LE PEIJPLK ALLEMAND A L'EPOQUE
contrtM's icciiltM's — à lall'ùt (11111 coup (U^ main. Ils s'asso- (•iai(Mi( alors ciilrc coiigriirres. faisaient irruption sur un territoire liiiiitro[)lie, prolongeant le trouble, entretenant l'insécurité.
Chevaucliei'. l'aire de rescrinie, fanfaronner et boire, résumait lacliN ité et les talents d'un lils de liobereau de moyemie aisance. Nul besoin de sortir de cliez soi [lour s'initier à jiareil ouvrage ; quelque candidat pauvre (ju'on gardait à demeure enseignait les rudiments du latin, après (juoij moyennant (juelques accointances, on plaçait le jouvenceau comme page auprès d'un seigneur liuppé, si tout allait bien à la cour; là, copiant les vices et les défauts du protecteur et de son entourage, notre sire se démoralisait complètement. Ce stage, néanmoins, l'avait consacré hobereau. Il rentrait sous le toit de ses pères, ou bien la famille, aliénant ce qui paraissait inutile ou superflu, fournissait le pécule voulu pour acheter une commission d'aspirant ou de cornette dans les régiments impériaux. Minime était le nombre de ceux qui réussissaient à s'y préparer une carrière; pour la plupart, ils revenaient pauvres en honneurs et la bourse très plate. On partageait alors le maigre avoir de la famille entre les ayants droit.
Le cadre n'avait, le plus souvent, rien de très seigneurial : une maison tenant plutôt de la ferme que du château, recouverte de chaume ou de poutres garnies de tavaillons — l'imagerie permet de préciser ces détails, — ci sur le toit nne grande échelle à feu; les deux portes du bâtiment se ven'ouillaienl la nuil. IjC l'cv.-de-cIiMussc'-e, la pièce principale. — autant «lire la pièce unique, — la W'oltnstiibr servant à toutes lins; dun côté, un rédnil vonlé. à fenêtre étroite et harrelée. oii l'on s.ei"rail ce (pi'on avait de |>his prt'cieu.x; de I antre côl(''. la cnisiiie oii s'assemblaient la famille el la domeslicilé. .V I Claiic. la cliambi"»» à
coucher des maîtres; les enfants, le précepteur, les servantes se casaient dans des pièces ouvertes à tous les vents. La façade, parfois, était ornée d'une galerie ou d'un balcon en bois; on y pendait hanles et lessive. Un vieux soldé, ou quelque parent hébergée en échange de ce service, tenait l'emploi de garde général. La nuit, les chiens errent, aboient; autour des étables, on monte la faction, précaution qui n'empêche pas l'irruption des rôdeurs.
Dans ces gentilhommières, des sires endettés jusqu'au cou, impliijués dans des procès sans fin. Les fermes, communs et dépendances tombent en ruine; pas d'argent, pas de bois pour les réparations urgentes; pas d'attelages suffisants; l'exploitation languit, les blés ne se vendent pas ; plus de gros bétail, on ne peut reconstituer les troujteaux. Plus de crédit, même à taux exorbilants. La situation en se prolongeant s'aggrave.
Un petit noble terrien, fût-il ménager et circonspect, tombait facilement, pour peu qu'il eût de malchance, dans la gène, puis dans la pauvreté; sans aucune réserve, une mauvaise récolte, un accident, quelque épizootie suffisait pour cela. Il ne trouvait pas à emprunter; l'aurait-il pu, la grosse affaire était les intérêts. Où puiser pour les servir et pour le remboursement du capital? Quoiqu'un bien-fonds constituât une garantie, l'acquisition par le créancier se heurtait à tant de difficultés, que les prêteurs s'effarouchaient. Dans les provinces de l'est, un créancier impatient vendait sa créance à quelque noble de la voisine Pologne ; celui-ci se procurait l'argent nécessaire en détroussant voyageurs et marchands qui passaient et repassaient la frontière : procédé sommaire, fructueux et courant, si Ton en croit h's iKMnbreuxrescrits et h^s réclamations di[)h)matiques incessantes de I'épo(jue. Le vrai mal, chez h; liobereau, abstraction faite de son dédain })0ur
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le I la vail, t'Iait l'absence de prévoyance cl d'esprit d'onlro. Il n'apprenait pas, ne tirait aucune leçon des expériences, il ne réussissait en rien. Sa vie se consumait en leurres, se soutcnail dans un pr()\is(iire toujours instable et fallacieux. L'ornière se creusait. I honnne s'y eiilizait dans les dettes, il n'en sortait plus.
Bref, le petit peuple des bobereaux en arrivait à n être que des « faiseurs d'embarras misérables », des « cbevaliers (le la crèciie ou de la besace » (Krippenreiter).^ ainsi (juc la noblesse de ville et le peuple les nommait irrévérencieusement. Les plus o^ueux couraient les fermes et les cbàleaux aux lins de se sustenter; on les voyait surgir en pique-assiettes à la moindre occasion d'une ripaille, ils s'implantaient, on ne s'en débarrassait plus. Ils n'avaient cin-e. alors, du ran^- de ceux (ju'ils bonoraientde leur présence et qu'ils flattaient en les ajjpelant frères ou amis; ils vivaient en attendant, faisant le tour des gobeurs naïfs et emmiellés; toutes les bourses étaient bonnes pour payer les agapes et, après boire, les pots cassés. Les enfants déambulaient en baillons, les fenuiies quêtaient chez les proches et les voisins vivres et vêtements, cependant (pie le chevalier ou le baron s'attablait dans un cabaret borgne avec des malandrins payant l'écot. On fuyait ces « mouches venimeuses », périphrase sous laquelle on désignait les hobereaux misérables. On les plaignait moins qu'on ne les haïssait, Jiaine réciproque, gonflée d'amertume et d'envie, (jue ceux-ci, dans leurs (|uerelles incessantes avec les citadins, crachaient à la face des « maudits bourgeois».
L'aristocratie tcrriemu' \ivait dans uin> aisance plus ou moins dor('e. jiarticipant aux défauts d'un régime aucpud (die de\;iil son origine (d son prestige. Le grand s(Mgneur (pii a voyagé en France ou en Hollande en a rapporté, a\ ce (piel(|ues notions nou\elles. des bilxdots et curiosit(''s ;
il les a groupés dans une sorte de petit musée qui déjà ne manque dans aucune bibliotlièque et qu'on nomme usuellement « le cabinet » du château. Il a recueilli du commerce universitaire avec quelque savant érudit l'hommage de dissertations, mémoires ou pamphlets qui portent des dédicaces platement respectueuses. Son souverain l'a pourvu d'un, office de commissaire ou d'une lieutenance administrative : le voilà dignitaire de la province ou de la principauté, deux fois monarque au petit pied.
De cette petite monarchie légitime se dégage un ravonnement d'étiquette, un décorum grave, une supériorité glorieuse et manifeste; le culte du droit divin inhérent à la royauté et à l'institution sacro-sainte de la noblesse y est poussé jusqu'au fétichisme, car il semble en consacrer le pouvoir indiscuté et séculaire. Notre seigneur plane de si haut sur le commun des hommes, espèce négligeable, qu'il peut sans déroger et sans acception de personnes honorer ses inférieurs de son hautain sourire et de sa majestueuse condescendance. D'autre part, cependant, si des parvenus osent s'affubler d'un écu, d'une particule ou d'un titre (jue vend l'office héraldique de Vienne, il n'est plus de mots pour clamer contre une roture sans vergogne et contre l'aberration d'un prince sans scrupules. Il faut entendre avec quel mépris notre seigneur parle de la noblesse de France polluée d'éléments plébéiens; de celle de Hongrie, car chaque postillon y est pourvu d'un tortil; du Danemark, dont les gentilshommes se font marchands de boeufs, ou encore de l'Itahe, matinée d'étrangers ! Ce sont autant de sujets de diatribes, de vitupérations, le soir, « inter poriila », car plantureux sont les repas et longues les libations ! Notre seigneur et ses commensaux se consolent par des entraînements sportifs : les })lus fortunés courrent le cerf, les moins riches se contentent de chasses à tracjue.
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lancers (le cliicnscoiiiiiiils onde lrvi'i('i'S(|iufoi'cenllGli('vro ou le renard, ou du làclier du faucon (|ii'on dresse sur les corneilles, (hi a orj^anisé un manège sur une pelouse voisine, on le cavalier court l'anneau, roni})l nm; lance, sabre un nianniMiuin (le l'a(|niii). poinle on fonce sur la (|ninlaine. Ponr Irlevagc dn clieval on opère par le croisement des races hongroise el napolitaine; les chevaux turcs sont en faveur; on conniu'iice à leur préférer les poneys. Tout un polyglottisme est en usage pour dénommer les chevaux : Mars, Furiosa, Anormio, Stella, Lisette, Fuchs ou Flora; les chiens : Favor, Néron, Delphin, Rumor, Primula, Yesper. Les jours se suivent et se ressemblent : périodi(iuement on prend médecine, on se fait saigner, on se rend aux oflices. A l'instar des lits de justice, une audience générale et hebdomadaire permet au maître de boucler les comptes, de recevoir les doléances, de trancher différends et conflits. L'existence est uniformément réglée : après le premier repas, où la famille se retrouve et complimente tout d'aboi'd le père ou l'aïeul, le maître se rend aux champs, surveille, contrôle; c'est l'heure où l'on fait et où l'on reçoit les visites. On dîne à midi; le gibier constitue le plat de résistance. La conversation n'effleure (piavec circonspection les (juestions politiques, elle évite celles d'ordre confessionnel; même dans la haute société on n'en est pas encore à la causerie ; chacun à tour de rôle émet une opinion qu'il est séant d'envelopper d'un aphorisme et d'exprimer sentencieusenuMit. Citer a(h-oil(Mn(Mil, mais sans pédanterie, un passage classique, est <1 un « caNaHer » acconqdi; chacun narre a\('c gravité le résumé du livi'c (|u"il vient de (piittcr. ( hi n'opine ])as du bonnet on l'on ne cé'pond pas innn»''diatemen( ; h' bon ton exige dattcndic (pi'on nous diMuanch' Notre appié'ciation. selon ce (pir dicte le rang ou la pré.st'ance : autant
de monologues qui successivement circulent autour de la table; c'est empesé, raide, cércmonieux ; on se noie dans les compliments. Personnel et domesticité sont au prorata de la ricliesse du manoir, et parmi eux quels singuliers compagnons ! C'est un vieux reître improvisé professeur pour le maniement de la pique, de la pertuisane ou du mousquet; un liousard qui gourmande la valetaille, débite des bistoires mirifiques, dresse les poulains du maître; un cousin « éloigné », niadré, retors, qui surveille bétes et gens, et comme il ne possède que la cape et l'épée il tire profit de son ascendant en faisant sauter l'anse du paniei" « ministériel ».
Sous l'influence de la littérature et de nouvelles notions prati(jues, de même (jue sous la pression de la nécessité, un cbangement se produira dans ces conditions générales, au fur et à mesure qu'on approchera du dix-huitième siècle. Les progrès réalisés dans le mode de culture et dans la tenue des fermes vaudront aux populations agricoles un certain bénéfice dans leur situation matérielle et morale. On assiste à l'éclosion d'une littérature spéciale traitant de sujets d'économie politique, d'éducation campagnarde, d'économie domestique, abordant même, d'une façon simpliste, il est vrai, mais utilitaire néanmoins, tel ou tel chapitre de l'actualité scientifique. Ces livres, dont la plupart sont pourvus d'illustrations, pénétrent dans les nombreuses familles à demeure sur leurs terres et font loi graduellement; ainsi, l'ouvrage de von Hohberg, paru en 1682, La vie des nobles à la campagne, et dédié aux propriétaires de la Haute-Autricbe, })uis l'ouvrage écrit sous le pseu(b3nyme (b* « Florinus » jiar le comte [)alatin Pbilip[)e, à l'intention des « sages et compét(;nts chefs de maison». L'agronomie se transforme, saméfiore : cuUure phis in-
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lt'iisi\('. iiilroiluclioii du systôiiM' de lol.ilioii, riiinuic plus raliouMcllc. uouNcaux [H'occMlt's de nuu'uugc, d'ii'rij^atii)M, rlc. aulaul de puiuls l(U'luii(|U('s qui suscitent un intérêt plus niai"(ju«'' et une éludi^ [)lus sérieuse. Tout est mode et couiaut : on juj^e convenable de posséder (juel- (jues notions d'art. d'Iiistoire, de géographie, de Jurisprudence. En certaines contrées, un mouvement religieux exerce une action moralisatrice; il résultera, de ceci, d'autres représentations du devoir, d'autres mobiles, un développement en un mol de l'individu et du groupe, développement (|ui. en l'etour, constituera un exemple meilleur pour les collectivités. Mais nous anticipons.
Outre les tailles et les dîmes d'office, le serf, comme du reste le manant, avait à supporter le poids de nond)reuses prestations : fournir des journées de corps et d'attelage pour l'entretien des bâtiments seigneuriaux ; faire le service de facteur ou de messager; monter la garde et prêter main-forte; livrer, lors du mariage d'un rejeton noble, du blé, du miel, de la laine, du petit bétail, de la toile. Dans certaines contrées, <lans chaque feu on devait élever et nourrir un nombre déterminé de poules, porter lantd'œufs, par semaine, au <'hàteau. L'individu n'avait pas le droit de disposer de lui-même; il se de\ ait tout entier au maîtr(\ sans la permission (kujuel il n'osait ni circuler, ni s'absenter pour plus d'un jour, a fortiori découcher. Aux servitudes et charg'es s'ajoutaient les humiliations, les procédés vt'xatoires. Les d<''pr(''da(ions commises sur son maigre a\ oir
étaient particulièrement cruelles, qu'elles fussent- causées par le gibier, contre lequel le vilain n'osait pas se garer, ou par les chasseurs, dont il avait à subir les ravages sur son champ péniblement mis en culture. Le droit de chasse, exclusivement réservé aux nobles, fut, depuis la guerre, entouré de pénalités plus draconiennes qu'auparavant : interdiction même au serf ou manant de se défendre contre les fauves et les animaux nuisibles; on lui refusait tout port d'armes. Les paysans, pour se protéger des loups, avaient jusqu'alors creusé à la lisière des bois des fosses couvertes de Ijranchages, le fond garni de chevaux de frise; sous prétexte que le gibier s'y ferait prendre, les seigneurs ne les tolérèrent pas plus (juc les palissades des enclos où les biches et daims auraient pu se blesser. Les petits tenanciers, dans certaines communes, avaient sousloué à de plus pauvres les lots avoisinant la forêt, et par cela même plus exposés aux incursions de gibier; cette faculté futretirée. En Saxe, après les semailles, les manants montaient à tour de rôle la garde, battant du tambour, laissant aboyer les chiens, allumant des feux dans l'espoir d'effaroucher ainsi le gibier; on le leur défendit. Dans la Hesse électorale on ne toléra ni clôtures au-delà d'une certaine liauteur, ni pieux appointis. Le serf dut suivre la chasse du maître, s'employer à traquer lors des battues et à tendre filets et pièges. Quant aux braconniers, on les fusillait sans autre forme de procès. Les chiens rôdeurs étaient impitoyablement abattus. Les chiens de berger devaient porter au cou, et pendant jusqu'à terre, un plot volumineux les entravant assez pour les empêcher de courir; en d'autres contrées, le berger devait tenir son cliien en laisse.
La tyrannie des hobereaux imaginait Ions les moyens pour ranronner leurs asservis; ainsi, on réduisait le
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lumildc (les hcsliaux des Iciiaiicicrs aliii (juc les (ruupeaux ilii fliàlcaii l'iissciil moins gèiiés sur les pacages; le clià- U'iain so irseivait le droit do pâture sur tous les cliann)S de sa juridiction avant et aj)rès les moissons, et en toute saison sur les prairies naturelles. Or, comme d'autre part, ])Our augmenter, par la vente du bétail sur pied, le rend(>ment dun lot, chacun tendait à agrandir ses troupeaux, cette mesure devenait inicjue : il en résultait d'ai)ord un dommage considérable pour les tenanciers, puisqu'on menait [>aitre les troupeaux du seigneur sur les lots taillables plulùt que sur les lots du château; en second lieu, en cas de pénurie de fourrages, c'était la disette pour les animaux des tenanciers, et pour eux-mêmes la misère. Les ordonnances interdisant aux vilains de Silésie, à moins (julls n'y fussent expressément autorisés par des lettres l)atentes, délever et de garder des chèvres, et les anciens édits de l'électeur Auguste de Saxe qui prohibaient l'élève du pigeon, sont remis en vigueur. Plus le serf est à la merci du noble, plus la cupidité de celui-ci s'ingénie à extorquer au pauvre le peu qui lui reste. Le serf doit présenter ou otfrir au château, avant de chercher à vendre ailleurs, tout ce qui est vendable : laine, fumier, œufs, miel, volatiles, etc. Le seigneur refuse-t-il d'acheter, — au prix (piil lui convienl de lixer, soit poin- le bloc, soit |)Our le détail, — la marchandise peut être portée au marché; là encore, obligation d'exposer les |)roduits pendant un laps de temps donné, avant de pouvoir vendre, invei-sement, le seigneur peut exiger de ses sujets qu'ils lui achètent — au |>rix (|u"il inq)Ose — t(ds ou tels produits de son domaine, abus qui se piatique couramment dès 165t), en Bohème, en Mora\ ie. en Silésie notamment. Ainsi encore, lorsque le seignem- (tèche ou fait vider un étang et que son poisson reste in\ cndii, les sujets sont coutiainls d aidieter la pro-
vision au prorata de leur pécule individuel. On procède ainsi pour le beurre, le fromage, le blé, le menu bétail, jusqu'en 1716. Nous taisons les abus dont les serves étaient victimes.
Le seigneur était le maître et, comme tel, le justicier. S'il n'avait plus la faculté d'exercer la haute justice, celle de condamner à une peine capitale, il jouissait encore des prérogatives de moyenne et basse justice, qui connaissait des droits seigneuriaux, du dégât, des délits ; sur ses terres, il lui était permis de punir et il faisait exécuter la sentence par le bailli : amendes, prison, correction corporelle ; souvent il bétonnait lui-même. Les peines corporelles, proscrites, à la vérité, par les ordonnances souveraines du seizième siècle, n'avaient pas été officiellement abolies ; aussi pendant les dix-septième et dix-huitième siècles, Aoyons-nous le pouvoir central tolérer, bien plus, approuver ce modedepunifion. Quand Frédéric II réformera l'administration de la Silésie, il accordera aux manants et serfs le droit de porter plainte contre des traitements — « trop » — rigoureux. Cette mesure, bien que très restrictive, n'en passera pas moins pour réaliser, dans ses limites protectrices, un progrès fort sensible.
Aux charges, corvées et servitudes sommairement énumérées ici, s'ajoutaient les redevances et prestations relevant de la commune ou du fisc : contributions, accises, capitation, taxes douanières. En temps de guerre le souverain prenait les hommes et les attelages; en temps de paix ses agents et gabelous écrémaient le pays afin que la cour put vivre dans le faste et les plaisirs. Brochanl sinle lout, l'Empereur réchunait aux pays ainsi pressurés sa part léonine, du moins dans les circonscriptions allemandes où les lois organiques du Saint-Enqjire lui en laissaient la latitude.
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JjC sri-\ai;o. ;i\i)iis-iu»iis iliL ir«'.\is(ail [)his parloiit. En t'Oiuparaiil. du poiiil dû nous sonnncs. It> sort du sci't à (•(dui de llionunc Jil)i(', il semblerait (|ut^ celui-ci eût pu s'estimer iieureux et jouir, en (|ue](jne sorte, des avantages inhérents à sa situation en didinilive ])rivilégiée, tandis (|ue le sert eût dû envier la coudilion de 11 lomme libre. Tout étonnante, et quasiment paradoxale, que la chose paraisse, il n'en était point ainsi toujours, ni partout. Les charges et les soucis rendaient, dans certaines régions, l'existence de l'homme libre parfois des plus précaire et lassante; dans ces conditions et ces milieux, rares étaient ceux, conscients de la supériorité de leur position, qui avaient à cœur de tout supporter plutôt que d'y renoncer. Le striiggle for life, la lutte persistante pour maintenir les avantages acquis et défendre ses droits contre les empiétements, se dessinait, suivantles circonstances, plus pénible et opiniâtre pour l'homme libre que pour le serf, car ne l'oublions pas, le seigneur n'avait de devoirs légaux à remplir qu'envers ce dernier. La cupiiiité, la jalousie, l'esprit de domination et d'envie poussaient le seigneur à éliminer les hommes libres de sa juridiction par des procédés souvent iniquement bas et tyranniques. On les traitait alors en rivaux dangereux ou gênants; pas de jour oii, soit directement, soit par des détours, on ne leur suscitât des ennuis, des chicanes, des procès. Isolés, hostilement mis à l'index, aux prises avec toutes les diflicullés, ils renonçaient, de guerre lasse ou sous la pression du besoin, à leur qualité présente pour réintégrer le servage. Tels, parmi eux, qui jusqu'alors avaient vécu à bail ou comme propriétaires sur un petit domaine, en venaient à considérer méuie connue avantageux d'être pris ou acceptés par le seigneur à titre de serfs. Cela se produira fréquemmeid juscpie vi'rs la Ihi du dix-huilième
siècle. Nous voyons ainsi, pou après 1700, les serfs poméraniens que Frédéric I" de Prusse pense ali'rancliir, refuser leur libération parce que les nouvelles obligations qui en résultent pour eux leur paraissent plus dures et les perspectives de se maintenir à flot plus problématiques qu'elles ne le sont dans le moment. Il est difficile de percer à jour la psycbologie de semblables circonstances, car suivant que nous les considérons à distance ou que nous les jugeons en témoins, ces circonstances nous apparaissent tout autres. Une infinité de points, de détails, de fails (\uv nous nous représentons odieux ou insupportables, étaient, en réalité, envisagés par ceux (|ui vivaient, grandissaient, peinaient semblablement, comme tolérables ou acceptables. Résignés à l'inévitable, ceux-ci se soumettaient à la loi du destin; ils courbaient le dos, laissaient passer l'orage; ne fallait-il pas, avant tout, le pain de chaque jour?
Cependant, et c'est ce qui explique, du moins en partie, ces faits et ces circonstances, un certain nombre de seigneurs avaient, parallèlement à la notion précise de leurs droits, conscience de l'étendue de leurs devoirs envers leurs sujets. L'intérêt leur dictait, d'ailleurs, ces devoirs d'assistance et de protection, en temps de mévente ou de disette surtout. Cliez plusieurs, notamment dans les anciennes familles qui, pendant plusieurs générations, avaient mêlé le sort de leurs sujets à leur sort propre, la simple bienveillance, l'esprit de charité ou le sentiment (ré(|uité des maîtres atténuaient ce que le servage avait d'inhumain, d'injuste et d'anti-chrétien. Souvent, à défaut de commisération, l'esprit de lucre, l'égoïsme même, exhortait à user de ménagements, à témoigner des égards, à se montrer patient; tout compte fait, il ne s'agissait dans ces cas que d'une vulgaire règle de prudence. Celui qu'on poussait à bout se vengeait; l'esclave affamé, battu, épou-
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vanté, rcdcA'CMiail liailiai'c cl IVtocc : loiilcs choses déjà vues : un imcmlie a\ail (h'Noïc' le cliàleaii. on avait relioiiN t' au coin d un Ituis le cada\ re de lexacteur ou de son liailli Les moins lions Irenddaienl hai d(''[Hl louielois des inlenlions on des eil'oi'ls de ceux (Ten liant à r(''<;ard de eenx d'en l)as, nialoré de Ires certains adoncissenienis réalisés vraisenil>lal)lenient ici cl là avec sincérité, nn sentiment subsistait ii'rc'duclihle et \ ivace : la liaine de la easte asservie conire la casie régnante, liaine formulée d'une façon sinistre dans cette sentence (jui en pleine réaction tV'odale courait les campagnes : « Il faut écraser la tête, dès (prils sortent de l'œuf, aux friquets et aux hobereaux! » Cette inimitié originaire avait eu des raisons, car le mouvement religieux s'y était prèle, pour aller en s'amoindrissant vers la fin du seizième siècle. Elle puisait dans la réaction féodale, plus injuste et plus sauvage (|ue celle qui avait suivi la guerre des Paysjuis, de réels motifs pour se rallumer intense. En face des malheurs par lesquels venaient de passer les peuples, elle apparaît légitime, toute déplorabb' (ju'elle soit au point de vue national et social.
Si, sur quebpies tei'ritoires : du Bas-Khin, des Frises, en Westphalie, dans la Haute-Autriche etla Haute-Bavière, par exemple, la situation économi{jue des campagnards se relève g^raduellement peu après la guerre et s'améliore par la suite, il n'en est pas de même dans la majeui'e partie du pays. La culture rationnelle de la terre est en raison directe du progrès matériel et moral d'un pays : à la mesure de cette échelle nous constatons vers la fin du siècle, pour l'ensemble de r.Mlemagne. un recul général. En 1700. le tiers (Mi\ iron de son Icniloire esl en jachère. Dans certaines régions, le (piart d(\s espaces jadis en [deine culture se trouve en 1730 encore recouvert de broussailles. On
jugera de l'état de civilisation et de prospérité des campagnes au cours du siècle (pii suivra la guerre, soit de 1650 à 1750, par ces données succinctes : les campagnards — hommes libres, serfs, manœuvres — constituent les 65 à 70 pour 100 de l'effectif total de la population; or, les quatre cinquièmes des campagnards sont des serfs !
On conçoit que dans ces conditions l'iiomme du bas })euple, quels (jue fussent certains talents ou les énergies dépensées dans le but de progresser socialement, n'arrive plus que très rarement à se dégager des liens qui Fenchaînent à l'échelon où il est né. Traité comme un paria par le seigneur, il reste le serf pour la foule qui s'écarte de lui et des siens. La distance qui le séparait du peuple bourg-eois avait été en passe de s'effacer; elle s'ag-randit de nouveau. Le contact qui s'était établi dans le domaine des croyances et des aspirations communes est interrompu. La séparation plus tranchée de la l^ourg-eoisie et du peuple rural raffermit la puissance de la noblesse terrienne comme la séparation de l'aristocratie et de la bourgeoisie assure le pouvoir absolu des cours souveraines. Ainsi qu'il en arrive lorsque l'égoïsmeindividutd ou corporatif prédomine, on voit les classes bourgeoises, qui n'osaient s'atta- (juer à plus forts qu'elles, se tourner contre les plus infimes, connue pour les rendre res})onsables des complications locales et des malheurs du temps. Du moins, pas une voix ne s'élève pour protester contre l'anomalie et l'anachronisme du servage, pas une main ne s'emploie pour rendre le soj-t des asservis moins douloureux. Le citadin accuse les ruraux de toutes les déshonnètctés. A aucune époque on n'a émis à l'égard (hi canq)agnard des jugements aussi faux, aussi liostiles, jamais on ne l'a dénigié aussi systématiquement, et ceux-là même qui auraient du s'enquéiir de ses plaintes, compatir à ses souffrances,
312 LK i>i:ri'Li': alli:.mam) a lkpoouk
\('iiii"('n aide aux inisrrcs (le l'assciNi. Iioiiimos do srioncc, Icth'és. gens du nioudc raccaltlcnt les tout [ircuiicrs. Dans ](' iioniliic des |)ani|thlcls (|iii iiaiiiicnt Ncrs la lin du dixscptiènie siècle, attaquant les iiuaux en j^-énéral, un opuscule fit du bruit . Son litre Di's Baiicrnstam} Lasterprob pourrait être rendu j)ar celui-ci : Exemple des vices des ruraux. L'ouvragée date de 1684. L'auteur, un théologien compatriote de Christophe a on Grimmelshausen. vitupère — peu charitablement — contre ses paroissiens; il les disait insoumis, sceptiques et depuis le maire jusqu'à la gardeuse d'oies, irrévérencieux et désespérément malins. A côté de remarques très vraies, l'ouvrage fourmille d'exag-érations tendancielles; il est plus acrimonieux et plus cruel que le j)amphlet de Hônn, le bourgeois atrabilaire qui avait rédigé, en les y cataloguant par ordre alphabétique, un dictionnaire des vices des différentes classes sociales, où l'élément rural n'était pas ménagé. La httérature de l'époque fait chorus; si donc nous citons quelques extraits du Bauernstand Lasterprob, c'est que nous pouvons v retrouver un écho des appréciations ambiantes.
Le rural est un homme, il est vrai, mais coulé dans un moule grossier. Tout dans sa nature le dilTérencie de Thonmie civilisé. Pour le portraicturer;, il faudrait le représenter avec un fléau dans la main^ avec une trique en guise dépée et avec un sac sur l'épaule. Comme armoiries parlantes on lui donnerait une fourche à fumier sur le champ eml)ousé dune porte d"écurie. L"ètre est incongru en paroles et en gestes. Chacun connaît la licence de ses mœurs. L'interpellc-t'On , il ne se découvre pas; si cela lui arrive, notre bouvier aura peur que son couvre-chef s'envole; on le voit alors retourner l'ol^jet crasseux entre ses doigts connue un potier le IVi-ait de l'argile qu'il manipule, et tirailler le poil du feutri'. le i-ontompler comme im objet rare, ou encore cracher dans ses mains et lustrer ledit. Le rustre ne mange pas. il engloutit; il se sert de
ses dix doii;ts en giiiso de fourcliette. Jamais il ne sanru se tenir dapluinl); il Ini faut un api)ui. ou bien il se lialanee. se dandine le dos rond; à (h'Taut d'un mur ou d'une eloison (|ui puisse le soutenir, il s'étaye d'un bâton.
On eût été en droit d";dtendre que la longue guerre et les misères qui suivirent l'eussent maté et assoupli, mais en dépit de cette verge dont il a été frappé, le butor est plus rénitent que jamais, plus enclin au mal, plus ineurablement coquin, fourbe, sournois, faux. Car, par dessus ses vices propres, le rural a endossé ceux des soldats; si ceux-ci pratiquent le mal, celui-là fait pis encore, et il n'a pas l'excuse d'agir par nécessité. Remarquez qu'entre le soldat et le paysan il y a une haine naturelle comme entre le chat et la souris, qui tout en grugeant, rongeant, pillant, se font entre eux la chasse. Entre eux ils se vantent de leurs rapines et crimes, ne regrettant qu'une chose : n'avoir pas fait davantage. Avec cela, moutonniers, les ruraux imitent tous les vices des étrangers; ils voient fumer, ils fument; dès lors ils n'ont plus que la pipe à la bouche et se promènent ainsi dans les communs pour le plus grand danger de tous. N'est-ce pas une désolation de voir des gars de douze ans fumer, sacrer, expectorer des mots orduriers? Je me demande si ces paysans ne blasphèment pas plus outrageusement que les soldats; c'est à fendre Fàme!...
Oui peut dire qu'il connaît les ruraux, si ce n'est celui qui se voit forcé de vivre au milieu de cette engeance plus irréligieuse que la population des camps et plus voleuse; car si d'aventure un soldat vole une vache, le meilleur des serfs ne vole-t-il pas son maître au moins trois fois dans l'année?..
Au reste, il est patent que le rural n'a plus la notion de la juste et respectueuse considération qu'on doit aux ecclésiastiques; il semble qu'en leur présence le couvre-chef d'un manant reste obstinément collé sur la tête; tous, jeunes et vieux, se regimbent pour saluer. Et chacun de vous sait que celui qui dans un village se tient du côté du pasteur est mal vu de ses congénères; on tourne un homme respectable en ridicule, on l'affuble de sobriquets, on le traite d'espi<jn. On se méfie du pasteur, on n'ose se rendre au presbytère, ou bien ce sera en tapinois. (Jn vole le ])asteur; on le pille sous prétexte de l'aider à rentrer ses foins ou son bois, à cueillir ses
fruits; so moutro-l-oii cnipicssô et (lilif;"ont, ce sci-a pour emporter le plus (pi'ou poiu-ni.
Je me convaincs toujours mieux de la justesse de cette similitude : « le paysan est comme la morue qui devient meilleui-e lorscpfon Ta battue »; h; paysan n'est jamais aussi doux (pie lorsqu'on le surcharge de travail; alors il est humble et soumis. Si le seigneur lui témoigne trop de faveurs, le manant deviendra bientôt le maître. Personne ne connaît plus à fond ce peuple de col roide que ceux qui sont astreints à vivre près de lui. Une chose est certaine : le manant ne s'améliore pas tant qu'on lui sert de bonnes paroles; il faut employer avec lui. si je puis m'exprimer ainsi, des tenailles et lui bâton, c'est-àdire la menace et la sévéïiti'.
L aurore de jours meilleurs ne percera que très lentetement. Le piétisme, en exerçant autour de lui l'influence bienfaisante; que nous avons mise en relief, contribuera à intéresser tout dabord les âmes croyantes et miséricordieuses à la situation des ruraux malheureux. Il prônera des méthodes plus douces, mais malgré son humanitarisme chrétien et des prières bien intentionnées en faveur de ces « frères » (ju'il découvre autour de soi, et en deiiors de quelques milieux où les plus compatissants passent des abstractions idéales aux actes de la charité concrète, la condition des serfs reste ce que nous venons d'apprendre. A la fin du siècle, l'intérêt de quelques honnnes de lellres et de science se porte sur les questions d'économie et sur le peuple des campagnes. Ce premier mouvement, timide encore et quelque peu banal dans sa fonne platonique, n'en attirera pas moins vers les classes rurales quelques sympathies. On réintroduit dans la vie pojmlaire les vieill(>s chansons campagnardes (jui, d'une façon naÏNc. (hsaienl les beautés de la terre paysanne, l'attachement du labouicur au sol natal, le respect des coutumes tradilioiuiclles. les simples joies agricoles. Ces chansons, dont le texie
avait été altéré, intentionnellement peut-être, par les puristes du seizième siècle, furent réimprimées dans leur teneur première, distribuées ou vendues à bon marché aux écoliers, apprises dans tous les milieux. Lart ne s'inspirera de la nature agreste que beaucoup plus tard. Lorsque les leçons de Leibnitz et de Wolff auront suscité, jusque dans les cercles b>s plus aristocratiques, des adeptes aux nouveaux dogmes bumanistes,les jugements sur la situation des asservis changeront; on aura conscience des légitimes besoins des ruraux et de la responsabilité incombant, dans ce domaine aussi, aux classes dirigeantes en général, et en particulier à tout homme capable de réfléchir et désireux de convaincre. Les conceptions relatives aux devoirs altruistes se feront autres ; sans oser s'attaquer encore à Forganisation politique d'où les abus sociaux sont issus, les philososophes combattent le régime théocratique qui, en ne s'élevant pas contre ces abus, paraissait les avoir couverts de sa complicité. Ce sera une période de zèle améliorateur où les esprits s'éveilleront, où les cœurs apprendront à s'émouvoir ; zèle passager hélas, lueur fugace, semblable à ces météores qui sitôt apparus se fragmentent et disparaissent, laissant l'inconnu tout aussi trou- ]>lant dans la nuit tout aussi profonde.
Un siècle plus tard encore, les idées ancrées dans les esprits les meilleurs ne peuvent que nous confondre. En parcourant les auteurs même les plus judicieux et les moins prévenus, nous ressentons l'impression que pour eux aussi les ruraux • — en bloc — sont des indigènes d'une autre planète, dont la condition appai-aît non sans quelque analogie avec celle des juifs, réprouvés comme eux. Les hommes instruits les plus impartiaux les envisagent en (juehjue soile conmn; des individus d'un ordre inférieur, obligés de passer par une st'-rie Ao trans-
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forinations, de s'huiiuiiiiscr giudiu'llcinont avant d'ariivrr à Trial (riKuniiic complcl cl de lnMi/'Hcier, à ce lilrc, de la ciNilisalitm [»I()|>I(Mii(miI dito. Enfin, lorsque (i(rllie aura écrit Hermann et Dorothée, ce sera dans les cénacles des prenuers initiés une révélation d'ap|)rendre conilden ce (|ui conc(M-ne le petit peuple agricole est di^iie de lixer raltentioii et de susciter l'intérêt. La sympathie qui s'adressera aux iiéros du })()ète rejaillira sur leurs con^^énères vivants : sentiment de surface, nous ne craionoiis ])as de le dire, car les cercles où il éclôt ne correspondent pas au milieu inunorlalisé par Gœtlie. Le branle néanmoins sera donné. Humanistes, poètes, philosophes prendront pour sujet de leurs dialogues, odes et leçons, la classe des laboureurs, ces êtres inconnus, complexes, étranges qui, dans la grande collectivité humaine, forment, on finit par le reconnaître, la base de l'édifice social, puis aussi le rural lui-même, jusqu'alors imparfaitement jugé, parce qu'on n'avait pas cherché à le comprendre ni par conséquent h l'aimer.
Sur ces entrefaites, l'administration tout en demeurant ce qu'elle avait été, pointilleuse et autocratique, adoptera des procédés plus scientifiques. L'État, dont la nouvelle organisation devait être à même de fournir le travail toujours plus épuisant qu'on en attendait, conscient de ses devoirs, se verra amené à ménager les réserves premières pour le présent et l'avenir. Les lois qui parurent à la fin du dix-septième siècle ollrent déjà un caractère plus prévoyant et le reflet de (piebjue sollicitude. Il est vi-ai qu'à côté de certaines mesures sérieuses, d'autres témoignent de tàtonnenuMits ou d'un hou vouloir ipiclquefois inefficace, (pichpiefois même risible; preuve en soit cet édit de la cour inq)ériale de 1701 qui accordait aux bergers le droit de former une corporation, avec iian-
nière, écu et sceau — et les déclarait « lioiiorables », en engageant le peuple à mettre de côté les préjugés régnant à leur endroit. En effet, on les suspectait de sorcellerie, et leurs enfants étaient exclus des écoles et des corps de métiers.
CUAIMTJU] VI
LA l'AlX
Los aniiéos (l«^ 1648 à 1650, soit do la fin dos nôgooiations de Munslor ot d'Osnabriick à la promulgation officielle de la paix, comptent parmi les plus dures du siècle. D'énormes contriliutions de guerre avaient été imposées. Jusqu'à la liquidation des payements, les armées dos différents parfis continueraient à occuper les contrées oii elles se trouvaient au moment de la suspension des hostilités. En tliéorio c'était une trêve, en réalité c'était la prolongation des calamités de la guerre, car de l'occupation qui se perpétuait ainsi résultait pour les populations épuisées un état do soufirance intolérable.
L'insécurité grandissait. Les derniers vestiges de discipline disparaissaient dans l'inaction ot dans le désordre; les exactions se multi()liaiont, oiitrotenant les haines et les ro\ ondications, consé(jU(Mico forcée d'un concours (h' circonstances (juo le jirinisoiro ol l'attonto allaient accentuer encore. Si la paix avait é>té longue à \ cnir. les doléances incessantes des opprimés a\ aient aussi compliqué r(i'n\ro des nég-ociateurs ; celle-ci en s'éfernisant entravera la [tiTmioro j)acification : ('(«s IVulionsos contingonco.s rciidituil lo travail do roconstitution .sociale plus diflicilo
Partout, (les hordes ne rele^•c^^t plus d'aucune autorité, ne reconnaissant plus aucune loi, tenaient la campagne, passaient d'une région dans une autre. Composées d'anciens soldats, de ribaudes, de mendiants, de tire-laine ou de voleurs de grands chemins, ces hordes, organisées en véritables compagnies, s'établissaient par droit de conquête un beau jour dans les localités qui n'i'taient pas entièrement détruites, les transformant en repaires où ces malandrins se barricadaient. On ne les en délogeait plus. C'était alors l'asservissement des rares habitants terrorisés : déshabitués d'un travail régulier, lassés des charges qui sous cette forme nouvelle pesaient sur eux, sans défense contre les intrus comme sans recours envers un pouvoir protecteur, ils se mettaient à vagabonder plutôt que de reprendre dans ces conditions le labeur quotidien. Se sachant spoliés d'avance, ils se sauvaient, grossissant le nombre des tribus affamées et pillardes qui se ruaient sur un territoire voisin, parachevant ainsi la confusion générale et la ruine du pays. Un canton se soulevait de cette façon contre un autre canton; desincm\sions se commettaient d'une région dans une autre, les protestants s'abattant sur un territoire catholique, des bandes de catholiques mettant à sac ce qui tenait encore debout dans un village protestant. Rien n'égalait l'audace des Tziganes ; ils fondaient sur un bourg avec tout un train d'arm(''e : chevaux volés, chariots bondés du plusinimaginablebutin, fonniiillciiienl «reiifaiits pouillcu.v et (h'guenillés; ils s'installaient dans ce (jiii restait d'une commune, rançonnaient sans Ncrgogne, jetant le grap})in sur tout.
On hittail cependant , Le pou\oir central possédait-il quelque vigueur, l'administration se montrait-elle soucieuse de ses devoirs, le soiiNcrain »''(ail-il (Ui homme <'iiergi(|ue et honnête, on arrivjiil par des mesures défensives
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— ot oficnsivos, — par une surveillance de chaque instant à surmonter ces nouveaux danpi'ers. Le premier de ces moyens préservatifs consista dans la r«''organisa(ion d'une police urbaine et rurale, grâce à laquelle, dans les contrées privilégiées, un i)eu d'ordre et de quiétude se firent bientôt sentir. Ce (pii eut lieu, entre autres, dans le duché de Gotha où, en 1649 encore, les campagnards avaient été contrainis délablir des corps de veilleurs et de gardes qui, à lour de rôle, devaient en permanence occuper les clochers, les ponts, les bacs, certains points élevés et donner l'alarme sitôt que des bandes errantes seraient signalées dans les environs. On édicla des règlements visant les étrangers. Ces premières précautions urgentes, en mettant les individus isolés à l'abri d'un coup de main, permirent la reprise d'une existence plus stable et plus laborieuse.
D'autre part, de larges facilités furent accordées à ceux qui demandaient à s'établir en un endroit déterminé. Il s'agissait de repeupler les pays, mais aussi de reconstituer la fortune publique. A ces fins, l'autorité s'entoura des renseignements voulus pour fixer préalablement ce qui subsistait de l'avoir des particuliers. Tout individu régulièrement établi dut déclarer la contenance des terres remises en culture, l'état de ses immeubles, l'efi'ectif de son bétail. On créa de nouveaux registres cadastraux, de nouvelles feuilles de recensement. L'échelle des impôts fut revisée, leur base demeurant ainsi que précédemment: la dîme et les redevances en argent. Cette réglementation et la contrainte (pi'cdle impliquait ramenèrent les collectivitésàla régularilé Ar re.xislencc" cl du (ravail. L'organisme social ré'apj)rit le mécanisme d un fonctioimement méthodique. L'u'uvre fut lente; elle iifccssita un déploiement dinlen.se volonté', de persistance énergique, «le «loulou-
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reuse soumission; il fallut un long- temps avant d'en constater les premiers résultats palpables, mais elle se fit. Progressivement, les villages se repeuplent : ici, ce sont des familles ((ui, au cours do la guerre, s'étaient réfugiées dans les villes et qui reviennent à leurs champs et réédifient leurs demeures ; là, ce sont des gens ayant pendant des années mené une vie de sauvages dans la profondeur des forêts, ou qui, pris de la nostalgie de la patrie, rentrent de l'étranger, l'exil ou le dénuement leur pesant; là, encore, c'est l'immigration de (juelques vieux soudards payant avec le reliquat de la solde ou du butin un lopin de terre tombée en déshérence ou une case sans maître, ou bien des fugitifs qui, pour une cause ou l'autre, ne tiennent pas à retourner chez eux et, moyennant un petit pécule, obtiennent le droit de planter leur tente où le hasard les a jetés. Autant de colonies qui se fondent sur l'emplacement d'anciens foyers, autant d'êtres qui vont faire souche, autant de destinées! Graduellement l'existence reprend. Mais durant des années dans quelles pauvres conditions! car si la misère de l'homme est extrême, la terre elle-même se trouve dans un état d'épuisement lamentable.
Pour la culture proprement dite les engrais manquaient. Quelle terre, au reste, eût-il été possible de labourer? Partout s'étendait la jachère, une jachère envaliissante, épaisse, qui, d'année en année, avait rongé les champs. Dans les pâturages, dans les prairies, des espaces considérables s'étaient transformés en étendues broussailleuses, s'étaient couverts de véritables taillis. Pour le défi-ichement les bras faisaient défaut. Alors, force fut aux occupants qui à eux tous reprt'sen talent le tiers, le quart, même moins, de la population d'antan, de grouper leurs efforts, de con(juérir à nouveau le sol, de réédifier sur les débris de l'ancienne paroisse la commune nouvelle, de