‹ Le peuple algérienChapitre 72 sur 104 · CES · texte numérisé non relu

CES

10 ans.

NAISSAN- CES

DÉCÈS

La simple inspection de ce tableau rassure déjà sur cette prétendue exagération de la mortalité allemande. Non seulement les décès ne l'emportent point sur les naissances, mais durant les deux périodes décennales observées, l'excédent des naissances fait gagner à la population d'abord 43 unités de 1880 à 1889 et 99 de 1890 à 1899. En Algérie les Allemands ont sans doute beaucoup de décès, plus que dans leur pays d'origine, peut-être 35 à 40 pour mille habitants, mais ils ont aussi une surabondance de naissances. Ce sont gens très prolifiques. Et ils compensent largement leurs pertes.

Que d'ailleurs le nombre de ces naissances diminue, et Ton verra fléchir dans les mêmes proportions le chiffre des décès. Il n'est guère de colonie en Algérie chez laquelle ce parallélisme se montre le mieux. Toutes les fois que dans une année viennent au monde de

nombreux nouveau-nés, se creusent dans le cimetière de la Stidia de petites fosses presque en nombre égal pour les recevoir. La mortalité infantile est considérable. Mais cela tient-il, ainsi qu'on l'a dit, ainsi qu'on l'a répété, au défaut d'acclimatement, ou bien au manque de soins hygiéniques intelligents et à l'absence de tout secours médical ? Ceux qui ont visité ce centre ne rejetteront certainement pas comme invraisemblable cette dernière hypothèse.

De l'acclimatement des Européens et des Français. — Au terme de cette trop longue étude qui cependant reste incomplète puisqu'il n'y est pas question des causes de mort, vu la pénurie des documents que l'on a à sa disposition, quelles conclusions générales se dégagent de tous ces détails et quelles déductions eston en droit d'en tirer sur l'acclimatement des Européens dans cette Afrique du Nord ?

La mortalité européenne a diminué certainement ; elle a même diminué d'une façon inespérée dans ces quelques dernières années. On serait tenté de se réjouir de cette régression, si l'on ne constatait une régression identique dans la natalité. — Cette mortalité est tombée à un taux moyen, 20 pour 1,000, qui classe le peuple algérien parmi les peuples à mortalité faible. — Les enfants, bien que cet âge paie comme partout ailleurs un tribut très lourd à la mort, ne meurent pas plus ici qu'en France, en Italie, en Espagne au cours de la première année ; si les décès de la seconde année sont plus élevés que dans la Métropole, ils le sont moins qu'en Espagne et en Italie. — Seule la différence

entre les décès du sexe masculin et ceux du sexe féminin reste un des desiderata de la démographie algérienne ; et quoiqu'il ne faille pas pousser un cri d'alarme, comme le fit le docteur Bertillon, ni désespérer pour cela de l'avenir de notre race en Afrique, il est juste de reconnaître que le fait a sa valeur et sa portée.

Est-il permis pourtant de parler de l'acclimatement des Français ? Dernièrement encore, un écrivain de talent évitait d'employer le mot acclimatement et ne se servait que de celui de transformation. lien donnait les raisons suivantes : « Des hommes politiques peuvent dire en leurs discours, des journalistes en leurs articles : les Français acclimatés en Algérie. Des hommes sérieux ne peuvent pas dire cela. L'acclimatement d'une race est un fait qu'on ne raisonne point ; c'est un fait que l'on constate. Pour les régions intertropicales, on a constaté que les races blanches ne s'acclimatent point. S'il s'agit donc du peuplement français de la Guyane, de l'Indo-Chine, même des Antilles, nous pouvons dire : il est impossible, parce que cette impossibilité a été constatée. Pour des régions comme l'Afrique du Nord, nous ne pouvons dire ni s'il est possible, ni s'il est impossible ; car l'expérience n'est point faite ».

Sans doute l'expérience n'est point complètement faite, et bien téméraire serait celui qui affirmerait, d après les renseignements recueillis jusqu'à ce jour, que l'acclimatement des Français est chose prouvée, démontrée ; mais bien fou aussi serait celui qui, en présence de faits incontestés et incontestables, ne reconnaîtrait pas qu'en somme la comparaison, établie entre les faits favorables et les faits défavorables, laisse espérer la possibilité de cet acclimatement. Et c'est ce que nous allons essayer de montrer.

Reconnaissons d'abord que le problème ne doit être résolu que par l'observation des faits et celle des faits actuels. Quelques écrivains avaient cru devoir citer l'exemple de Rome : les uns, rappelant les nombreux vestiges de monuments romains que l'on rencontre à chaque pas en Afrique, ont estimé que les Romains avaient peuplé l'Afrique, qu'ils y avaient envoyé des groupes nombreux de colons et que ces colons avaient fait souche dans cette province ; les autres ont soutenu que la domination de Rome avait toujours été précaire en Mauritanie, que la transformation politique et économique de cette région africaine, commencée sous les Carthaginois, s'étaient poursuivie sous les Romains, mais qu'elle a été l'œuvre des autochtones plus que des colons romains. Or, si l'on ne peut pas déterminer l'importance numérique de la colonie romaine en Afrique, pourquoi parler de la puissance de ce soleil africain qui a desséché le sang romain, le sang vandale, qui desséchera le sang de tous les peuples européens ? L'expérience de Rome reste imprécise. L'histoire ne nous apprend donc rien et elle ne pouvait rien nous apprendre ; car les historiens anciens, qui notaient dans leurs moindres détails les faits de guerre ou les révolutions de palais, se préoccupaient fort peu des phénomènes sociaux et économiques.

A cet argument historique, d'autres théoriciens ont substitué l'argument géographique. M. le docteur Ricoux essaie de déterminer a priori les limites de la zone acclimatable. II rappelle la loi qu'avait formulée M. Bertillon et qui selon lui aurait été acceptée par tous : « Une migration rapide ne peut constituer une colonie durable et prospère, que si elle a lieu sur une même bande isotherme. Le succès sera d'autant plus compro-

mis, que l'émigration s'éloignera davantage de cette zone pour se porter dans le Sud. » Pour M. le docteur Ricoux, celte zone est limitée au Sud par la ligne isothère 25° : « Cette ligne pénètre en Afrique (ayant passé au nord de Gibraltar pour descendre ensuite dans le détroit) immédiatement au-dessous delà ville d'Oran, passe aux environs de Mascara, au sud du djebel Ouarsenis, pour atteindre Chellala dans la province d'Alger, pénètre dans la province de Constantine, coupe le Hodna, passe au dessous de Batna, au nord de l'Aurès, pour atteindre Aïn-Beïda et pénétrer en Tunisie audessous du 36° parallèle. » Serait-ce vraiment là la limite de la zone acclimatable ? Nous n'insisterons pas sur le tracé assez fantaisiste de cette ligne qui laisse en dehors d'elle une grande partie de la province d'Oran, et tout le Maroc : les données de la climatologie se sont enrichies et précisées depuis l'époque à laquelle écrivait cet auteur ; et aujourd'hui plus personne ne commettrait cette hérésie géographique. Et puis, s'il est admis que la résistance à la chaleur est le premier signe auquel on reconnaît chez l'individu la possibilité de l'acclimatement, il y a chaleur et chaleur ; il y a la chaleur sèche des Hauts-Plateaux ou même de l'intérieur du Tell, et la chaleur humide du littoral. Or, quoique la première soit beaucoup plus forte que la seconde, nul n'ignore que l'homme supporte aisément Tune et est fatigué par l'autre. Par expérience personnelle, nous n'avons pas été incommodés par des températures de 34°, 35°, 36° dans le midi de la France et dans l'intérieur de l'Algérie; nous avons beaucoup souffert de températures de 28°, 29° et 30° à Alger et sur le littoral africain. Aussi sommes-nous convaincus que la climature des Hauts- Plateaux, malgré ses variations excessives, convient

bien mieux que celle des plaines littorales au peuplement européen, et que, si jamais les centres créés y réussissent, c'est là que seront les réserves de la population française. Est-il bien utile d'insister davantage sur cette détermination théorique et suivant nous fantaisiste d'une zone acclimatable ? L'acclimatement, répéterons-nous après Jean Hess, est un fait que l'on ne raisonne pas, c'est un fait que Ton constate.

Consultons donc les faits; l'expérience est complexe. Parmi les signes auxquels on reconnaît qu'une race est en voie d'acclimatement dans un pays nouveau, plusieurs sont à retenir :

1° L'excédent des naissances sur les décès,

2° La faible mortalité de la première enfance,

3° L'existence au milieu de la population d'une forte proportion d'adultes,

4° L'équilibre des naissances et des décès entre les deux sexes,

5° L'immunité de plus en plus grande des individus contre les maladies les plus répandues.

De ces divers éléments, quelques-uns nous échappent encore ; en l'état des statistiques algériennes, nul ne peut savoir comment se partage la population d'après les grands groupes d'âge, nul ne peut dire par conséquent s'il y a peu ou beaucoup d'adultes. Encore s'il était prouvé qu'il en existe beaucoup, nécessairement il faudrait se demander quelle est leur origine ; car, l'Algérie, bénéficiant annuellement d'une immigration intense, les doit peut-être à cet afflux incessant d'Européens; or les adultes dont il est ici question ne sauraient être que ceux qui sont nés dans la colonie.

Impossible de savoir aussi très exactement si l'immunité de ces Européens contre certaines maladies des

pays chauds est plus grande aujourd'hui que hier. Pour l'une d'entre elles cependant, l'expérience semble concluante ; les victimes de l'impaludisme sont de moins en moins nombreuses, quoique dans bien des cas l'anémie et les troubles consécutifs de l'affection paludéenne soient la cause cachée et effective de décès attribués à des maladies occasionnelles. Les autres maladies sévissent-elles avec moins d'intensité ? Tout paraît le prouver; mais la supposition mériterait d'être corroborée par des chiffres.

D'autres signes d'acclimatement ont été indiqués et étudiés dans cette étude de la mortalité : et la faiblesse irrécusable de la mortalité infantile, et l'équilibre des décès masculins et féminins. Sur ce dernier point, nous avons été obligés d'apporter quelques réserves à nos conclusions ; car il est malheureusement certain que les hommes dans l'âge adulte et dans l'âge mur meurent en plus grande quantité que les femmes, et que la cause en est dans les habitudes d'intempérance du sexe masculin. Nous avons même ajouté que l'avenir des races européennes en Afrique et celui de la race française notamment dépendaient de leur plus ou moins grande sobriété en fait de boissons alcooliques.

Quant à l'excédent des naissances sur les décès, les démographes l'ont toujours considéré comme la marque la plus concluante de cette possibilité d'acclimatement. Aussi, de bonne heure, cette comparaison a-t-elle été faite. La période des débuts de 1830 à 1876 a été étudiée par le docteur Ricoux avec un luxe de développements et de statistiques qu'il est bon de rappeler.

Selon cet auteur, deux périodes sont à considérer : « Durant la première, s'étendant de 1830 à 1856, la natalité est toujours inférieure à la mortalité ; durant

la seconde, depuis 1859 jusqu'à 1876, le phénomène est inverse et la natalité l'emporte sur la mortalité. Entre 1856 et 1859, il existe une lacune qui ne peut être comblée en l'absence de publications officielles, interrompues pendant deux ans ». A l'appui de ses assertions, il a dressé les deux tableaux suivants :

1° Pour 1,000 naissances masculines, combien de décès dans la première période ?

1830-34 pour 1,000 naissances 1.138 décès.

Ce déchet, constant pendant 25 ans, s'explique, ainsi que nous l'avons déjà montré, par les épreuves de l'acclimatement, par de meurtrières épidémies et aussi par la composition anormale de la population ;

2° Pour 1,000 décès, combien de naissances dans la deuxième période ?

1859-62 pour 1,000 décès 1 .273 naissances

3° En reprenant les mêmes calculs pour les années qui suivent jusqu'en 1904, nous avons obtenu les résultats ci-dessous :

1876-1880 pour 1,000 décès 1 .205 naissances

Les deux dernières moyennes sont surtout remarquables ; jamais la population européenne n'avait effectué des bénéfices égaux à ceux qu'elle a réalisés depuis 1896. Si la moyenne des quatre dernières années a fléchi un peu, cette diminution est imputable à la mortalité anormale de 1904. Ajoutez que les gains sont plus réguliers qu'auparavant; à peine s'ils descendent durant une seule période au-dessous de 200 ; ils restent aux environs de cette somme et un peu au-dessus au cours de trois autres, et se relèvent franchement dans les deux dernières.

Un graphique peut-il traduire plus expressément ce double mouvement de la mortalité et de la natalité que celui que nous avons construit? Comparez le trajet des deux lignes : l'une, la ligne noire, qui figure les décès, se maintient constamment supérieure à la ligne rouge ou ligne des naissances de 1831 à 1853. Elle la dépasse parfois d'une grande hauteur. Très irrégulière, elle monte et s'abaisse brusquement. La ligne des naissances au contraire a plus de régularité ; sans chute marquée, mais aussi sans brusque ressaut, elle s'élève d'une façon continue. Une première fois en 1853, elle coupe la ligne de décès, une seconde fois en 1856.

Et désormais, à part une période indécise au début, à part une année désastreuse en 1868, elle se maintiendra au-dessus de la première. Les deux périodes de 1859- 62 et de 1863-66, pendant lesquelles les excédents de naissances atteignirent jusqu'à 274 et 294 en moyenne par an, se traduisent sur le graphique par la distance considérable qui sépare les deux lignes. Encore ici néanmoins, pendant ces vingt années, le mouvement de la natalité et celui de la mortalité n'ont pas une marche normale ; c'est un mouvement heurté, saccadé.

Enfin, après 1876, l'évolution se poursuit plus régulièrement, plus normalement. Les deux lignes sont parallèles l'une à l'autre très souvent : c'est en 1889, la même année, que Ton constate le maximum de la mortalité et le maximum de la natalité. Toujours la ligne des naissances est au-dessus de celle des décès. Vers 1894, ces deux lignes s'éloignent de plus en plus Tune de l'autre ; tandis que la rouge reste à peu près horizontale, ce qui marque l'état stationnaire de la natalité, la noire descend jusqu'en 1897, remonte un peu, pour redescendre encore. Sa brusque et extraordinaire élévation en 1904 témoigne du caractère absolument anormal de cette année.

Qu'importe, nous objectera-t-on, ces excédents continus des naissances sur les décès dans la population européenne globale ? Tout le monde sait aujourd'hui et admet que les immigrants espagnols, italiens, maltais s'acclimatent en Algérie ; ce que l'on ne sait pas, ce que l'on n'admet pas, c'est que les Français soient susceptibles d'acclimatement. Comparez donc les décès et les naissances de chaque nationalité.

Afin d'éviter toute erreur et toute contestation, nous prendrons les deux dernières années 1903-1904 comme bases de nos calculs. Et cela pour deux raisons : d'abord parce qu'en ces années les Français sont isolés des naturalisés, et puis parce que, dans ce laps de temps, à côté d'une année à mortalité faible il y a en a une à forte mortalité. Etablissons les moyennes; nous obtenons :

Comparaison des naissances et des décès en Algérie par nationalité (1903-1904)

NATIONALITE

MOYENNE des

NAISSANCES

des deux années

Population globale européenne 17.674

Population française ' 7. 288

Naturalisée . . . .* ! 4.259

Population étrangère glo-

MOYENNE

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