LES ARABES DE NOS JOURS
J'ai décrit un peu longuement les principaux effets du mouvement de civilisation qui s'est produit chez les Arabes au moyen âge. Mon excuse est dans la nécessité où je me trouvais de répondre à l'objection qui impute leur état présent à la fatalité de race ou de religion.
Mais le préjugé est répandu. Il est vivace. Les leçons du passé vous laissent froids. On insiste. Si le génie arabe, dit-on, a pu jadis donner naissance à des sociétés qui aient brillé d'un tel éclat, comment a-t-il pu s'éteindre à ce point qu'au choc de la civilisation française il n'en jaillisse point la plus petite étincelle? Montrez-nous quelque part aujourd'hui une manifestation qui nous le fasse reconnaître. Sans cela nous nous refusons à croire à son existence dans le passé et à sa renaissance dans l'avenir.
Les faits qui tendent à éclairer la question de l'assimilation des Arabes sont nombreux. Qu'on ne dise pas que la plupart sont insignifiants. Les menus faits peuvent acquérir une réelle importance. De faibles clartés, dont tous les rayons seront habilement dirigés sur un seul et même objet, l'ôclaireront d'une vive lumière. De même, en condensant certains faits parti-
(1) Sédillot, Histoire des Arabes.
culiers, çà et là disséminés et auxquels on n'a pas accordé assez d'attention, nous arriverons à nous convaincre que le problème doit être autrement résolu que ne le pensent bien des gens.
Dans l'ordre des professions libérales, les Arabes ne se sont fait encore qu'une très faible place. Quelques officiers de santé, un certain nombre d'interprètes, c'est à peu près tout. Néanmoins on constate dans cette voie quelques efforts sérieux de leur part. L'un d'eux, Taïeb ben Marsly, porte dignement le titre de docteur en médecine qu'il a reçu d'une de nos Facultés (1).
En Agriculture, l'assimilation est presque un fait accompli. Les Indigènes se façonnent peu à peu à notre culture et à nos pratiques agricoles.
En 1875, Européens et Indigènes ont cultivé en céréales, 2.949.934 hectares et récolté 19.676.270 quintaux métriques. Cherchons le rapport qui existe entre la culture européenne et la culture indigène :
Rendement de l'hectare européen : blé tendre 8,74 quintaux métriques ; blé dur 7 quintaux métriques ; orge 8,36 quintaux métriques. Rendement de l'hectare indigène : blé tendre 6,31 quintaux métriques ; blé dur 4,56 quintaux métriques ; orge 7,78 quintaux métriques.
La différence était plus grande quinze ans auparavant. Elle finira par être nulle.
Les Indigènes bénéficient largement de tous les progrès de la colonisation. Les Ingénieurs ont constaté
(1) Journal Le petit colon du 4 mars 1883. Le n° du (3 mars annonce que 3 Arabes ont été admis après concours dans les corps des interprètes militaires, (3 uutres dans le corps des interprètes judiciaires.
l(j LE PEUPLE ALGÉRIEN
qu'entre Alger et Oran, le long de la voie terrée, leurs cultures se sont étendues sur une large bande.
Les Arabes des villes ne sont pas restés en arrière. Leur activité commerciale est sérieusement stimulée, par celle des Européens et des Juifs. Après être restés à Técart par suite des rancunes de la conquête, ils sont entrés dans le courant qui permet d'arriver à la fortune par les entreprises commerciales. Plusieurs d'entre eux ont pu racheter les propriétés de leurs ancêtres, qu'ils ont agrandies et embellies. Ils ne se sont pas contentés d'exercer avec succès le commerce de l'épicerie, des denrées coloniales, du tabac. Ils ont noué des relations avec la Perse, la Turquie, l'Inde, l'Arabie et l'Abyssinie. Grâce à eux, Alger offre encore dans certaines rues l'aspect d'un bazar oriental. Leurs représentants siègent dans nos chambres de commerce où ils jouissent de la considération et de l'estime de leurs collègues européens.
Passons à des faits d'un autre ordre. Voici un vœu présenté au conseil général d'Alger par les assesseurs musulmans qui y siègent (1) :
« Nous demandons, disent-ils, que les orphelins « indigènes soient élevés dans des établissements « laïques communs aux diverses races de l'Algérie. »
Où trouver une meilleure preuve que les idées de fusion sont admises par les Arabes les plus éclairés et les plus influents ?
Lors de la grande enquête agricole, en 1868, ne vit-on pas des Arabes revendiquer hautement les avantages de l'assimilation? Ouvrons le volume de
li Ont signé : •• Ali Chérii', ben Brihmat, Ben Siam Ahmed Bonkandoura. ■ -
l'enquête, page 264 : Hadj et Mekki, conseiller municipal, exprime le vœu que le régime civil soit applique aux Arabes. Si Mestfa ben Ghaffour, au nom des indigènes du douar de Ghesofra, demande l'assimilation aux colons afin de jouir des mêmes avantages.
Page 276 : SidiTahami bel Aouni, Cheik des Indigènes de Mascara, demande l'agrandissement du territoire civil et le développement de la colonisation européenne. Trois Indigènes s'associent aux déclarations du Cheik et signent avec lui le procès-verbal de l'enquête.
Le besoin d'instruction s'est fait jour parmi les Indigènes. L'enquête en fait foi. Malgré tout, bien des gens doutent encore. Naguère un incident a surgi au conseil municipal d'Alger (1), dont les contradicteurs se sont emparés en faveur de leur thèse. Un membre ayant proposé d'étendre aux Indigènes des villes la loi du 28 mars 1882 sur l'instruction obligatoire, un conseiller musulman déclara que les Arabes n'accepteraient jamais Vobligation.
Il me semble qu'on a exagéré la portée de cette manifestation.
D'abord le conseiller indigène ne paraît pas avoir protesté contre l'instruction, mais seulement contre l'obligation. En second lieu sa protestation ne prouve pas autre chose, sinon que les esprits rétrogrades sont de tous les pays, et qu'il peut se rencontrer en pays musulman des adversaires de l'obligation, puisqu'on France l'espèce n'en es1 pas rare.
Pour qui tient compte des faits qui précèdent, il devient difficile de révoquer en doute la faculté de
(1) Séance du 26 décembre 1882.