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Naturalisés
Italiens
Maltais
Autres nationalités.
Ensemble. . . .
Si ce tableau est exact, les Français seraient surtout propriétaires. Sur 100 propriétaires algériens en effet, 73 seraient français, 11 naturalisés, 11 à 12 espagnols, 2 italiens, etc.. Rien de plus naturel d'ailleurs; de préférence à tous les autres la colonisation officielle a attiré nos nationaux, elle les a attirés par l'appas des concessions gratuites, leur a parfois bâti des villages. Pourtant c'était une opinion assez répandue que ces bénéficiaires de concessions gratuites n'étaient point restés sur les terres que l'Etat leur avait assignées, qu'ils avaient vendu leurs propriétés dès qu'ils avaient reçu leurs titres définitifs. Et qu'il y ait eu des colons de cette espèce, qu'il y en ait eu trop, nous ne saurions y contredire. Mais, à en croire cette statistique, le mal n'a pas été aussi général qu'on le pensait.
Reste à savoir si elle peut être admise. Seules des enquêtes partielles dans certaines communes apporteraient des éclaircissements sur sa valeur probable. Nous en avons tenté quelques-unes en Oranie et dans le département d'Alger. L'une concernait Guyotville, un des gros bourgs des environs d'Alger ; une autre, Hussein-Dey, dans la banlieue de la même ville. Une troisième porta sur Vesoul-Benian, le fameux village franc-comtois près de Miliana. En Oranie, nous visitâmes et étudiâmes la Stidia sur la côte et Hennaya à l'intérieur. Toutes ces investigations nous confirmèrent dans cette opinion que, malgré des défaillances regrettables, les Français ont conservé la propriété de la terre algérienne.
A Guyotville où la culture des raisins primeurs a attiré de nos jours une très nombreuse population ouvrière étrangère, les premiers colons agricoles avaient été pour la plupart choisis parmi nos nationaux ; quelques-uns cependant étaient d'origine espagnole. Or à qui appartient encore la terre ? Sur 83 propriétaires ruraux que comptait cette commune en 1900, 50 étaient français. 3 naturalisés, 14 Espagnols et 14 Italiens. Et. mieux encore, c'étaient les Français qui détenaient la plus vaste superficie, près de 80 0/0, — les meilleures terres.
Mêmes conclusions pour Vesoul-Benian : « Cet historique des concessions de Vesoul-Benian prouve aussi, disions-nous dans une monographie, contrairement à une opinion souvent exprimée, que les Français conservent la propriété de leurs concessions. Sans doute beaucoup parmi les premiers immigrants sont partis ; des nouveau-venus les ont remplacés mais tous ou presque tous sont Français ; un Bourguignon Villatet a acheté
plusieurs lots et s'est fixé dans le village où sa femme et sa fille résident encore ; deux frères, les de Coninch, venus des côtes du Nord, ont créé de fort beaux vignobles sur deux anciennes concessions qu'ils ont achetées. D'autres par alliance avec des familles du village sont devenus propriétaires. Mais la plus grande partie des terres reste encore dans les mains des concessionnaires ou de leurs descendants primitifs — les Billaud, les Simonin, les Michel, les Goublet, les Rébillet, les Régnier, les Petitjcan, les Thévenot, les Lamboley... »
A la Stidia, furent fixés des colons d'origine allemande, naturalisés maintenant pour la plupart et dont les fils sont Français. Ont-ils vendu, abandonné leurs terres ? Presque tous sont encore propriétaires et on compte aujourd'hui 261 Français propriétaires contre 51 naturalisés et G Espagnols. Loin de se défaire de leurs concessions, ils les ont arrondies, nchetant aux indigènes toutes les terres qui étaient à vendre. Ils ont résisté à l'invasion espagnole qui déborde peu à peu tout autour d'eux et qui n'a pas réussi à les entamer.
Voici une autre commune de l'Oranie, Hennaya, où l'accaparement des terres par les étrangers était susceptible de se produire plus que partout ailleurs ; car nous sommes ici dans une région où l'élément espagnol est très puissant. Or, sur 98 propriétés agricoles appartenant aux Européens dans le périmètre du centre, 76 ont encore comme possesseurs des Français d'origine, 19 des étrangers et 3 des naturalisés. Cette supériorité très marquée des Français sera plus sensible encore si, au lieu de ne considérer que la répartition des propriétaires entre leurs nationalités respectives, on se demande quelle est l'étendue des surfaces achetées
par eux ; les Français ont 2.870 hectares et détiennent les sept domaines dont la superficie dépasse 100 hectares ; les étrangers, Espagnols pour la plupart, n'Ont que 610 hectares et le plus grand nombre vit sur des propriétés de 10 ou de 20 hectares.
Enfin, pour pousser les choses au pire, prenons une dernière commune dans la banlieue d'une grande ville, dans cette zone de cultures maraîchères où se sont si bien établies les colonies étrangères qu'elles semblent avoir entièrement évincé de la région les propriétaires français. Aux portes d'Alger, à Hussein-Dey, ce fief des Espagnols et des Mahonais, 792 hectares appartiennent encore à des Français d'origine ou à des naturalisés (531 aux uns, 261 aux autres) ; 676 sontentreles mains d'Espagnols (481), d'Italiens (167) et de Maltais (28;. Ici encore, les domaines un peu étendus, ceux qui dépassent 40 hectares ou ceux qui atteignent 100, sont tous détenus par des Français.
Ces divers exemples, qu'il serait facile de multiplier, ne témoignent- ils pas de l'attachement des Français pour la terre algérienne et de leur répugnance à s'en défaire ? Ce qui a pu propager l'opinion opposée, c'est que, tout près des grandes agglomérations urbaines, l'emploi de la main-d'œuvre agricole étrangère a nécessairement eu pour résultat l'enrichissement de quelques familles qui, à force de labeurs et d'économies, ont pu acheter quelques lopins de terre, voire quelques domaines ; c'est aussi que les propriétés de ces étrangers, moins étendues que les propriétés françaises, sont parfois plus nombreuses; c'est enfin que ces Espagnols et ces Italiens cultivent le plus souvent les terres possédées par les Français.
Autre chose est cultiver la terre ; autre chose la pos-
séder. L'avenir n'est pas toujours à ceux qui détiennent la propriété du sol et qui ne le cultivent pas. Dans une colonie où cette situation anormale se serait établie, il peut se constituer un prolétariat agricole puissant et turbulent, d'autant plus dangereux que, formé d'éléments d'origine étrangère, il puiserait dans les instincts de sa race, malgré la naturalisation collective, des sentiments d'hostilité qu'aviverait la concurrence économique. Ce que l'on redoute pour la Tunisie actuelle où, à côté de quelques Français, grands propriétaires, vit une masse de prolétaires siciliens, doit-il être un sujet de crainte pour l'avenir de l'Algérie ?
D'après la statistique de 1904, les ouvriers agricoles seraient au nombre de 82,1G2 et cette somme globale se décomposerait ainsi d'après les nationalités : 36,834 Espagnols, soit 45 0/0 ; 29,643 Français, soit 36 0/0; 8,626 naturalisés, soit 10 0/0; 4,304 Italiens, soit 6 0/0. Sans admettre la parfaite exactitude de ces chiffres et de ces proportions, il est juste de faire remarquer que, dans leur ensemble, ils ne sont point en désaccord avec les opinions les plus accréditées sur la population algérienne. Ce sont les étrangers qui composent la majeure partie de cette armée de travailleurs, et parmi eux les Espagnols forment les plus gros bataillons. Toutefois on s'étonnera probablement de la quantité considérable et insoupçonnée des ouvriers français. Qu'il y ait lieu de réduire le chiffre de cette population ouvrière française, cela est peut-être nécessaire pour rester dans la vérité des faits ; par une secrète vanité, peut-être pour des sentiments moins avouables, tels que le désir de cacher leur lieu d'origine et leur nationalité, nombre d'étrangers ont pu usurper ce titre. Cependant on se tromperait étrangement si l'on croyait que clans la
masse ouvrière ne se rencontrent point des Français d'origine ? J'ai constaté le fait à Guyotville où vivent péniblement du produit de leurs salaires journaliers 44 ouvriers, issus des premières familles installées dans ce centre. Ces familles, pour une raison ou pour une aulre, n'ont pas réussi, elles ont été obligées de vendre leurs concessions, et leurs enfants s'emploient maintenant chez les autres peur gagner leur vie. Pareille mésaventure n'est-ellc pas arrivée à bien d'autres colons algériens ! Qu'on ne vienne donc pas soutenir que les ouvriers agricoles sont tous étrangers, mais je n'irai pas jusqu'à affirmer que les 29.643 ouvriers, comptés parmi nos nationaux, soient réellement Français.
L'avantage numérique revient à l'élément français quand il s'agit de métayage et de fermage. On compterait, d'après les chiffres administrants, 5,148 fermiers français, 3,817 espagnols, 1,129 naturalisés et 215 italiens seulement. Sur 100 agriculteurs de cette catégorie, 48 seraient français, 35 espagnols, 10 naturalisés, 2 italiens. Là encore la proportion très forte des métayers d'origine française laisse planer quelques doutes sur la sincérité de ces enquêtes agricoles. Et, bien que le métayage soit une pratique fort en usage dans certains départements du centre de la France, d'où sont originaires de nombreux colons algériens, bien que ce contrat agricole, qui en apparence semble si peu avantageux pour la classe agricole pauvre, rend en réalité moins pénibles les débuts d'une famille indigente, on a de la peine à croire qu'ils préfèrent cette situation de métayer alors qu'ils peuvent ambitionner et obtenir celle de propriétaire. D'autre part les Italiens doivent aimer fort peu le métayage, ils ne sont que 215. Peut-être se rap-
pellent-ils les conditions léonines que les propriétaires imposent à leurs compatriotes dans presque toutes les provinces italiennes; partout, en effet, que ce soit le métayage toscan du nord de l'Italie, que ce soit le métayage sicilien du sud, le partage par moitié des récoltes n'a lieu qu'après une série de prélèvements qui réduisent d'autant la part du colon, l'appauvrissent et l'ztffament. Ce n'est certes pas pour subir une semblable exploitation qu'ils viennent en Algérie.
Ils préfèrent le contrat de fermage simple. Dans la commune de Guyotvilie, où on peutassister à l'évolution d'une petite colonie italienne agricole, ils débarquent dans un état de dénuement, d'indigence à peu près complète; ils s'embauchent comme ouvriers agricoles dans les fermes. Vivant de peu, ils amassent un petit pécule, de quoi payer la ferme d'un champ voisin qu'ils connaissent, qu'ils ont peut-être travaillé au profit d'un autre. Et quand ils sont installés, ils se livrent à la culture des primeurs qui exige beaucoup de travail et de soins, mais peu de terre.
En Algérie les fermiers d'origine italienne seraient 1,527 sans compter les naturalisés. Le nombre des fermiers espagnols atteindrait 9,886, soit 36 0/0; ceux-là sont légion, et je m'étonne même que l'enquête agricole n'ait pas fait ressortir une proportion plus forte de ces derniers. Dans plusieurs régions, eux seuls acceptent d'affermer certaines propriétés, d'habiter des maisons isolées dans la campagne qui n'est pas sûre ; ainsi, à Hennaya, qui est certainement située dans un des sites les plus beaux de l'Oranie, mais qui d'autre part n'est pas très éloignée de la frontière marocaine, toutes les fermes aux environs du village sont entre leurs mains. J'ai cherché en vain un nom français dans la liste qu'obli-
geamment me communiquait le secrétaire de la mairie d'Hennaya, et lui-même me confirmait que seuls les Espagnols habitaient les fermes en dehors du village. Et je me rappelle aussi qu'au cours d'une excursion au Chenoua nous rencontrâmes dans un mauvais sentier de chèvres un jeune espagnol et sa femme poussant devant eux un pauvre bourriquot. L'animal, ployant sous le faix de nombreux et lourds paquets, gravissait d'un pas mal assuré la montagne déserte, l'homme et la femme suivaient, et comme nous nous étonnions de les voir s'enfoncer dans des régions où pénétraient à peine les Européens, ils nous conduisirent dans une campagne éloignée, loin de tout village européen. Ils vivaient là dans une mauvaise cabane aux planches disjointes, à la couverture de diss, et cultivaient une petite propriété qu'ils avaient affermée. Il fallait faire plusieurs lieues dans des chemins épouvantables pour aller au marché voisin vendre ses denrées, il fallait vivre isolé, loin de toute société, loin de toute assistance. Qu'importe ! Homme et femme acceptaient sans se plaindre leur destinée : et cet exemple nous fit comprendre pourquoi l'Espagnol réussit là où échoue le Français.
Il y aurait cependant 11,734 fermiers français ; il y avait déjà 5,148 métayers et 29,6 i3 ouvriers agricoles. Serait-il donc faux, comme on l'avait répété souvent, qu'en Afrique le Français ne peut pas travailler la terre, qu'il l'afferme ou qu'il la loue toujours aux étrangers et aux indigènes? Serait-il donc faux que l'agriculture algérienne serait une association de capitaux français et de travail étranger ? On a eu grand tort de généraliser ; sous le climat africain, quoi qu'on en dise, le travail n'est ni dangereux, ni impossible à des Français, et nombre de nationaux cultivent la terre aussi bien dans
les villages de création récente que dans les centres plus anciens ; il en est même que leur imprévoyance ou des circonstances malheureuses ont privé de leurs concessions et réduit à l'état de salariés. Mais les Français représentent en Algérie la classe aisée et riche, et dans bien des cas elle se contente de diriger, de fournir les capitaux et de faire travailler à son profit. Faut-il le regretter? Assurément, si l'élément national était l'unique possesseur de la terre, s'il maintenait dans une étroite dépendance ou même dans une complète servitude économique les étrangers et les indigènes, si en termes plus clairs et plus modernes ils formaient une classe capitaliste à côté d'un prolétariat étranger, il y aurait peut-être quelque danger à ce que cette situation se maintînt. Mais il en est bien autrement ; la terre n'appartient pas exclusivement à des Français, le travail n'est pas fourni uniquement par des bras étrangers. Des familles étrangères laborieuses, aisées, sont devenues propriétaires ; des familles françaises, imprévoyantes ou malheureuses, ne sont plus que prolétariennes. Un équilibre plus stable s'établit donc entre les diverses fractions du peuple algérien et il est le résultat de l'évolution économique de chaque colonie et des différences d'aptitudes et d'énergie des individus.
La population urbaine et le commerce. — Il
n'a été question, jusqu'ici, que de la population rurale ; à côté d'elle, dans les ports du littoral et dans quelques villes de l'intérieur grandit la population urbaine. Son accroissement paraît beaucoup plus rapide depuis quelques années ; s'il est vrai que les colons agricoles et leurs familles ne représentent à l'heure actuelle qu'une
somme de 200.000 individus, les Européens qui s'occupent du commerce ou de l'industrie, qui vivent des professions libérales ou des fonctions de l'État, ou qui sont simplement rentiers ou retraités, sont beaucoup plus nombreux, ils sont 350 à 400.000. La plus grande partie habitent les villes, et l'on voit à chaque dénombrement quinquennal grossir cette population urbaine. On constate même en Algérie, atténué il est vrai, ce mouvement qui porte les gens des campagnes à émigrer vers les grandes agglomérations urbaines et qui est si général en Europe. Comme c'est le bénéfice commercial ou le gain industriel qui attire vers les grandes villes, il y a quelque intérêt à comparer les progrès du commerce et de l'industrie et l'augmentation de cette population urbaine.
L'expansion économique de l'Algérie se traduit d'une façon très expressive par la progression de son commerce.
Commerce de l'Algérie avec la France et l'Etranger