STATISTIQUE PROFESSIONNELLE ET ÉLECTIONS PARLEMENTAIRES
Qu'ils s'y prêtent ou non, les gouvernants des pays parvenus à un grand développement industriel sont tous tenus maintenant de chercher une solution à la question sociale. La force impérieuse du suffrage universel les oblige de compter avec les revendications des populations ouvrières. Une résolution des démocrates-socialistes présentée à la suite des motions soumises au Reichstag, nous l'avons vu, invite le chancelier de l'empire à convoquer une conférence des principaux États manufacturiers, afin de régler les mesures à prendre en faveur des ouvriers par voie de convention internationale. Cette idée d'une convention internationale pour l'organisation du travail trouve toutefois peu d'écho dans les cercles officiels. A Berlin, on se flatte plutôt de la pensée que l'exemple donné par l'empire allemand pour la protection des ouvriers s'imposera par la force des choses aux pays voisins, qui seront obligés à court délai de prendre des mesures semblables. Quoi qu'il en soit des améliorations positives réali-
sées légalement, les concessions obtenues sont loin de suffire aux députés socialistes. L'institution des chambres ouvrières et des offices du travail, demandée dans la motion Auer et consorts, ne devait être elle-même qu'une sorte de point de départ, une étape dans révolution sociale, un moyen d'assurer l'avènement de l'état collectiviste. Après comme avant, le but réel à atteindre et qtrë les manœuvres de simple tactique parlementaire ne doivent pas faire perdre de vue, c'est la transformation de la propriété individuelle en propriété collective, c'est la suppresr sion du salariat pour l'exploitation coopérative de la terre et des instruments de travail, confisqués au profit de la communauté, en vue d'une autre répartition des produits conformément aux besoins de chacun. Convaincus d'être « les porteurs d'une nouvelle idée civilisatrice », dont ils sont responsables dans l'histoire devant « les contemporains et envers la postérité », les chefs socialistes répètent à chaque occasion l'annonce prophétique : « Aussi sûrement que le jour succède à la nuit, l'état démocratiquesocialiste remplacera l'ordre social actuel. » Aussi, en dépit de tous les efforts pour persuader au Reichstag allemand qu'ils sollicitent son concours pour l'élaboration de lois conciliables avec les conditions économiques présentes et la constitution de la société actuelle, ces illuminés ne peuvent-ils contenir leurs instincts révolutionnaires. A travers leurs réticences percent et éclatent malgré tout les velléités d'un renversement violent de l'ordre établi, car, suivant lé mot de notre bon La Fontaine :
Chassez le naturel, il revient au galop.
L'organisation puissante de la démocratie socialiste en Allemagne se manifeste surtout aux élections pour le Reicbstag. Chaque élection nouvelle permet de constater un accroissement rapide des forces du parti, et les conservateurs monarchistes s'en préoccupent à juste titre. Lassalle indiquait le suffrage universel direct comme un moyen infaillible pour les ouvriers de transformer par la législation les conditions du travail et d'améliorer leur bien-être. Sur ses instances, l'assemblée des délégations ouvrières réunies à Stuttgard en 1864 réclama l'introduction du suffrage universel pour les élections législatives. Le prince de Bismarck , qui préludait à la constitution de l'unité allemande, vit dans cette demande un puissant auxiliaire pour réaliser ses projets. Appuyé, sur la bourgeoisie libérale, qui aspirait à l'unité, soutenu également par l'agitation ouvrière que dirigeait Ferdinand Lassalle, le futur chancelier de l'empire avait déjà proposé l'institution d'une assemblée nationale, dans un mémoire du ministère prussien en date du 45 septembre 1863. Cette assemblée, élue par le peuple allemand, devait servir à « concilier les intérêts particuliers des différents États de l'ancienne Confédération germanique dans un sens unitaire à l'avantage de l'ensemble de l'Allemagne ». Lorsque le prince de Bismarck remit aux gouvernements des États confédérés sa note du 10 mai 1866 pour la réforme de la constitution fédérale sur la base du suffrage universel, à la veille de la rupture avec l'Autriche, les socialistes lassalliens célébrèrent cet événement comme une conquête à leur profit, bien loin d'y voir une concession à la bourgeoisie libérale.
Le SoziaUDemokrat, organe du parti ouvrier, déclara, le 27 février 4867, avec une satisfaction sans mélange : « Maintenant nous avons une armée sur pied. »
Cette armée du socialisme, sortie du suffrage universel et dont le suffrage universel ne cesse d'augmenter l'effectif et d'élargir les cadres, est dès maintenant plus redoutable pour l'Allemagne que les armements des nations voisines, au delà de ses frontières. Sans conteste, l'empire aura plus à craindre dans un avenir prochain de l'agitation de ses citoyens socialistes que des conflits avec leé peuples étrangers. N'entendons-nous pas les chefs du mouvement révolutionnaire se vanter de ce que sur trois soldats actuellement sous les drapeaux allemands, un au moins appartient au socialisme international? Auf drei Mann im stehenden Heer ist Einer unser y a dit un homme du parti. Quelle confiance fonder, en temps de crise nationale, sur des hommes chez lesquels un cosmopolitisme avoué remplace le sentiment de la patrie? Gomment voir sans préoccupation la rapide progression des voix socialistes, s'élevant de 424 655 à 763 428 en l'espace de seize ans ? Méconnaître tout à fait ce mouvement ou négliger d'en tenir compte ne peut qu'aggraver le mal et en hâter l'explosion à bref délai, au lieu de récarter ou de l'enrayer dans la mesure possible.
Les chiffres du tableau que voici, sur la fluctuation des suffrages obtenus par les différentes fractions du Reichstag de 4874 à 4887, nous en apprennent plus sur la situation politique de l'empire allemand que de longues dissertations :