MARIAGES CROISÉS
soit 16,45 0/0
soit 15,92 0/0
soit 17.72 0 0
Sans doute, il y a progrès relatif, et eè progrès dans les croisements est chose fatale et nécessaire. Fatale, car entre les peuples représentés en Algérie, des relations sociales et économiques ont été nouées et se nouent tous les jours ; les dissemblances ethniques, manifestes à l'origine, s'atténuent par une perpétuelle action et réaction de ces groupes les uns sur les autres ; et, quand ces différences ne sont plus sensibles, les individus se recherchent et s'unissent sans que quelque empêchement puisse provenir d'une diversité d'origine. Nécessaire en même temps, car la fusion physiologique est la condition indispensable de l'unité future, morale et politique du peuple algérien. Si ces progrès ne so/it pas aussi rapides que ne le supposait M. de Soliers, si les mariages croisés ne forment pas le quart des unions contractées, ils entrent pour un cinquième dans cette somme et dépassent même légèrement cette proportion. Tient-on pour exact ce pourcentage, l'Algérie aurait au point de vue de la fusion des races une légère supériorité sur les Etats-Unis où l'on observe aussi ce phénomène démographique. Là les éléments germaniques, venus d'Angleterre, d'Allemagne, des Pays Scandinaves, se mêlent avec les éléments celtiques et latins provenant de l'Irlande, de la France et de l'Italie. D'après les derniers documents du Census, sur 100 mariages aux Etats-Unis, il y en aurait 19,6 qui seraient des mariages croisés, proportion un peu inférieure à celle de 20 à 21 que nous avons admise pour notre Colonie.
Croisements apparents et croisements réels.
— L'intérêt qui s'attache aux croisements ne réside pas
tant dans le fait démographique lui-même et dans la progression constatée que dans les conséquences politiques et sociales de cette fusion. Au bénéfice de quel peuple se produit-elle? Est-ce à l'avantage ou au détriment de la nationalité française? Quelle est la part respective qui reviendra aux trois grands groupes latins dans la formation du peuple algérien ? Là encore, les statistiques nouvelles apportent quelques éclaircissements intéressants et redressent des jugements erronés. Entre l'apparence à laquelle on s'arrêtait autrefois et la réalité que l'on pénètre aujourd'hui, il y a quelque opposition. Le tableau avait besoin de retouches.
Spécifions d'abord le taux de croisement de chaque peuple, en distinguant entre les deux sexes. Les calculs portent sur 1903 :
Français : Croisements apparents 22,3
— Croisements réels 18,6
Françaises : Croisements apparents 17,1
— Croisements réels 8,4
Espagnols : Croisements apparents 21,8
— Croisements réels 5,9
Espagnoles : Croisements apparents 54,2
— Croisements réels 22,5
Italiens : Croisements apparents 56,8
— Croisements réels 40,0
Italiennes : Croisements apparents 82,6
— Croisements réels 36,1
Maltais : Croisements apparents 70,4
— Croisements réels 52,2
Maltaises . Croisements apparents 91,1
— Croisements réels 44,2
Qui ne serait frappé par certaines particularités de ce
tableau? En premier lieu, on reste assez étonné des chiffres élevés auxquels atteignent les mariages mixtes chez les Italiens et les Italiennes, chez les Maltais et les Maltaises et aussi des variations très fortes de ce taux de croisement entre les deux sexes. Mais il n'est personne qui n'en devine aisément les raisons : ces deux nationalités, comme on le sait, n'ont que des colonies peu nombreuses en Algérie et assez disséminées. En dehors de Bône et de Philippeville, où ils sont réunis en groupes plus compacts, les Italiens pêcheurs, terrassiers ou maraîchers, se sont installés un peu partout surla côte ; or un groupe n'offre de résistance sérieuse à l'assimilation par un autre groupe ethnique que s'il est numériquement assez fort, s'il s'isole, s'il vit d'une vie séparée et reste continuellement en relations avec le milieu social dont il est issu. L'Italien qui s'est fixé définitivement en Algérie, — je ne parle pas de l'immigrant temporaire — ni ne s'isole dans des quartiers séparés, ni ne se refuse à entrer en relations avec les autres peuples. Pour le Maltais, les nécessités de son commerce l'obligent à se mêler constamment avec toute la société algérienne et à s'établir un peu partout dans les villes.
Beaucoup moins variables et aussi d'apparence moins anormale sont les proportions obtenues pour les Espagnols et pour les Français. Cependant, pour eux aussi, quelques chiffres ne laissent pas d'être fort remarquables. Tandis que, chez les Français, les hommes consentent aisément à épouser des jeunes filles de nationalité étrangère, les femmes éprouvent quelque répugnance pour ces unions. Le fait contraire se constate chez les Espagnols; les jeunes filles espagnoles se marient sans difficulté avec des étrangers, les jeunes
gens recherchent fort peu ces alliances. C'est même pour eux que l'on obtient le coefficient de croisement le plus faible : 5,9. Pour eux aussi se vérifierait cette loi démographique : plus un groupe ethnique, vivant au milieu d'une population étrangère, est compact, moins il est facilement désagrégeable, assimilable. Mais comment expliquer la grande quantité de mariages croisés chez les Espagnoles? Indépendamment des causes morales et des raisons de sentiments qui les font rechercher, il est un facteur dont il faut tenir compte. Je veux parler de la composition de la colonie espagnole : cette colonie est celle qui contient le plus de femmes, celle où de bonne heure on a enregistré une supériorité sensible de l'élément féminin sur l'élément masculin. Encore de nos jours, l'immigration espagnole enrichit la colonie d'une foule de jeunes filles qui, ne trouvant pas dans la peu industrielle Espagne de quoi occuper leurs bras, viennent se louer en Algérie comme servantes, y restent et s'y marient.
Voyons maintenant pour chaque groupe à quelle nationalité il s'allie de préférence. Commençons par le Français :