pas de longtemps.

Tandis que nous trouvons en Algérie un état social

(1) Circulaire aux préfets du 12 mai 1880.

qui exige une surveillance plus active, les forces qui y reçoivent cette destination sont dans un rapport absolument inverse à cette nécessité.

Singulière anomalie !

Comment se fait-il que le gouvernement néglige une question aussi importante ? Car il ne saurait arguer d'ignorance. Il n'y a pas un compte rendu officiel de l'administration de la justice, dans lequel le ministre ne regrette l'impunité dont jouissent un trop grand nombre de criminels et de délinquants à cause de l'insuffisance des moyens d'action qui ne permet pas aux magistrats d'arriver à la découverte de la vérité.

« Le nombre proportionnel des affaires criminelles « qu'il a fallu se résoudre à abandonner, en 1878, est « monté à 48 0/0.

« Lorsqu'on recherche les motifs de l'abandon des « affaires laissées sans suite, on est frappé du grand « nombre de cas dans lesquels les auteurs des infrac- « tions sont restés inconnus : 3.585 en 1878, soit « 42 0/0 ou 16 0/0, de plus que sur le continent.

« Sans établir à cet égard un parallèle absolu entre « la métropole et notre colonie algérienne, on doit « regretter de voir l'impunité acquise aux coupables « dans une aussi forte proportion ; d'autant plus qu'en « 1877 le chiffre réel n'avait été que de 2.432, et le « chiffre proportionnel de 33 0/0. Il est permis d'es- « pérer qu'il n'y a là qu'un accroissement exceptionnel « et que les prochaines statistiques rétabliront le « niveau normal.

« Les juges d'instruction ont rendu 3.038 ordona nanecs, dont 2.» 40 de renvoi aux juridictions compé- « tentes et 1.022 do non-lieu. La proportion do

« celles-ci, 34 0/0, excède de sept centièmes celle que « donne la France ; mais il n'y a pas lieu de s'en « étonner quand on songe aux difficultés que rencontre « l'instruction des affaires en Algérie, et à Vinsuf- « fbsancc des moyens d'investigation et d'action dont « disposent les autorités judiriaircs (1). »

Serait-il vrai qu'au Ministère de la guerre on serait peu enclin à se prêter à une augmentation de la gendarmerie en Algérie ? Certains l'affirment. Les partisans de la suprématie du principe militaire auraient tout à perdre, disent-ils, si Ton finissait par s'apercevoir que les attentats de droit commun sont tout autre chose que des actes de révolte et si l'on avait les moyens de les réprimer sans faire un appel de tous les jours à la protection de l'armée.

Il est difficile de croire à une pareille tactique, surtout aujourd'hui où il suffirait d'une entente entre les mandataires do l'Algérie au Parlement pour déjouer de tels calculs, s'ils pouvaient exister.

Il n'en est pas moins vrai que la situation actuelle, en se prolongeant, est pleine de dangers. Les sentiments de méfiance envahissent les cœurs et rendent de plus en plus difficile la bonne entente entre les différentes classes de la population. Troublés par la fréquence des agressions, surpris de tant d'impunité, les colons vivent dans une inquiétude constante. Point de repos, quand, après une journée de rude labeur, ils devraient pouvoir en goûter les douceurs. Do là, une irritation facile à comprendre. Ils s'en prennent à tous les Indigènes, faute de pouvoir mettre la main sur le

(1) Journal officiel du 28 juin issu. page 7148.

coupable. Ils se refusent à voir dans le crime commis la perversité seule du malfaiteur et se plaisent à y chercher la preuve de la haine que nourrit contre le vainqueur le peuple vaincu. Ainsi, toujours notre imagination nous entraîne au delà des bornes, quand, aux prises avec l'infortune et la souffrance, nous ne savons quel remède lui opposer.

La vérité est qu'ici comme ailleurs le mal est social et ne doit rien de sa gravité h la politique. La perversité, l'ignorance et la misère en sont les fauteurs ordinaires. Le degré exceptionnel de nocuité auquel elles parviennent est un phénomène commum h toutes les sociétés en enfantement : pareilles à certains terrains effervescents, les formations sociales ont leurs éruptions et leurs scories.

Pour les malfaiteurs indigènes comme pour les autres, la nationalité des victimes est de mince considération. Ce qu'il faut à leurs abominables instincts, c'est une proie. Qu'importe son origine ? Juif, musulman ou chrétien, quiconque donnera satisfaction à leurs détestables convoitises tombera sous leur coups.

Les annales des cours d'assises le montrent bien. Bou Guerra et ben Bouzian, ces bandits fameux dont le sinistre renom n'est pas près de s'éteindre, ont terrorisé également Indigènes et Européens. En ce moment-ci, dans le département d'Oran, un scélérat qui marche sur leurs traces et dont la tète a été mise à prix par le Gouverneur, ne se fait pas faute d'assassiner, quand il en trouve l'occasion, ses coreligionnaires, les musulmans.

L'insécurité n'afflige donc pas exclusivement une catégorie d'habitants. Le fléau sévit également sur

tous. Si les Indigènes savaient faire usage de la publicité, on entendrait leurs doléances retentir à nos oreilles autant que celles des colons. Lors donc que les colons réclament des mesures efficaces contre le banditisme, ils ont mille fois raison. Ils ne sont dans l'erreur que lorsque, voulant remonter à ses causes, ils le considèrent comme un trait indélébile du caractère arabe, comme une manifestation du fanatisme religieux.

Le banditisme ne doit pas être confondu avec les actes d'hostilité. 11 est de tous les pays. Il désole nos campagnes, comme il désole souvent l'Espagne, l'Italie et certains quartiers de Paris même.

Voit-on en Algérie rien qui ressemble à ce qui se passe en Irlande? Prenons le banditisme pour ce qu'il est et gardons-nous de le confondre avec l'effort d'un peuple qui cherche à se débarrasser de l'étranger qu'il abhorre. Ne songeons qu'à le réprimer. Ne nous égarons pas dans le choix des moyens.

La démocratie indigène doit être traitée en sujette, non en ennemie. Les infractions à la loi doivent être frappées conformément à la loi. Leur recherche et leur constatation doivent être confiées à un service régulièrement organisé. Ainsi le veulent notre civilisation et notre dignité.

Le Turc avait une manière très simple de dénouer un conflit. Une tribu, faisait-elle la récalcitrante ? Il la démembrait, c'est-à-dire qu'il en dispersait les tentes sur des emplacements nouveaux, souvent à de grandes distances les uns des autres. D'autres fois il faisait enlever les individus les plus remuants de la tribu et il les détenait prisonniers autant de temps

qu'il le jugeait convenable. Souvent aussi, en cas de crime, si l'auteur en restait inconnu, la tribu sur le territoire de laquelle il avait été commis en était déclarée responsable. C'est ce que nous appelons la responsabilité collective.

Mais le Turc se souciait peu d'obéir à des lois et ne prenait guère le temps d'en faire. Pour lui, justice, progrès, humanité, civilisation étaient des mots dont il ne s'embarrassait guère. Il n'avait aucune prétention à la science administrative. N'ayant d'autre mobile que le désir de dominer, ne représentant aucune idée supérieure, exploiteur à outrance, il régnait par la terreur.

Mais quelle idée se feraient de la France, de ses richesses, de sa puissance, de sa civilisation ceux qui voudraient lui persuader de prendre le Turc pour modèle ! Le régime militaire a cru devoir lui emprunter quelques-uns de ses procédés. Bien des causes ont pu rendre cette imitation nécessaire. Il serait oiseux de les rechercher.

Mais ce qu'on me fera difficilement admettre, cest que le régime civil s'engage dans cette voie. Ceux qui le lui conseillent ne voient pas jusqu'à quel point ils l'humilient et le compromettent. A la complicité collective, on doit riposter par la responsabilité collective ! a dit récemment un homme qui, dans la science et dans la politique, occupe une place considérable (1).

C'est là une parole de colère : heureusement elle n'est plus en situation. A côté d'elle, dans le discours

(1) M. Paul Bert.

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