‹ Le peuple algérienChapitre 25 sur 104 · DENSITÉ · texte numérisé non relu

DENSITÉ

Alger

Oran

La superficie du territoire civil de l'Oranie n'est supérieure à celle de ce même territoire civil dans le département d'Alger que de quelques milliers de kilomètres carrés et, pour ces deux provinces, les périmètres de ces communes restent franchement dans la région tellienne ; or, celles d'Alger ont une densité indigène de 30.9 ; celles d'Oran n'ont plus que 18.5. Objecterat-on que la différence provient surtout de la surpopulation de la grande Kabylie ? Mais voici un autre département, celui de Constantine, où le territoire civil s'étend sur des superficies beaucoup plus vastes et sur des parties des Hauts-Plateaux ; et l'on obtient encore pour lui une proportion de 20.1 indigènes au kilomètre carré.

Par une proportion inverse très remarquable, les Européens voient leur densité augmenter de l'Est à l'Ouest. Ils étaient en 1900 et seulement pour les territoires civils 229,930 à Oran, 217,904 à Alger et 121 ,935 à Constantine ; ce qui donne une densité approximative de 0 Européens à l'Ouest, de 7 au centre et de 2 seulement à l'Est. N'est-on pas en droit de conclure de tous ces faits que la présence d'une population indigène a eu une influence marquée sur l'installation

d'une population européenne et sur sa progression? Et ne fallait-il pas préciser ces rapports avant d'entrer dans l'examen des autres causes générales de cette répartition ? *

La colonisation officielle de I806 à 1906. — Peuplement des plaines de l'intérieur. — Peuplement des Hauts-Plateaux. — La cause la plus active, mais non plus la seule, a été la colonisation officielle. Dans le réseau de centres qu'elle a étendus sur toute l'Algérie elle ne s'est plus inspirée exclusivement de considérations militaires, elle a été obligée de tenir compte de plus en plus des conditions économiques, hydrauliques, climatériques des régions qu'elle ouvrait au peuplement européen. M. Busson a pu ainsi « étudier le développement géographique de la colonisation agricole en Algérie et montrer que la structure du sol et le caractère du climat ont joué un très grand rôle dans l'histoire de cette colonisation, comme dans l'histoire de sa conquête. » Et il ajoutait : « La diversité des climats et des productions partage l'Algérie en trois grandes zones parallèlement disposées du Sud au Nord : la zone désertique du Sahara, la zone de steppes des Hauts-Plateaux, la zone de culture du Tell. Cette dernière zone, en réalité, comprend de nombreuses régions très différentes les unes des autres ; la présence de massifs montagneux considérables et indépendants fait du Tell un ensemble des plus morcelés, dans lequel les rares plaines côtières et les hautes plaines de l'intérieur communiquent seulement entre elles par d'étroits couloirs de montagnes qu'ont ouverts des

rivières au régime inégal et torrentueux. Massifs montagneux, plaines fermées et couloirs de communication ont eu chacun leur rôle propre dans l'histoire de la zone tellienne et du Maghreb tout entier. »

Dans l'histoire de la colonisation, depuis 1856, il est en effet un élément qui a joué un rôle capital, c'est l'existence dans l'intérieur de la colonie d'une série de hautes plaines riches et fécondes, où les colons européens devaient trouver des terres de culture de première valeur et des conditions d'établissement excellentes, à la condition toutefois que des voies de communications rapides et faciles furent ouvertes vers la côte. De 1830 à 1850, les immigrants, français, espagnols et italiens, s'étaient peu éloignés du littoral ; seules les plaines côtières avaient été peuplées et pouvaient l'être. De 185(5 à 1890, ils envahissent les hautes plaines de l'intérieur et les premiers contreforts des grands massifs montagneux.

Les fondations de centres dans le Sahel d'Alger et dans la plus grande partie de la Mitidja sont antérieures à 1850 ; il était cependant quelques portions de cette plaine, les plus éloignées à l'Est et à l'Ouest, qui restaient à peu près vides d'Européens. A l'Est, son peuplement fut complété par les créations des villages de Hamedi, de l'Aima, de l'Oued-Gorso (1850) et de Saint-Pierre et Saint-Paul (1858) ; à l'Ouest, par celles de Bérard (1858), d'Attatba (1802), de Montebello (1809), de Meuracl (1875) et de Desaix (1877). Mais ce n'était là que le complément des efforts tentés avant 1850 ; à partir de cette époque, les hautes plaines de l'intérieur sont abordées. — C'est la haute plaine d'Aumale aux sources de l'oued Sahel ; en 1845, on y avait créé le point stratégique d'Aumale ; en

— lis —

1858, on y fonde Bir-Rabalou, puis successivement Aïn-Bessem (187(3). Bertville (1880). Aboutville (1889), Hoche (1800). Lo haute vallée des Aribs devenait, au pied du Djebel-Dira. une des régions les mieux cultivées.— C'est la haute plaine de Médéa : dès 1840 aussi, quelques colons y avaient été appelés, plus tard des Parisiens s'installèrent à Lodi et Damiette en 1848, mais les autres centres sont d'origine très récente : Berrouaghia (18(31). Loverdo (1875). Ben-Chicao (1878). — C'est la vallée et la plaine du Chélif : aux quelques postes fondés par Bugeaud, aux quelques colonies agricoles de 1848 s'ajoutent, surtout à partir de 1870. de nombreux bourgs qui y forment maintenant une ligne presque ininterrompue : l'étranglement de la vallée sur deux points en aval de Littré et près de l'Oued-Fodda la sectionne en trois plaines distinctes qui, tour à tour, ont été livrées à la colonisation : dans la section occidentale, autour d'Orléansville, se sont élevés après 1850. Malakoff (18(30) et Charon (1871). plus bas Inkermann (1870), Saint-Aimé (1873). Hamaderia (1875) : dans la section centrale, Vauban et Wattignies (1878). Rouïna (1879). Kherba et Carnot (1881) ; enfin, dans la section orientale. Littré (1880), Lavigerie (1804). En ces toutes dernières années, le peuplement de cette vallée moyenne a repris par la création de Borély-la-Sapie. Dollfusville.

A Oran, les plaines côtières sont malsaines ; elles sont généralement séparées du littoral par quelques petits massifs et des collines qui furent d'abord peuplées ; le Sahel d'Oran, celui d'Arzew, les environs de Mostaganem étaient déjà jalonnés de centres en 1856 ; les plaines, situées au delà de cette bordure, contenaient malgré leur proximité de la mer d'assez rares

Européens ; plus loin, celles qui forment comme un second échelon, un second palier dans l'ascension des Hauts-Plateaux, étaient tout aussi peu peuplées. Cependant rétablissement de garnisons françaises et les facilités de peuplement qu'offrait le voisinage de l'Espagne y avaient attiré des colons. En Oranie, on n'observera plus cette marche progressive du Nord au Sud ; il y aura une occupation simultanée des plaines voisines du littoral et des hautes plaines de l'intérieur. La poussée des Européens sera si forte qu'elle se fera sentir également partout.

Voici d'abord les plaines les plus rapprochées du littoral : celle qui s'étend autour de la grande Sebkha ou plaine de la Mléta, ne possédait en 1850 que deux centres de date récente : Bou-Tlelis (1855) et Lourmel (1850). On y construisit Aïn-el-Arba (1858), Er Rahel (1859) et Rio-Salado ; plus tard, Hammam-bou-Hadjar et Chabet-el-Leham (1874), Arbal (1876). Puis la colonisation s'étendit du coté d'Aïn-Temouchent dans une région plus accidentée. — La plaine du Sig n'avait elle aussi en 1856 que deux villages d'Européens : Saint- Denis-du-Sig, qui datait de 1845, et Sainte-Barbe-du- Tlélat de 1840 ; elle se couvrit successivement d'agglomérations européennes malgré des conditions hygiéniques assez défavorables qui provenaient des marais de la Macta : Relizane (1857), Perrégaux (1858), l'Hillil (1859), Mocta-Douz et Bouguirat (1862), Zemmora (1864), l'Habra (1877), l'Ougane (1875), Tafaroui et Saint-Lucien (1876), Sahouria (1877), Clinchant et Ferry (1878).

Mais, dans cette même période, aussi vite et avec autant de facilité, les hautes plaines de Tlemcen, de Sidi-bel-Abbès et de Mascara s'ouvrent à une invasion

pacifique des Européens et toutes voient s'élever de nombreux villages. En 1856, la région de Tlemcen, si fertile en eau, si propre à la culture arbustive, avait déjà attiré l'attention de nombreux gouverneurs qui avaient peuplé la banlieue de la ville de colonies d'immigrants à Négrier, à Bréa, à Mansoura, à Hennaya. Mais ce mouvement s'arrêta, probablement parce que dans cette région frontière l'insécurité s'opposa longtemps au succès de la colonisation ; il ne reprit que vers 1870. Terni date de 1872, Aïn-Fezza de 1873, Turenne de 1897. Aux approches de cette plaine, sur la route do Tlemcen à Aïn-Temouchent, Pont de Tisser fut fondé en 1809, Tckbalet en 1872 ; sur celle de Tlemcen à Rachgoun, Montagnac en 1879, Sidi-Youssef en 1897.

Commencé un peu plus tard, le peuplement de la haute plaine de Sidi-bel-Abbès fut plus régulier, plus continu. Chaque année ou à peu près, on crée un nouveau centre, tant la région est fertile et le succès certain. L'énumération de toutes ces créations est longue, mais intéressante ; à 185(3 remontent Prudhon et Sidi-Lhassen, à 1858 Tenira, à 1803 les Trembles et Sidi-Kaled ; puis viennent successivement Lamoricière (1809), Chanzy (1870), Deligny (1872), Mercier-Lacombe (1874), Parmentier et Lamtar (1875) , Baudens et la Tabia (1877), Telagh (1879), Tassin (1889), Descartes (1897). Ajoutez que dans les couloirs des vallées qui aboutissent à la dépression de Sidi-bel-Abbès, on fonda aussi Magenta en 1870 et Slissen en 1875.

Plus tardive encore que les deux autres, mais plus rapide, la colonisation de la Haute Plaine de Mascara s'accomplit en l'espace de 10 ans, de 1870 à 1880. De 1870, en effet, date Palikao, un des premiers centres établis, et de 1881 Sonis, un des derniers. Dans l'in-

tervalle se placent Fekan, Traria et Franchetti (1873), Froha (1874), Maoussa (1875), Aïn-Farès, Thiersville, Charrier (1878). Thizi et Matemore (1879).

Dans le département de Gonstantine, la structure du relief n'étant pas la même, on ne retrouve plus ces étages successifs ; on passe assez rapidement de plaines basses sans étendue à de hauts plateaux plus morcelés, plus accidentés qu'en Oranie. Ce sont les rebords septentrionaux de ces hauts plateaux qui joueront le rôle des hautes plaines oranaises. En même temps, toutes les vallées qui y mènent seront occupées par des villages d'Européens.

Bien que de très bonne heure se soit posée la question de la colonisation de la plaine de Bône, puisque on hésita un instant sur le point de savoir laquelle de la Mitidja et de la plaine de la Seybouse serait la première livrée aux Européens, et quoiqu'en fait, en 1856, l'étude de la densité européenne à cette époque nous ait révélé la présence d'un groupe assez compact d'immigrants, l'occupation et l'exploitation de cette plaine était loin d'être complète, même en 1870 ; car de 187C date Saint-Joseph, de 1878 Morris et Zerizer, de 1881 Combes. Pour en relier l'extrémité occidentale à la région de Philippeville, qui était presque entièrement peuplée depuis 1848, on fonde Enchir-Saïd (1858), Gastu (18(30), la Robertsau (1872), Auribeau et Lannoy (1874) ; de même, pour jalonner la route de Bône à la Calle, on crée Blandan (1884), Yusuf (1887), le Tarf(1890).

Cependant ce fut surtout sur les hautes plaines de l'intérieur que se portèrent les plus grands efforts de l'Administration ; d'abord vers la plaine de Guelma dent la situation à égale distance entre Bône et Cons-

tantine. et sur la route qui relie ces deux villes, avait fait d'abord un poste militaire de premier ordre et qui devint, par la suite, un centre d'exploitation agricole important. Déjà, vers 1848. de nombreuses colonnes d'immigrants allemands avaient été dirigées vers ce point : plus tard, de nouveaux centres viendront s'ajouter aux anciens : (1850) Kellermann, Guelaa-bou-Sba : (1857) Duvivier; (1863) Oued-Zenati ; (1873) Bled-Gboffar ; (1874) La verdure ; (1876) Boudaroua, Villars, Aïn- Seymour ; (1881) Zarouria.

De Constantine à Sétif se développent sur deux cents kilomètres environ d'immenses plateaux, voisins du littoral dont ils ne sont séparés que par une distance assez faible à vol d'oiseau, et favorisés par conséquent par un climat plus pluvieux. Région de céréales surtout, ces liantes terres ont reçu de bonne beure des colons, mais c'est plus récemment que leur peuplement a été complété.

La campagne autour de Sétif s'entoura, dès 1853, de centres créés par la grande compagnie genevoise, mais ils n'avaient guère contribué à attirer des colons dans la région. Aussi fut -on obligé de fonder plus tard des centres de colonisation officielle : Saint-Arnaud en 1802. Aïn-Tagrout en 1873, Faucigny en 1874, Bir- Kasdali en 1875, Davoust en 1897.

Les abords de Constantine avaient commencé à se peupler avant 1850, mais lentement ; même lenteur après cette date jusqu'en 1870: en 1859, des colons s'établissent à Lambrècbe, au Kroubs, à Ouled-Rharaoun. Ce fut surtout après la guerre franco-allemande <{ue les Alsaciens-Lorrains peuplèrent en foule de nombreux villages créés à leur intention : (1871) Altkirch ; (1872) Rouffach. Ribeauville, Eguisheim, Saint-Donat ;

(1873) Chàteaudun, Coulmiers, Navarin; (1874) Delacroix, Belfort.

Ces détails peut-être trop nombreux, cette énumération de chiffres et de noms sont un éclatant témoignage du colossal effort fait par la colonisation officielle pour implanter sur les hautes plaines de l'intérieur l'élément européen. Durant toute cette période n'a-t-elle pas aussi été obligée de créer ailleurs quelques villages dans les vallées et dans les massifs montagneux ? Evidemment, force lui a été de jalonner les routes qui reliaient deux régions de colonisation intense ;. et le long des couloirs des rivières, partout où quelque élargissement des vallées le permettait, des centres ont été établis. Force lui a été aussi de placer les Européens dans quelques massifs montagneux ; mais à cela elle a été conduite par des causes économiques et historiques, non par une raison géographique. Il suffit de rappeler pour mémoire l'insurrection de 1870-71 et le séquestre prononcé contre les insurgés par le gouvernement français, puis la distribution de ces terres aux Alsaciens-Lorrains. C'est, en somme, la place même où se trouvaient ces terres séquestrées qui a imposé à l'administration le périmètre occupé et concédé.

N'était-il pas une autre région colonisable en Algérie ? D'aucuns ont cru que les steppes qui s'étendent au delà de l'Atlas tellien n'offraient aucune chance de succès à la colonisation agricole. Ce sont des espaces, disaient-ils, uniquement bons pour l'élevage et dont il serait dangereux de priver les tribus nomades. Les idées se sont modifiées depuis ; au fur et à mesure que l'on a mieux connu le climat de ces hautes terres, leurs ressources en eau, la variété des régions qui les consti-

tuent, la condamnation dont elles avaient été frappées fut estimée trop absolue et l'interdit qui avait été jeté sur elles fut levé. D'ailleurs, la colonisation officielle avait besoin de nouvelles terres, elle n'en trouvait que de très rares et de très morcelées dans la région tellienne ; d'autre part, quelques riches propriétaires et quelques sociétés avaient commencé à s'y rendre acquéreurs de grands espaces. Les préventions s'étant peu à peu dissipées, on a timidement d'abord jusqu'en 1900 tenté de construire quelques villages sur ces hauts plateaux, puis on l'a fait résolument et méthodiquement à partir de cette date.

Faut-il ajouter que cette conquête agricole des Hauts- Plateaux n'est possible que par place ? Elle ne saurait non plus être poussée aussi loin à l'Ouest qu'à l'Est. Les Hauts-Plateaux constantinois, moins élevés que ceux de l'Oranie, plus rapprochés de la mer et enfin plus accidentés, se prêtent mieux par leur climat moins sec à une exploitation agricole. Aussi furent-ils entamés les premiers ; au surplus la haute plaine de Sétif et de Gonstantine ne constitue-t-elle pas l'extrémité septentrionale de ces Hauts-Plateaux ? Bientôt on poussa plus loin. Ce fut la zone bordière de l'Aurès qui vit apparaître les premiers colons à Batna, Lambèze, El Madher, Mac-Mahon, Kbenchela. Bientôt des chemins de fer furent jetés à travers les Hauts-Plateaux ; une ligne relia Gonstantine à Biskra, elle devait donner une vie nouvelle à toutes les agglomérations de cette région et provoquer des créations importantes sur son tracé ou à proximité : Kercha (1881), Pasteur (1883), Aïn-Yagout et Fontaine-Chaude (1884). Une autre ligne joignit Gonstantine à Aïn-Beïda et l'on y bâtit Aïn- Takroun (1880), d'Armandy (1896). Enfin, sur la route

de Souk-Ahras à Tebessa furent peuplés, en 1896, Clairfontaine et Morsott.

Dans ces dernières années, les efforts de cette colonisation officielle se sont concentrés sur trois régions, la région de Sétif, celle de Batna, et enfin la région d'Aïn- Beïda. Dans cette dernière, on commence à créer La Barbinais en 1899, on continue par Canrobert en 1902 ; et au programme de colonisation de 1906 figurent deux nouveaux villages qui n'ont point encore reçu cle noms européens : Aïn-Babouch et Ksar-Sbabi. Non loin de Batna, dans le massif montagneux du Belezma, deux rentres jumeaux, Corneille et Bernelle, gardent la route de Batna à Sétif par Ras-el-Aïoun. Mais les créations les plus nombreuses ont été faites à la limite méridionale du plateau de Bordj-bou-Arréridj et de Sétif ; dès 1891, Colbert était fondée en pleine commune des Rhira, puis Tocqueville en 1892, Ampère en 1897. Depuis 1900, le peuplement de cette haute plaine s'est poursuivi rapidement : Lavoisier, situé à quelques kilomètres de Tocqueville, date de 1901, Bébagle et Pascal, peu éloignés de Colbert, n'ont qu'une année d'existence ; El-Tixter, dans le voisinage de la grande voie ferrée d'Alger à Constantine, est projeté.

Les plateaux du département d'Alger sont bien moins accessibles que ceux de Constantine. Pas de chemin de fer qui les traverse, ni même qui y conduise. Seules quelques routes assez accidentées et difficiles ; l'une, la route de l'Est, conduisant à Bou-Saâda, n'a été encore pourvue d'aucun centre après Sidi-Aïssa. Celle de l'Ouest, la route de Laghouat, est tout aussi déserte après Boghari. Les hautes terres de l'intérieur de ce département se prêtaient aussi moins bien à la colonisation agricole ; cependant le plateau du Sersou et la vallée

du Nahr-Ouassel étaient riches en eau et en terres excellentes. Déjà en 1800. l'administration avait tenté un premier essai de peuplement de cette région avec Vialar. puis un second, quatre ans après, avec Bourbaki (1894). Elle ne se décida définitivement que plus" tard à y attirer les colons et à y concéder de nombreuses terres : c'est en 1003-1004 que fut posée réellement la question de la colonisation du Sersou et qu'elle fut résolue : c'est en 1004 que les premiers travaux de villages ont été entrepris à Burdeau et à Bourlier: c'est en 1905 que le programme fut complété par le peuplement de Victor-Hugo, de Taine et de Liébert.

Une partie de ce plateau du Sersou est contenue dans les limites du département d'Oran : c'en est même la plus riche et partant la plus colonisable. La ville de Tïaret, qui en occupe l'extrémité occidentale, et qui était reliée par un chemin de fer à Relizane et à Mostaganem. était de plus un centre de rayonnement très actif et une condition de succès pour les entreprises de colonisation. Aussi se sont multipliées autour de Tiaret, les créations de villages : Palat (1888), Trumelet (1892), Prévost-Paradol (1902), Torrich (10i : . Waldeck-Rousseau (1905). Au delà de Frenda on a élevé Martimprey (1897); au delà de Saïdo. Wagram (1O04). La haute vallée du Télagh avait été ouverte deux ans avant le plateau du Sersou : Bossuet fut créé en 1899, mais le gros effort de la colonisation officielle ne remontedans cette région qu'à 1902; en cette année, elle y peupla trois centres : Rochambeau, Tirman et Aïn-Tindamine.

La densité des populations européennes sur cesHauts. Plateaux ne peut être encore que très faible. Sera

t-elle forte un jour ? Ce serait téméraire de le croire m Les conditions climatériques sont telles que les cultures n'y produisent que des récoltes aléatoires ; les superficies nécessaires à l'existence de familles d'Européens doivent donc être plus vastes. Et puis n'a-t-on pas l'exemple de la population indigène ? Elle aussi, dans ces immenses espaces dénidés et peu fertiles, n'a qu'une densité intime.

Causes économiques : l'eau utilisable. — Si

la colonisation officielle a eu le mérite de semer à travers les plaines et plateaux algériens de multiples villages, centres d'attraction en môme temps que de ralliement de la population européenne, si bien souvent, par ses créations un peu artificielles, elle a ouvert à l'activité des colons des régions inoccupées et montré la voie à suivre, si par conséquent la densité de la population européenne dépend en grande partie de ce qu'elle a porté ses efforts sur telle ou telle contrée de la colonie, il faut savoir aussi faire sa part à la colonisation spontanée ; celle-ci sait profiter des voies de communication ouvertes pour assurer le succès de ses entreprises et choisir parmi les terres qu'elle achète celles dont elle peut espérer retirer les bénéfices les plus sûrs. Ce sont donc des conditions économiques qui pèseront le plus dans les progrès de cette forme de peuplement et dans la répartition de la densité qui en résultera.

En Algérie, ce qui manque le plus, c'est l'eau; ce qui manque le moins, c'est la chaleur. Non pas que, pendant la période hivernale, les précipitations pluviales

ne soient longues et fort abondantes ; certains hivers sont remarquables par leur excessive humidité. Mais ces chutes d'eau sont mal réparties entre les saisons : trop répétées en hiver, alors que la végétation est lente et la terre constamment humide, elles cessent complètement en été lorsque le développement rapide des plantes nécessite une absorption assez forte et que. d'autre part, la chaleur accélère l'évaporation. Ah ! si l'Algérie jouissait d'un climat tout autre, si les pluies y tombaient surtout en été, elle se couvrirait rapidement d'une exubérante végétation. C'est donc à se procurer cette eau pendant la période de sécheresse que réside presque tout le problème économique dans l'Afrique du Nord. Nous sommes ici comme en Espagne, comme en Egypte, dans la zone des cultures par irrigation. Là où l'eau est abondante, la terre triple de valeur, et la population peut avoir une forte densité. Partout où la pratique de l'irrigation est possible, soit à cause de barrages sur les cours d'eau, soit par suite de l'existence d'une nappe aquifère abondante et peu profonde, le succès de la colonisation est assuré.

Assuré aussi est l'accroissement de la colonie européenne qui a plus de besoins que l'indigène, mais qui sait faire produire à une terre irriguée de plus forts rendements. A cette cause doit être attribué l'heureux développement du département d'Oran : les Espagnols, qui constituent le groupe le plus nombreux des Européens, étaient habitués dans leur pays d'origine à ces cultures estivales par irrigation et ils ont recherché cette eau si nécessaire ou su utiliser immédiatement celle qu'on leur offrait : et. quoique rOranie fut la partie de la colonie dont le climat fut le plus sec. elle se prêtait par sa structure orographique, par les plisse-

ments montagneux qui y séparent très nettement les plaines cultivables, à l'établissement de barrages de retenue sur les grands cours d'eau. Et puis le grand manteau de terrains calcaires et crétacés qui s'étend, à l'intérieur, de Mascara jusqu'à la frontière marocaine, est un immense réservoir qui s'écoule sous forme de sources sur le pourtour de ce massif. D'où la richesse en eaux vives de la région de Tlemcen et de celle de Tiaret. Nous ne prétendons point cependant qu'on ne trouverait pas ces mômes richesses hydrauliques dans les deux autres départements, mais elles ont été moins bien étudiées et moins utilisées. Demain les grands travaux que l'on exécute actuellement dans la plaine du Ghélif apporteront la richesse dans cette vallée et auront pour conséquence l'augmentation certaine de sa population. Demain le barrage de l'oued Athménia enrichira la région de Gonstantine en amont de cette ville. En thèse générale, les seules régions à forte densité de l'Algérie sont celles où la culture par irrigation est possible.

Observe-t-on les détails, les villages algériens se trouvent placés aux points d'eau. Si l'on avait conservé à ces localités les noms qu'elles portaient du temps de la domination arabe, toutes ou presque toutes s'appelleraient d'un nom qui commencerait par Aïn (source) ou Oued (rivière). Ce voisinage d'une source était une condition si essentielle de succès que, malgré les fantaisies toujours inévitables de colonisateurs de cabinet ou de militaires agronomes, elle s'est trouvée si évidemment imposée qu'en fait elle a été presque partout réalisée. Et les pauvres villages où l'on n'en a tenu aucun compte ont végété et dépéri, ou sont obligés actuellement de consentir des dépenses énormes pour

amener de distances considérables l'eau qui leur est nécessaire. Pour bien montrer comment dans la pratique l'administration a été obligée d'obéir plus ou moins consciemment aux nécessités d'une politique hydraulique, comment la colonisation spontanée, plus souple et plus indépendante dans ses créations, s'est vue contrainte elle aussi de s'adapter aux conditions hydrologiques du sol, prenons l'exemple de la Mitidja Cette grande plaine, orientée de l'Est à l'Ouest, se trouve comprise entre une grande ride de l'Atlas qui la domine sur certains points de ses 1,700 mètres d'altitude et le bourrelet. des collines duSahel. Gomme elle est inclinée légèrement du Sud au Nord, les eaux de ruissellement qui se précipitent des hauteurs de l'Atlas mitidjien et les eaux d'infiltration viennent se réunir au pied des coteaux du Sahel où elles formaient autrefois une zone marécageuse. Dans cette plaine, il y aura donc deux parties arrosées naturellement ou susceptibles de l'être par irrigation : celle qui est située au pied de l'Atlas et où débouchent, comme des vomitoires d'un amphithéâtre romain, la foule des torrents indomptés de la montagne ; il suffira de quelques travaux pour en capter les eaux et les distribuer à travers la campagne ; et une autre plus riche encore en eaux vives, car de nombreuses sources y ramènent à la surface les eaux d'infiltration, c'est celle qui longe au Nord les dernières ondulations du Sahel. Qu'on se figure une ligne passant par Maison-Blanche, le Gué-de- Gonstantine, Birtouta, Boufarik, Oued-el— Alleug, Marengo, de manière à rester à peu près concentrique à la ceinture de l'Atlas et parallèle au Sahel, c'est la ligne des sources. Et entre ces deux zones humides, s'en étend une troisième asséchée. Les eaux dérivées

des montagnes l'atteignent difficilement, les puits y sont profonds et peu abondants. Des deux côtés, abondance en eau ; au centre, disette. Cette différence n'avait pas échappé aux Arabes : ils avaient distingué dans l'outhan des Beni-Khelil trois parties : 1° YOtta ou la plaine intermédiaire, région peu fertile parce que sèche ; 2° la Merdjia à l'ouest de l'Otta, très marécageuse, s'étendant jusqu'à la Ghiffa ; et 3° YHaniada, la plus grande partie de l'outhan des Beni-Khelil, au sol plus élevé et mieux irrigué, le jardin de la Mitidja. Or, comment la population s'est-elle disséminée dans cette plaine ? Où la trouve-t-on de préférence installée ? Dans les deux zones où l'eau existe et où l'irrigation est possible.

Jetez les yeux sur une carte à grande échelle de la Mitidja ; vous verrez cette plaine limitée au Nord et au Sud par deux lignes de villages. Au Sud, au débouché de tous les torrents, de gros bourgs : le Fondouk, Rivet, l'Arba, Rovigo, Bouinan, Souma, Beni-Mered, Blida, la Ghiffa, Mouzaïaville, El-Affroun, Bourkika, Meurad ; et de l'autre côté, au Nord, nouvelle ceinture d'agglomérations, celles que nous avons citées plus haut. Au centre, quelques hameaux et quelques fermes, peu ou pas de population ; cependant ces terres plus sèches de la grande plaine ne sont plus couvertes de broussailles et de forêts ; comme elles se prêtaient fort bien à la culture de la vigne, c'est là surtout qu'ont été constitués de splendides vignobles.

L'exemple de la Mitidja n'est pas le seul que l'on puisse donner en Algérie, mais il est le plus topique ; la densité de la population est en rapport avec la richesse en eau utilisable de la région.

Je dis richesse utilisable ; car combien d'eau se

perd dans ce pays qui en a tant besoin ? Les pluies y tombent violentes et serrées. Véritables abats d'eau, elles gonflent en quelques heures les torrents dont les crues soudaines et formidables dévastent plaines et vallées. Puis, lorsque survient une période de sécheresse, ces mêmes oueds n'ont plus qu'un débit insignifiant ou même ne forment que des mares d'eau stagnante et croupissante. Ils ne sauraient donc, comme les fleuves des pays tempérés, servir de voies de communication : car aucun n'est navigable, excepté la Seybouse, et sur quelques kilomètres encore. Au lieu d'être des chemins qui marchent, ce sont des voies qui arrêtent ; quand ils sont grossis par les pluies, ils sont infranchissables, et inutile d'essayer de les remonter. Quand ils sont presque à sec, on s'écarte de leur lit par crainte de la fièvre.

Aussi villes et villages ont été construits à quelque distance des thalwegs de ces cours d'eau et des terres basses qu'ils submergent, au moment des grandes crues. On les a établis sur les premières pentes des éperons montagneux. Voyez la vallée inférieure de l'oued S'ahel entre Beni-Mansour et Bougie. Sur la rive gauche du fleuve, pas un hameau, pas un village qui ne soit séparé de lui par quelques kilomètres : La Réunion, El-Kseur, El-Mateur, Sidi-Aïch, Ighzer-Amokrane, Akbou, Tazmalt. Sur la rive droite, même disposition : Beni-Mansour, Seddouk, Oued-Amizour se tiennent à une distance respectacle. Faut-il multiplier les exemples ? La vallée du Chélif en est un autre précieux. Les agglomérations européennes comme les douars indigènes ne se rapprochent du cours du fleuve que lorsque le rétrécissement de la vallée par des contreforts montagneux le leur permettent sans

danger ; partout ailleurs, on ne les rencontre qu*aux confins de la plaine, loin du fleuve.

Cette nécessité de l'eau pour l'irrigation et cet éloignement des thalwegs des grosses rivières algériennes, imposé aux villages par mesure de sécurité et d'hygiène, se traduiraient facilement sur une carte de densité à grande échelle : des deux côtés, de minces rubans courraient dans la vallée, indiquant une densité très faible ; un peu plus loin, deux autres lisières à densité très forte, se développeraient aux pieds des montagnes et sur les premières pentes, marquant l'habitat préféré de la population européenne.

Les Routes et les Chemins de fer. — Les oueds algériens ne pouvant servir de voies de pénétration naturelles vers l'intérieur, des routes furent ouvertes, puis des chemins de fer construits. Dans un pays aussi morcelé que l'Afrique du Nord, où le parallélisme des plissements montagneux rendait les communications si difficiles, de grands travaux publics pouvaient seuls remédier à ce grave inconvénient. Quand la France prit possession de la Régence, de simples sentiers indigènes serpentaient à travers les plaines ou escaladaient les montagnes. Des belles routes romaines d'antan, il ne restait que des vestiges. L'autorité militaire d'abord, puis l'administration des ponts et chaussées, l'une pour assurer la conquête du pays, l'autre pour faciliter son exploitation économique, tracèrent un réseau de routes que vinrent compléter plus tard les lignes de chemins de fer.

Or c'est le long de ces routes que la colonisation

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officielle créa les principaux villages, et c est par suite sur leurs parcours qu'on rencontrera une assez forte densité européenne. Toutefois il serait inutile d'insister sur le tracé de ces routes, si au peuplement officiel des régions traversées n'était venu s'ajouter un peuplement libre, spontané de commerçants, de marchands et aussi de colons volontaires. Nous ne prétendons pas que, ainsi que cela a eu lieu en Amérique, l'ouverture d'une route ou d'une voie ferrée fasse sortir de terre sur son passage de gros bourgs ou des villes populeuses ; pareils miracles ne se produisent qu'au pays des Yankees ; mais l'établissement de ces voies de communication a facilité l'arrivée de nouveaux Européens et favorisé l'accroissement delà densité. A ce titre, nous en parlerons succinctement.

Route I d'Alger à Laghouat. — Elle traverse toute la Mitidja, passe à Boufarik et Blida, s'engage dans les gorges de la Chiffa pour atteindre Médéa. Elle dessert les centres de cette haute plaine, puis descend dans la vallée du Ghélif à Boghari et s'engage sur les Hauts-Plateaux. Elle coupe la steppe de Boughzoul, la ville de Djelfa et gagne Laghouat. Si dans la première partie de son trajet, elle court à travers une plaine fortement peuplée, si dans la seconde aux environs de Médéa, elle longe quelques villages européens, elle entre à Boghari dans la solitude de la steppe. Demain, il est vrai, elle deviendra la voie par où s'écouleront les produits du Sersou oriental.

D'Alger jusqu'à Berrouaghia, elle est doublée par une ligne de chemin de fer ; et il est toujours question de prolonger le tronçon de Berrouaghia jusqu'à Laghouat. Du jour où cette voie ferrée seraconstruite,

il est certain que l'accès des hauts plateaux du département d'Alger en sera très facilité, que le Sersou se développera et que la densité des Européens s'y accroîtra vite. On n'aura plus à constater comme aujourd'hui ce piétinement sur place, cet état stationnaire de la population de cette haute plaine de Médéa, pourtant si riche et si salubre.

Route II de Mers-el-Kebir à Tlemcen. — Elle met en communication deux contrées agricoles et commerçantes, celle d'Oran et celle de Tlemcen. Elle longe la Sebkha d'Oran, franchit la région accidentée d'Aïn-Temouchent et atteint la plaine de Tlemcen. Elle reste donc entièrement dans le Tell, c'est-à-dire dans la zone fortement peuplée cle la colonie. Elle a favorisé surtout l'enrichissement des environs d'Aïn-Temouchent, d'autant qu'elle est suivie d'Oran jusqu'à cette ville par un chemin cle fer. On parle même de poursuivre la construction de cette voie jusqu'à Tlemcen et la frontière oranaise.

Route III de Stora à Blskra. — Une des plus utiles, une de celles qui ont agi le plus efficacement sur l'établissement des Européens dans les Hauts- Plateaux. Son tracé est bien connu : de Philippeville à Gonstantine, de Gonstantine à Batna et à Biskra. De bonne heure elle fut entreprise, et de bonne heure elle fut jalonnée de centres entre Philippeville et Gonstantine : Saint-Charles, Gastonville, Gol-des-Oliviers, Gondé-Smendou, Bizot. Même sur les Hauts-Plateaux, elle longe une ligne d'agglomérations européennes. Avant que le chemin de fer ne vînt la doubler, des postes militaires importants et des colonies agricoles

y avaient été installées. Le désert Lui-même était devenu abordable et Biskra se transforma en ville d'hivernage.

Route IV d'Alger à Oran. — C'est la grande route de l'Ouest, parallèle à la mer. A la Chiffa. elle se détache de celle d'Alger à Laghouat, s'élève par la vallée de l'oued Djer jusqu'au seuil montagneux qui sépare la dépression mitidjienne de la vallée du Ghélif, en desservant Yesoul-Benian. Margueritte ; de Miliana, la reine du Zaccar, elle descend à Affreville et s'engage dans le long couloir du Ghélif où nombreux sont les gros bourgs français.

A Inkermann. elle quitte le fleuve, se dirige vers Relizane pour rallier Mostaganem et suivre la côte jusqu'à Arzew ; elle gagne enfin Oran à travers le Sahel. Que l'on se reporte à la carte de densité, on peut deviner où elle passe rien qu'à la succession des taches marquant les points où la population européenne est très dense. La grande voie ferrée d'Alger à Oran la suit sur la plus grande partie de son parcours.

Route V d'Alger à Constant i ne. — Mêmes constatations que pour la précédente. Cependant son itinéraire est moins fortement marqué sur la carte de densité, car la région parcourue, beaucoup plus accidentée et plus fortement occupée par l'élément indigène berbère, se prêtait plus malaisément à une exploitation effective. Maison-Carrée. Rouïba. l'Aima. Ménerville, Palestro, Bouïra en sont les principales étapes dans le département d'Alger : Bnrdj-bou-Arréridj. Sétif. Saint-Arnaud, Oued-Athménia celles du département de Constantine. Ces noms rappellent aussi les nombreuses stations de l'Est-Algérieu.

Route VI cVOran à Gêryville. — Route de pénétration à l'intérieur comme celle d'Alger à Laghouat, ou celle de Philippeville à Biskra. Aussi n'est-ce que sur une portion de son parcours qu'elle a favorisé l'accroissement de la population immigrante. D'Oran à Saint-Denis-du-Sig elle se maintient dans une plaine riche, un peu fiévreuse cependant, où les villages s'égrènent assez rares ; de Saint-Denis à Mascara, en passant par Dublineau, elle ne dessert pas de centres, la région étant à peu près vide d'Européens. De Mascara à Khalfallah, la colonisation a bien semé quelques hameaux, mais les Hauts-Plateaux de cette partie de la colonie, très élevés et très froids, sont presque déserts.

Route VII de Uellzane au Maroc. — Elle continue en réalité la grande route parallèle à la mer, relie Relizane à Mascara, Mascara à Sidi-bel-Abbès, Sidi-bel-Abbès à Tlemcen, Tlemcen à Lalla-Marnia ; elle délimite ainsi en Oranie deux régions, l'une au Nord de cette route où la densité des Européens reste à peu près partout assez forte, l'autre au Sud où ces mêmes Européens commencent seulement à pénétrer sans cependant former des groupements très considérables.

Route VIII cl' Alger à Bou-Saâcla. — Nouvelle route de pénétration vers les Hauts-Plateaux. C'est peut-être une de celles qui a eu, jusqu'à ces derniers temps, le moins d'action utile sur le peuplement. Il est vrai qu'en dehors de sa traversée de la Mitidja, elle s'engage dans une des régions les plus accidentées du département. Elle dessert les mines de Sakamody, touche à Tablât. Dans la haute plaine des Aribs elle

se retrouve en pays colonisé et riche, mais les communications entre cette plaine et Alger sont plutôt assurées par la ligne ferrée de l'Est-Algérien, dont la gare la plus voisine est Bouïra. D'Aumale à Bou-Saàda, peu ou pas de centres, population européenne plus que clairsemée.

Route IX de Bougie à Sétif. — Route tellienne. Elle met en communication la région de Sétif riche en céréales et le port de Bougie qui en est le débouché naturel. Gomme elle s'enfonce dans des gorges très resserrées, que, de plus, elle est tout entière dans un pays fortement peuplé d'indigènes, elle n'a servi qu'au commerce et peu à la colonisation. Enfin, aux approches de Sétif, elle entre sur les domaines de la Compagnie Genevoise et l'on sait que les grandes Compagnies n'ont guère été, malgré leurs statuts, des moyens utiles et propices à l'extension du peuplement européen.

Route X des Ouled-Rahmoun à Tébessa. — Route de Hauts-Plateaux, mais des Hauts-Plateaux constantinois, c'est-à-dire de ceux qui par leur climat, leurs ressources en eau et leur proximité du littoral, ont été les premiers envahis par les colons ; ajoutez que les riches gisements de phosphates que l'on exploite sur la frontière tunisienne, ceux de cuivre et de fer y ont attiré des ouvriers européens. Demain, l'exploitation de l'Ouenza va donner une nouvelle vie à cette région encore peu peuplée.

Comme les routes nationales, les chemins départementaux ont contribué eux aussi à accélérer le peuplement des contrées qu'ils desservaient, mais dans une proportion moindre. Si nous avons tenu à citer les

routes nationales, c'est que, plus anciennement établies et généralement bien entretenues, elles ont eu un effet plus hâtif et plus durable. De plus, elles ont vu leur influence grandir encore du fait de la construction des chemins de fer, qui, suivant le même tracé, ont profité aux mômes régions et souvent aux mômes villages. Ces deux actions cependant ne se sont pas constamment ajoutées Tune à l'autre ; le chemin de fer ne passe pas toujours là où passe la route ; il se maintient au fond des vallées quand la route grimpe sur les contreforts. Et il s'est trouvé alors que des centres, que des préoccupations militaires avaient fait construire comme des forteresses sur le sommet des collines, ont perdu leur prospérité d'autrefois, parce qu'ils ont été trop éloignés des gares. Tel a été le cas pour Vesoul-Benian ; mais en dehors de ces cas particuliers, les plaines et vallées algériennes, favorisées par l'ouverture de ces routes puis par l'établissement de lignes ferrées parallèles, ont vu croître en même temps leur prospérité économique et la densité de leur population.

La densité de la population en 1901. — Toutes ces causes indiquées, si maintenant on compare les cartes de densité de 1856 et de 1901, quels progrès n'at-on pas accomplis en l'espace d'un demi-siècle ! Le Tell entier a été envahi. En 1856, les régions voisines du littoral, où on les rencontrait, étaient des îlots épars çà et là, sans étendue, les environs d'Alger et d'Oran exceptés ; en 1901, ce sont les pays où il n'y a pas de population européenne qui sont l'exception.

Le département d'Oran surtout a gagné. Tous les

villages voient grossir leur population. Et ce ne sont plus ceux qui sont situés dans les environs immédiats du chef-lieu. En Oranie, il n'y a ni centralisation, ni dispersion excessives. La ville d'Oran n'absorbe pas à son profit toutes les forces vives du département. Tlemcen, Sidi-bel-Abbès, Mascara, Saint-Denis-du-Sig sont en pleine prospérité. Dans tous les arrondissements, il se produit comme une poussée irrésistible de l'élément européen débordant l'élément indigène, le refoulant ; et lorsqu'à chaque dénombrement on voit s'enfler les statistiques, s'élever la densité, régulièrement, partout et toujours, on est étonné et ravi.

Le département d'Alger voit aussi sa densité progresser. Mais on ne constate plus dans toute l'étendue du département, ni même dans toute la partie tellienne cette invasion pacifique et générale. Seuls le Sahel, la Mitidja, et les parties a voisinantes sont peuplées d'Européens et si, là du moins, leur proportion est très élevée, il semble que leur extension soit arrêtée par les montagnes qui enserrent la dépression mitidjienne. Est-ce défaut d'harmonie entre les diverses régions ? N'y a-t-il pas une centralisation excessive, une absorption de toutes les forces vives par l'arrondissement d'Alger ?

Quant au département de Constantine, il est assez mal partagé. Sans doute le nombre des Européens qui y sont fixés a augmenté et augmente encore en son ensemble ; mais la progression de la densité est très lente ; et en certains endroits même elle diminue. Au demeurant, ce département manque d'unité géographique ; des régions éloignées l'une de l'autre n'entretiennent que des relations difficiles. Au lieu d'un centre

politique, il en existe trois qui se disputent la prééminence.

La colonisation officielle avait jeté sur l'Algérie une sorte de filet aux mailles très lâches ; elles se sont rapidement resserrées en Oranie ; à Alger, elles se sont complètement fermées dans la région mitidjienne, mais sont demeurées flottantes ailleurs ; à Gonstantine elles couvrent mal de leurs fils distendus d'immenses régions peu peuplées.

D'où proviennent ces différences ?

Sont-elles dues à l'état de la propriété ? Notons que c'est dans le département de Constantine que l'on a concédé les plus grands domaines, sortes de fiefs dont certaines compagnies financières ou même des individus ont été déclarés propriétaires. En veut-on un exemple ? Voici la compagnie genevoise qui, vers 1850, obtint la concession de 2,000 hectares, à condition de peupler 10 villages par des immigrants européens. Les terres qui lui furent accordées étaient parmi les meilleures des environs de Sétif. Or, elle éluda aisément les clauses de son cahier des charges.. Au lieu cle 10 villages, elle n'en fonda que 5, et seuls les architectes de l'époque savent comment furent construites les maisons. Puis elle y logea quelques centaines de colons qui fondirent rapidement, alors que se multipliaient les indigènes appelés à les remplacer,

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