MALTAIS
Et puis, il faut bien le dire, les chances d'erreur diminuent dans les statistiques algériennes lorsque l'on passe des chiffres concernant les Français à ceux s'appliquant aux étrangers ; pour eux, aucune confusion n'est possible. On connaît exactement par le dénombrement le total de cette population, et par l'Etat-Civil l'ensemble de ses décès. Il n'en est pas de même, nous l'avons démontré pour les Français. Rien d'étonnant dès lors à ce que les résultats obtenus pour eux soient plus normaux.
Au cours de la période 1876-1903, cette mortalité est demeurée assez régulière : jusqu'en 1891, elle a oscillé entre 28,4 en 1886 et 32 en 1891, chiffres extrêmes. Pas plus que pour la période antérieure elle ne s'éloignait sensiblement de la moyenne 29,1 de l'Espagne (1865- 1883). Mais à. partir de 1891, les décès espagnols sont moins nombreux, on tombe à une moyenne de 21,2 pour 1896 qui est une année ordinaire, et à une autre de 24,1 pour 1901 qui est une année moins favorisée.
Pour expliquer cette régression, en somme assez inattendue, les raisons ne manquent pas, -mais il est malaisé de mesurer exactement leur valeur. Ne seraitce par exemple que celles que nous indiquions pour les Français : les progrès de la médecine et une plus grande aisance ? Bien certainement, les médecins de colonisation, multipliés à travers les nouveaux centres algériens, soignent toujours avec dévouement, souvent avec succès, les familles espagnoles encore trop ignorantes des règles de l'hygiène. Que de fois cependant, dans des villages aux portes d'Alger ou même dans des quartiers de cette ville, ne se sont-ils pas heurtés aux superstitions grossières et aux préventions ridicules des nouveaux débarqués! Ils parviennent malaisément à les vacciner et
à substituer aux remèdes empiriques que leur ordonnent quelques vieilles femmes des remèdes plus efficaces et plus énergiques.
Beaucoup de familles espagnoles ont acquis dans l'hospitalière Algérie une véritable aisance ; quelquesunes même ont édifié des fortunes. Or, avec l'aisance, elles se nourrissent mieux, elles se logent plus confortablement, et, l'exemple des Français aidant, elles soignent mieux leurs enfants. Mais au fur et à mesure qu'elles s'élèvent à une situation plus aisée, elles sont remplacées dans les bas fonds de la misère par des affamés venus d'Espagne; ne voit-on pas débarquer tous les jours de longues théories d'hommes et de femmes vêtues misérablement? Ceux-là offrent encore à la mort une proie facile, encombrent nos hôpitaux, et enflent la mortalité espagnole, qui serait plus faible encore qu'elle nous parait être.
Dans cette mortalité espagnole, il convient de ne jamais séparer l'homme de la terre. De tous temps, les Espagnols ont élé les collaborateurs les plus utiles de la colonisation agricole française ; pour la plupart, ils s adonnent à l'agriculture qui comme défricheurs, qui comme valets de ferme, qui comme métayers, fermiers ou propriétaires. La difficulté de leur labeur quotidien n'a d'égale que leur énergique opiniâtreté ; résistants à la fatigue, ayant peu de besoins, ils trouvent à s'employer facilement et se contentent de peu pour vivre. La vie assurée en Algérie leur paraît si préférable à la vie incertaine en Espagne que beaucoup s'établissent à demeure, achètent un lopin de terre, y vivent et y élèvent une famille. Mais ce sol qu'ils fécondent de leur travail, cette terre qu'ils remuent profondément et assainissent, se retourne contre eux; elle engendre les
fièvres qui tordent les membres et abattent les courages. Aussi la mortalité des Espagnols est surtout en rapport avec les grands remuements de terre en Afrique ou avec les retours offensifs du telluro-paludisme. C'est à l'arrêt des grands travaux publics dans la colonie, à partir de 1891, que nous attribuons en partie la moindre mortalité de cette colonie depuis cette époque; la coïncidence est remarquable.
Des relations qui existent entre cette mortalité et la terre algérienne, nous avons une autre preuve dans les résultats de 1904. Ainsi que nous l'avons dit, cette année a été marquée, à la suite de fortes pluies tardives, d'une recrudescence de fièvre paludéenne. Notamment la province d'Oran, où ces pluies avaient été abondantes, a vu s'accroître dans des proportions inusitées le chiffre de ses décès annuels. Bien que toutes les colonies européennes aient été frappées, ce sont les Espagnols qui ont été les plus atteints parce que, plus que tous les autres, ils vivent du travail de la terre. L'Etat-Civil acompte pour l'Algérie entière comme décès masculins espagnols 1,200 en 1903 et 2,008 en 1904, près de la moitié plus; et comme décès féminins de cette même colonie 62'l en 1903 et 1,104 en 1904, même proportion. Or la statistique médicale de ces deux années dans les arrondissements de l'Oranie, où la majorité de la population est d'origine espagnole, fournit sur les cas de fièvre paludéenne les chiffres suivants :
Oran..... 66 493
Mascara 14 141
Mostaganem 28 299
Sidi-bel-Abbès 37 404
Tlemcen 37 166
Ainsi est confirmée cette relation intime entre la terre algérienne et la mortalité espagnole. L'Espagnol vit bien de cette terre qu'il a fécondée, mais aussi il en meurt.
Mortalité des Italiens. — Pas plus que celle des Espagnols, la mortalité des Italiens en Algérie n'a provoqué de sérieuses appréhensions. Non seulement elle ne s'est jamais aggravée, mais elle fut dans certaines années au-dessous de la moyenne de l'Italie. Voici en effet les chiffres du docteur Ricoux :
Ce n'est qu'en 1872 qu'on enregistre une chute brusque et forte ; est-elle réelle ? N'y a-i-il pas là une simple apparence ? L'année 1872 n'est pas une année normale. A peine si l'insurrection indigène venait d'être domptée ! la colonie italienne n'avait vraisemblablement pas reçu durant la belle saison le contingent de pêcheurs qui y font la campagne de pêche ; peut-être même quelques familles quittèrent-elles momentanément la colonie pour revenir quand les troubles furent apaisés ! Pour toutes ces raisons, il est difficile de tenir cette année pour une année ordinaire ; on ne peut au contraire qu'être frappé du maintien de cette mortalité italienne à 29 ou 30 p. 1,000, et on en sera d'autant plus vivement frappé, que
cette moyenne concorde avec celle donnée par Levasseur pour l'Italie entière et pour la période 1865-1883 (29,1). De cette concordance qui ne voit les raisons ? Est-il utile, puisque nous l'avons fait pour l'Espagne, d'insister sur l'analogie qui existe entre le climat italien et le climat algérien, entre les cultures pratiquées sur la rive européenne et la rive africaine, entre les races elles-mêmes, etc. ?
Cependant, mieux que les Espagnols, les Italiens se trouvaient presque immunisés contre le paludisme. L'Italie a connu de tous temps la malaria. Depuis l'époque romaine, les historiens nous apprennent les incessants ravages que ces fièvres commettaient dans les marais pontins, dans la campagne de Rome, dans quelques riches plaines de la Campanie. MM. Martin et Foley avaient déjà signalé la plus grande résistance des immigrants qui habitaient auparavant des régions marécageuses, et ils citaient en particulier le cas des Français originaires de quelques grandes plaines du centre, de la Sologne et de la Brenne, comme plus particulièrement aptes à ne pas contracter ces fièvres. Ne devait-il pas en être ainsi pour une partie des Italiens ? * Malgré leur métier pénible de terrassiers ou de mineurs, ils eurent peu de décès dus au paludisme.
Autre considération : les Italiens se sont fixés surtout dans le département de l'Est, plus près de leur patrie ; or le département de Constantine est le plus sain des trois. Et cela compensa les probabilités de maladie et de mort que multipliaient pour cette population son entassement dans des locaux insuffisants, son indigence et les durs labeurs de la vie de terrassier ou de pêcheur.
Ce qu'avait été la mortalité italienne de 1853 à 1876,
elle le resta de 1876 à 1902. Hàtons-nous cependant de dire que, dans ces dix dernières années, elle a suivi le mouvement général de décroissance, constaté chez les autres colonies européennes, et distinguons dans ces vingt-sept ans deux phases : l'une de 1876 à 1891, à mortalité moyenne, régulière, l'autre de 1891 à 1903, à mortalité basse, de plus en plus faible.
Et dès lors, pour les Italiens comme pour les Espagnols, se pose la question de cette régression. La réponse ne peut varier : toujours, il faut mettre en avant l'ascension de cette colonie vers une vie meilleure, plus aisée et plus saine ; toujours la diffusion des secours médicaux et des règles hygiéniques plus sévères, imposées dans les villes aux quartiers sales des banlieues ; toujours l'arrêt des grands travaux publics, toujours enfin l'essaimage des naturalisés italiens.
Notons en effet à propos des Italiens celte conséquence des lois de naturalisation : elle n'est pas limitée à ce groupe, mais elle est mieux marquée chez lui, parce qu'elle a commencé à se faire sentir plus tôt. On sait en effet que pour pouvoir continuer à pêcher sur les côtes algériennes, les Italiens ont été obligés de se faire naturaliser, et on relève de nombreuses naturalisations individuelles de 1881 à 1891 ; plus tard, la loi de 1889 a enlevé chaque année à cette colonie la majorité de ses éléments adultes. Que devait-il fatalement s'ensuivre de ce double prélèvement ! Une diminution de la colonie italienne, mais aussi un fléchissement de sa mortalité. Non pas que les jeunes Italiens ou Italiennes naturalisés, s'ils étaient restés dans cette nationalité, aient considérablement grossi le nombre des décès par euxmêmes, mais ils auraient pu y contribuer par leurs enfants. La naturalisation enlève aux colonies étran-
gères des adultes résistants sans doute et peu exposés aux chances de mort, et elle devrait, semble-t-il, contribuer à élever le taux de la mortalité de ces groupes puisqu'elle leur laisse ceux que la mort frappe de préférence ; toutefois, par un effet contraire et une sorte de choc en retour, elle ne laisse pas à quelques années de là de diminuer cette même mortalité générale. Car, en prenant à ces colonies leurs individus adultes, elle leur enlève leurs éléments féconds et partant leurs enfants ; de là une diminution de la natalité chez les étrangers, et une diminution correspondante de leur mortalité.
Mortalité des Maltais. — La colonie maltaise n'est point si différente de l'italienne que, si nous voulions traiter par le détail de sa mortalité spéciale, nous ne soyons obligés de nous répéter. Nous nous contenterons donc de citer quelques chiffres : voici ceux du docteur Ricoux pour la première période 1853-1876.
Nous avons donné plus haut ceux auxquels nous sommes arrivés nous-même pour la seconde période 1876-1902.
La colonie maltaise perd chaque année son individualité ; comme elle n'est plus alimentée par l'immigration et qu'elle est décimée par la loi de naturalisa-
tion française, elle s'affaiblit, s'étiole et déjà, au dénombrement de 1901, l'administration n'a pas estimé utile de recenser à part les Maltais, si bien que pour calculer leur mortalité dans ces dernières années on manque d'un élément essentiel.
Jlortalité des Allemands. — Au dire du docteur Ricoux et de tous les écrivains qui après lui ont écrit sur la démographie algérienne, les Allemands ont toujours eu une mortalité excessive. « Si nous passons aux Allemands, est-il dit dans la démographie figurée, nos chiffres ne sont pas faits pour les relever de l'arrêt qui les condamne à ne pas tenter un établissement durable sur la terre algérienne. Les Allemands se comportent tout à fait à l'inverse des trois peuples dont l'accroissement est si merveilleux, leur mortalité l'emporte toujours sur la natalité ; ils ont en Algérie une natalité moindre et une mortalité plus forte qu'en Europe : on en peut juger par ces chiffres : pour 1,000 naissances ils ont ici 195 décès, tandis qu'en Prusse pour 1,000 décès, les naissances s'élèvent à 1,422,
L'arrêt est-il sans appel ? La mortalité du groupe allemand en Afrique est-elle si élevée que tout espoir soit défendu sur l'avenir de cette race ! Ainsi que pour la natalité, nous avons fait porter notre enquête, non plus sur la colonie allemande entière qui est composée d'une façon si anormale, mais sur un village allemand, la Stidia. Or, plaçons, si l'on veut, en regard les uns des autres, les chiffres annuels des décès et les chiffres annuels des naissances obtenus au cours des vingt dernières années :
Mortalité des Allemands à la Stidia (1880-1899)
10 ans. .
NAISSAN-
DÉCÈS