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LES KVBYLES SE SONT ÉPRIS DE NOTRE CIVILISATION

Quand on veut traiter ce sujet, on oublie généralement de faire une distinction fondamentale. L'habitude fait qu'on désigne sous ce nom d'Arabes les populations indigènes de l'Algérie. Or il est aujourd'hui démontré que les Arabes ne forment qu'une fraction, non la plus importante, de ces populations. Les Kabyles sont plus nombreux. Us sont la race originaire qui, refoulée par les conquérants successifs, les Romains d'abord, les Arabes ensuite, en dernier lieu les Turcs, a cherché un refuge dans les montagnes. Derrière cet abri, cette race a conservé son génie propre, pur de toute altération. Ni le temps, ni les envahisseurs n'ont eu de prise sur sa langue, ses institutions et ses moeurs qui se sont retrouvées, après tant de siècles, dans toute leur originalité.

Peuple essentiellement agricole, industriel et commerçant, les Kabyles ont vu leur développement économique s'arrêter, non par suite d'une imperfection de leur nature, mais parce que leurs communications

avec le dehors ont été coupées, l'invasion ayant tracé autour d'eux comme une ceinture d'investissement. Le souci de leur indépendance fut pendant cette longue période de leur histoire leur unique préoccupation. Ils s'}' absorbèrent.

Depuis que la France les a englobés dans sa sphère d'action, ils ont pris leur parti de leur nouvelle situation, dont ils ont vite compris les avantages. On les voit, dans nos plaines, apporter à nos colons le concours précieux de leur main-d'œuvre (1). Sur nos marchés ils accourent en foule nous offrir les riches produits de l'olivier et du figuier. Ils travaillent les métaux. Leur outillage a beau être des plus rudimentaires, les ouvrages qui sortent de leurs mains trahissent un tel sentiment de la couleur et du dessin que l'industrie parisienne n'a pas dédaigné de s'en inspirer.

En 1871, poussés par certaines influences, sur lesquelles nous voulons plus loin tenter de faire la lumière, les Kabyles prirent les armes, jetant l'épouvante au sein de la colonisation. La France sortait toute meurtrie des aventures où l'Empire l'avait entraînée, et, maintenant conduite par la réaction, elle allait tomber au milieu de la surexcitation des esprits, dans l'affreux dénouement de la guerre civile ! Les Kabyles flrent-ils entrer ces circonstances dans leurs calculs ?

Toujours est-il que s'ils rêvèrent la délivrance ils

(1) Ils s'emploient également clans nos usines, et le renfort de bras qu'ils apportent est bien apprécié par tous ceux qui les emploient, car ce sont île bons et sobres travailleurs se contentant d'un salaire modique et bien gagné. {La Kabylie, joiu-nal de Bougie.)

eurent un terrible réveil. Leur folle équipée fut suivie d'une répression exemplaire. Chose étrange ! il semble qu'un secret instinct les ait aussitôt avertis de la perfidie des excitations auxquelles ils n'avaient pas su résister.

Presque au lendemain de leur soumission, cédant à une sorte d'intuition, ils s'engagèrent dans une direction inattendue. Ils demandèrent en même temps la naturalisation, et des créations d'écoles françaises.

Dans les premiers jours du mois de septembre 1871 la population de Bougie vit avec surprise arriver de nombreux groupes indigènes, appartenant à diverses tribus, qui se rendaient auprès du juge de paix pour remplir les formalités nécessaires à la naturalisation. Que fit l'autorité militaire de qui ces indigènes relevaient ? Elle mit en prison les plus influents, de manière à intimider les autres. Puis les cavaliers du bureau arabe furent envoyés dans toutes les directions pour enjoindre aux Kabyles que la contagion aurait gagnés, de rester chez eux.

Malgré tout, quatre-vingt-deux Kabyles réussirent à se faire inscrire à la mairie et obtinrent du juge de paix les actes de notoriété exigés pour l'instruction des demandes. Ce succès partiel ne laissa pas d'encourager la tribu des Beni-Mohali qui, tout entière, se rendit à Bougie pour remplir les formalités. Mais telle fut l'attitude de l'autorité militaire, qu'elle dut renoncer à tout projet de ce genre. Les chefs de la tribu n'en portèrent pas moins plainte au préfet de Constantine. Recours bien illusoire, hélas ! mais qui montre de quel côté, après leurs malheurs, ces rudes montagnards attendaient le secours.

Pour leur demande de création d'écoles ils firent le voyage d'Alger. Ce fut le recteur de l'Académie qui reçut leurs délégués au nombre de cent quarantedeux (1). C'étaient leurs chefs eux-mêmes. Ils voulaient des instituteurs français. Peu après les Jésuites fondèrent des écoles qui eurent un plein succès.

Donc, pas de difficultés ! En ce qui concerne les Kabyles on est à peu près unanime à le reconnaître, la fusion n'est pas en elle-même impossible.

C'est affaire de temps et de bonne volonté de notre part, la leur ne faisant pas défaut.

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