‹ Le peuple algérienChapitre 34 sur 104 · MARIAGES CROISÉS · texte numérisé non relu

MARIAGES CROISÉS

De tous les faits démographiques que permet d'observer en Algérie la diversité d'origine des individus qui y vivent, le plus curieux pour l'observateur et sans nul doute le plus intéressant pour nous Français, est la fusion des races européennes et la formation d'un peuple nouveau. Peu de colonies ont vu se produire un mouvement si accentué de pénétration mutuelle des divers éléments ethniques, et il n'en est guère, même parmi les plus anciennes où, à l'heure actuelle, le rapprochement soit plus avancé.

Bien des causes ont favorisé ce mouvement. L'Algérie, située au centre de ce bassin occidental de la Méditerranée que forment de deux cotés la massive péninsule ibérique à l'Ouest et la toute sculptée presqu'île italienne à l'Est, au milieu duquel se font vis-à-vis les côtes françaises et algériennes, devait surtout être peuplée d'immigrants de races latines. Français, Espagnols, Italiens vivraient-ils sur les rives barbaresques en groupes isolés, sans se mélanger, sans fusionner? Rien ne les séparait les uns des autres; tout au contraire les attirait. Identité de race d'abord ! Ces trois peuples représentent en Europe la race latine : et quoique, antérieurement à la conquête romaine, ces pays aient été habités par des peuplades primitives d'origines diverses, aryenne ou sémitique, quoique, lors des grandes invasions et au

cours du moyen-âge, ils aient reçu des envahisseurs divers, la profonde influence exercée par les Romains et par leur civilisation avait façonné ces peuples, effacé ou atténué les différences ethniques et créé entre eux un lien moral qui a subsisté à travers les siècles malgré les vicissitudes particulières que ces nations ont traversées. La communauté de sentiments religieux ! La. France, l'Italie, l'Espagne sont restées les trois grandes puissances catholiques européennes ; pour des raisons multiples dont la plus forte nous paraît être l'ineffaçable empreinte qu'avaient gravée en elle le génie dominateur de Rome et ses principes d'autorité, d'ordre, de hiérarchie, elles ont été les champions du catholicisme au temps de son extension, et elles sont restées profondément pénétrées de ses dogmes et de ses lois. Que, plusieurs fois, à travers les âges, elles se soient heurtées sur les champs de bataille, qu'elles se soient même si bien combattues que chacune d'elles a fait évanouir le rêve de domination universelle qu'à maintes époques sa rivale avait caressé, que des combinaisons diplomatiques aient transformé en ennemis d'un moment ces alliés séculaires, qu'importe ! Ces trois peuples n'en demeurent pas moins unis par le même idéal moral, par les mêmes conceptions religieuses, par les affinités ethniques et ces liens sont plus indissolubles que ceux que peuvent nouer d'éphémères traités politiques. Ce qui le prouve, mieux que tout raisonnement, c'est la facilité avec laquelle les individus, appartenant à ces trois nationalités, se mêlent entre eux par les mariages croisés. Le croisement sur le sol africain de ces éléments latins est un fait commun, chaque jour enregistré; c'est lui qui imprime à la démographie algérienne un cachet tout particulier, selon un mot du docteur Ricoux ; c'est

le fait capital sur lequel nous tenons à insister tout spécialement.

Mais les documents fournis par les statistiques algériennes sont-ils assez détaillés et concordants pour rendre fructueuses dépareilles recherches ? Détaillés, ils l'ont été fort peu, du moins pendant plus de soixante ans; car, jusqu'en 1893, ils n'ont connu que deux sortes d'unions croisées : entre Français et Etrangères et entre Etrangers et Françaises; ils signalaient bien aussi les mariages entre Indigènes (Israélites ou Musulmans) et Européens, mais ces dernières divisions n'ont jamais été que des cadres vides qu'il eut été préférable de supprimer, et que seule la routine administrative avait maintenus malgré leur inutilité démontrée. En 1893, le problème étranger s'étant posé d'une façon plus précise, la question des mariages croisés fut considérée avec plus d'attention ; l'Administration comprit dès lors l'intérêt national qui s'attachait à cet ordre d'investigation, et elle donna des instructions pour que dorénavant, dans les tableaux publiés, il s'en trouva un qui indiquât la comparaison entre la nationalité de l'homme et la nationalité de la femme mariée. Mais, remarquez-le bien, cette mesure fut prise trop tard ; déjà les effets de la loi de 1889 sur la naturalisation automatique s'étaient fait sentir, nombre d'adultes d'origine étrangère avaient reçu la nationalité française presque au moment où ils allaient se marier ; une véritable perturbation fut ainsi apportée dans les données de la statistique et on ne pouvait s'en servir qu'avec une très grande prudence et de sérieuses réserves. — Nouveau progrès en 1902 : le service statistique du Gouvernement général, rajeuni et plus conscient de son rôle, refond complètement tous les anciens cadres et multiplie les subdivisions notamment

sur les mariages ; désormais on a la répartition pour l'Algérie entière des différentes unions d'après la nationalité des deux époux, et l'on peut se rendre compte si cette nationalité est empruntée ou réelle, si elle correspond ou non à l'origine ethnique des fiancés ; car le groupe informe des naturalisés a été divisé et ses éléments groupés suivant la nationalité qu'ils avaient avant leur incorporation dans la masse des Français. De ce moment seulement, le problème des mariages croisés a pu être sérieusement étudié et résolu avec certitude.

Des statistiques défectueuses engendrent toujours des systèmes erronés ou des théories plus ou moins fantaisistes. Non pas que nous voulions suspecter la bonne foi, la sincérité de ceux qui ont écrit avant nous sur ce même sujet; mais la base de l'édifice qu'ils construisaient était peu solide et devait entraîner lût ou tard la ruine de l'édifice en entier.

Que savait-on jusqu'alors sur ces mariages croisés?

M. le docteur Ricoux donne les résultats qu'il a relevés de 1830 à 1877 :

Mariages

Entre Français 23,217

Entre Etrangers 14,568

Entre Français Etrangères 5,073 )

ou \ Etrangers 1,808)

Françaises / Musulmanes 21 )

Musulmans 32 )

Entre Chrétiens et Juives 17 )

Entre Juifs et Européennes 13 )

Entre Etrangers et Musulmanes 35 j

Entre Musulmans et Etrangères. .... 32 i

De ce tableau le docteur Ricoux tire une première conclusion : « Il est acquis et démontré, dit-il, que les alliances avec les indigènes de race et de religion juive restent une exception. En 47 ans, il en a été célébré 30 à peine. Sans être bien nombreuses, les unions avec les musulmans atteignent un chiffre plus élevé, mais assez faible dans la somme des mariages contractés depuis la conquête: 120 seulement sur environ 45,000 mariages. Dans tes 120 mariages avec les Musulmans, la nationalité française fournit 53 fois un des conjoints, les nationalités étrangères 67. Parmi les Français, les femmes sont plus portées à ces croisements (32) que les hommes (21); tandis que, chez les étrangers, ce sont les hommes (35) qui recherchent plus souvent que les femmes (32) les alliances musulmanes. La fusion des races européennes avec les races indigènes est loin d'être un fait accompli. »

Dans leur généralité, ces conclusions du docteur Ricoux sont encore vraies ; il est exact que la fusion des races européennes avec les races indigènes ne progresse guère ; les alliances avec les indigènes sont toujours une exception ; assurément les tables statistiques enregistrent de plus nombreuses unions dans la période de 26 ans qui s'étend de 1878 à 1903, que dans les 47 années précédentes, mais cela tient uniquement à ce que la population européenne s'est accrue. Dans ces 26 dernières années, 126 Européens se sont mariés avec des Musulmanes, 139 Musulmans avec des Européennes; mais qu'est-ce que 250 mariages pour une période aussi longue et eu égard à la somme des unions dans ces deux groupes ? De même, dans un égal laps de temps, 142 Européens ont épousé des Juives indigènes et 133 Israélites indigènes des Européennes.

Chiffres très faibles encore qui marquent néanmoins, si on songe à l'infériorité numérique de l'élément Juif par rapport à la foule des Musulmans, une tendance beaucoup plus marquée de ce groupe à un rapprochement avec les Européens. Aussi estimons-nous que ce mouvement, si faible encore, s'accentuera dans l'avenir, tandis que les unions avec les musulmans resteront très rares.

Si d'ailleurs cette fusion des Européens avec les Indigènes doit avoir lieu un jour, elle ne prendra pas d'abord la forme légale du mariage : car, à ces unions publiées et affichées, suivant les règles de la loi, le fanatisme de la collectivité musulmane s'opposera toujours. Indice à retenir, les unions libres dans les couches les plus basses de la population sont assez fréquentes ; il est des quartiers dans quelques villes où le mélange des populations indigènes et européennes est en partie un fait accompli,, et je ne parle pas seulement de la prostitution, mais de ces unions des sens et de la misère.

La rareté des alliances entre Européens et Indigènes fait contraste avec la fréquence des mariages des Européens entre eux ; le fait avait déjà frappé le docteur Ricoux qui écrivait en 1880 : « Au lieu de 30 croisements avec des Israélites, de 120 avec des Musulmans, nous avons 6,881 croisements entre Européens, c'est 45 fois plus ». Il regrettait que la pauvreté des documents ne permit pas d'apprécier les croisements des Etrangers entre eux, et ajoutait : « Les Français que nous avons vu contracter 6,881 unions avec les Etrangers, se marient 23,217 fois sans mélange ; c'est plus de la moitié des unions totales célébrées en Algérie depuis la conquête. Nous l'avons déjà signalé à propos de la matrimonia-

lité : les Français sont de tous les peuples ceux qui se marient le plus fréquemment, ceux qui le plus souvent aussi s'allient par croisement. Il est enfin une dernière remarque à faire ressortir au sujet des Français. Les hommes (5,073) se croisent beaucoup plus que les femmes (1,808). Ce fait a une certaine importance pour le démographe ; il n'en a pas moins au point de vue politique, parce que l'homme conserve sa nationalité française, tandis qu'elle disparait avec la femme. Il faut donc se féliciter de ce résultat : nous avons seulement perdu 1,808 membres de notre nationalité pour en acquérir 5,073. En résumé, sur 1,000 mariages célébrés, les Français en contractent 771 entre eux et 229 par croisement ; les Etrangers en contractent 579 entre eux et 421 en s'unissant à des Français. » Sous une forme plus simple, les conclusions du docteur Ricoux se traduisaient ainsi : dans l'ensemble des unions où s'engagent les Français, les mariages croisés entrent pour environ un quart ; dans la somme de celles des étrangers, ils entrent pour près de la moitié.

A l'appui de ces affirmations, ce même auteur apporte quelques chiffres qu'il a découverts dans l'état-civii delà ville de Philippeville et qui tendent tous non seulement à lui faire admettre comme exactes les proportions indiquées plus haut, mais à les exagérer. « Notre ville natale, dit-il, est propice entre toutes à l'étude des croisements. Philippeville, qui a — et c'était le cas pour l'Algérie entière — une population française égale à la somme des populations étrangères, présente une seconde analogie, c'est que les Français, se mariant entre eux, fournissent la moitié des mariages célébrés. Une dernière particularité fait enfin de Philippeville un centre des plus favorables aux recherches sur les croisements :

dans cette commune les Français et les Etrangers s'allient et se fusionnent dans une proportion plus élevée que celle accusée par l'ensemble des mariages de la Colonie. Ainsi, en Algérie, les Français, se mariant mille fois entre eux, se croisent 296 fois et les Etrangers, pour 1,000 mariages entre eux, en contractent 474 par croisement : à Philippeville, les Français se mariant 1,000 fois entre eux se croisent 427 fois, et les Etrangers s'allient 565 fois par croisement, contre 1,000 unions nationales. La proportion des alliances croisées est donc considérable à Philippeville. » Tout en reconnaissant de fort bonne foi la situation privilégiée de Philippeville, le docteur Ricoux a puisé dans les résultats locaux qu'il y a obtenus une confiance trop absolue dans les moyennes générales.

M. de Soliers, à quelques années de là, a repris la même question des mariages croisés. En 1899, lors du XXe Congrès des Sociétés de Géographie, tenu à Alger, il fit une communication sur « La fusion des races européennes en Algérie, par les mariages croisés, étude démographique et politique ». Elle souleva des discussions assez vives au sein du Congrès tant à cause des chiffres apportés par M. de Soliers que des déductions politiques qu'il prétendait en être la conséquence inéluctable. L'idée générale qui se dégage de cette brochure est la progression constante des mariages mixtes en Algérie : o Depuis la conquête, dit l'auteur, il a toujours existé des mariages mixtes en Algérie et le nombre s'en est toujours accru avec le temps. Depuis 1830 à 1881, il représente 16 0,0 des mariages en général ; en 1882, 18 0/0 ; en 1895, 25 0/0. En définitive, dans ces dernières années, on compte 1 mariage mixte pour 4 mariages contractés ; encore serait-il plus vrai de dire qu'il y a

un mariage mixte sur 3 mariages contractés. Un certain nombre de mariages sont en effet réputés nationaux, alors qu'en réalité ce sont des mariages mixtes. Nous faisons allusion aux unions dans lesquelles l'époux quoique français, car c'est par le père que se détermine la nationalité, a cependant du sang étranger par sa mère ou son ascendant maternel. Si nous en venons aux mariages contractés par les Français d'un côté et par les Etrangers de l'autre, nous voyons que les mariages mixtes contractés par les Français ont passé de 23,97 0/0 (moyenne de la période triennale 1884-1886) à 23,29 0/0 (moyenne de la période triennale 1894-96), il y a donc une légère diminution. Quant aux mariages mixtes contractés par les Etrangers, ils ont passé de 20,38 0/0 (moyenne de la lle période) à 25,07 0/0 (moyenne de la 2me période) ; ils ont donc beaucoup augmenté. » Autre idée développée par cet écrivain : l'élément français a la prépondérance dans les mariages contractés ; et il en déduisait cette conséquence que la fusion des races européennes en Algérie s'opérait ainsi au profit de l'élément français : ■« En 1899, ajoutait-il, l'élément français, soit par les deux auteurs, soit par la mère, soit par un ascendant maternel, intervient pour les 73 0/0 des mariages contractés. »

M. de Soliers ajoutait : « La conséquence forcée de la fusion des races en Algérie est la création d'un peuple nouveau. Cette perspective est envisagée avec inquiétude par la Métropole qui redoute que ce peuple nouveau ne songe un jour à conquérir son indépendance. Mais d'abord la fusion des races est nécessaire, soit au point de vue politique pour contrebalancer l'importance numérique de l'élément indigène qui en 1895 s'élève à 86 0/0 de la population totale, soit pour donner

à l'élément français, avec les alliances avec d'autres peuples méridionaux mieux doués, les qualités de résistance et d'adaptation au milieu qui lui font défaut. Ensuite la création d'un peuple nouveau ne devrait pas être pour effrayer la France. Dans une colonie, le peuple est toujours nouveau, soit à cause de la différence du milieu géographique et économique, soit à cause de la différence de proportion des éléments ethniques qui composent le peuple national, soit à cause du mélange du peuple national avec d'autres étrangers. Mais, pour nouveau qu'il soit, le peuple latin qui se crée en Algérie sera une variété du peuple français, ce sera un peuple franco-algérien, tout nous l'assure : et la proportion du sang français dont il est arrosé, et la supériorité mentale de l'élément français qui en fait un facteur d'assimilation. »

Et M. de Soliers allait jusqu'à soutenir que si des circonstances politiques, qu'on ne peut prévoir, détachaient la colonie de la métropole, une race française se maintiendrait de ce coté de la Méditerranée, malgré la rupture de tout lien politique avec la France.

Avant de discuter en détail les opinions émises par le Dr Ricoux et M. de Soliers, notons que l'un a appuyé les siennes sur des documents généraux incomplets et sur des renseignements locaux d'une valeur très relative ; que l'autre a fait état des statistiques les plus favorables à sa thèse ou de celles qui, portant sur des années postérieures à 1889, avaient été viciées radicalement par l'afflux d'éléments jeunes et mariables empruntés au groupe étranger. Un exemple suffira pour faire comprendre quelles étaient les erreurs que l'on pouvait commettre, soit en choisissant ses statistiques,

soit en acceptant sans les critiquer celles qu'offraient les documents officiels.

Afin de bien montrer la progression des mariages croisés en Algérie, M. de Soliers prend trois périodes. De 1830 à 1881, ces mariages ne représentent que 16 0/0 des mariages en général ; de 1884 à 1886, 22,26 p. 100; et de 1894-1896, 25 00. Mais pourquoi choisir ces trois périodes? Acceptons, si Ton veut, la première; en refaisant les calculs, nous sommes arrivés non pas à 16 0 0 mais à 18 0/0. Mais la seconde, 1884-86, nous paraît prise uniquement pour les besoins de la thèse à soutenir. M. de Soliers argue du grand nombre de renseignements que l'on possède sur cette période. Admettons encore cette raison : mais pourquoi retenir de préférence les chiffres du Dr Ricoux et non ceux des statistiques officielles? Or, les chiffres du D1' Ricoux ne concordaient ni avec les statistiques précédentes, ni avec celles qui suivirent; ils avaient de plus été établis d'après les bulletins envoyés par les communes, sans vérification sur les registres mêmes. On les avait admis parce qu'ils étaient favorables à une thèse : ils donnaient pour ces trois années une moyenne de 22,26 0/0 de mariages croisés, en progression sur la moyenne de 1830 à 1881.

Toujours pour corroborer son opinion, M. de Soliers admet au contraire les données des statistiques officielles de 1894 à 1898, parce que celles-là se trouvent donner plus de force à sa démonstration, puisque en quelques années la progression s'était élevée à 2b 0/0. Pourtant il savait mieux que tout autre, étant vieil Algérien et fort versé dans toutes les questions qui intéressent la Colonie, que l'afflux des jeunes étrangers, adultes et mariables, avait versé dans la nationalité fran-

çaise des éléments ethniques nouveaux; il savait que les unions entre ces naturalisés et des jeunes filles, appartenant à la même race, ne pouvaient être considérées comme des mariages croisés. Pure illusion, en conséquence, que cette progression numérique des croisements ! Et puis, avant de conclure, n'eût-il pas été prudent de se demander ce que valaient les documents mis en œuvre ! La loi de 1889, d'une application facile et rigoureuse pour les jeunes gens, à cause de leur inscription sur les listes du recrutement militaire, ne restait-elle point sans effet sur les jeunes filles que par habitude on comptait toujours parmi les étrangères ? Il ressort de cette discussion un peu aride, qu'on doit agir avec la plus grande prudence quand on veut élayer des systèmes sur des statistiques souvent défectueuses.

Les améliorations qu'on y a intelligemment introduites font des nouvelles une base plus solide d'investigation. Depuis le second semestre de 1902, les tableaux statistiques répartissent les différents mariages non pas d'après la nationalité d'emprunt des deux époux, mais aussi d'après leur nationalité réelle d'origine ; à côté des Français et des Etrangers d'origine, ils font une place à part aux naturalisés et ils distinguent parmi ces derniers ceux qui le sont par le Sénatus-consulte du 14 juillet 1865 et ceux qui le sont devenus par les lois du 26 juin 1889 et 22 juillet 1893. Mieux encore, pour chacun de ces sous-groupes, ils nous indiquent l'origine ethnique des individus et, s'il y a lieu, les premiers croisements dont ils sont issus. Même luxe de détails très précis nous est fourni sur les épouses. Aussi ne saurait-on sur ce poin* se plaindre de la parcimonie des renseignements, tout au plus peut-on souhaiter que leur qualité réponde à leur quantité, que la complexité

des subdivisions ne soit pas pour ceux qui les établissent une nouvelle cause d'erreurs et pour ceux qui s'en servent un autre sujet de méfiance.

Cherchons d'abord à préciser exactement d'après les données nouvelles la part proportionnelle des mariages croisés dans l'ensemble des unions contractées. Prenons l'année 1903. Si nous mettons à part dans chaque groupe français et étranger les mariages entre nationaux et dans le groupe des naturalisés ceux entre époux de même origine, nous obtenons pour les mariages croisés un pourcentage de 21,9 0 0. Cette proportion n'est-elle pas trop forte ? A notre avis, elle devrait être ramenée à 20 ou 21 pour plusieurs raisons : d'abord, il a été impossible de compter comme unions croisées celles .où un des époux est déjà le produit d'un croisement, puis il a fallu accepter dans la nationalité, française les époux et les épouses qui sont de père et mère inconnus ou ceux dont les mères seules sont connues.

Or ce chiffre de 20 à 21 0/0 ne concorde-t-il pas avec ceux que l'on obtenait avant que ne se soient fait sentir les effets de la loi de 1889 ? Nous avons refait les calculs pour les périodes quinquennales comprises entre 1875 et 1889 et nous sommes arrivés aux résultats suivants : 16,45 0/0 pour la période de 1875 à 1879, 15,92 pour celle de 1880 à 1884 et 17,72 pour celle 1885 à 1889. Les moyennes seraient beaucoup plus fortes si l'on envisageait les années qui suivirent et atteindraient sans toutefois la dépasser celle de 25 0/0, indiquée par M. de Soliers. Mais, et c'est là une nouvelle preuve de la fausseté de ces statistiques qui aurait dû mettre en garde cet auteur contre des affirmations trop hâtives, c'est que le nombre de ces mariages croisés qui s'était

maintenu entre 500 ou 600 durant la période quinquennale 1885-1889 s'enfle, s'exagère et dépasse 800 en 1894 et atteint même 955 en 1896, doublant ainsi en un laps de temps assez restreint. Or les phénomènes démographiques qui comportent sans doute certaines variations ont aussi une fixité relative et leur évolution est lente et régulière ; les mariages en particulier sont sous la dépendance d'habitudes sociales ou de sentiments individuels qui ne se modifient qu'à la longue. De tels changements correspondraient donc à des transformations profondes et sensibles du milieu social algérien que rien ne faisait prévoir autrefois, que rien ne confirme aujourd'hui.

Les mariages européens de 1875 à 1889

ANNÉES

ENSEMBLE des

MARIAGES

européens

MARIAGES

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