I.K PEUPLE ALLEMAND A L'ÉPOQUE
j)|-r|)ai"(n' <I(\s râlions pour loiitrs ces Ixiiiclics, ces foules a\aienl l>iciil(')l lail tic incllrt' U sac la plus fertile nièiue des coiilrccs.
L (Misseul-ils \()ulu. les sou\ t'iains n auraienl pas pu sul»\tMiif à reiilielieii ni(''llio<li(jue <le leiu's Iroupes. Pas jtlus lEnipereur qu'aucun des princes du Saint-Empire n'eût été h même de tenir sur pied et de nourrir pendant trois mois une armée de 40.00(1 lionnnes : l'argent manquait, en ell'el. lolalemenl. Lorstpie la guerre éclata, les linances des belligérants se lrou\nient au [tlus ])as. Les États de Bohême étaient allés de l'aNant sans argent et sans crédit, l'Électeur })alatin ne pcmvant pas les tirer d'embarras avec les (piebpies subsides fournis par les coidedérés }troteslanls. Durant l'iiiver 1G19-I6â0, la moitié de l'armée de Bohème affamée, exténuée, gelée, se trouvait comme anéantie, les moyens de payer la solde et d'acheter des vivres faisant défaut; aussi la mutinerie se déclarait jtarlout. L'armée des Impériaux n'était pas mieux lotie au début; par la suite, des subsides d'Espagne la remettront à flot. L'électeur de Saxe, dont les finances étaient dans un état relativement prospère, n'avait pas en caisse, en décembre 1(5 19, de quoi payer les 1.500 hommes (piil \ ('liait de lever. Rien ne suffisait, ni les contributions fournies par les États protestants, ni les dons volontaires, ou soi-disant tels, provenant de (pielques riches particuliers. Dès le début de la guerre, ciiacun avait heuité — mais en vain — aux portes des financiers. Quehpu's rares bantpies de riand)ourg et deFrancforl-sur-le-.Mein axaient répondu à ces ouvertures. Les villes, (pion savait plus solvables (pu* les cours souveraines, trouvaient des fonds, mais on ne tiaitait (\w [)our des sonnnes ndativement iaibles. La Saxe, en 1621. cherche à einpriuiler au.\ coi- [)oralioiis (lO.OOO florins: elle n Oblicnl rien: elle s'adresse
à lin groupe de notables en réduisant sa demande à 30.000 florins, puis à 20,000 florins, sans plus de succès daillcurs, personne ne voulant se risquer. Pour une somme de 12,000 florins d'empire, l'électeur de Saxe se voit contraint de donner couverture pour le double de celte valeur. Un seul emprunt aboutit , celui que 3Iaximilien de Bavière, soutenu par la Ligue, contracte auprès de la corporation des marchands de Gênes, soit 1,200,000 florins, au taux de 12 pour 100. Un siècle auparavant, cette même banque avait mis en œuvre son influence et des capitaux au profit de l'élection de CIiarîes-Quint. Pour le parti catholique, ce concours, dont il bénéficiait ainsi pour la seconde fois, équivalait à une garantie de victoire.
Assurer la solde de l'armée, payer cette solde, c'est là le grand problème, l'irritante difficulté qui jette tous les souverains dans la perplexité. Lentretien, c'est-à-dire le payement delà troupe, exigeait une dépense double de ce que l'on compte aujourd'hui. Pour un simple et malheureux fantassin il fallait une solde également double. Jacobi von Wallhausen (1015), très exact dans tous les renseignements qu'il nous a transmis, calculait que les dépenses mensuelles d'un régiment d'infanterie allemande de 3,000 liommes, cantonné en Hongrie, se montaient à plus de 43.000 florins, soit un total annuel de 540,000 florins d'empire. Le florin d'empire sert, en 1615, d'étalon monétaire (de même le thaler d'empire); il valait à cette époque 21 bons gros, soit 4 marks actuels. Trois quarts de florin d'empire, ou 3 marks actuels, représentaient la valeurmoyenne d'un boisseau de froment, qui, aujourd'hui, vaut couramment 4 marks. A ce taux, un régiment de 3,000 hommes aurait coûté, par conséquent, en 1615, et annuellement, environ 720,000 boisseaux de froinenl. soit 3.600.000 marks de monnaie actuelle.
32 LE PKl'PLK ALI.KMAM» A F/KPOQUE
l);ins ce cliiHVc ne soiil pas (•(Hiipiis riiabillomeiit, ([lie Dioiimic a|)[>oiiait liii-inèiiir. ni laniiciuciil foui-ni, (lu iMoiiis (Ml pallie, par ll^ilal, pas plus (juo les Irais iiriH'raux cl les IrailcnuMils «MiorMU'S des oriicicrs supérieurs. D'après les acies des ai'clii\('s l'ovales de Saxe, la solde de larMit'e saxoiuie. eu 11)20 (7.700 laulassius. 1.400 elievaux. i2 })iè('es d artillerie, en tout moins de 10,000 lionunes), se nionlail pour Tannée à 1,537,433 llorins; et encore celle somme ne; comprenait-elle ni les primes d'engag^ement, ni la Aateui- de ré(piipement. ni la solde du train d'armée. (Il convicnl dajoutcr que le florin saxon valait, lors de l'établissement de ces comptes, lin tiers de moins (pie le florin d'empire.) Les renseignements tin's des feuilles d'é-margemeiit des troupes impériales corroltorent ces données. Malgré le (diillVe très élexé de cette solde, les mercenaires se [)laignaient d être iiisuilisamment payés, renouvelant sans cesse leurs doléances de ne pouvoir vivre, eux et leurs familles, sur un si maigre budget. Une grande partie des sommes distribuées à la solde passait, il est vrai, dans les poclies des cliefs de régiment ou de compagnie.
La guerre débutait dans des conditions économicjues déplorables. Dépourvus d'argent, les souverains ne poii- Aaieut songer à tenir sur pied des conling^ents nond)reux. Delà, disproportion entre les loi'ces militaires des partis en présence et 1 objectif linal de la guerre. Dans ces circonstances, aucun des bellig^érants nélail de taille à écraser l'adversaire. Les armt'es. nuint''ri(piemeut tro|) laibb^s, trop peu consistantes, ne re|)réseiitaient pas rinslrument grâce aiupiel il eut été possible de cou(|uérir et dv subjuguer, au moven de mouvenuMits slratégicpies UK'tliodiipies. des territoires Nasies et peu|»l(''s. Par ses caractères to[)ograpbiqueS; le tlit'atre de la guerre, en outre. ct)ustituait un
nE LA GUERRE DE TRENTE ANS 33
facteur défavorable plutôt qu'avantageux au point de vue des résultats prompts et décisifs. Chaque ville équi^•alait à une citadelle dont il s'agissait de s'enqjarer. Le matériel de siège. Tari illerie de campagne se composaient de pièces lourdes, encond)i-antes, dont TeHet ('lait irrégulier et très peu sûr. Dans ces conditions la tacti(pie défensive oll'rait plus de chances de succès que l'offensive. La victoire, alors, affaiblissait les vainqueurs du chiffre de la garnison à laisser dans la ville pi'ise. Souvent aussi le vainqueur, même maître d'une place, ne parvenait pas à tenir tète, en rase campagne, au vaincu de la veille; il devait se retrancher dans ses positions, l'assiégeant, à son tour, étant devenu assiégé, et inversement. Ainsi se déroulaient une série de })éripéties, d'oscillalions. de remous, pendant lesquels les forces, d(\s deux côtés, se IVagmentaient, s'effritaient, se dispersaient. Les halailles sanglantes, les glorieuses victoires n'ont ])as maïupié en celle lutte de trente années, mais ce qui la carach'-rise ce sont, pour chacun des adversaires, dincessanles alternatives de triomphes et de revers. La foi'tuiie ne s'est fixée sur aucun des deux cani[»s.
Sur la scène: espaces inccndit's. villes cronlanles, terres imprégnées de sang, se détachent les grands acteurs du drame, figures héroïques, statures étrangement sinistres : Mansfeld, coulé dans l'airain; le fantasti(pie Brunswiidv. Bcrnai'd de Weimar; en face, Maximilien de Bavière, les généraux de la Ligue : Tilly, Pappenlieim, Mercy; les Lnpériaux : Wallenstein, Allringer. Voici la Suède : Horn, Bancr, Tortenson, Wrangel et, les dominant tous, Gustave-Adolphe le grand (■a[)itaine ; et les Fi-an(;ais : Condé, Tnrenne, les hommes de guerre! Terrible élile ! Quelh; puissance, là! Mais aussi (jue d'années pour aboutir au succès! (jond)icn A'ite s'effondre ce (pie la valeur a coiupiis!
3i LE PKri'LK ALLEMAND A L'KPOOUK
Ici. lions ne |>(>ii\^)iis (111 «\s(|iiiss('r les t''\ ('iiciiiciiLs [lolili(|iics (le la uiinic. ( Mi pctil les j^rciuitcr l'ii (rois |i<''iiotl('S :
Preiiiiri'i' périoilc, tic- 1018 ù Ki.'JO : \ icloiics des Inn)»'-riaux. Les Etals de Bolième, [»rott'slaiits, rcluseiit la loiiioniH' à rarcliidiic ^(M'dinand, et prennent pour sou- \ craiii rKlectt'ur palatin, du parti des réformés. Ferdinand, soutenu par un prince protestant, l'électeur de Saxe, et par la Ligue, revêt la dignité impériale.
Déroute et fuite de son compétiteur a[)rès la bataille de kl Montagne Hlanclu'. Ui'sislance des [H'otestanis. mais sans [)lan densemble, sans inoxcns suffisants. Mansfeld, Brunswick, le duc de Bade, le roi de Danemark et le contingent de la Basse-Saxe liattus [larles troupes de lEmpereur et de la Ligue. Ferdinand, à jieine reconnu par les États héréditaires de sa maison, lève une armée sous le conmiandement de Wallenstcin; il réussit à la tenir sur pied au moyen des })lus terribles exactions commises sur les territoires envahis. L'effectif de cette armée s'accroît; les prétentions de l'Empereur, en Allemagne et en Italie, grandissent. L'Empereur reprend pour son compte l'idée formulée par Charles-Quint après la guerre de Smalkade : soumettre l'Allemagne connue il a soumis ses |)ropres États et les provinces autrichiennes, briser toute indé[)eiidance, les privilèges des villes, les tlroits des États, 1 orgueil et la puissance des princes, subjuguer toute l'Allemagne, la contraindre à sa foi, l'asservir à sa maison. Dans l'Allemagne entière, un cri de douleur et de rage a retenti. Les allit's de l'Empereur eux-mêmes rt'sistent. menacent. Les princes ligués, MaximilicMi de Bavière le premier, font appel à l'étranger. Ferdinand fléchit , se brouille a^'ec son giMiéralissime, endigue son année. A Rome, la [)uissance de l'Empereur ap[)arail redoutable; le i*ape s'unit à la France [lour siisiùter en la\eur des [>rt»testaiits d'Aile-
magne le secours de la Suède. Gustave-Adolphe débarcjuc sur les côtes de la Poméranie.
La seconde période commence : l'armée des catholiques a envalii les pays allemands. Un contre-courant se produit ; comme une vague immense les armées protestantes se répandent jusque sur le midi de l'AUemag-ne (1630-1634), recouvrant les deux tiers de ce qui constitue rEnq)ire. Même après la mort de leur roi, les généraux suédois maintiennent les aAantages conquis. Wallenstein se dérobe; il mourra assassiné. Le parti catholi(|ue, découragé, épuisé, est près de lâcher pied. Mais il se ressaisit, se rassemble et, dans un suprême effort, il triomplie dans la sanglante mêlée de Nôrdlingen.
Troisième période, de 1634 à 1648. Quatre années de défaites et de victoires pour chacun des ennemis en présence. Acculés à la mer du Nord, les Suédois s'élancent encore une fois en avant; de combat en combat ils progressent par delà la moitié de l'Allemagne. La lutte devient une tourmente dont les flots déchaînés avancent, reculent, s'entreclioquent. se broient ; l'impétuositépremière, cependant, a faibli; une poignante lassitude s'étend sur tous. Les Français possèdent le Rhin. Les pays s'épuisent, de tous côtés c'est la faim ; la peste se déclare partout. Lun après l'autre, les généraux suédois s'usent; l'âpre ténacité de l'armée leur permet, néanmoins, de maintenir les })Ositions gagnées et de formuler de nouvelles exigences. De l'autre côté, Maximilien et ses Bavarois restent inébranlables aussi; trois ans de valeureux faits d'armes conduisent la maison des Wittelsbach à l'apogée de sa grandeur. Ferdinand meurt. Son successeur, vaillant capitaine, esprit pondér»', plus souple et mieux doué, tient ferme. Dans les deux camps les effectifs fondent. Les vides se creusent partout; la génération nouvelle n'arrive pas à les
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coiiihlcr. Tandis tiiic les in'igociations traînent, que les j:«''iit''iau\ liuciroiciit ciicorc. les <-it(''.s se dépeuplent, lu noire misère s tlciid sur les campagnes. Enfin, rinnnense ineendie st'leinl.
Si l'on considère d un peu près comment cette guerre cxlraordinairc [»rend iin. on est toul aussi surpris des circonstances (pii viennent la clore que de celles qui l'avaient fait durer. Les espaces sont trop vastes, les armées trop faibles numéricpiement. Il faut que; le champ-clos se resserre [)Our (pie la lutte puisse se terminer. Les princes, successivement, se dtM'larenl neutres, concluent des trêves partielles; on convient d armistices isolés. Les alliés cherchent et réussissent à transférer le théâtre de la guerre dans les ])rovinces héréditaires de l'Empereur. Force est iuix Impériaux d'en })asser par là. Ainsi des régions entières du nord de rAllemagne, les Marches, la Saxe, la Thuringe, enfin la Bavière sont préservées d'une dévastation complète. La maison de Habsbourg, acculée à son propre domaine, cède.
La paix-nest pas le résultat de grandes batailles livrées, n'est pas l'œuvre ultime de nécessités politiques; elle est l'expression irréductible et dernière d'un épuisement universel. Elle impliquera nécessairement des concessions mutuelh's auxipielles les belligérants, voulussent-ils s'y soustiaire, devront cependant se soumettre, car leurs forces sont à bout. En ])roportion de la lutte, les compensations territoriales sont })res(jue insignifiantes. Le pays est ravagé, les peui)les sont ruinés. L'étranger a pris pied sur la terre allemande. Les jirotocoles signés, l'Allemagne va recou^ rer enfin la paix et se mettre au long travail de sa reconstitution nationale. Elle a perdu les trois «juarts de sa population, les (piatre cincpiièmes de sa forlune.
On a peine à se représenter les horreurs de cette guerre et les conditions dans lesquelles, pendant les années qui suivirent, les différents peuples de l'Allemagne durent se débattre. Les calamités dépassèrent celles dont jadis la Germanie avait souffert à répo({ue des grandes invasions et lors des épidémies de peste. Certains territoires avaient été alors plus complètement ravagés. Le dépeuplement, à certaines périodes de l'histoire, avait été plus grand. Mais les désastres se trouvaient circonscrits, et le mal se trouvait réparé sous l'afflux de vitalité et de ressources humaines qui, des espaces environnants, avait convergé vers la région dévastée ; ou bien ils étaient survenus au moment où les peuples, en bonne partie nomades, souffraient moins du ravage d'une région où ils ne s'étaient pas implantés et (}u'ils pouvaient (juitter pour se répandre ailleurs. Cette fois le fléau s'abat sur l'ensemble de toute une nation dont les familles, dej)uis trente générations, sont rivées au sol qui les nourrit, dont la civilisation ancienne est en ])rogrès constant; il se rue sur des territoires admiral)lement cultivés, détruit des villes où l'industrie et le commerce se trouvent en plein essor, (h's centaines de bourgs fortifiés, des milliers do villages oii chaque habitant pense, s'élève, travaille, prie, se développe sous l'inspiration de traditions séculaires et dans l'attachement béni cpi'il ressent pour son foyer. L'ouragan passé, ce sera la désolation d'un chaos ; les plantes parasites étouiferont ce qu'aura semé l'homme, celui-ci dis})Utera aux fauves son hallier, son champ, son abri. Le désespoir eût pu être comjdet; il eût pu s'expliquer, tellement le sentiment de l'anéantissement semblait irrémédiable aux survivants. Toutefois, les qualités maîtresses des races vraiment fortes i)révalent à l'heure où les devoirs se dressent le plus impérieusement; c'est ce dont
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témoigneront ces i)ays. D'autre j)ait, — et le fait nous pcrniol (le coniprondro ])our(|uoi les individus ne perdirent j»as courng'e. non seulement pendant les (''preuves, mais encore etsurloni au cours delag^radalion incessante de ces ('•|)reuves. — les hommes s'«''taienl ineonsciemmeiil liaUilu('\s à 1 «'pouNanle des circonstances (pi'ils traversaient.
Sur ces entrelaites, une gén(''ralion nouvelle avait surg^i. Connue points de repère pour jalonnerrexisteneOjConune s(mvenirs qui lui feraienl cortège, la jeunesse ne se l'appelai I (pie (l('gàts, qu'exactions au uiilieu desquelles elle avait grandi, (jue violences dont on s'était vengé par des violences plus odieuses peut-être. Les f)ensées, lors(ju'elles se reportaient sur la lointaine et triste enfance, se (diargeaient de la liaine, de la donleiu' (jui pesaient sur les mémoires, des meurtres, des incendies revivant en cauchemars hideux : c'était la fuite, le dénùment, les terreurs, les persécutions, Fahjuration forcée : étapes flétrissantes suhies la rage ;ui c(eur pour se soustraire aux tortures, hontes endurées pour échapper à la mort. Il fallait être vieux déjà pour savoir et se rappeler ce qu'étaient la paix, la sécurité, la subsistance assurée. Encore ces vagues souvenirs s'efTaçaient-ils, oblitérés sous l'impression des événements intercurrents. La misère était la même dans les campagnes et dans les villes; là, des solitudes où le cavalier pouvait courir des lieues sans découvrir un chaume; ici, par delà l'enceinte des murs et des bastions efi'ondrés, des décombres oii rien ne tenait debout.
Une chroni(jue raconte que, vers la fin de la guerre, un jeune homme de dix-huit ans mourut quehpie part en Allemagne. « Je ne i-egretle ]>as la vie », aurait-il dit avant d'entrer en agonie, « je regrette seulement de n'axolr jamais inang('' de pain ! »
La tonrnienle apais(''e. I attache même (|ni ri\ait le cul-
tivateiir à sa charrue, rartisan à son métier, l'homme à son foyer, paraissait rompue. Froide, (h'soh'>e, la demeure d'où les derniers vestiges d'un heureux passé ont dis})aru; brisés, les instruments de travail; anéanties, les ressources })Our préparer l'avenir des siens; sauvages, les prairies envahies par les ronces et les lichens! Tout était vide, tout était détruit, tout était nu : dans le logis dévasté, les vieux meubles dispersés, l)rùlés, ont fait place à <les objets de première nécessité, besogneux et banaux; — dans les églises, les murs dépouillés des ornements sacrés, les autels souillés, sont restés sans parure; — dans les âmes, dégradées, profanées, envahies parles rancunes et les haines, le néant s'est étendu. Voilà ce qui subsiste; voilà où l'homme végète, sombre, m(''fiant, accablé. Le travail même, suprême consolation dans la peine et premier stimulant pour oublier nos maux, devient un labeur décevant, ingrat, douloureux. Tout étant à refaire, à reconstruire, à créer, l'oeuvre ne pouvait être que lente — elle durera })lus de deux siècles — et par cela même devait paraître plus amère encore même aux plus courageux et aux plus persévérants. Elle s'accomplira grâce à des efforts incessants, à d'incroyables énergies, au déploiement de volontés individuelles et collectives qui seront l'honneur de ces temps et comme une gloire pour l'Allemagne .
Nous dirons plus loin ce que fut cette guerre. Il importe de remar(|uer ici (pie \c maximum de ses effets ne se fit j)as sentir au cours des opérations militaires. L'apogée des souffrances n'a même pas coïncidé avec les événements (h' la lin de la guerre. L'acuit('' du désastre se pi-o- <luisit au moment d'accalmie relali\e (jui (Migloba les six années de négociations pendantes d'où sortirent les instruments diplomatiques d'Osnabriick et de Mùnsler,
il» l.i: l'IilII'LK ALLKMANI) A l/Kl'OOUK
amiées tcrriMcs nilic loiilcs l^oiir ce laps do lomps les (lociiiiKMits l'oiil |»i('S(|iH' partout (h'Iaut. Co sont los aijn«''OS oii les «Icniirrcs «'pidrinics st'vissciit, où les Ijaiidcs de liaiicr iiicllciil le peu (pii reste en Alleiiia^iie à feu et à sang. Ce sont celles aussi où diUV'reiits len-itoii-es a\ aient, ]ui bénélicier de la nenlralité [)our Lupiolle leurs souverains, inspiri's à souhait. s"«'taienL déclarés. Celle iieutralilé s'imposait pour sauver le ])aYS dune deslruction complète; grâce à (die il lut |iossilde d'y préparer el d'y commencer plus t('>l l'iirgenl travail de la restauration. Dans ces contrées, la culture du sol reprend dès celte époque, les espaces inoccupés se garnissent lentement, les paroisses, les églises, les é'coles se reconstituent malgré l'orage (jui gronde alentour et en dépit de l'insécurité du lendemain. Là, déjà au moment de la ratification des ]>réliminaires de paix, quelques (diaumières auront pu être rcdevées, (pndcpies sillons auront été ouverts, quelques rejelous seront nés qui continueront la lignée. Mais en d(diors de ces régions, c'est alors le règne de la misère noire, l'effondrement de toute organisation sociale, le désert. Celle période est comme recouverte d'un voile lugubre d'où il send)le ne plus s"é(diapper (pi'un râle.
Le dernier acte du long drame est le congrès de la paix, le premier congrès diplonuUicjue appelé à résoudre des questions internationales et locales. En effet, d'un conflit d'ordre inlc'rieur. on pourrait dire de famille, un duel s était Iransfoinit' en une guerre dans hupudle. pendant ces trente ans. presipie Ions les Etats de l'Europe furent entraînés : la cause pro\(Miail de la nudti[)licilé des facteurs dont il fallul graduidleuient tenir compte, el «le la tournure (pie prirent les événements initiaux. Plus la guerre se prolongea, plus les (pu'stions ou les int('réts
iFordre religieux passèrent à rarrièrc-plan, tandis que prévalurent davantage les mobiles et les raisons d'ordre politique, ceux-ci ayant tout d'abord été masqués par ceux-là. Il ne restait à lAllemag'ne qu'à subir l'arrêt du destin et la volonté des vainqueurs. Tout en se débattant, elle dut s'y résigner. Dans ces conditions, l'instrument diplomatique qui nécessita, nous l'avons vu, six ans de négociations avant détre j)arachevé, ne pouvait être ni glorieux ni avantageux pour elle. Les résultats du congrès de Westplialie, s'ils n'étaient pas de nature à relever le courage de l'Allemagne, eussent pu être plus néfastes pour le présent, plus désespérants jtour l'avenir. Quelque jjoiteuse que fût cette œuvre, elle n'en contenait pas moins la paix; par surcroît, elle valut l'apaisement des baines anciennes et des funestes rivalités dans le domaine religieux. Au point de vue social, ceci fut un mérite; pour la nation, ce fut un ])ienfait. Cet apaisement ne pouvait être obtenu qu'en équilibrant la force et l'influence des deux partis en présence. Pour fixer cet équilibre et le rendre durable, le congrès, remontant aux décisions delà paix dAugsbourg, reconnut la [uirité oflicielle des deux confessions et la garantit contre toutes les entreprises séculaires ou ecclésiastiques (pii pourraient s'élever contre elle. En somme, après que les plus fanatiques des deux camps se furent persuadé que vouloir extirper l'une ou l'autre des confessions était cliose impossijjle, les deux partis firent preuve de bonne volonté' et de concessions mutuelles. Tout allait dépendre, au reste, et des différentes éventualités, et des personnalités en cause. En regard de la pai.N irAugsboiu'g, cétaieni là autant de j)oints gagné's qui constituaient un [)rogrès.
Le congrès fit une œuvre de tolérance religieuse; dès lors, les partis jusc^u'à ce moment ennemis pourront
42 LK PEUPLE AIJ.KMANI) A T/KPOOUE
s'ontiMidic sur des iiionchs Icrnics, cl vivre on paix l'un à cù\é (\r liiulrc. La paix do Wt'sl|)lialio cloi ainsi l'cro dos hosliliU's ()u\(mIos d«' l'ôpoipio i\r la Jlôl'orino.
T()p(»j4i'a[»lii(pi('moiil. I AllomagiK^ ost divisoo, dans les j^randos lignos, on une parlio soplontrionalo ctprolostanio, ol nno parlio oatholiijuo ol môridionalo. Dans l'Esi, les ooni'ossions sont mélanf^oos; los protostanls sont on majorité dans la région sud (Bado, Wurlomljorg-, Palalinat), tandis (|no dans la région nord (Bas-Rhin, Woslphalie) les catiioliques prédominent; celte distribution est, à peu do chose près, encore la mom(> aujourd'hui. Par la suilo, le principe do la comph^'lo lihori»'' do conscience préxaudra; la Prusse sera un dos j)romiors États à rinscrire dans sa constitution et à on garantir raj»}dicalion à ses ressortissants.
La roconnaissanco officielle do la })arité confessionnelle rompait le lion (jui ralta(diait l'Empire lui-niémo à la curie de Rome. Le caractère hiérarchique de l'Empire s'effaçait, comme disi)araissait son altiihut d'universalité. Le terme de « Saint-Empire Romain-Gormaniciuo » ne représente, dès ce moment, jdus (ju'un litre figuré, historique, dn moins pour los protestants. Lo prestige de l'Empereur v\\ fut diminué aux yeux de la nation et de l'él ranger. L'autorité de lEnipereur, battue en broche par les princes, ruinée par los intérêts particularistes, n'était plus, au reste, ce (pi"(dh' avait été jadis. Depuis longtemps sa puissance effective reposait moins dans rinstitution ou dans la (diargo. (|ue dans la valeur et l'action |)orsonnoll(>s du monarque. Los intérêts delà maison do Habsbourg, dv ]dus en plus, apparaissent opposés et se ré\rlonl hostiles à ceux du p(Hi|)lo allemand. Intérêts et besoins, tant itoHti(]uos (|U('i-('ligioux, représentant d(>s mémos choses insé-
DE LA GUERRE DE TRENTE ANS i3
parables. une même solidarité indissoluble, il i-ésiiltait de cette constatation une antinomie graduellement plus saisissante ; FEmpereur passait forcément, auprès d'un grand nombre d'Allemands, pour être l'adversaire des aspirations allemandes et le chef du parti anti-allemand. Même la communauté des intérêts religieux n'était pas assez puissante pour effacer ces contrastes, fermer les yeux sur cet antagonisme, accepter l'évidence du fait et les conséquences de cette anomalie; le particularisme catholique ne songeait pas à subordonner ses intérêts aux intérêts du i)OUVoir impérial. Leur patriotisme national, dans la nécessité oi^i se trouvaient les catholiques de sauvegarder l'indépendance des souverainetés allemandes contre l'absolutisme autrichien-espagnol, s'était manifesté d'une façon si nette que, sur ce point, l'accord n'avait cessé d'exister .entre catholiques et protestants : le programme était commun; le but, le même. Cet antagonisme entre les princes allemands, d'une part, et l'Empereur, de l'autre, s'était fait jour, au cours delà guerre, dans la scission du parti catholique (le parti impérial-espagnol et le parti des princes ligués), scission qui fut un coup très dui' pour le parti catholique pris en bloc.
La lutte du parti des princes contre l'Empereur continua au congrès de Westphalie. De ce que les princes surent y faire prévaloir leurs points de vue et reconnaître la légitimité de leurs revendications essenlielles, grâce aussi à la nature des décisions qui furent prises, la victoire leur resta. Le centre de gravité s(^dé})laça; en d'autres termes, au lieu de pivoter autour de l'impérialisme, la politique j)iil son axe dans le ]»ar(icnlarisme; on visa moins à la consolidation et au dévelopj)ement de l'Empire lui-même, qu'à l'accroissement et au développement des souverainetés territoriales. Nous verrous, dans les Dièles, les diffé-
ii \.\: l'KI'lM.t: ALLKMAM) A I.M'.I'OuL:!', M. I.A (iUKUIiE M. ilU'.NTI'; ANS
iciils iiiciiibrcs soiivcrains so n'unir, user de lonr droil (l«^ veto, joiiii- (le leurs j»n''r(»f;aliv('s, mais irarrivcr jamais à s (Milciuire [)c)ur une acliouconunuiu'; chacun ypouisuÏM'u SCS desseins propres, ses int«''rèts parliculiors. Ce seront, sous une autre forme, les mèm(\s ri\alilés ; [)()lili(piement, ce sera la même impuissance.
L'Allemagne ayant dû céder à létrang-er cerlains })ays au dél riment du lirandehourg-, du Mecklend)Ourg et du lîrunswick, ces États se virent lésés et réclamèrent des compensations. On sécularisa des territoires ecdésiasti(jues. La grande part de ces bénéfices échut au Brandebourg', qui y gag^na plus qu'il n'avait })erilu. Ce fut le chemin par le({uel la politi(pic du Brandebourg; pénétra jusqu'au centre de rAllemag:ne. C'est le chemin (jui reliera, de la Meuse au Memel, les possessions de la maison des Hohenzollern, et qui formera l'assise de leur g'randeur future.
L'Allemagne vaincue fut ohlig^ée de payer la rançon que réclamaient les vainqueurs : de l'argent et des territoires. L'Alsace autrichienne fut incorporée à la France. La Suède s'implanta sur les côtes méridionales de la mer du Nord. La France prit la prépondérance en Europe, grâce à l'excellence de sa politi(jue étrang^ère et à l'objectivité de sa politique intérieure. Outre les avantages que lui assurent les conquêtes qu'elle a faites, la Suède devenue membre de l'Empire siégera aux Diètes et y émettra son veto. La France renonce à ce droit pour ses conquêtes en Alsace, mais saura trouver les moyens de faire valoir son intluence, notamment comme protectrice des différents petits princes del'est etdu sudtle l'Allemagne, sa politiipie visant avant tout l'abaissement de la maison des Habsbourg.