CHAPITRE PREMIER
qu'est-ce qu'une nation?
Au dernier recensement fait en Allemagne, en décembre 4885, la population du nouvel empire atteignait le total de 46 855 704 habitants. En 1870, le nombre d'individus présents sûr le môme territoire n'était que de 40 816 249. L'augmentation s'élève donc à 6 039 455, pour quinze ans, non compris les émigrants. Cela indique un accroissement proportionnel de 1 pour 100 environ et un accroissement total de 402 630 sujets par année moyenne. Si l'on tient compte du chiffre de l'émigration pour les pays d'outre-mer, l'accroissement effectif atteint le nombre de 496 825 individus, ou de 535 444 si l'on considère l'excédent annuel moyen des naissances sur les décès. Une année dans l'autre, la population de l'empire allemand augmente ainsi de plus d'un demi-million d'habitants. Supposé que ce mouvement continue, avec l'accroissement proportionnel de la période décennale de 1871 à 1880, il faudra donc à peine soixante
ans pour élever au double la population actuelle de l'Allemagne. Après les guerres homicides du premier empire, en 4816, les pays de la Confédération germanique qui font partie de l'Allemagne unifiée d'aujourd'hui comptaient ensemble 24 millions d'habitants. Ils pourront en avoir 170 millions vers la fin du siècle prochain, avec une densité de 315 individus par kilomètre carré, contre 84 en 1880, sans agrandissement territorial. Comparé aux étonnants progrès de l'empire allemand, le mouvement de la population, en France reste à peu près stationnaire, atteignant à peine le total de 37 321 186 individus lors du recensement de 1881 contre 32569223 en 1831, accusant une augmentation annuelle de 0,2 pour 100 seulement dans l'intervalle des deux derniers relevés quinquennaux, c'est-à-dire de six à sept fois inférieur h l'accroissement numérique des Allemands. Fait grave, redoutable problème, bien digne de fixer l'attention, non seulement des statisticiens, mais surtout des hommes d'Etat soucieux de l'avenir de leur patrie et capables de comprendre que cesser d'avancer, c'est, pour une nation, demeurer en arrière, et laisser passer la prépondérance politique aux mains de races plus vigoureuses.
Croissant en nombre, la population de l'empire allemand verra encore grandir davantage sa puissance comme nation. L'œuvre de l'unité nationale, désormais irrévocable, quoique soumise à des intermittences, marche vers son achèvement d'un pas sûr. Sa réalisation définitive, garantie par une politique invariable, persévérante, énergique, qui a conscience de sa force et ne perd pas de vue le but visé, exige,
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pour être complète, le concours, dans une action commune, de tous les peuples de langue allemande. Aussi bien les générations successives répètent et se transmettent, comme mot d'ordre ou comme cri de ralliement, la strophe inspirée du chant d'Arndt, que la patrie de l'Allemand, étetidue aussi loin que résonne la langue allemande, doit être l'Allemagne entière :
Das ganze Deulschland soll es sein!
L'Allemagne entière, ainsi comprise, embrasse la Hollande et les Flandres, la Suisse jusqu'au Gothard, le Tyrol et les anciennes provinces de l'Autriche, plus les enclaves nécessaires pour l'acquisition de limites géographiques naturelles. Dans l'atlas classique de Stieler, la carte politique de l'Allemagne, en date de 4869, englob^l'État autrichien avec la Hollande et la Belgique. Vous y voyez figurer l'État autrichien, ôsterreichischer Slaat, au rang de l'État prussien, Preussischer Staat, comme simples parties de l'ensemble, à titre égal. D'un autre côté, tandis qu'en Autriche le gouvernement favorise par sa faiblesse le travail de décomposition déterminé par la lutte des nationalités, les hommes d'État de la Prusse s'appliquent avec une rigueur implacable à effacer les différences de races existantes, afin de consolider par tous les moyens l'unification nationale des populations d'origine diverse qui vivent sous leur domination. Polonais, Wendes, Lithuaniens, Tchèques, Danois, Français sont tous également tenus, en qualité de sujets allemands, d'apprendre la langue allemande à l'école, au même titre que les Allemands de race, et, dans tout le ressort de l'empire, la langue allemande
est seule valable pour les actes publics comme dans les rapports officiels de tous les services de l'administration en Allemagne. Lors d'une récente réunion de savants, le professeur Virchow en est venu au point de demander que l'éducation de la jeunesse soit réglée et dirigée de telle façon que tous les Aile» mands, à l'avenir, acquièrent une même manière de voir et de penser.
Que si nous demandons combien d'Allemands vivent en Europe hors du ressort actuel de l'empire, les derniers recensements indiquent un total de 20 à 22 millions d'individus en agglomération compacte, soit moitié autant que la population propre de l'Allemagne, tandis que, pour tout l'empire, le nombre des sujets allemands de langue étrangère n'atteint pas la proportion d'un dixième. A entendre les philologues, le domaine des langues germaniques s'étend bien au delà des limites de l'empire, même en y faisant entrer la Hollande et les Flandres. Grimm comprend dans son groupe des langues west-germaniques les Anglo-Saxons et tous les Scandinaves : Danois, Suédois et Norvégiens, avec les Hollandais, les Frisons, les Allemands purs. Le haut allemand littéraire, Hochdeutsch, langue officielle de l'Autriche et de la Suisse comme de l'Allemagne, employé dans les actes publics, compris partout et accepté à ce titre par les États dont est sortie l'Allemagne unifiée de nos jours, longtemps avant la reconstitution de l'empire nouveau, ne sert nulle part de langue usuelle à la masse du peuple. C'est une langue de pure convention, issue du croisement, et par une sorte de sélection, des dialectes parlés au milieu des diffé-
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rentes populations d'origine germanique, mais qui a emprunté ses traits caractéristiques aux idiomes des parties élevées du territoire. Déjà, avant la réformation, la chancellerie saxonne l'avait introduite à la cour de « tous les princes et rois en Allemagne ». Pdur cette raison, Luther l'appelle la langue de l'empire allemand, deutsche Reichssprache, intelligible à tout le monde, aussi bien « pour les habitants du pays bas que pour ceux du pays haut ». Par cette raison, le grand réformateur choisit le haut-allemand pour sa traduction de la Bible. Sous son influence, la langue dite de l'empire se substitue à tous les dialectes particuliers dans l'usage des églises, des écoles, des tribunaux, des salons. Depuis 4624, on n'a plus imprimé de Bible en dialecte bas-allemand. Aucun dialecte n'offre une littérature d'une richesse comparable à celle du haut-allemand moderne, formé par les écrivains éminents des trois derniers siècles. En fait, Thistoire littéraire de l' Allemagne remonte à Ottfrid, qui vécut au vm e siècle et dont les écrits, dans l'idiome franc, sont le plus ancien monument du haut-allemand, antérieur à l'épopée nationale des Nibelungen et aux poèmes des Minnes'ânger, lesquels ont vu le jour dans l'idiome alémannique. Le dialecte franc et le dialecte alémannique, que le peuple continue à parler sous leur forme primitive, dans la Franconie et la Hesse, sur les bords du Rhin moyen et sur les versants de la Forêt-Noire, sont les sources principales du haut-allemand littéraire adopté par les classes lettrées de la société dans toutes les parties de l'Allemagne.
Les dialectes populaires encore en usage présentent
des différences graduelles d'une province à l'autre, de manière à se distinguer nettement pour des provinces éloignées. On les partage habituellement en deux groupes principaux : le haut-allemand et le basallemand, auxquels les classificateurs méthodiques ajoutent la division intermédiaire de l'allemand moyen, par la considération qu'entre les extrêmes il doit y avoir un milieu. Chacun de ces groupes se subdivise d'ailleurs à l'infini, suivant les modifications des parlers locaux, mais sans délimitation bien fixe. Des nuances insensibles, de simples changements de prononciation conduisent de l'un à l'autre, s'accentuant davantage en raison des distances, et sans dépendre absolument des limites naturelles formées par les montagnes ou les cours d'eau. Bien souvent, les particularités propres à un dialecte apparaissent ou se retrouvent à l'état erratique au milieu de populations éloignées parlant un dialecte bien différent. C'est un effet de colonies anciennes ou récentes, tout comme la présence des roches erratiques atteste l'extension de glaciers maintenant disparus sur un terrain distant de leur lieu d'origine. Je me souviens ainsi d'avoir entendu parler le dialecte franc dans le duché de Posen, le tyrolien chez les habitants de Ruhla, en Thuringe. Le domaine du haut-allemand touche les territoires de langue slave, près des bouches de la Regen, s'approche du Danube aux environs de Ratisbonne, embrasse la Wernitz de Donauwerth à Oettingen, le Kocher au nord de Hall, le Neckar au sud de Heilbronn, le Rhin au sud de Rastadt, pour atteindre la langue française autour des sources de la Sarre, en Lorraine. Tandis que les dialectes haut-allemands se
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renferment dans ces limites des territoires élevés de l'Allemagne supérieure, autour des montagnes, les dialectes bas-allemands s'étendent depuis le débouché des fleuves au bord de la mer, à travers la zone des pays bas, jusqu'au Habichtswald, limite de la Franconie et de la Saxe, suivant une ligne plus ou moins sinueuse, à partir de la petite ville française de Montjoie, dont les points extrêmes, vers le sud, sont jalonnés par Eupen, sur les confins de l'Ardenne ; Solingen, près du Rhin; Drolshagen, entre la Ruhr et la Sieg; Sachsenhausen, sur la ligne de séparation des eaux entre la Fulda et le Diemel ; Mùnden, au confluent de la Werra; le cours de l'Elbe, entre l'embouchure de la Saale et Wittemberg; enfin Luckau, Lùbben, Guben et Zullichau en de<;à de l'Oder. A peu près fixes dans le bassin du Rhin inférieur, les limites du bas-allemand ont reculé devant les dialectes allemands moyens, dans la province de Saxe, naguère slave, ainsi que dans la marche de Brandebourg. Entre les dialectes bas-allemands et les dialectes allemands moyens, les différences sont plus marquées qu'entre les dialectes allemands moyens et les dialectes haut-allemands. Aussi ces deux derniers groupes se trouvent souvent réunis en un seul, embrassant à la fois les dialectes franc, hennebergien.et saxon, parlés sur les bords du Rhin moyen, dans la Hesse, en Thuringe et en Saxe, avec les dialectes bavarois, souabe et alémannique de la Haute-Bavière, du Wurtemberg et de Baden. En Alsace, la langue parlée rentre dans le domaine alémannique sur l'ancien territoire du Haut-Rhin, et se rattache aux dialectes francs au nord de Strasbourg, mais avec des passages insensibles des uns aux autres.
Par la force des choses, les populations de langue étrangère établies sur le territoire de l'Allemagne subissent l'influence irrésistible de la germanisation, au point d'être confondues avec les Allemands d'origine. Quiconque habite d'une manière permanente le territoire de l'empire est tenu d'apprendre et de parler la langue officielle. Gela explique pourquoi les sujets non allemands ne paraissent pas augmenter d'un recensement à l'autre dans la même proportion que les sujets de race allemande. Les statisticiens comptent ou inscrivent comme Allemands d'origine tous les individus parlant allemand. Pourtant avez-vous visité une seule fois les paysans wendes du Spreewald, aux portes de Berlin? A toute question posée en allemand ils répondent dans l'allemand le plus pur. Saluez-les cependant en slave et ils vous répondront avec un sourire de satisfaction. C'est que le slave reste pour eux le langage intime de la famille, en usage au foyer domestique. L'instruction obligatoire et les relations de commerce établies avec les voisins, par suite du développement des chemins de fer, ont seules amené la population de ce territoire longtemps isolé, à cause de ses marécages et de ses eaux, à apprendre l'allemand. De même, les descendants des Français réfugiés par suite de la révocation de l'édit de Nantes parlent le dialecte particulier des districts où ils demeurent sans que l'oreille la plus fine perçoive la moindre différence entre leur prononciation et celle des Allemands indigènes. Fils de réfugiés et paysans wendes, complètement germanisés par le langage, manifestent également un patriotisme germanique irréprochable, au témoignage des citoyens les plus
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jaloux de l'unité nationale de tous les sujets de l'empire. Toutefois, malgré la communauté de la langue, l'œil noir étincelant, les sourcils et les cheveux bruns, le tempérament vif des descendants des huguenots réfugiés accusent au premier abord leur sang français. Quant aux paysans wendes du Spreewald, le craniomètre des anthropologistes décèle dans la largeur de leur face un caractère propre aux races slaves. L'unité de langage n'implique donc pas l'unité de race ni une communauté d'origine propre à caractériser une nation.
Qu'est-ce qu'une nation d'ailleurs? Cette question se pose et exige une réponse avant de pénétrer plus avant dans l'étude de l'association politique formée par la population de l'empire allemand. L'idée de nationalité, claire en apparence, prête aux malentendus les plus graves. Tour à tour, les hommes qui ont voulu la définir ont invoqué la communauté de langage et la communauté de race ou d'origine comme caractère essentiel et distinctif de la nation. Or, d'une part, nous venons de le reconnaître, l'unité de langage n'implique pas une descendance commune pour les populations qui manifestent cette unité. Et, d'autre part, confondre la nationalité avec la race, en attribuant aux groupes ethnographiques une souveraineté analogue à celle des états constitués existant réellement, c'est tomber dans une grave erreur. Ce que nous entendons par nation, dans le sens moderne, n'a pas existé dans le monde antique . Ni l'Egypte, ni la Chine, ni aucun des grands empires disparus dont nous savons l'histoire, n'a constitué une nation. La nation, telle que nous l'entendons, est une association
d'hommes vivant sous un gouvernement commun, avec l'exercice de droits égaux, et soumis aux mêmes obligations. Aucun empire de l'antiquité n'a reconnu des droits à ses sujets.
D'après son étymologie, le mot latin natio signifie horde, tribu. Si la tribu ou la horde primitive a concédé à ses membres l'usage de certains droits, ces droits n'apparaissent bien définis que dans les cités de la Grèce ancienne. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr, ont été des centres d'admirable patriotisme, dont Rome offrit à son tour des exemples éclatants. Avec la liberté surgit l'amour de la patrie. Point de patrie là où il n'y a pas de citoyens. Pour aimer son pays, pour servir une patrie au prix de ce que l'homme peut avoir de plus cher au monde avec un dévouement poussé à l'héroïsme, jusqu'au sacrifice volontaire et enthousiaste de la vie, il lui faut posséder des droits et être libre. Patrie, liberté, héroïsme, nations, citoyens, sont autant de termes connexes ou de conditions propres à un état social nouveau, incompatible avec le régime despotique des dominations du temps passé.
A dire vrai, la nation moderne se modèle sur la cité antique, agrandie, avec un territoire plus étendu, formé par la réunion de populations d'origine diverse, mais parvenues à un degré de fusion suffisant pour ne plus se distinguer les uns des autres et pour concourir à un but commun. Plus le degré de fusion entre les éléments constitutifs, entre les différentes races réunies et mêlées dans l'organisme d'un même état est avancé, plus la composition de cet état ou de cet organisme présente d'homogénéité et de force, plus l'unité nationale, une fois réalisée, offre de garanties
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pour l'avenir. Gela explique la rigueur et la ténacité déployées en Allemagne pour imposer l'usage de la langue allemande sur tout le territoire de l'empire, en Alsace-Lorraine et dans le Sleswig danois, comme aux Lettons et aux Wendes. La tradition prussienne vise à créer une nation unie et forte. Afin de s'assurer la force et l'unité nécessaires à tout État soucieux de sa durée, le gouvernement impérial oblige ses sujets à se servir tous de la même langue dans les actes publics, en même temps que le droit d'empire, devenu droit commun pour toute l'Allemagne, se substitue à la législation propre des anciens états particuliers. Sans doute, l'usage d'une langue commune ne suffit pas pour faire une nation puissante. Mais la communauté de langage devient un lien et un instrument d'unification très efficace, dût son action se borner à faciliter l'entente entre les populations soumises au même pouvoir. Voyez l'Autriche et la Turquie, deux empires également composés de races hétérogènes, dont chacune conserve sa langue propre, avec son administration à elle. Tous deux marchent à un démembrement certain, ni l'un ni l'autre n'ayant réussi à transformer les peuples réunis sous une domination commune en une vraie nation autrichienne ou turque. En Turquie, les sujets turcs, slaves, grecs, arméniens, kurdes, syriens, arabes, sont maintenant encore aussi distincts qu'au temps de la conquête. Dans l'empire d'Autriche, les Hongrois, les Tchèques, les Polonais, pour ne pas en dire autant des Croates et des Ruthènes, tendent à la sécession, sous l'effet de l'autonomie administrative et du langage particulariste, au grand préjudice du pouvoir central. Déjà la légende
biblique de la tour de Babel nous a appris comment la confusion des langues conduit à la dispersion.
Aucune nation moderne ne peut élever la prétention de représenter une race pure, en tant que la pureté exprime la communauté d'origine. Pareilles aux grands fleuves formés par le mélange des eaux d'affluents nombreux et divers, les plus nobles entre les nations résultent de croisements multiples. Dans ces mélanges compliqués, les traits distinctifs des peuples fondus ensemble par les événements s'effacent et disparaissent comme les caractères propres aux métaux d'un alliage ou aux éléments d'une combinaison chimique, mais pour prendre, après le mélange, des traits et des caractères propres à chaque nation. Il y a deux mille ans, tout le sud de l'Allemagne, depuis les bords du Mein jusqu'à l'Erzgebirge et aux monts Sudètes, était celte, tandis que la moitié orientale de l'empire était entièrement occupée par des Slaves : le sang germain à peu près pur ne se trouve guère que dans les provinces du nord-ouest, chez les Frisons du littoral et les Saxons, leurs voisins aux yeux et aux cheveux de nuance claire, ou bien encore chez les Hessois, dont la physionomie rappelle le portrait des peuplades teutones décrites par Tacite. Ni les Slaves de l'Est ni les Celtes du Sud n'ayant été extirpés, la nation allemande, l'Allemagne unifiée d'aujourd'hui, est germanique, celtique et slave. Au même titre, la France actuelle est celtique, ibérique, germanique; l'Angleterre, germanique et celtique. Avant leur absorption dans l'empire romain, la Gaule, l'Italie, l'Espagne présentaient des ensembles de peuplades
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souvent liguées entre elles, mais sans institutions communes, sans lien dynastique, sans politique nationale. Les invasions germaniques eurent pour effet d'introduire dans le monde le principe qui plus tard a servi de base à la formation des nationalités. Sans changer beaucoup le fond même des races, les Germains, dans Tinter valle de leur première apparition sur les bords du Rhin au 1 er siècle jusqu'au x% à l'époque des dernières conquêtes normandes, imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l'ancien empire d'Occident. Ces pays conquis par les Francs, les Burgondes, les Lombards prirent de leurs envahisseurs le nom de France, de Bourgogne, de Lombardie. Après le traité de Verdun, qui établit des divisions à peu près immuables en principe, la France et l'Allemagne, l'Espagne, l'Angleterre et l'Italie s'acheminèrent par des voies détournées, coupées aussi par des temps d'arrêt, à leur existence nationale propre, telle que nous la voyons s'épanouir sous nos yeux. Les conquérants germains, promoteurs de ces nationalités diverses, se fondirent avec les vaincus sous l'influence d'unions multiples, de fréquents mariages, au point d'adopter leur religion et leur langue. Les petis-fils de Glovis, comme ceux d'Alaric et de Gondebaud, parlaient déjà roman. En France notamment, où Grégoire de Tours montre encore en pleine évidence la différence des races dans la population du pays, l'idée de cette différence n'apparaît plus à aucun degré dans les écrivains et les poètes postérieurs à Hugues Capet. Dès le x° siècle, tous les habitants du territoire sont Français, dans les premières chansons de geste, qui
sont un miroir si parfait de l'esprit du temps. Malgré la distinction parfaitement accentuée entre nobles et vilains, personne ne veut y apercevoir une conquête pour origine ou pour cause, mais plutôt une différence de courage, d'habitudes, et d'éducation transmise par hérédité. Aucun citoyen français ne sait s'il descend d'ancêtres alains, burgondes, visigoths ou gaulois.
Maintenant, en Allemagne comme en France, l'unité nationale repose sur la volonté du peuple plus qu'elle n'est fondée sur la langue, la race, les dynasties ou les traités. L'unité de langage constitue un bon instrument de gouvernement, sans suffire toutefois pour maintenir à elle seule l'union de populations dont les intérêts et les vues cessent de s'accorder : témoin l'acte d'émancipation signifié à l'Angleterre par les États-Unis d'Amérique. La race, d'essence purement physique, mais mobile par sa nature, varie avec les conditions d'existence et se plie au caprice des événemens, sans garantie de fixité, compatible avec toutes sortes de groupements politiques, comme il ressort de l'exemple de la Suisse, où trois ou quatre races, parlant autant de langues différentes, forment une nation compacte en dépit de leur diversité d'origine. Les dynasties, de leur côté, peuvent déterminer des réunions de provinces et la formation de grands États par leurs guerres et leurs mariages, ainsi que cela s'est vu pour le royaume-uni de Grande-Bretagne et d'Irlande ou pour la monarchie française : la Hollande, au contraire, s'est formée d'elle-même par un acte d'énergique résolution, comme aussi la grande république des États-Unis d'Amérique, qui continue de s'agrandir par des additions successives sans base
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dynastique. Les traités, enfin, conclus pour la délimitation des États, agissent sur le groupement des nations à la manière des horaires de chemins de fer, valables jusqu'à nouvel ordre. A moins d'avoir pour eux la sanction du temps ou de se fonder sur le consentement des habitants, ils n'assurent aucune nationalité et se maintiennent autant que ceux qui en dictent les conditions ont la force de les faire respecter. Un maître de la parole, écrivain brillant et penseur ingénieux, appelle l'existence d'une nation « un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de la vie ». En un sens idéal, nous admettons volontiers avec M. Renan que l'unité nationale, la réunion d'un peuple dans un même état et sous un régime commun devrait reposer sur ce le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Seulement l'idéal n'est pas la réalité : la réalité historique offre peu d'exemples de nations puissantes, de grandes agglomérations d'hommes dépendant d'un plébiscite de tous les jours et issues du désir de vivre ensemble. Quelque jour peut-être verra-t-on une grande confédération européenne remplacer les nations et les États d'aujourd'hui. Le jour cependant où s'édifiera ce nouvel ordre des choses n'est pas près de se lever. La loi du siècle où nous vivons est tout autre. N'avonsnous pas vu la guerre de la Sécession, aux États-Unis d'Amérique, répandre des flots de sang dans le pays le plus libre du monde, pour maintenir l'unité nationale entre les deux moitiés d'un peuple que la contrainte seule a réussi à retenir ensemble? Quiconque envisage simplement les faits trouve la violence à
l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. Aussi faut-il conclure en dépit des principes que «l'unité se fait toujours brutalement; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination ». Quant à l'unité nationale de l'Allemagne, si longtemps rêvée par ses précurseurs dans le domaine de l'idée pure,, avant d'arriver à se réaliser en fait, elle doit aussi sa consécration définitive à un acte de violence, ces questions se décidant seulement par le fer et le sang, selon le mot du prince de Bismarck jeté à la face des États de l'ancienne Confédération germanique, dix ans avant le couronnement de l'empereur Guillaume à Versailles et la conquête de l'Alsace-Lorraine.
L'annexion de l'Alsace-Lorraine à l'empire allemand inspirait la conférence récente où, devant un auditoire ému, M. Renan indiquait en Sorbonne le vœu des nations comme condition de l'unité nationale. Oh ! si le sentiment public, en France, sanctionne ce mouvement généreux, celui-ci trouve un écho plus retentissant encore dans la poitrine des populations annexées.' Qui ne conserve le souvenir de la protestation, indignée et douloureuse tout à la fois, élevée par les représentants du pays conquis contre la cession de leur territoire, la dernière fois où ils ont paru à l'assemblée nationale française, comme au jour de leur entrée au Reichstag allemand? Qui ne sait avec quel élan enthousiaste les Alsaciens-Lorrains se sont prononcés pour le maintien de leur nationalité française, en vertu de la faculté d'option concédée par le traité de Francfort, alors pourtant que la plupart se
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sont trouvés liés par leurs conditions d'existence au sol cédé? Parmi ceux qui ont eu un jour pour patrie la France, nos vainqueurs ne trouveront jamais une seule voix pour approuver ce fait accompli de la conquête, malgré la communauté d'origine et de langage, malgré les traités. C'est que l'Alsace et la Lorraine ont lutté avec la France pour assurer le règne de l'égalité civile et de la liberté politique, alors que les États monarchiques de l'Europe ne reconnaissaient, sous le régime du droit divin, que des castes et des privilèges, des sujets au lieu de citoyens. Un héritage de gloire dans le passé, dans l'avenir un même but et une volonté commune; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que les douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques, ce que les hommes avancés en civilisation comprennent en dépit des différences de langue et de race. Devant ces vérités désormais incontestées, on ne peut méconnaître toutefois le fait historique, également incontestable, de la formation des nations par voie d'annexions successives, ne différant les unes des autres que par leur degré d'ancienneté et pour lesquelles le désir de vivre ensemble, ce que l'on appelle le vœu des annexés, n'a pas plus servi de règle à la constitution de l'unité française qu'à la formation de l'unité germanique. De part et d'autre, en Allemagne comme en France, l'unité acquise à travers mille aventures et après beaucoup d'épreuves repose bien actuellement sur la volonté nationale, une volonté décidée chez les Allemands de défendre les conquêtes faites à tout prix, sans rien céder par de simples considérations morales ou de pure métaphysique.