CHAPITRE IV
L KTAT DKS ES PU 11' S
Au moment où les circonsldiicos allaient rendre une guerre inévitable, on se trouvait en présence d'un état social très diflérent. à certains égards, de celui qui existait ciu(juante ans auparavant. Les spéculations d'ordre intellectuel et moral avai(Mit donné Icnu-s fruits; l'ensemble de la société portait un intérêt plus direct à la chose pvdjlicpie. En retour, l'opinion publiipie, connue telle, commençait à exercer une certaine influence sur la marche d(^s idées, bien quelle lût encore sans action (piant à la réalisation des vœux inipliqin''s dans les idées. En vertu du traxail de la pensée qui venait de se déployer dans de nombreuses directions, le jugement populaire se formait.
A cette heure, rapjtarition des premiers périodiques — ce ne sont pas encore des journaux dans le sens moderne du mot, mais on peut (h'jà parler d'une presse — et leur rapide vnlgju-isation té'moignent de ce développement pi'ogressif et d nn besoin grandissant de savoir. Tout à la fois cause et ell'et d nn certain degré de matniité populaii'e. le joni'nalisme n eut pas é'té \ iable. et il n aurait })as pris, par la snite. l'extension (pu- nons xcrrons, s'il n'avait tenu compte des lienreiises dispositions existantes, cpii consti-
LE PEUPLE ALLEMAND A L'EPOQUE DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 2il
tuaient pour lui autant d'encoiu-ageuients ; et si, d'un autre coté, il n'avait précisément répondu à lattcnte que les lecteurs, toujours plus nombreux et plus assidus, plaçaient ouvertement ou tacitement en lui.
La lente mais sérieuse évolution accomplie dans les âmes avait appris à l'individu à se libérer d'une tutelle spirituelle et lui avait foun-ni les moyens de se soustraire à l'autorité de la tradition. Cette émancipation initiale avait eu comme corollaire l'épanouissement des facultés intellectuelles; d'autre part, comme conséquence, la multiplicité des aspirations. Cependant, l'éducation politique et sociale de l'homme restait encore des plus rudimentaires. On ne constate aucun parallélisme entre le développement spirituel et ce que nous nonnnons une culture générale; l'affranchissement s'accomplit en plein asservissement social : c'est l'élan et l'immobilité. Les particuliers, chacun pour soi, et le plus souvent à travers leui's notions religieuses, scrutaient, il est vrai, les quiestions politiques ou sociales, mais ils ne se risquaient pas aies discuter : l'instruction première, très élémentaire et d'essence théocratique, ne les y préparait pas. On n'osait toucher à l'ordre de choses établi. L'individu ne redoutait nullement de se lancer dans la métaphysique la plus audacieuse et d'y entraîner à sa suite ses voisins ou ses disciples. Cependant riiésitation qu'il mettait à formuler ses aspirations nationales ou sociales n'avait d'égale que la passivité avec kujuelle il subissait le joug de la condition sociale dont il souffrait. Ce n'était pas (juil n'eût ambitionné une meilleure condition, mais son manque d'énergie l'amenait toujours à accepter ce qu'il se sentait incapable de modifiei'. La théologie suiMint la lettre? enracinait ces dispositions. Dans les masses, comme chez l'individu, le (b'veloppement politi<jue n'était pas adéujuatau dévelop|)ement
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s|)iiiliirl. 1rs ;is|(iiMlioiis sociales cl [>()lili(|iics ne, so troil- \aiciil pas cil liaiinoiiic avec les acqiiisilioiis rcligieusos.
Dès les premiers ^roiuleméuls de loraj^c, el (Itnançaiil riieure des événements militaires. Toijinion publique s'émeut: elle Itataille en clianij) clos et avec les armes dont elle dispose : limprimerie et le journal. Lu voix des périodicjues, (jui. dès lors, retentira partout et (jue les gouvernants seront forcés d'écouter, s'élève d*eml)lée, \ ilirante et enllammée. pour reprocliei- aux souverains et aux États leur faiblesse, leur manque dunion, de conscience surtout dans une alfaire majeiu'e sur kupu^lle nous rexiendrons plus loin : la crise moiiétaire. Cette participation première des gouvernés, du moins des périodiques, aux (piestions et aux événements du jour s'exprime tout d'abord d'une façon abrupte, impulsive; elle progresse comme à tâtons, dcAÏent ensuite ])lus assurée, plus métliodiquement active; elle prêche un but déterminé au fur et à mesure qu'elle s'occupe de plus nombreux sujets vitaux, (pie les idées lancées dans les masses y germent; enfin (jue des notions nouvelles prennent corps dans les milieux dilférents. Ainsi l'opinion publi<jue s'affirme graduellement j)ar le canal du journalisme et })ar un contact plus étroit euli'e celui (pii écrit et ceux qui lisent, jiar ime solidarité plus réelle entre ceux qui pensent de méuie et celui cpii j)arle (>n leur nom.
L é(|ui\alenl de nos jouinaux ('lait re[(reseiit(''. dès le début du siè(de. par des « feuilles \(»lautes » paraissant irrégulièicuient, mais (pii dexaieul, bieutot. alfecl(>i' le caractère de périodi([ues destinés non seulement aux cer- (des r(\streints des lettrés, mais encoi-e et surtout à la foule dans son ensemble. Ces feuilles formaieul le plus fort contingent de la production lillt-raire ; leui's rt'dacleurs
prenaient parti pour ou contre le roi de Bolième, prônaient la Suède ou soutenaient les visées <le IKinpereur; unanimement ils s'accordaient })0ur flétrir l'avilissement général de la monnaie. Elles tenaient du supplément de nos journaux ou plutôt de ces circulaires que nous recevons sous bande; elles consistaient, en effet, en une simple feuille de papier imj)rini('e sur le recto seulement, le verso restant en blanc. Le plus souvent on les décorait d'une gravure occupant parfois un espace très étendu, et au dessous de laquelle se groupait le texte, suivant les circonstances, des vers ou une glose explicative. Les gravures furent à l'origine sur bois et, dès la fin du seizième siècle, sur cuivre; elles reproduisaient soit l'image d'une célébrité, soit un dessin topographique : une vue de perspective à vol d'oiseau, un plan : forteresse, port, etc.; soit enfin une caricature ou une charge. On y constate l'effort d'artistes en quête de motifs nouveaux, et l'on )' reconnaît les [)rocédés généraux d'un maître dont vraisemblablement le crayon ou le burin en activité subit l'influence.
D'autres feuilles donnaient le fait divers : on y relatait des crimes, des accidents, des naissances multiples, des conjonctions d'astres, l'apparition d'une comète, le tout entremêlé de sentences, de maximes de l'espèce de celles qui remplissent encore nos alnianachs, ou agrémenté d'anecdotes assaisonnées au gros sel du temps, de mots grivois qui parfois, malgré la crudité des termes, rendaient (U'S pensées justes et des idées originales.
A côté de ces feuilles avait surgi une autre forme de périodiques d'aspect et de confîislance assez semblables à nos traités. D'un format in-quarto, pour\us de gravures également, ces opuscules faisaient l'actualité politique ou sociale, commerciale ou scienlili(pie : couronnements, batailles, Noyages lointains. (h'-coiiN crtes; ils savaient
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cxcilcf et (Mili't'lt'iiir la ciiriosih' du |nil)lic (|ii"ils tciiainil ainsi au ('(Miiaiil des (''\ ('iiciiiciils des |)a\s cii'coiiN oisiiis OU (îlianji'cis. On les uecucillail avec un inlcièt dv plus eu plus manjur ; aussi leur nombre, depuis Tépocpie de la liélorme, s'était-il eonsidc'rahleuKMil accru.
Les inipiinieiies. en oulre. d(''\ «Msaient dans le publie une (juanlilé de pi'oduits lilh'i'aires baptisés des noms de « relation », « d'aviso m. île « courrier », (jui correspondaient aux « essais », aux « considérations », aux « éludes ». etc., des temps modernes; autant de factums tendancieux (pii ne pic-lendaienl pas passeï' pourdes périodi(jues et (pii n'en avaient pas l'allure. On assiste, enfin, à une inondation de [)ampldets et de libelles, à un débordement de sermons imprimés et de tbèses où se révèle la logonuudiie des tli(''ologiens savants et dis[»uteurs. Dans toutes les classes de la société la contagion d'écrire s'étend et tourne à la manie. Les particuliers se servent de petites brocdiures satiri(pies et mordantes comme d'armes })our l'aire pièce à l autoiilt', pour déclamer contre telle ou telle puissance édrangère. pour nuire à l'adversaire voisin. Les souverains comprennent assez vite quelle force réside dans la dilliision des idées — ou des mots — et quel ascendant l'écrivain arrive à i)rendre sur les masses; sans descendre eux-mêmes dans la lice des combats de plume, ils ne dédaignent di'jà plus le concours du li^•re pour gagner des pai-tisans ou faire prévaloir leur polili(pie.
Toujcmrs est-il (pie le but essentiel de la littérature non lliéologique delà lin du seizième siècle et du commencement du dix-septiènu' siècle, est de répandi'c à la fois des nouvelles et des idées. L'exposition des opinions, l'argumentation, est considérée comme cbose secondaire; la discussion des inté'ièLs particulicis (»u g(''n(''ran\ en est
absente, honnis dans les traités. L'argumentation, cependant, s'affiche dans la littérature de cette époque sous un mode non pas nouveau, mais renouvelé, ou imité d'une période précédente et de l'antiquité; nous voulons parler du « pasquille » ou du dialogue. De même que les pasquinades résument, dans les brocards qu'elles contiennent, l'histoire anecdotique ou boufTonne de Rome, pendant un long- espace de temps, de même la forme d'exposition très particulière qu'implique le pasquille nous donne une reproduction assez exacte de l'aperçu, du jugement porté sur les choses et les personnes de ces temps. Les préférences des lettrés allaient vers ce genre littéraire qui passait jiour éminemment artistique et de bon ton.
Les feuilles volantes se propageaient rapidement; leur nombre grandissait, produisant un mouvement d'affaires inconnu jusqu'alors et qu'on n'avait pu prévoir. De nouvelles branches commerciales se greffaient sur l'extraordinaire développement que prenait l'imprimerie. Des débouchés nouveaux s'ouvraient à l'activité humaine. Les libraires patentés s'en émouvaient. Ils prétendaient que les imprimeurs, relieurs, peintres en lettres, etc., portaient atteinte à l'espèce de monopole qu'ils exerçaient en fait, car eux seuls avaient le droit de vendre les périodiques et les livres sur les lieux mêmes où ils tenaient boutique et sur les marchés étrang;ers. Dans une doléance adressée en 1575 aux échevins de Breslau, les libraires de cette ville avaient déjà demandé d'être protégés contre « ces individus qui, lors des foires annuelles et même en dehors des temps de foire, non seulement vendaient, mais encore offraient en vente en osant crier dans les rues, des gravures, chansons ou nouvelles dont Dieu seul savait si elles étaient vraies ou mensongères. . . »
Les « petites feuilles » prenaient le plus souvent leur
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ropio dans le coiilciui de [>éi-io(li(jii('s plus iiJipoi'Iaiils DillÏTciilcs iinpiiiiiciics des comIium^s où passaient les iHandroulcs postales ou eonuneiciales. le lony' du Rhin et dans le midi de rAllemague surtout, piolilaicnt de cette re})roduetion de seconde main pour l'aire }trospéi'er leurs afïaires. Quelques-unes de ecs feuilles, paraissant d'une façon irrégulièie. eontenaient des correspondanees qui mettaient les lecteurs en relation, suivant les cas. avec des villes du dehors. Elles traitaient des questions d'intérêt commercial, donnaient des aperçus d'ordre poli(i(jue; elles tenaient les cercles auxquels elles s'adressaient au coui-ant des mouvements des vaisseaux entrant et sortant du port d'attache, du montant des droits de douanes dans tel ou tel pnvs étrani>er, du cours des monnaies, de la mercuriale i\o tjuelque marché principal.
Pendant ce temps, les négociants, les artisans, les jtarticuliers avaient continué à se renseigner mutuellement par lettres qui contenaient, le plus souvent sur un feuillet spécial, un résumé de nouvelles. Ces lettres ne se hornaient pas à mentionner ce qui a trait à l'une ou l'autre des spécialités en cause; elles ahordaient des sujets de différente nature, touchaient même aux questions d'intérêt général qui surgissaient dans la région d'oii elles pi"0venaient. Nous trouvons dans ces « journaux par lettres » des données instructives et curieuses sur l'état politiciue d'un territoire, et, d'aventure, des détails piquants sur les conditions d un milieu, des révélations s.ur la situation parfois délicate d'une négociation ou d'un parti, sur les décisions de l'autorité, révélations qui, en certaines circonstances, constituaient comme autant d'indiscrétions, même pis que cela. Ces messages circulaient parmi les ])roches et les amis du destinataire, soit tels (ju'ils avaient été reçus, soit c(q>i(''s ou recopiées Le mode de jourua-
lismc épistolaire avait été imité des premiers temps de la publicité en Italie. Dès 1536 paraissaient à Venise les Nottizie scritte — notes ou nouvelles écrites — qui se succédaient à intervalles réguliers et par séries, et qui durèrent jusqu'à l'époque delà Révolution française ; ces bulletins passaient les Alpes, se répandaient en Allemagne, où ils donnaient matière à d'autres missives destinées à renseigner d'autres correspondants, d'autres rég'ions. Les « journaux par lettres » mettaient ainsi en communi(^ation le Nord et le Midi. Les grandes maisons de commerce et de banque, les pouvoirs et quelques pei'sonnages avaient leurs messagers spéciaux cbargés de faire parvenir ces lettres à l'adresse voulue, service qui se transforma en une messagerie à cheval entre les principales villes de l'Empire et l'étranger. Une de ces lignes reliait, dès la lin du seizième siècle, Saint-Gall, Lindau, Ravensburg, Ubn, Nuremberg; une autre, le midi de l'Allemagne et Lyon en passant par Zuricli et Genève. Sous Rodolphe II, Léonard de Taxis, maître des postes impériales, substitua, en io9o. à ce fonctionnement privé, les messageries officielles. Les gouvernements elles édiles n'avaient pas tardé à soumettre les « journaux par lettre » à une censure rigoureuse; ils finirent par les interdire comme aux marchands de Leipzig, en 1631. L'abolition du journal manuscrit fut prononcée en 1672 en Autriche, dans le Brandebourg en 1693.
Vers 1612, les feuilles imprimées paraissent d'une façon pbis métiiodique. Beaucoup portent un numéro d'ordre, ce qui inqdique l'lial)ilud(' (h> connmmications sériées et constitue un progrès. Il convient d'ajouter en passant que c'est à Venise encore (ju'apparaît, en 1600, la première gazette rt'gulière [)roprement dite. Une petite pièce de monnaie — la gazetta^ — qui représentait le coût d'un
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niiiiK'ro. iloiiiia son iioiii an |M'Ti(>(li({iM% nom (jin, dôs lors, csl <lo\onn yt''n(''ii(|n(' IN-n iij»rrs ('(\s dates, los |n-(Miii(M-s journaux allemands surgissent. En 1615, Egeuolt" Einniel, li])raire v\ inij)rinieur. rdife à Francfoi'l-surle-Mein le premier journal hebdomadaire, aïKjuel, en IGIO, les « Avis politiques » édités })ar l'intendant des postes Jean \ on dvv Briglien viennent faire concurrence. De ces souches procéderont, par la suite, les (h'ux [)lus anciens journaux de l'Alleniagne : le Journal de Francfort et la Gazette de l'office supérieur des postes. Outre les nouvelles courantes, ces feuilles contenaient — avec autorisation du conseil — les listes hebdomadaires des naissances, baptêmes, mariages, décès; au début, ce fut à la stupéfaction de certaines personnes timorées qui ne comprenaient pas que des choses aussi intimes pussent être portées à la connaissance du public; enfin des annonces. Celles-ci, prises comme telles, constituent des sources d'information sur l'époque de leur origine; elles complètent d'une faç^on curieuse les récits des contemporains et le mouvement d'idées du moment, elles nous montrent les changements survenus d'une époque à l'autre dans les habitudes, dans les goûts et dans les mœurs.
Rappelons que la Gazette de France a\ait été fondée par Renaudot en 1631.
Ces feuilles, comme, au reste, d'autres journaux similaires, hebdomadaires également, se bornent à donner des nouvelles, évitent soigneusement toute polémique, toute analyse quant au fond même de leurs connnunications. Pendant deux cents ans encore, ce ne sera pas dans les journaux à proprement parler ([uv nous pourrons suivre le bouillomiement des passions, le développement des opinions indiN iduelles, l'expression vraie de la conscience publi(jue. Jusque très avant dans notre présent siècle le
journal ne met pas en branle le tivnAail émancipateur des esprits, il n'en recueille pas non plus les échos; le journaliste ne retire aucun bcnéfice moral de la situation quil s'est créée, aucun avantage matériel sérieux du travail auquel il se livre.
Pour connaître les pensées des contemporains, leurs luttes, leurs rivalités, leurs qualités et leurs petitesses, nous puiserons dans les feuilles volantes suscitées par les circonstances ouïes nécessités du moment, nous parcourrons les pasquilles goûtés des lettrés, nous étudierons les pamphlets contre lesquels l'autorité sévira, mais qui n'en pulluleront pas moins en dépit de la censure et de frt'quentes représailles. Des panijihlétaires allemands cependant on peut dire ce qu'un rival haineux disait de Renandot : « Madame l'Histoire instruisit l'homme de toutes les manigances quïl fallait pratiquer; comme il fallait adoucir et couler les mauvaises nouvelles, exagérer les avantag'euses, assurer les douteuses délicatement, si bien que l'on pût s'en dédire sans contradiction et faire en sorte de se faire bien venir des puissances, agréer du peuple, et n'attirer sur soi la haine ni la malédiction. Ses préambules étaient toujours farcis de latin, et sa relation avait bien du style d'un sermon de villag'e. Il savait les lieux communs, dont il enrichissait son discours à propos; et, lorsque les nouvelles n'étaient pas abondantes, il trouvait le moyen, comme étant de pratique, de tirer et allonger la matière pour achever le cayer. »
A l'époque qui correspond au début de la guerre, les feuilles volantes fournisseiil à l'habitant des contrées même les plus reculées l'aliment voulu pour faire é(dore et attiser en lui toutes les espérances et toutes les passions. Chacun s'émeut, s'endainnie, s'enhardit en faveur d'un personnage ou dune cause, en puisant dans les
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« conseils », les « rolalioiis », les « courriers » (|iii se siiccèdenl et j);isseiil Ao inniii en iii.iin. les ju'mimeiils à l'appui tles a|ii»récialioiis. des secrels mobiles, des (h'sirs (le chacun. Les iniprinit's se? prononceiiL pour on conlic un fait, une thèse, un édil : àleursuite, les lecteurs. Dans les dillerentes couches sociales se délintilenl des cani[)s liostiles, partout c'est mie guerre de plume, cependant que les armées sont déjà aux prises. La production littéraire est en raison directe des succès du parti au(juel on appartient. Jusipiau moment delahalailledclaMontagne- Blanclie, la presse du pai'li [)rolestant fournit à elle seule les neuf dixièmes de ce ({ui se publie; le nombre des différentes feuilles se chitfre dans les milliers. C'est l'explosion d'un amer ressentiment à l'égard de l'Kmpereur, de la haine (ju'on voue aux j«''suites. Partout il pleut des avertissements aux intéressés d'avoir à se défendre de la Ligue. Du côté catholique les répliques sont à la fois réservées et habiles; ici, en tant que valeur du raisonnement, la polémique est moins heureuse que dans le [)arli adverse. La fuite du nouveau roi de Bohème, qui écpiivaut à un désespérant — et désespéré — coup de théâtre, a pour eiïet un changement à vue sur la scène littéraire, conséquenmient sur le marché littéraire. Les documents du parti de Bohème tond)ent (Mitre les mains de l'ennenn; celui-ci n'a ri(Mi i\c plus pressé que d'en faire imprimer le contenu (pii, en sortant de presse à l'état de vcdumineux in-(jnarto, provoque une nouvelle levée de boucliers réfutatenrs. Mais les Inqx'fianx sont \ ain(iueni's : ils ne demandent (pi à se \enger. l^es exigences de la polili(|ue du moment [>ré\alent lonlefois : la note est de ne pas pousser les choses à l'extrême, car il s'agit de ménager la Saxe Inihérienne et alliée. Kn fait, la presse autrichienne est étonnannneni sobie et mod(''rt''e. l*arconlre. I imagerie
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et les chansons, les caricatures etlessalires, élucubrations d'officines ou de bivouacs, foisonnent et revêtent un cachet d'autant plus orgueilleux et mordant. Le plus durement traité, on le conçoit, est le roi de Bohème; tous raillent sa superbe, son incapacité; ce sont des offenses blessantes à l'adresse de sa femme et de ses enfants. Le déluge littéraire de cette phase initiale de la guerre prend fin. Il se produit comme une trêve, ou plutôt la lutte de plume tarit sur le terrain politique et dans les questions confessionnelles, pour se transformer en un combat auquel la presse allemande entière prend part, et attaquer sans distinction de parti le système déshonorant et ruineux de l'altération des monnaies.
Parmi les soucis croissants, le danger résultant de l'avilissement du numéraire et de la détresse financière dans laquelle tous les pays de l'Allemagne se trouvaient enhzés, se révélait comme le plus angoissant, le plus imméihat. L'appréhension générale des événements, que chacun envisageait d'une façon très pessimiste, en était encor(^ assombrie. Les complications politiques, quelles qu'elles pussent être, allaient se grossir de la pénurie des espèces sonnantes de bon aloi. La vie sociale était déjà surprise par un trou])h> prémonitoire; aussi les esprits prévoyants sentaient que la crise menaçante à laquelle on allait assister ne pouvait aboutir qu'à la banqueroute et à la misère. A dire vrai, l'avihssement de l'argent ne datait pas d'hier. Personne, cependant, n'avait prêté une attention suffisante aux premiers symj)lomcs (ki malaise que les procé(h''s fraufhdeux d'un monnayage éhonté avaient provocjué dans les i)ays. Maintenant l'ceuvre néfaste avait atteint et gangrené toutes les ressources vives de l'organisme social; l'émotion, pour êtrcï tanlive, n'en ih'vint (pic plus intense; on conqji'eud (pie le mal constitue une
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lèpre rongeanl toutes les forées, épuisant tous les ressorts (le racli\ itr collertiN c cl iii<li\ iduclle. On souiie l'alarme sinuiltanémeut partout, car partout l'acuité de la crise est la méiue. Subitement chacun en a conscience alors qu'il scmldr (pi'il II y ait déjà plus de remède pour conjurer uu désastre.
Reportons-nous à la troisième année de la guerre, jusqu'alors localisée en Bohème et dans le Palatinat. Partout les armements s'activaient. Dans les pays de l'Elbe, les provinces du Rhin, en Thuringc, en Franconie, dans la Basse-Saxe, on se demandait encore si et jusqu'à quel point on serait entraîné dans la mêlée. Aussi bien, ciierchait-on à s'y convaincre qu'il y avait des chances pour que la guerre restât confinée aux lieux où l'action militaire se déroulait. L'année 1621 avait donné de très médiocres récoltes; le commerce et le transit languissaient. Certaines industries, par contre, du fait des armements croissants, avaient reçu une impulsion fiévreuse. Les éléments valides de la nation paraissaient entraînés à l'action prochaine plutôt quintimidés par les perspectives de la lutte. Tout à coup l'argent se fit très rare, quoique, depuis quelque temps déjà, de nombicux ty[»es nionélaires a})pal'ussent parmi le muné'raire courant. Les ancieimes et lourdes pièces disparaissent; à leur place circulent, sur tous les marchés, des pièces d'une frappe défectueuse, d'un aspect rougeâtre. Le flot de ces moiniaics grt)ssil. en même temps toutes choses renchérissent. I^e cliange
qui, dans les incessantes transactions entre les différentes souverainetés, constitue une o})ération majeure, monte sans cesse. Les types nouxeaux s'écoulent néanmoins sans provoquer aucune hésitation chez ceux qui les encaissent. Bien plus, il se produit tout dabord, chez les ruraux surtout, un engouement pour les pièces nouvelles de plus en plus abondantes au fur et à mesure que les anciennes disparaissent : de la profusion de ce métal nouveau on ne conclut pas à une qualité moindre; on est comme hypnotisé par les quantités dont les émissions se suivent. L'altération du numéraire, après avoir été un expédient, devient un système. La situation s'aggrave. Dans le peuple leurré, ce sera bientôt la rage et la stupeur. Les annales de l'époque font de ces circonstances un tableau saisissant et navrant qui s'impose, ici, à l'attention de réconomiste et du penseur.
Dès la fin du moyen âge les monnayeurs formaient une corporation très close, avec ses « jurés », ses maîtres, compagnons et apprentis, tenant à leurs prérogatives et pénétrés du sentiment de leur importance. Aux yeux du public naïf cette importance se rehaussait du mystère qui présidait à ces délicates et secrètes fonctions. Au reste, la confrérie des monnayeurs était justement considérée. N'y entrait pas qui voulait. Il fallait, pour arriver à frapper la monnaie du Saint-Empire, prouver sa fdiation légitime, servir pendant quatre ans comme ouvrier; l'apprenti, on ne sait en vertu de ([uel usage, devait porter le bonnet dun bouffon. Mais les règlements, confirmés encore par Maximilien II, en l"i7i, n'empêchaient pas de nonil)i'('u.\ et croissants abus de se produire, abus contre lescpu'ls diètes et souverains ne cessaient de s'élever. Aupiès de cha(jue monnayeur en chef on avait placé un surveillant chargé de vérifier le litre et le poids des monnaies. Pour
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les (li\ «•irc()iis(ii|ili(»iis de l'EinpifO, im jour a\ ail r\r lixé |i(iiir « appiDUVcr » J<'s pièces fi'a[jpé(;s. Lurruigaiiisalioii adiiiiiiisUalivo avait prévu un noinbiT déterminé d'ateliers où les [lelils souverains pourraient nioiuiayer, des règicineiits intérieurs plus sévères; eiiliii. pour coulrôler l'ensemble, un surveillant général par circonscription. Ces sages mesures ne furent suivies d'aucun résultat utile. Les choses allèrent de mal en pis. En lace de leurs caisses vides et de besoins pressants, la plu[)art des princes rcjtrirent les habitudes (hi moycMi âge, (pii consistaient à se remettre à flot par un alliage toujours plus abondant de métaux connnuns. On en revint à une diversité extrême et à une confusion complète dans la fabrication et dans le titre, chacun agissant selon son bon plaisir. Les monnaveurs obéirent aux ordres reçus; d'autres opérèrent pour leur propre compte, le plus souvent de connivence avec les caissiers, les fournisseurs de métaux, les employés du Domaine, qui tous, au prorata du rang et de linfluence, touchaient des bénéfices illicites. Le désordre fut porté à son comble par le fait que les différentes juridictions affermaient parfois le droit de frappe à un tiers. Si l'on se remémore la nHilti[)licité des souverainetés qui toutes a^"aient obtenu ou usurpé la faculté de battre monnaie, on ('oni|tr('n(ha le gâchis résultant de ces complications et favorisant tous les procédés frauduleux. Les or(K)nnances de l'Empire restèrent lettre morte. On ne se contenta pas de substituer à l'alliage normal un alliage innonial)l(' ; ou sup[»r'una toute trace de uK'Ial précieux, on imita les coins étrangers, on copia les pièces de bonne ré[)utation.on fabri(pia officiellement delà fausse monnai(\ Dans les diètes et dans les assendilées de circonscri|ilion. (les ("dils retentissants avaient ('té lanci-s depuis soixante-dix ans contre ces pratiques; le mal ii en axait
pas moins progressé dans des proportions effrayantes. Le pouvoir central ne disposant pas de moyens efficaces pour faire respecter ses arrêts, la fabrication de cette monnaie de contrebande s'était ^généralisée d'autant plus que, pendant un certain temps, les profits qu'en tiraient les intéressés étaient plus grands.
Les choses en étaient là quelque temps déjà avant 161 8, époque oii grands et petits potentats se trouvèrent en présence de nécessités toujours plus impérieuses et de coffreforts toujours plus épuisés. Que faire? Les souverains, Brunswick en premier lieu, employèrent en lieu et place d'arg-ent un alliage de cuivre et l'on frappa deux sortes de pièces : l'une dite de poids fort; l'autre, de poids léger. L'heure vint où le cuivre fut de plus en plus employé dans les arnmreries et oii l'argent se fit de plus en plus rare dans les banques. Le prix de ces métaux monta encore. On se servit d'un alliage fait du premier métal venu, en donnant à ce numéraire l'aspect le plus décent possible. Leipzig donna l'exemple; les Saxes, les circonscriptions du Rhin suivirent; la Bavière en fit autant. Les monnaies sortaient on ne sait d'où. Électeurs, princes-évêques, seigneurs, villes, transformèrent en espèces sonnantes ce que leurs juridictions contenaient de métal. Le nouveau billon s'écoula. L'abondance subite d'un numéraire dont les émissions se succédaient paraissait suffire à tout, tenir lieu de tout. On s'acquittait facilement d'une dette ancienne, car d'une bassine de cuivre on retirait de ([uoi aciieter une vache ou un lopin de terre. Les moindres choses : tuyaux, bouilloires, brocs, jusqu'aux goulots des fontaines et aux chéneaux des toits, sans parler des objel s profanes ou sacrés en bronze ancien, tout se vendait, car en retour on obtenait du billon par monceaux. La spéculation s'en mêla; chacun trafiqua. On ne paya plus autre-
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iiKMit (iLiavcc cclti' inoniiaic gagos, salaires, subsistanros. Ij'agio suc k's iiuMaiix prt'cicux (lt''cii|ila : I argciil allcignit m» cours iiici'oyable. Ceux (|ui Iciiaicnl v\\ rrscrxo <|uel(|urs \ ieux thalers ou florins dor s (MuichirenI en (M'Iiaiigeanl ces relicjues contre des pelletées de billon. l^a j>lus-\alue (|u\)n eu retira se dépensa en rt'jonissances ; les auberges ne désemplirent pas. On ne compta plus; les conditions de prêt devinrent faciles. Dans les villes on travailla de moins en moins. Sur ces entrefaites, le })ain, la bière, la farine, les denrées, montèrent jusqu'à des prix exorbitants.
La réaction se produisit d'abord imperceptible, puis elle s'accentua et devint intense. Ceux qui vivai(Mit d'un traitement fixe, employés, régents, connnis, ecclésiasti(|ues, se plaignirent les premiers : en effet, on versait 200 florins en billon à ceux qui avaient reçu 200 florins de bon argent; dans ces conditions, et bien qu'en considération du rencbérissement général on eût augmenté — d'un quart — j)resque tous les traitements, l'homme fut dans l'impossibilité d'acheter la moitié, le tiers, le (piart même de ce (jui lui était indispensable. Les théologiens, surtout, n'en revenaient pas; ils compulsaient les saints livres, y trouvaient des textes à ra])})ui de leur stupéfaction et de l'horreur qu'un pareil état de choses inspirait; aussi fulminaient-ils, en chaire, contre le nun»éraire, œu\ re du malin, et contre les lrafi(juants, su[»[)(Ms de Satan. Professeurs, maîtres, écoliers, ne pouvaient plus nouer les deux bouts; les écoles se dégarnissaient; enfants et adultes vagabondaient; les aînés s'enrôlèrent. Doniestifpies. s(U-\ iteui's, gens à gage se mirent à refuser le billon, leur salaire de 10 florins — c'était la moyenne — ne suffisant pas pour paver une paire d(i chaussures; beaucoup ipiittèrent leurs maîtres et tout travail, s'engagèrent dans les conq»agnies;
les jeunes filles vont grandir le nombre des insoumises. La population déclioit. Les capitalistes qui avaient prêté leur argent — l'inti-rêt légal oscillait, dans le centre de l'Allemagne, entre 5 et 6 pour 100 — et qui vivaient de leurs rentes, n'arrivent plus à défrayer leurs dépenses; on leur apporte 1 ,000 tlialers en billon connue remboursement de 1,000 thalers en espèces de bon aloi; ils protestent, réclament; de là des procès, des litiges, des différends pour les grandes comme pour les petites cboses. Les juges s'en tirent en imitant Salomon : « La présente monnaie porte l'effigie souveraine et le même cbiffre de valeur nominale, donc elle est monnaie légale connue l'ancienne. » Au reste les juristes épiloguent; c'est un désarroi complet. Pour les impôts, droits, accises, les caisses publiques touchent au lieu de cent livres en argent cent livres en billon en un moment où l'État est contraint d'augmenter ses dépenses et où, pour ses achats, — dont une grosse partie à l'étranger, — il est, par contrat, forcé de payer en or ou en argent. Les gouvernants, alors, croient se tirer d'embarras en décrétant le cours forcé; mais, en dépit des ordonnances menaçantes qui visent l'agiotage, le taux des monnaies baisse considérablement. Les pouvoirs refusent leur propre numéraire pour l'acquit des redevances, droits, frais de douane : on donne l'ordre au Trésor de ne plus accepter de billon. A ce moment, le peuple a conscience de toute l'étendue du mal. C'est alors une explosion de colère, de malédictions, de douleur. La valeur effective des pièces adultérées tombe au dixième de leur valeur nominale. La fureur populaire se porte sur les changeurs, banquiers, prêteurs et trafiquants, fondeurs et monnayeurs ; on les bafoue, on les injurie; en certaines villes, la foule s'ameute, pren<l d'assaul leurs maisons. Le ni(''[)ris public les réunit en un même op[)iobr(', (jiic p('r[)(''(ueroiit, dans
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1 liisloirc* (le ces U'iiips. les noms do Kipper ri de Wipjier (kippe)\ (lu bas-saxon kippen, [x'sor à faux poids; wippeu^ locution [lopulaire pour rojincr, faire l'usure). Ces conditions cjuisèrent une pertuil)alion in(''narial»le dans les rouajies adniinislratifs; le d«''Sordre élail dans la rue, dans les boutiques, dans les bureaux. Les boulangers finalement ne voulaient [)Uis cuire: les boucliers se refusaient à garnir leur étal ; l'artisan chômait, les ouvriers s'en allaient ; écoliers, agents vovers, garde urbaine donnaient l'exemple de la sédition; villes, corporations, bourgeoisies étaient endettées jusqu'à l'insolvabilité, le trafic cessait; la vie se désorganisait, La presse attisait l'exaspération, les pamphlets servaient de stimulant à l'explosion des reproches, des accusations, des haines ; les libelles vitupéraient, cependant que les cercles des lettrés glosaient, que les savants discutaient, et (jue les théologiens criaient; Lampe, pasteur à Halle, dans son Engeance du Diable (Leipzig, 1621), était particulièrement véhément. Des chaires les anathèmes pleuN aient. Les tribunaux étaient a quia : sous quelles espèces rendre, paver, rembourser? On formulait des jugements diffus, subtils, ambigus. On pié-tinait dans la confusion. De ces lamentations et inq)récations, princes et villes s'émurent; ils ordonnèrent le retrait des monnaies décriées, mais conjointement, et afin de parer au renché-risseuient uni\('rsel etfatal, ils tarifèrent niarcbandises, gages, salaires, denrées, avec dt'feiise de majorer les prix officiels. Des édits monétaires ou « mandats » (ail.: Mïnizmandate) furent promulgués, fixant la valeur nominale des pièces nationales ou étrangères en circulation dans le pays, indiquant celles ipii n'a\ aient plus cours, celles tpii axaient cours forcé, déterminant la pari cpii, dans un payement, })0uvait être réglée en monnaie d'appoint, etc. En certains pavs ces mandats étaient lus en cliaire; eu d'autres, ils
paraissaient, accompagnés parfois de gravures, dans les feuilles volantes que nous avons appris à connaître. Ces pratiques, doublées de mesures coercitives à l'égard des accapareurs et des agioteurs, favorisèrent un retour à des conditions moins malsaines. Cependant, au vertige des jours passés, avait succédé un morne découragement. On se dévisageait comme après des deuils répétés. La fortune publique s'était en partie effondrée; l'éparg-ne avait disparu. Citadins et bourgeois, artisans et campagnards^ détournés du travail persévérant et probe, étaient envabis, plus ou moins, par un esprit de désordre, d'insouciance, d'aventure. Les éléments sociaux, surlout de 1621 à 1623, s'étaient dissociés, fl(''tris, abaissés. L'Allemagne se trouvait en pleine crise économique. C'(''lnit en cet étal, sans parler des difficultés qui résultaient de son impuissance politique et des luttes incessantes entre les partis, qu'elle allait alfronter une guerre d'où elle ne devait sortir (pie défaite et bumiliée.
MI
Lors des premiers ('VcMiemcnls mililaires impoiiaiils : succès remportés par Tilly sur les Saxons, conquête et ravag;es de l'Allemag-ne du Nord par Wallenstein, et jusqu'au moment qui va clore la première partie do la guerre, une accabnie se produit dans le travail de rim|)rimerie. Si. après cbaque bataille, après la prise d'une vilb', ou bien sous le coup d'un nouveau malheur, des feuilles volantes réapparaissent, l'imagerie en fail les frais esscnticds : ci'oquis d'une pbu-c forlC; p( Mirai I de (cl ou tel
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jici'souiiatic avec Icxlo o\|»licatil'. (juel(jues j^az<MI('s paraissent <riiii(' l'aroii tirs iii-i'iiiilirrc. signalent les progrès dos Inip(''iiaii\, les défaites successives de Mansfeld, les conversions manu militari, cl rcprodiiisenl la correspondance de l'clecteur de Saxe, poltron et terrorisé. Celui-ci riposte aux attaques des libelles catholiques par la réfutation des dogmes romains, volumineux factum (iVoï^^t^i^/idiye Vertheidigang des Augapfcls lG28)qui suscite une éclosion de discussions aussi acerbes qu'importunes auxquelles les tliéologiens des deux camps apportèrent le concours d'une incisive mais inutile dialectique. De part et d'autre on s'injurie, on se provoque, on se défie dans des pamphlets aux titres venimeux et grossiers. Les écrivailleurs soufflent sur cette étoupe en ignition. Mais voici que les événements les plus poignants, les plus douloureux, surgissent. La Poméranie est mise à feu et à sang; aussitôt, dans la nation, c'est un cri unanime de rage et d'iiorreur. Pendant longtemps les feuilles volantes ne rendront que les malédictions dont les Allemands chargent Wallenstein; elles diront la réprobation (ju'a suscitée sa conduite à la bataille de Stralsund et l'ignominie dont il s'est couvert par les tortures infligées aux liabitants de Pasewalk; enfln, elles retentiront de l'espoir qui des iiumbles monte vers le roi libérateur attendu comme le sauveur, et qui , dès qu'il apparaît, suscite l'enthousiasme et ranime les courages.
Jusqu'à nos jours la gloire de Gustave-Adolphe n'a pas j)àli pour les Allemands, gloire qui, pour ses contemporains, faisait de ce roi un être à part, gloire que lui ont value ses victoires, les circonstances dramatiques au milieu desquelles il avait surgi, et sa mort chevaU^'esque. Les pailiculariti's (h' sa nature do héros, charme d'une originahl('' puissante et vraie, trcMUpe auihicit'use, assurance de
la foi en soi-même, ont entouré cette grande figure d"un nimbe. Le recul du temps permet de juger plus impartialement rhomme, son caractère, son œuvre, et d'autre part met en lumière le culte que, d'une génération à Tautre, rAUemagne voue à la mémoire du Roi des neiges. Les matériaux nécessaires pour reconstituer la physionomie de ce monarque abondent dans la littérature du siècle, ou plutôt nous pouvons nous le représenter tel que le peignent les noinbreu.x écrits contemporains, le voir tel qu'on l'admirait alors et l'admirer tel qu'il revit ainsi pour nous.
Dans Gustave-Adolphe, deux natures difTérentes, contraires en apparence, s'accordaient cependant en dépit de leurs contradictions; ne pas mettre en évidence cette qualité eût été faire tort à l'homme et fausser le jugement à porter sur lui; les écrivains de l'époque, avec justesse, ont su éviter cette erreur. Par l'emploi raisonné des moyens qu'il crée et des ressources dont il di^^ose, par la méthode appliquée aux choses de la guerre, Gustave-Adolphe se révèle g^rand capitaine et sagace organisateur; d'emblée il impose sa volonté. Tout à côté, malgré les habitudes de règle, de précision et d'autorité auxquelles il se soumet et qui le caractérisent, on le voit dévier des principes qu'il aura reconnus nécessaires et qu'il aura adoptés parce qu'ils lui paraissaient profitables. C'est un homme ponctuel, méticuleux, fort, un homme d'ordre et de foi, aux entreprises les plus hardies. Il est franc, courageux, ouvert; il est cauteleux aussi, prudent, inllexiblement dur, étonnamment égoïste. Il est tout dé\ouement et tout orgueil. Ce qui f'appe surtout, c'est son indépendance assurée et la maîlrise de soi. On s( nt que le destin l'a placé sur un piédestal d'où il dominera les événements et en surveillera le cours. Ceux qui l'approchent sont gagnés
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par le loi il' de IxMiliomic (pi il sait don lier à ses discoiiis. l'I (•('pciidaiil. on s'en conNainc il sait aussi iHrc caiisliiiucM't railleur. Il exercé une attraction, il fait subir son asceudanl. Lhoinnie intelli^cnl et avisé se révèle d'une façon carac(érisli(|ue dans ses ra[)p()rts avec les souverains arrogants et les \illcs toujours frondeuses du [)arti protestant: il ne se lasse pas de les inciter à laclion, de l(;ur pei'suader la nécessité de lunion; c'est l'idée dominante; de ses conseils et de ses actes dans les négociations avec les ambassadeurs de Nurend)erg, de Francfort, du Brandcboiu'i;. Qu'il admoneste ou (piil flatte, (ju'il apaise ou entraîne, il ne perd jamais de vue le but à atteindie et lo chemin (pii doit y mener. Intimement lié à rAllemagne du Nord pai- ses origines et par sa foi, Gustave-Adolphe n'en demeurait pas moins, aux yeux des Allemands, im étranger; ni parenté de race, ni conununauté de confession n'auront raison de ce sentiment, on pourrait dire de ce reproche. Dinstinct on sentait un maître qui, un jour peut-être, aurait été accepté comme tel si l'on n'avait pas, en lui. redouté l'étranger. On ne se le dissinndait pas : cette force impénétrable et active constituait un danger pour l'Empire, institution germanique que l'Allemand considérait, malgré tout, comme devant être et devant rester une chose intangible et sacro-sainte, (le qui n'empêchait [)as les princes de négocier et de pactiser avec l;i France, les Pavs-lias, le Danemark, puissances (jui, pour les moins hésitants d'entre eux, resteraient toujours en dehors du giron du corps germanique. La lutte contre riMnpcrcur. disaient les [)rinces, et la nation pensait île même, est une affaire de famille pour le règlement de laquelle on peut, à la rigueur, demander au voisin de venir prêter main forte, mais où, l'ordre rétabli, il est bien entendu t\nr. chacun i-enlrera chez soi .Vu point de;
vue d'une politique alleinanJe, ce raisonnement n'était pas même juste, car lEnipereur se comportait moins en membre qu'en ennemi de la dite famille. Toujours est-il que le sentiment qui vient d'être exposé s'effaçait chez le plus grand nombre, tant le roi semblait incarner une mission providentielle, tant était sincère l'admiration que le peuple éprouvait pour sa personne.
Pendant deux ans on porte le roi sur le pavois; la nation le magnifie comme elle ne la jamais fait, depuis et jusqu'aux temps récents, pour aucun liomme, le grand Frédéric excepté. Chacune des paroles du roi, les moindres anecdotes qui le concernent, se colportent, se redisent de ville en ville ; chaque succès de ses armes lui vaut des acclamations frénétiques, des hymnes triomphaux. On prie pour lui, on le bénit. L'enlliousiasme ne gagne pas seulement ses corelig'ionnaires ; dans les rangs des armées catholiques, dans les provinces qui font partie de la Ligue, le nombre de ses admirateurs grandit. Les choses onî changé depuis le jour oii le mot d'ordre était de railler le « Roi des neiges » . Une foule de traits personnels et intimes recueillis par des familiers ou ceux qui approchèrent le roi sont parvenus jusqu'à nous, etnous apprenons à connaître cette nature de plus près en parcourant la relation des menus propos et les documents reproduisant les discours du roi, loi"S des négociations ou au cours de son activité militaire ou de circonstances cérémonielles. Peu après le débarfjuement des Suédois, l'électeur de Brandebourg a\'ait e.\pt''<li('' à Gustave-Adoli)he un ambassadeur, de Wilmenstorff. pour conseiller un armistice avec l'Empereur, en se proposant lui-même connue négociateur, lui, l'électeur dépossédé par ^Yallellstein, et le prince bafoué par l'Empereur. Pendant la conversation qui sui\it la réception de l'envoyé, le roi se révèle tel qu'il est : bref, incisif,
m i.i. l'i; l'i'Li; AL m: MA M) a lki'oqul:
droit, si sur dv liii-iuriiu' (jii il [tciit doimcr essor à sa fougue, mais aussi Uès décida' à inoliler des avantagées qu'olïVeut les circouslaiices. Ou ii«' liia pas saus iutt'rèl la discussion que la singulière demande intioduisit.
Ajti'ès a\oir éeout»', un sourire ironi(|ue sur \os lèxres, la |)ro|)osiliou d'armisliee. le roi réplique :
« Je m'attendais à un autre message de Sa Grâce, monsieur mon beau-frère, savoir (jue vous viendriez au devant de mes idées en vous unissant à moi, eela dans \ otre propre intérêt ; je ne doutais pas que Sa Grâce n'eût saisi avec enqircssement l'occasion providentielle qui s(> présente pour elle. Sa Grâce ne veut pas démêler les intentions, cependant manifestes, de vos ennemis; Elle ne distingue j)as entre les réalités et les prétextes, et ne songe pas que le fait de navoii' [)lus à me redouter n'empêcherait nullement vos ennemis de s'établir en ses pays. Je ne puis croire (pie la guerre effraye Sa Grâce tellement (ju'elle en soit réduite à se terrer, se laissant dépouiller de son avoir. Ignorez-vous que l'intention de l'Empereur est d'extirper de l'Empire notre religion évangélique? (pie vous n'avez rien à attendre? qu'il n'y a d autre alternative pour Sa Grâce que de renier sa foi ou de quitter ses États"? Vous ligurez-vous, peut-être, pouvoir par des prières, des supplications ou autres moyens obtenir mieux? Par Dieu! réfléchissez et ressaisissez-vous! C'est l'heure des résolutions viriles — muficula consilia. — Voyez ce (pii advient à ce pieux seigneur le (kic de Poméranie (|ui, n'ayant rien su faire que boire quotidiennement sa chère petite bière, fut lamentablement dépouillé, et comment, fdto (/uodiiin tiecessario — qu'il en eût envie ou non — Dieu\int mer\(Mlleust>ment à son secours en l'abouchant avec moi. Ce que le duc fut obligé de faire, Sa Grâce peut le faire volontairement.
« Je ne puis retourner en arrière ; aléa jacta est, transkimus Rubiconem. En agissant ainsi je ne cherclie pas mon avantage et pas d'autre bénéfice que la sécurité de mon royaume; je ne trouve dans l'aventure que dépenses et soucis, ennemis et dangers pour mon âme et pour mon corps. On ne m'a donné que de trop nombreux motifs pour procéder ainsi ; d'abord on a secouru par deux fois les Polonais, mes ennemis; ensuite, on a voulu se saisir des forts de la Baltique; j'ai bien pu voir de quoi il s'ag-issait pour moi. Sa Grâce a des raisons tout aussi plausibles; il serait temps d'ouvrir les yeux, car il n'est pas admissible que Sa Grâce continue à être dans ses propres États comme le stadtliouder de l'Empereur, pis que cela, le lieutenant d'ung^énéral de l'Empereur. Qui se fait brebis le loup le mange (sic) . Jamais Sa Grâce ne trouvera une occasion plus proj)ice. votre pavs étant momentanément délivré de la soldatesque des Impériaux, pour bien garnir et défendre ses forteresses. Si Elle ne veut s'y résoudre, qu'Elle me livre une place — Kustrin, par exemple, — et je la défendrai. Quant à vous, vous })Ouvez i'es(er dans l'inaction qui tient si fort au cœur d(^ votre maître. Que feriez-^ous d'autre? Allons au fait. Je vous déclare que je ne veux connaître auf'une neutralité, ni entendre parler d'une neutralité quelconque. Sa Grâce doit se déclarer mon ami ou mon ennemi. Lorsque j'npprocberai de %os frontières, Elle se proclamera pour ou contre. Il s'agit ici d'un combat entre Dieu et le Diable; si Sa Grâce veut s'en tenir àDieu, qu'Elle se joio:ne à moi ; si Elle veut faire cause commune avec le Diable, nous en découdrons. Tertium non dehitur : il n'y a pas de moyen terme, soyez-en certain.
« Ciiai"gez-vous de ce message à Sa Grâce. S'il y avait des raisons pour discuter avec Sa Grâce, je verrais comment m'aboucher avec Elle, mais d'après les ouvertures qu'Elle
iid l.i; l'KlM'LK ALLEMAND A LKPOQUE
me liMiisiiK'l. je liai rien à ajoiilcr. Sa Grâce iracoiiliaiico ni (Ml Dieu, ni en ses incillciirs amis. Delà l(Miiauvais élat (le ses allaires. Je suis aux onli-es de Sa Grâce et je l'adectionne de tout mon cœur: mon épéc^ sera à son service; je soutiendrai Sa Grâce \is-à-vis de ses sujets el du pays, mais Elle doit aussi y melire du sien. Je ne suis pas op})Osé à la paix. J'ai, au reste, dinn'en accommoder |)lus (pTii ne lui'tait ayrt'able jus(pi'ici. Je sais les cliances de la guerre douteuses: cependant, aujouid liui oii. avec le secours de Dieu, je me ti'ou>(' déjà engagé si avant, (pion sienne me })arlei" de l'ehrousser chemin, cela, personne, })as même l'Empereur, ne pourrait me le conseiller. Au besoin, je me jtrèterais à un armistice d'un mois et si Sa Grâce intervenait dans ce sens, cela m'agréerait; — toulet'ois, Elle devi-ait concurremment pi-endre position et sortir Fépée du fourreau, à défaut de ((uoi toute négociation serait inutile. Plusieurs villes de la Hanse sont prêtes à se joindre à moi: je n'attends plus que le moment oii dans l'Empire un chef se produise. Que ne pourraient réaliser les deux électeurs de Saxe et de Brandebourg alliés aux villes hanséati(iues ! Pliit à Dieu que nous eussions un Maurice. »
Le dialogue s'établit. L'envoyé réplique qu'il n'est pas autorisé à discuter avec le roi dune alliance armée, et qu'en ce qui le concerne personnellement, il doute fort que l'électeur se prête à un arrangement pareil sans porter, par cela même, atteinte à son hoimeurel à son dcNoir de fidélité à l'Empire...
Le roi, r interrompu ut. — Oui. oui, on va vous en doimer de riioimeur! de quoi ])erdre vos peuj)les et xos l^]tals! Les luipériaux xous (mi sauront gr(''! ils sous tiendront parole, comme ils l'onl lait lors de la capitulation des malheureuses villes!
L'envoyk. — Il faut pens(M- à l'avenir et s(^ persuader
que tout sera perdu pour uous si l'entreprise ne réussit pas.
Le roi. — C'est ce qui ne man(juera pas d'arriver si vous vous tenez cois; cela serait dcjà fait si je n'étais pas survenu. Sa Grâce devrait agir comme j'agis, et s'en remettre à Dieu pour l'issue. Voilà quinze jours que je n'ai pas couché une fois dans un lit; je ne demanderais pas mieux que détre débarrassé de tous ces soucis et de m'en aller me repos(^r aux côtés de ma femme! mais, encore une fois, il faut aller de l'avant!
L'envoyé. — Puisqu'il plaît à Votre Majesté que l'Électeur, mon maître, intervienne, il y aurait lieu d'accorder au moins à Sa Grâce, la neutralité...
Le roi. — Oui, jusqu'au moment où j'arriverai à la frontière de votre pays. Mais en définitive, quelle antienne me chantez-vous là? Qu'est-ce que cela : la neutralité? Ce n'est que de la balle d'avoine que le vent fait tourbillonner et balayera au loin. Neutralité! Je ne saisis pas cette chose-là!
L'envoyé. — Votre Majesté l'a cependant comprise en Prusse, alors qu'EUe l'imposait Elle-même à Sa Grâce l'Electeur et à la ville de Dantzig...
Le roi. — A l'Electeur? non pas ! mais bien à la ville de Dantzig, car alors il y allait <le mon avantage...
Telle est la relation de von Wilmenstorlf .
Lors(pic le vaillant roi, maître de la moiti«'' de l'Allemagne, tombe frappé par la l)alle d'un mercenaire impérial, les pays protestants sont plongés dans la consternation. Dans les campagnes et h^s villes, on célèbre des services solennels à sa mémoire; les eimemis eux-mêmes s'y associent, car la grande figure qui vient de disparaître avait forcé les hommages de cbacnn. La moi't tragique de
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(iiistavc-AilolpIic conslilii.iit im deuil luilioiial. Lo pouplo, en cllVt. It* |»lruia «'oimiic le « lilx'i'alciir ». Cette nioi't «''lail moins lragi(|iie |iar la tonne (|iie l'evèt l'arrêt de la (lesliiit'(> (jue |>ai' le coiicoiirs des circoiislaix'es (|ui en a\aieMl él(' jdiis ou moins directemenl la cause, c'est-àdiro les jtropres fautes commises par Gustave-Adcdjdie; }»armi elles, il convient de relever ici linsouciancc de sa conservation persoimelle et les visées démesurées de sa politiipie.
Le roi avait eu tort de s'exposer imitilementau danger. Bien (ju'il eût écha]>pé souvent à la mort malg-ré son audace sur le champ de bataille, il ouMiail, à cluupie nouvelle fois, les responsabilités inliéi-entes à sa situation et l'oblio^ation (jui lui incond)ail de donnei- l'exemple dans l'application des repaies de prudence (juil imposait aux autres. Ses officiers redoutaient de})uis longtemps de le voir périr ainsi victime de sa témérité.
Les fautes d'ordre politicpie sont plus complexes. En clierclianl à s'établir sur les côtes allemandes, en s'eil'orcant d attirer dans sa sphère d'influence les villes maritimes et de réclamer des positions solides sur l'Oder, l'Elbe et la VVeser, Gustave-Adolphe agissait en politique avis»' et en stratégiste consommé. Ne rele\ant aucunement de rf]mpire, ]>as plus à titre de feudataire (pi'à celui d'allié, il n'avait pas d'égards à observer, ni de devoirs à renijdir envers le corps germanicpie. celui-ci ne se trouvanl pas da\ aniage. ni d'aucune fa(;on, obligé envers lui. Par contre, lorsque Gustave-Adolphe caresse l'idée de se substituer à rEm|>ei'eur et de devenir lui-mém(> le suzelain des ])rinces allemands, lorsipi'il s'apprête à lonib'r j)0ur lui-même un Etal souverain dans l'Allemagne méridionale, il se trompe. Liionnne d'Elal ipii est en lui dis- })araîl el l'.ut place nu corsaire, descendani des cou»pi«'-
DE LA GUERRE DE TRENTE ANS 2i!)
rants normands, qui n'a jamais complètement disparu en lui. Audacieux et persévérant comme il l'était, s'il eût vécu quelques années de plus, il est possible qu'après de nouveaux succès le roi eût réussi, qu'on l'eût acclamé empereur ou non, à s'asservir pour un temps la plus grande partie de l'Allemagne. Mais, octroyer à la Suède, (pii n'eût pas été à même de l'exercer longtemps, l'hégémonie sur l'Allemagne, faire dun pays relativement ignorant, pauvre et de petite envergure le régent d'un pavs plus grand, })lus civilisé et plus riche, c'était témoigner d'un complet manque (h' jugement, d'une ambition démesurée ; ne pas tenir compte des choses prévisibles était, en outre, commettre une erreur qu'un politique circonspect sait éviter. Jamais Gustave-Adolphe ne serait arrivé à contenir sous son sceptre à la fois ses États et ceux de l'Allemagne. Si même son rêve s'était réalisé, son œuvre se serait écroulée après lui. La mort de Gustave-Adolphe est survenue en un moment où son ambition allait se iieurter aux principes essentiels dune politique nouvelle, basée sur un nouveau groupement des aspirations et des intérêts. Politiciens, penseurs, savants se rendaient compte de ces choses; on en discourait et l'on en écrivait. Tel pamphlétaire, comme le lecteur pourra s'en convaincre plus loin, ne se gênait nullement pour affirmer et prédire (|ue, malgré les })lus lieureuses victoires et malgré sa puissance, le roi n'aurait jamais pu régner sur l'Allemagne. Ni l'Empire, ni la nation ne l'eussent un seul instant supporté.
Notons en jtassant ((u'à ce moment le futur grand-électeur (hi Brandebourg, Frédéric-Ciuillaume, avait déjà douze ans.
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Tandis que los dissciilimciiLs mixcjiicls nulle collectivité n'échappe étaient soigneusement caciiés dans le parti cjitliolicjue et (pie. iiolainnient. on ii Cn abordait pas les causes dans la j)resse du jour, ils provoquaient, par la i-etenlissanle publicité qu'on leur donnait et par les âpres discussions quils laisaient naître, une Iragnienlalion toujours plus sensible du parti protestant. Dans son sein, les diverg^ences d'opinion sétaient accentuées, surtout depuis (pie la Saxe, en 1635, s'arrangeant de son côté avec lEmpereur, avait signé la paix à Prague. Il se forme alors dans le parti deux fractions protestantes : celle des Impériaux et celle des Suédois. Bendianl de Weimar recrute des adhérents zélés qui voient en lui le successeur désigné de Gustave-Adolphe, un continuatcHU' peut-être, quant à ses conceptions déraisonnées, mais non l'héritier de ses aptitudes militaires. On le pousse k se servii', et tout à la fois à se jouer, de la France, dans le but de voir triompher des projets aussi dangereux ([uinsensés. Il y perd sa situation, ses forteresses, son armée. Le premier résultat de cette scission, (pii impliquait de nouveaux g^roupements de svmpathies et de haines, fut I éclosion de sentiments très caractéristicpies. Ceux-ci, une fois la première douleur causée par la mort de (lustave-Adcdpiie apaisée, grandissent et pi'o\0(|uent un revirement complet de l'opinion j)ui)li(pie ; ils(h''velopj)enl une hostilité ib- phis en pbisax t'-rée et aiguë conti'c rt'b'ment ('tranger (|ne[ (pi il soit, et une méfiance croissant(^ à l'égard des pi'inces. Sous bi pi'ession
des événements, et surloiit des besoins, de nouvelles conceptions politiques, ou mieux, d'autres appréciations relativement aux mesures politiques à prendre, opposent à la raison d'Etat les souffrances de la nation allemande et la nécessité où elle est d'en sortir. Chacun se détoiu'ue des intérêts immédiats des adversaires, protestants et catholiques en présence, car d'une part, les inimitiés se sont émoussées, les questions de principes ont perdu de leur intransigeance première; d'aulrc part, personne ne souhaite le triomphe complet d'im parti plutôt cpie de tel autre, tellement les procédés dv violence, les allures despo(i(jues, l'exclusivisme sont les mêmes dans les deux camps.
L'opinion publique est la résultante de la réunion des individualités dans une pensée commune et dans les mêmes aspirations; elle n'existe pas, peut-on dire, sans l'unité de ^'ues et d'intentions qu'elle doit impliquer, à défaut de quoi il n'y a que des fractions d'opinion, en d'autres termes, des partis. Dans le sens strict du mot, l'opinion })ublique à l'époque en question n'existait donc pas, pas plus qu'elle n'existera — et pour les mêmes raisons — au cours des époques suivantes. Néanmoins, en s'inspirant d'un même état de souffrance, d'un même malheur collectif, les appréciations et aspirations étaient capaldes de se fondre en un même courant de raisonnements et de désirs, comme elles étaient susceptibles de tenir tête aux visées égoïstes — pareilles en tous pays — des gouvernants s'employant à compliquer la situation au lieu de l'élucider. Ce courant entraînait les esprits, les stinuilait, les formait à réfléchir, à s'intéresser à ce qui concernait, non seulement les prcK-Jies et le territoire imméchat, m<iis aussi le pays voisin et le;s collectivités plus grandes. Aussi remanpie-t-on dans la lillérature, comme dans les gloses du
252 IJ; l'KLIl'I.E ALLEMAND A LKPOQUE
|iiilili('. une lilicrlt- (ralliiic cl «rcxpi-cssioiis (juo nous somnu's surpris de rencontrer. N('' sous la pressioinledixluiit années de misères, ce courant constituail un pj'ogrès, el tendait vers un but essentiel et premier, à une situation meilleure quelle (jn'ellc Int.
Au premier élan de sympatliic envers les Suédois avait succédé, après la mort du roi, un sentiment de simple animosité chez les uns, de haine déclarée chez les autres.
Le l'ait est (juc rAllemagne écrasée souifrait par eux, lasse à l'excès des chargées incessantes qu'elle s'imposait })Our eux. Les généraux et les soldats suédois s'étaient fait redouter et exécrer, au même titre que les Impériaux, par leurs déprédations et leur barbarie. Ils procédaient comme ceux-ci (piani aux impositions de guerre, quant aux rançons, quant au dédain avec lequel ils traitaient les princes, les villes, les peuples, les ofliciers et soldats allemands; ils dépassaient les Impériaux dans les cruautés commises même sur leurs coreligionnaires allemands. Leurs prétentions, jugées exorbitantes, passaient pour entraver les premières négociations de})aix. On les maudissait. Dans les prières publiques on suppliait Dieu d'en délivrer le pavs. Or, en exécrant les Suédois, le peuple haïssait en eux surtout l'étranger. L'expression de cette lïostilité, qui notamment depuis la paix de Prague avait })ris corps et se manifestait dans la littérature ])olitique, se trouve, entre autres, dans un pampidet paru en 1636 sous le titre : Le Brutus allemand et dont nous citons quelques parties :
« Vous vous plaignez, messieursles Suédois, queTAllemagm? ne vous soit plus suflisammenl reconnaissante et qu'elle demande à se débarrasser de vous, comme si nous avions oublié les bienTiiils de Dieu réalisés par lent)u\»'au Josué, et oublié le pacte conclu avec vous! Vous pré-
tendez que nous vous traitons comme des carcans, ou de vieux chiens usés, et qu'ainsi nous vous payons d'ingratitude à la face de Dieu et des hommes ! Cependant, ils sont nomhreux encore ceux qui applaudissent à vos succès, ou qui prient })Our vous et vous adressent leurs hommages; vous ne les taxerez pas d'ingratitude ; on les compte par milliers, vos ennemis mêmes le savent. Le fait que nous vous reprochons votre égoïsme, votre cupidité, les fâcheux conseils donnés par vous, les secrètes négociations manigancées par Aous, ne doit pas être attriljué' à la nation allemande, mais aux causes qui nous font agir ainsi. En ce qui concerne vos intérêts, vous les avez fait valoir plutôt deux fois qu'une. D'abord, vous avez ahusé de votre position pour imposer aux côtes de la Baltique des redevances arbitraires. D'après ce que je sais de marins dignes de confiance, vous avez extorqué le 15, le 30, voire le 40 et même le 50 pour 100 de tout article de commerce ou de transit; en suçant ainsi le sang des pauvres gens, vous vous êtes aliéné leur affection. Tout allant de mal en pis, et d'honnêtes travailleurs ayant été réduits enfouie à la mendicité par vos exactions, l'animosité de ceux qui vous aimaient, mais que leurs malheurs ont aigris contre vous, s'est changée en haine pour vous, auteurs de toutes ces calamités. Vous rejetez la responsabilité de ces fautes sur vos douaniers? Ce sont vos serviteurs; au reste, tel valet, tel maître.
« Vous me rappelez celari'on qui volait des souliers, et subséquemment allait les consacrer à saint Benoît. Tant que vous les avez tenus dans vos griffes, les États et les villes vous ont fourni plus qu'abondannnent le vivre et le couvert, sans parler de ce qui vous coulait entre les doigts. Pour vos beaux yeux nous avons j)erdu notre a\'oir, notre sang et nos libertés, beaucoup ont sacrifié même leur
251 LE l'EUlMJ' ALLEMAND A L'EPOQUE
[)i(»|ii'(' rt'lii:i(»ii l{('t;(Misl)iir^ en UMiioii^iu', Augsbourg" en pleure, tous nous nous en repentons. Vous avez laissé se (lisloipu'r nos anciens réginicnLs sans, en retour, former (le nouvelles eonipaj^iiies au complet; vous n'avez jamais A ouhi paver la solde ni des anciens soldais, ni des recrues, bien (jue vous ayez réclamé toujours de nouveaux subsides et touclié toujours de nouvelles contributions. Je sais ce que vous avezsaccaj»;é, pillé, détruit. Oti a passé l'argent? A vous entourer de magnificence jiour vivre dans les plaisirs (pie les âmes >iriles ré[)rouvent. Silencieux et rong'eant notre frein, nous avons assisté à ces clioses, on faisant de nécessité vertu. Les enfants d'Israël, alors qu'ils débaucbaient les lilles de leurs ennemis, s'enorgueillissaient de leurs victoires et asservissai(Mil durennnit leui'S frères de Juda, furent cruellement châtiés par Dieu. Or, vous n'échapperez pas à la punition méritée })ar vos cruautés à l'égard de tant de populations protestantes, cruautés plus atroces que celles dont les Turcs se rendent coupables. Vous ne vous êtes pas contentés de prendre notre avoir, vous avez mis sous le pressoir la fin de la fin pour en extraire si possible (juelques gouttes, vous avez broyé les gerbes jusqu'à ce qu'elles eussent livré le dernier grain, vous avez volé subsistances et denrées pour les re\endre ensuite a\(M' un lourd profil. Larg^ent (pii vous rentrait, vous le gardiez en poche, laissant l(q)auvre peuple la bourse plate et le ventre creux. Pré\aricateurs et avares, vous n'approvisionniez pas même les forteresses, vous ne fournissiez pas de munitions, vous nous trompiez. Maintenant, le bonheur a fui de partout; nous sonunes dépouillés et nus. personne n(> peut nous venir en aide. Clieisaniis! sou\ cnez-Nous «le l'adage de Boccalini : « Quand un prince se conduit connue Lucifer, il est sini|)le (pie ses sujets seconqtortent comme des dé'mons.»
« Nos politiciens savent très bien (juc les électeurs s'entourent (le pompe royale. Mais qui les a tous dépassf's en pompe et coûteux apparat, si ce n'est votre généralissime? (Oxenstierna). Ne savez-vous pas que l'AUemag^ne entière s'en lasse et s'en })laint? Votre roi — que bénie soit sa mémoire! — n'aurait jamais agi pareillement. Cela vous a valu (l'abord l'animosité sourde. [)uis l'inimitié des princes, des États, des villes, sans insister sur le froissement de nos populations qui voyaient un étranger tenter de s'élever au-dessus de nos souverains nationaux. Vous prétendez que la Saxe électorale a failli en concluant un(; paix particulière. C'est à discuter. Cliacun sait, par contre, que certaines personnes se sont aidées à embourber le chariot et l'ont abandonné là. Si la Saxe a eu tort, votre manière de procéder vous rend solidaires de cette faute. En résumé, chacun n'a cherché que son intérêt propre sans se soucier de l'intérêt général; c'est pourquoi Magdebourg est réduite en cendres, que Wismar est détruit, qu'Augsbourg est asservie, et que Nuremberg se trouve dans la pire détresse; c'est pourquoi Strasbourg est aux mains des Français, pourquoi l'Empire est terrassé. Nos ennemis ont battu l'Empire avec des verges, vous l'avez épuisé en scorpions que vous êtes. Wallenstein lui avait fait la première blessure; vous, médicastres! sur la plaie saignante vous avez mis, en guise d'un baume réparateur et calmant, un vésicatoire qui lui soutire du pus et du sang. Vous-mêmes vous êtes le cancer rongeur attaché au flanc de l'Allemagne, et, ce cancer, il faut ou bien le nourrir jus(|u'à extinction de la substance vitale, ou bien l'extirper de force et s'en débarrasser. Or, nous ne pouvons plus languir ainsi, et cependant, bien que nous le dt'sirions, nous ne [)Ouvons nous (bdi\rer de \ous. Si Dieu nous châtie, à vous la faute!
l>oG LK l'IUJI'LK A LL KM AND A L'EI'OQUE
(( Oiic si \ (»iis croxc/ (|ii(' Dieu se laisse l)('i'ii(M', nous nous li()iii|»('/. Il V(til (|U(' vous jonglez iisci' k\s mois de lilx'ilr, (I allVaucliissenieut, de secours, (|ue vous vous couvrez du manteau évangéli(jue comme diui Iravestissemenl. cjui; NOUS Nalez moins (|ue les l'urcs. A^)us criez conlre la monarchies espagnole; je non ai cure. Je redoute davantage la France, car son a|)[)ui nous man(|uera au moment voulu. Tous les em[)ires ont leur destinée, lixée par Dieu, en dehors de ([ui ils ne peuNcnt rien; car ils naissent à linstar dun enfant, grandissent, se développent comme le l'ont les adolescents, se maintiennent un temps en pleine })uissance de leur maturité, connue c'est le cas des honnnes; puis ils diminuent, s'alfaihlissent, succondjent, comme eux; et bientôt N'iendra le jour oii l'on ne saura plus ce qu'ils furent. Rien n'est capable d'empêcher la gradation et le terme de celte loi. Le sage sait cela et se précautionne, l'insensé ne s'en rend pas compte et périt dans le commun malheur. Mais ce qu'il importe de faire avant tout, c'est de débarrasser l'Empire de ceux qui prétendent le guérir. On demandera : « Quelle sera l'issue tle tout ceci? » Dieu seul le sait. N'avons-nous pas versé suffisamment de sang? Laissez Dieu juger, ne l'incitez pas à sévir. Avez ])iti('' de son J^^glise. A ous ne vous plaindrez pas de vous en aller les mains vides, car pour une pelletée de billon sorti de votre pays vous y aviez enfourné des charretées d'or el d'argent. On ne songe pas à vous les reprendre. Mais soyez reconnaissants eux ers Dieu et f...-nous la paix! Si les Allemands s'élèvent conlre leur enqx'reur, ils n'en accepteront point d'autre cpii ne soit de leur race et de leur sang; dites-le-vous bien!
« Si la maison d Autriche a UKUupié à ses dcNcurs. Dieu saura la relroux (>r. . . (Juanl aux Français, je sais ipi ils sont la N erge a\ ec kupudle Dieu frajqx'ra r.Vllemagne,
car nous avons eopir tous les ridicules de cette nation, imité tous ses travers et ses défauts, singé ses mo'urs, ses cérémonies, ses coutumes, jusqu'à sa langue, ses vêtements et sa musique. Dussions-nous tous tomber entre les mains des Français, — que pourrait-il arriver de pis? je vous le demande, — jamais, vous m'entendez, jamais un Français ne deviendrait empereur. A la France les lys; l'aigle est à l'Allemagne, comme l'Orient est aux Turcs et l'Occident à l'Espagne. . .
« J'espère que vous ne m'en voudrez pas de dire catégoriquement ce que je pense, car la franchise et le courage nous sont coutumiers. Plût à Dieu qu'on vous eût toujours tenu pareil langage! Il ne nous reste, à nous, qu'à nous lamenter, d'autant que personne ne songe à nous secourir; au reste, personne ne le pourrait. Dieu seul est celui qui peut ^'Ouîoir nous venir en aide : à nous de le prier d'avoir enfin pitié de notre malheur et de diriger les potentats, en sorte qu'ils tra\ aillent à l'œuvre bénie et si ardemment désirée de la paix. »
L'auteur de ce pamphlet était, on le voit, moins sympathique aux Suédois que ne le sont, en Allemagne, un grand nombre de nos contemporains. C'est qu'il les avait vus à l'œuvre, et de près. D'autre part, ce ne furent pas des prétentions exagérées du côté de la Suède qui entravèrent les négociations et mirent obstacle à une conclusion plus hâtive de la paix, mais rà})re ténacité de l'Empereur à réclamer des gages qui lui eussent permis d'asservir la nation allemande. La nation devait inévitablement résister. Or elle ne pouvait lutter sans le secours des Suédois. C'est ce que rAlleiiiaiid conçoit aujourd'hui; c'estce que l'Allemand d'alors ne (■oirq)renait pas. Nous aurions mauvaise grâce à lui en vouloir.
258 Ll". PEUI'LK ALLEMANI» A L'KI'OQUK
Aprrs la guerre et même, dans les terriloires iieulrulisés, jjendant les dernières années de la guerre déjà, les journaux el les feuilles ^ (danles, malgré la durelé des temps, se mulli[)lienl, portant de maison en maison les nouvelles bonnes et mauvaises. Les correspondances des particuliers épilogiient sur les actes des gouvernements el sur les faits du j)rocliain. Des publications bisannuelles cpii ap})araissent lors des grandes foires s'écoulent dans les masses, résumant les événements du dedans et du deliors. On [)r(Mid parti pour les Stuarts ou les Parlementaires. Lors- (piil apprend la décollation du roi d'Angleterre, le peuple s émeut comme du })lus al)()minal)le forfait. En ce qui concerne Louis XIV, ce sera, par la suite, une Iiaine unanime; sur sa tète convergeront les malédictions de tous les Allemands : il sera le grand fauteur des calamités, le siipcibe orgueilleux, l'irréconciliable (>nnemi. On le vilipendera dans les pamphlets, on l'insultera à la ville et dans les campagnes, cependant ((ue dans les cours, dans les cercles où s'afliche une certaine distinction de manières, on copie les modes de Paris et les allures du faste de Versailles. Les diflerentes classes sociales : seigneurs, lettrés, riches commerçants, petit peuple méine, ne peuvent se soustraire àTinfluence (jue dt'ià exerce le prestige du « Roy ». Après le ravage du Palalinat (4 la prise de Strasbourg, le déchamement de la colère [topulaire sera complet; on traitera Teras et Melac de chiens; ce sera im(> désolation (pii s'emparera de tous les cœui's. Plus tard.
au moment de la guerre pour la succession d'Espagne, la nation respirera, reprendra confiance; la petite littérature du jour en fait foi. Si. dans ces conjonctures, un prince eiit imposé aux masses, il les eût soulevées; la haine commune de Louis XIV eût servi de ciment pour grouper les courages, rendre cohésives les bonnes volontés et atteindre un résultat. En cela encore, la situation polit i({ue des différents pays paralysait d'avance tout effort réfléchi et toute action décisive : l'union faisait défaut partout. A Cologne et en Bavière les presses d'imprimerie se trouvaient en possession de Français et les articles les plus blessants qui en sortaient étaient écrits par des Allemands contre leurs'propres compatriotes .
Ce n'est pas que, à cette époque, les Allemands aient manqué de sens politique ; seulement, ce qui était fâcheux pour eux, c'est qu'ils le déployaient dans les affaires qui ne les concernaient i)as. Ils le manifestaient dans les romans et sur la scène où ils l'incorporaient alors dans le dialogue. De ce qui se passait en Allemagne on n'avait cure, du moins on se souciait davantage des questions étrangères au pays : l'objectif était excentrique, l'attention avait perdu l'habitude de se mouvoir concentriquement. Il semble même qu'on épi'ouvàt de l'indifférence pour ce qui se produisait chez soi, il y avait en cela comme un svmptôme de désaffection. En même temps les préoccupations des indivi(his et des collectivités se porteront sur des choses futiles ou sur celles (jui fnq)[)enl l'iniagination : pluie de crapauds, étoiles filantes, apparition de Satan, naissance de (piehpie monstrueux animal; les gens ne s'enflannnenl (|U(^ pour les conflits entre bourgeois, entre ceux-ci et l'édilité; les rivalités confessionnelles tiendront les csi)rits en éveil. On glosera davantage de la conversion de (juelque principicule par les jésuites, (ju'on
e(iO LK l'KlII'LK ALLi:.MANI) A l/K l'OQUK
ne |iail('ra des ai'iiiciiiriils des Turcs ou des lioslilih'S (jui icjiicuurul eu Huiigiic. Au moment du siège de Vienne, le peuple ne s'intéressera pas plus aux événements (piaux personnalités en scène; par contre, chacun aciiètera la gravure représentant Kolschifzky dans son costiuiie ;i la turcjue. impressionnant cl bizarre, et (|ui aura réussi à s"é(dia[)per de Vienne })0ur apporter des dépéciies au (juarlier o-énéral. Parfois, et suivant les milieux, l'attention se dirigera sur l'électeur du Brandebourg- dont on parle a\(M- (b'IV'rence. même dans l'Allemagne méridionale, et en qui l'on espère comme en un homme d'énergie et de sens politi(|ue. On regrette cependant que ses moyens d'action soicnl restreints, mais on ne va pas plus loin. Des questions (jui visent le bien du pays, ou des personnes sur lesquelles pourraient se fixer les vœux de la nation, on ne s'occupe guère plus (jue s'il s'agissait d'un pope moscovite ou des intérêts de la Chine. C'est un désintéressement des questions vitales ; on ne va pas au fond des choses ; ce qui devrait toucher, émouvoir, entraîner, n'émeut plus. Les individus pris isolément ne manquent pas, toutefois, île jugement; certaines notions fondamentales sont justes; certains périodiques, malgré la [)rolixité des sujets qu'ils traitent, nous frappent par le bon sens qui s'y retlète et une compréhension assez exacte de la situation où cbacuii se débat; les lecteurs s'en rendaient conqjte aussi, mais personne ne savait réagir.
L'Allemagne écrasée, convalescente, anémiée, })ortait en clic une décré'pitude. Le ressort \ilal [taraissail démonté; les grandes qualités de l'âme germanicpie tlemeuraient sans emploi, faute du cordial qui les dégageât à nouveau du languisscmcnt dans leipud elles étaient en léthargie. Cela est exact pour toutes les couches de la société; les plus défaillantes, peut-être, furent les classes
dirigeantes ou cultivées. Cela s'explique par les horreurs de la longue guerre et les indicibles souffrances endurées. Une autre cause de celte invalidité des esprits résidait dans le rigorisme des gouvernants : censure draconienne, entraves en tous lieux .^et de mille formes, mises à l'échange des idées, sans-gène inqualifiable avec lequel on procédait à l'égard de ceux qui se permettaient des velléités d'indépendance, a fortiori d'opposition, mesures vexatoires, retour à l'absolutisme féodal.
Personne n'osait réagir. C'est qu'aussi pour cela il eût fallu disposer de moyens capables de re})rendrc possession de soi-même. Ce qui manquait avant tout, c'était le sentiment de la sécurité, qui lui-même procède de la confiance. Or, personne n'avait confiance ni dans le souverain, ni dans l'État, ni dans la justice. Morcelées à l'infini, les différentes collectivités se sentaient trop faibles pour s'appuver l'une sur l'autre; incurablement méfiants, les individus n'éprouvaient ni la joie, ni l'Iionneur d'être et de se dire citoyens d'un grand pays. L'homme n'avait pas, au sens propre du mot, des compatriotes qu'il pût aimer, un Etat (ju'il i)iit respecter. Il se sentait isolé, il se voyait comme en exil chez lui; tous se considéraient plus ou moins comme autant d'étrangers au milieu d'une nation qui n'en était pas une encore.
A l'appui de ce qui précède, citons ici quelques extraits d'un pamphlet écrit dans le style allégorique du dix-septième siècle, formulant d'amèfes considérations sur la situation de l'État, et constituant une satire de ce qu'on commençait à appeler la raison d'Etat. Pendant la guerre déjà, Bogislav-Pliilippe Chemnitz, chaud partisan des Suédois, avait iirodiiil iiii cffcl considérable par un opuscule où il accusait ouvertement l'Aulriciie d'avoir été la cause fautive des malheurs (\q l'Allemagne, et où il préco-
262 I.K l'KHI'IJ': A LL KM AND A L'Kl'OQUE
iiisait, conunc seul moyen susceptible de sauver le pays, riii(lt''poii(lan('0 et l'autonomie des princes allemands. Conformément au litre de cet ouvrajj;(' : Di' ratioiie status ni Imperio nostro Roniano-Germanico, 1640. re.\|)ression de raison d'État ])ré\alut pour désigner le nouveau système gouvernemental intronisé dans différents pays de l'Empire. Dès lors aussi, la presse, les pamphlets, les libelles po})ulaires s'emparent de cette chose nouvelle pour la discuter, la railler, pour s'en plain(h-e et la condamner comme une œuvre de tluplicité, <l"hypocrisie et de mensonge, la raison d'État n'étant, s(don eux. (prun prétexte, décoré d'un terme nouveau et destiné à mas(pier l'égoïsme et la mauvaise foi des gouvernants dont U' mot d'ordre était non pas le devoir, mais le bon }»laisir. Ce terme de raison d'État, usuel dejtuis un certain temps dans le langage diplomatiipie en France et en Italie (lagione di Dominio) et (jui impliipie les procédés à mettre en œuvre en poHtique, et tout à la fois les principes fondamentaux du mode de gouverner, en résumé les considérations qui président à une détermination prise dans l'intérêt de l'Etat, ce terme, disons-nous, n'était pas connu jusqu'alors en Allemagne, et n'y fut employé que depuis Chemnitz. L'opuscule, auquel nous revenons, paru en 1678, portait pour titre : Idolum pnndpum (l'Idole des souverains, ou ce que les gouvernants adorent sous le nom de raison d'État).
«... La seule loi qui nous régisse est ce qu'on nomme raison d'État; la vérité et la probité ne conq)tent plus. Une fonction vicnt-cllc à être vacante les postulants ne mancjuent pas. mais, sui" neuf candidats, trois au moins n'agréent pas au prince. On fait donc subir des examens aux candidats. Toutefois, si l'un on I antre se permettait de répondre à [>en |iiès ceci : « l^es anciens nous ayant « ap})ris (pie le souverain doit se considt'rer connue le
« serviteur du bieu pul)lie. il nous paraît nécessaire que « le prince gouverne suivant les règles de la justice, selon « ce grand principe : fais aux autres ce que tu voudrais « qu'ils fissent pour toi, » il est certain que le candidat émettant de pareils aphorismes se ferait poliment éconduire. Or. dernièrement, un postulant sétant tiré d'affaire par des réponses aussi prudentes qu'évasives et avisées fut nonnné conseiller: et comme le souverain lui voulait du bien, il le maria à la fdle de son cliancelier. Après avoir prêté les serments d'usage, dont le plus important exig'e le silence, notre nouveau conseiller fut introduit par son beau-père dans les cliambres hautes des arclùves du gouvernement, afin d'y être initié aux secrets d'État.
« Dans la première chambre pendaient des manteaux multicolores, brodés sur tous les revers, mais dont la doublure était faite de pièces loqueteuses, par places, de vieux morceaux de fourrure de loup ou de renard, et tout usées. Surprise du nouveau venu. « Ce sont, expliqua le chan- « celier, des manteaux d'Etat que nous revêtons lorsqu'il « s'agit d'exposer au public des choses louches; en un « mot, quand il faut montrer blanc pour noir ; c'est le sym- « bole du ^ oile dont on entoure les choses pour les faire (( accepter, en d'autres termes pour faire avaler aux contri- « buables la potion amèrc des impôts, redevances et pres- « tations. Le premier en rang de ces manteaux, c'est la « prospérité des sujets »; « le second, dont l'élégance « extérieure vous séduit, est le « bien public »; le troi- « sième, d'un beau pouri)re, celui de la « tradition » : on « s'en sert à défaut d'auti-es moyens poiu- se débarrasser « des hétérodoxes; le quatrième vêtement, très cbamarré, « c'est le « zèle de la foi »; celui qui suit, la « liberté de « la nation »: })uis vient h' « manicnicnl des privilèges ». « Je vous fais grâce des autres; vous ap[)r('ii(lrez à les cou-
204 LK PEU PU'. AIJ.KMAND A l/l'] IM)Q U K
« iKiîliT cl à VOUS (Ml (lra|KM'. » I^c iirophyte, curieux de nature, avise, au fond de la pièce, une vieille nippe rà})ée, roRt^ée; le l)eau-})(Te, avec un sérieux imperJurbable, de dire : « Le lil ne tient plus! on s'en esl lellenient servi! « C'est le Mianteau dil : « d<'s bonnes inlenlions », le jtain « quotidien des cours; on racconuuode à toute sauce, « tailles, servitudes, dfnies (pii uiettent le inananlsurla « paille : bonnes intentions;— j;uerre entreprise pour des « raisons futiles : bonnes intentions; — persécutions, tor- « turcs, misères (jui s'abattent sui- des innocents? on s'était « trompé! tant })is! mais : bonnes intentions; — faveurs « inuuéritées, corruption, médisance, calomnies, tout se « couvre avec de bonnes intentions! Au reste, je vous « confierai que si, à l'occasion, un manteau seul ne suffit « pas pour en arriver à ses lins, on (mi (>ndosse deux, trois « et }dus, l'un par dessus l'autre. »
« Une seconde chambre constituait connue un musée d(^ masques ressemblant à s'y méprendre à la figure humaine en reproduisant les expressions les plus naturelles du visage. « Quand les manteaux ne suffisent pas, ou lorsqu'on « s'en est trop fréquemment servi, comme pour les États « provinciaux, les souverains Noisins, ou l'i'dilité des villes, « on change de proc(''dés. Voyez ces mascjLies : voici le « serment », voilà le « parjure », [)uis « lasluce »; avec « cela ou s'en tire auprès des gens de tout acabit, et ces M moyens sont autrement précieux que l'art oratoire ou « les preuves probantes. J'attire votre attention sur le « serment », pièce capitale dans les négociations avec les « cours. Suivez mon raisonnement : si l'homme avec lecpiel « vous négociez est honnête, cet homme vous jugera ce « (ju'il est hii-mèmc, et d;ms ce cas la foi jurée lui en impo- « sera davantage (|uc tout autre argumenl : si \ous traitez « avec un fourbe, nous le lorcercz. maluré tout, à croire à
« votre serment, car il sait très l)ien que douter de votre « parole, c'est s'exposer à passer pour quelcpi'uu pour (jui « la foi jurée n'est rien. »
« Dans la troisième chambre, on trouvait une collection de rasoirs, de ventouses, d'épongés, de tenailles, pinces, ciseaux et autres outils; on ne pouvait, à première vue, se rendre comj)fe s'il s'agissait d'instruments de chirurgie ou de torture. Le nouveau venu paraissait surpris. « Ce sont « là, prévint le chancelier, les petits jouets de la raison « d'Etat, infiniment })lus précieux, entre nous, que toutes « vos plumes, encriers, grimoires et paperasseries. Que « deviendraient les |)rinces, s'il n'existait quelques procé- « dés particuliers pour tondre la laine du manant, soutirer « les écus du bourgeois, mater la résistance des récalci- « trants? Eh bien! oui, il est fort heureux que les souve- « rain5 puissent ventouser, tenailler, raser le vilain; c'est « ce qu'à leur place les généraux ont pratiqué pendant la « guerre, et ce que les étrangers nous ont fait à nous- « mêmes. 11 n'est })as indispensable, bien entendu, que les « princes opèrent en personne; ils laissent travailler leurs « conseillers, bureaucrates et chambellans; toutefois, « lors(|ue ceux-ci se sont gonflés comme des éponges en « soulirant ;nix ^ illes et aux campagnes le meilleur de leur « m(H'll(\ le prince apparaît et leur fait rendre gorge... « pour son compte personnel, évidemment. » A ce discours, le conseiller frais émoulu ne répondit rien.
« On passa plusloinetl'on vit, danslaquatrièmechand)re, un grand nondjre de cassettes qui contenaient des lunettes de forme infiniment ^■arit''e. « Nous voici aux célèbres lu- « nettes d'État, continua le chancelier; des inventions « merveilleuses qui vous grossissent les choses et les évé- « nemciils |>his de inillc fois. Une mouche devient un élt'- « pliant; un Ixtut de (il. une corde; au lieu d un li.ii'd \ous
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(( NtMrcz nu lloiiii d'or. A Iravci's ces xcrrcs magiques les « sujets (lu piiiifc \uieul tuul en un rose cliiirnianl ; leur « abiuidomic-l-oii (|U('l(|ue i)elile coiiUibutiou, ou leur ac- « cordc-l-oii une [x'iilc lavoui", ils di'couvront (ju'on leur « a ocli'oyr luillc ducats, ou (|u'(»u est Icurhicidaileiir. Ces « lunettes servent à suggeslioiuier la croyance en rirdail- « libilité souveraine. Retenez ceci : « en grossissant son « propre mérite, on s'im[)OS(\: on se rend indispensable « en se disant nécessaire. » « Les lunettes qui ont pour « but de taiie \o'\v no'w [lom- blanc ou inversement, vous « les emploierez dans toutes les circonstances critiques où « l'apparence doit sauver le fond. » A}»rès avoir laissé son compagnon quelques instants à ses méditations, le chancelier re[)rit : « La poussière (pie vous reinar(piez dans « cette boîte est la poudre (pion jette aux veux des gens « et grâce à la(piell(^ on se tire d"un mauvais pas; c'est un « truc où il faut user d'une certaine adresse ; il est essentiel, « avant d'appliquer la recette, de s'être fait la main à ce « petit jeu. »
« Le nouveau conseiller manifestait un certain malaise et se livrait à des gestes (pi'on pouvait traduire en un commencement d'im[)atience. ou en un intérêt grandissant. Le retenant par le pan de son liabit, le chancelier, toujours impassible, conclut ainsi : a Vous ferez votre prolit (( de ce que je vais encore vous confier : de tout ce que « vous venez de voir, les souverains ne sauraient tirer « parti sans le concours de leurs conseillers, les vrais (( cr(''ateurs de ces machineries et surtout les seuls ouvriers « capables de les laiic fonctioimer. (A^la étant, qui, je « NOUS le demande, serait assez osé pour reprocher aux dits <( conseillers de tra\aillei' en même tenq»s pour leui" « propre conqtte? (lliacnn de nous a sa raison d Etat « [>articuli("'i'e et |>ii\(''e. cai' oii Dieu se fait conslruii'(>
« une église, le diable veut avoir sa chapelle. De même. « en m'employant aux intérêts du domaine du prince, je « me suis aménagé mon petit domaine à moi. Je vieillis; à « vous, mon gendre, d'en faire autant, si ce n'est mieux. « Mais revenons à nos moutons. D'abord, je ne me suis « jamais encanaillé; tout au contraire, ai-je clierché à « plaire aux puissants; bien m'en a pris, car plus l'étang « est grand, plus on y trouve de poissons. J'avais de la « mesure en chaque chose; je ne me suis, entre autres, « jamais inféodé à un parti; je suis resté mon mai'Ire; « c'est toujours très sûr et plus avantageux. Ce qui ne « m'empêchait pas de rire avec ceux qui riaient et de me « déclarer satisfait du peu qu'on m'accordait. De cette « façon, j'apprenais à mener les autres en leur laissant « croire que je les suivais. Ce que voyant, le prince, qui « flaii'ait en moi des qualités ou d'heureuses dispositions, « me prit à son service. Je devins conseiller, puis cliance- « lier. Les choses changèrent alors, en ce sens que je com- « mençai à recueillir le fruit de ce que j'avais pris le temps « de semer... Ne m'interrompez pas... L'essentiel est de (( naître avec du talent. . . Je ne vous parlerai pas des chars « de vin, des boisseaux de froment et autres douceurs que « les nobles venaient m'offrir en échange des petites faci- « lités qu'en vertu de ma position je pouvais leur accorder. « Toutes proportions gardées, les bourgeois, les ouvriers, « les paysans savaient s'assurer de mes bons oflices et de « ma protection. Ma foi! quant à ceux qui ne déliaient pas « le cordon de la bouisc..., va-t'en voir! leurs affaii-es « restaient en [tanne, et niêin(\.. il n'y en avait |)as peu « dans cette posture! Un riche avait-il commis un délit « quelconque, s'était-il permis de déclamer contre l'auto- « rite, etc., je lui faisais comprenih-e la vah'ur ih' mon « im{)ortance et \e prix des services (jue j'étais capable de
-.f.8 l.l. PKUl'I.i; AI.I.IMWD \ I.Kl'OuUK PK LA ('.HEURE DE TRENTE ANS
« lui iciidrc: soiiscii\ail-il à mes coiidilioiis. j'(''l(Hiirais « 1 allairc, ou du moins j'arrangeais les clioses; passait-il « oulie, cotait un bon procès avec tout ce qui s'ensuit : iai- « sait-il uiine de nie menacer, j'employais les gi'ands « nioNciis. son coniplc ('tail pi'omptenient houcli'. Tout « dépend de la t"a(;on dont on sait chang^er, quand il le faut, « la peau dn renard contre celle du lion. Au reste, ni'eût- « on. i)ar un coup d audac(>, Iraîn»' dexant le ti'ihunal, jau- « rais l'ail bonne contenance, certain d'a\()ir, lorsque je le « \ oudrais, les juges dans ma manche. Je passe sur les « bagat(dles : complaisances, sid)ornations, j)rêts usu- « raires; toujours est-il que grâce à d'beureuses combi- « naisons mes revenus doublèrent. (ri[)l('rent, et quau- « jourd Imi me voilà riche et puissant. »
« Le conseiller en lierbe ne put sempècber de demander : « Beau-pèi-e, je constate que vous avez de l'entregent, « mais laissez-moi vous poscM' la (pieslion : Crovez-vous « que tout c(N-i porte hoidieur aux vôtres? car il est dit « cpie jusque dans la seconde et la troisième génération, « les... — Bêtises que toutes ces phrases, interromi)it le « chancelier. A d'autres! je m'en moque comme d'un « œuf de mouche sur une toile d'araig-née! Qui n'ose rien, « n'a rien! Mais motus, grands dieux! je vous en ai trop « dit. et plus (pie n'en sut jamais personne. »