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CHAPITRE II

Par ses origines, la population de l'empire allemand se rattache à la famille des Aryas, établis dans l'Asie centrale, entre la mer Caspienne et l'Hindou-Kouch, dont descendent également les Slaves et les Celtes, les Grecs, les Perses, les Hindous, d'après les découvertes de la philologie comparée. A en croire leurs traditions, les Germains auraient pour père commun un dieu, Tuisto, célébré dans d'anciens chants, en foi de quoi les monnaies impériales et les emblèmes nationaux porteraient encore la devise : Gott mit uns! Une généalogie, dont la véracité reste à prouver, attribue à Tuisto trois fils : Ingo, Isto et Irmin, devenus la souche des trois branches des Istavones, des Ingavones et des Hermiones, comprenant : la première, les Saxons et les Frisons; la deuxième, les Francs et les Thuringiens; la troisième, les Alamanns et les Bojuwares. Ce qui paraît mieux démontré, c'est que les peuples aryens ont eu primitivement une langue commune, des croyances et des coutumes semblables. Ils étaient pasteurs, avec un gouverne-

ment patriarcal, fondé sur la famille ou la tribu. Ils connaissaient les métaux et l'agriculture, mais sans beaucoup employer ceux-là, ni pratiquer celle-ci avec suite. L'accroissement de la population les obligea à se disperser, afin de chercher des moyens de subsistance dans des pays plus éloignés, sous reflet d'une poussée continue exercée par les uns sur les autres. Ce mouvement commença 2500 ans avant l'ère chrétienne : 2 000 ans avant Jésus-Christ, les Grecs avaient déjà atteint le Péloponèse, les Celtes, les côtes de l'Atlantique, tandis que les Germains occupèrent les bords de la Vistule, de l'Elbe et de l'Oder plus de douze siècles plus tard seulement. Déjà, cent vingt ans avant Jésus-Christ, le manque de place pour une population en excès et qui se multipliait rapidement détermina une réémigration des Teutons et des Cimbres du Jutland, de même que, trois à quatre siècles plus tard, les Goths, les Burgondes, les Lombards cherchèrent vers le sud des territoires plus hospitaliers. Toutes les migrations qui ont eu pour résultat le peuplement successif du monde manifestent comme cause première la lutte pour l'existence, le besoin de nourriture.

Combien devait être rude alors cette lutte avec une nature abandonnée à elle-même, dans les espaces où les centres cultivés apparaissaient seulement par exception I D'imfrienses forêts vierges à peu près impénétrables, interrompues par des marécages et des rivières au cours changeant, occupaient presque exclusivement le pays entre le Rhin et les Alpes, où les grands glaciers n'étaient pas encore rentrés dans leurs limites actuelles. A l'arrivée des Germains, les

Celtes détenaient toute la zone au sud du Mein et des monts Sudètes, où les deux races se mêlèrent ensuite et se confondirent. Les Celtes eux-mêmes, venus longtemps auparavant, avaient rencontré des peuplades de petite taille, qui se retirèrent vers le nord, du côté de la Finlande, et en partie vers les montagnes basques, sans disparaître complètement de l'Allemagne. Ces petits hommes de souche finnoise vivaient surtout de chasse et de pêche et élevèrent les constructions lacustres les plus anciennes. Ils ont donné naissance à la tradition populaire des nains répandue par toute l'Europe. Quoique issus d'une souche probablement commune, les. Celtes et les Germains avaient acquis des types différents, sous l'influence de milieux divers. La race est quelque chose de mobile, qui se fait et se défait par suite du changement des conditions d'existence. Aussi constatons-nous chez les habitants de certains cantons des Alpes et de coins reculés des montagnes de l'Allemagne moyenne des caractères corporels distincts de ceux des populations germaniques plus pures, au sang moins mêlé, notamment des yeux noirs et des cheveux foncés au lieu des cheveux blonds et des yeux bleus. Le nom même de Germani, signifiant les voisins, a été d'abord appliqué par les Gaulois aux Tongriens. Ceux-ci déclarèrent que les barbares de l'autre côté du Rhin étaient de la même race ; par suite le même nom s'étendit à tout l'ensemble de peuplades qui l'a conservé depuis. Le mot deutsch, qui apparaît seulement dans l'intervalle du ix e au x e siècle, se rattache, comme la dénomination de Tentons, à Tiod, le peuple au parler vulgaire, ou les Thiodis, ainsi appelés en opposition aux

Francs romanisés parlant le latin plus ou moins corrompu, langue de l'Église et des clercs, devenue la source du vieux français.

Un voile obscur recouvre ou enveloppe les migrations des Germains des bords de la mer Caspienne à travers les plaines du sud de la Russie, des bouches du Volga à celles du Danube et du Dniester. Suivant toute probabilité, leur direction remonta le Dniester pour redescendre la Vistule. Point de grande difficulté sur ce parcours, à travers un pays sans accidents de terrain prononcés, mais à peu près uni et plat. Arrivés sur le littoral de la mer Baltique vers le iv e siècle de notre ère, les peuplades germaniques s'avancèrent du côté de l'ouest en refoulant les Celtes et suivies ellesmêmes de près par les Slaves. Lors des voyages de Pithéas de Marseille , entrepris pour reconnaître les limites et la forme de la terre, 340 ans avant Jésus- Christ, le cours de l'Elbe paraît avoir séparé les Germains des Celtes. On trouve des noms celtiques disséminés à travers toute l'Allemagne, témoignage d'une occupation durable du territoire par le peuple qui a laissé ces noms à côté de ses tombeaux. Au-dessous de ces tombeaux celtiques, des fouilles nombreuses ont mis à jour, dans les dépôts d'alluvions de l'époque quaternaire, des restes humains beaucoup plus anciens provenant des habitants primitifs dont les anthropologistes cherchent encore à déterminer la race. Hérodote, le premier écrivain de qui nous tenions des notions exactes sur les Celtes, place les sources du Danube dans leur pays. A cette époque, les Germains, encore inconnus des Grecs et des Romains, étaient cachés au monde civilisé par la forêt Hercynienne,

derrière les montagnes de la Haute-Allemagne, allant des Vosges aux Karpathes. César trouva Germains et Celtes aux prises sur les bords du Rhin et sur le versant alsacien des Vosges. Le mur païen du mont Sainte-Odile était une des places de refuge des peuplades celtiques lors des premières invasions germaniques. Après leur romanisation, les Celtes continuèrent à occuper la rive droite du Danube longtemps après ces invasions. Ils se fondirent avec les Germains moins par des mariages et par le sang que par l'adoption de la langue allemande, comme ont fait plus tard les Slaves du Brandebourg et de la Poméranie. La nation allemande actuelle offre tous les caractères d'une race mêlée.

Sans l'opposition des Romains, maîtres de la Gaule, les Germains auraient peuplé en masse toute la France d'aujourd'hui. A l'étroit chez eux, sur des territoires peu productifs et mal cultivés, croissant en nombre rapidement et souffrant de là disette, ils allaient en avant, une peuplade poussant l'autre, à la recherche de meilleurs sites; cette poussée lente, mais continue et irrésistible, pareille au mouvement d'un puissant courant de glace qui se dilate et s'étend sous l'effet du regel de l'eau qui augmente sa masse en remplissant ses fissures, agissait dans tous les sens pour se manifester surtout du côté de la moindre résistance. Les obstacles opposés au mouvement par la nature ou par les hommes devenaient-ils trop forts pour être surmontés, les migrations tournaient ces difficultés. Au dire de Strabon, les Cimbres chassés du Jutland par l'invasion de la mer, à la suite de violentes tempêtes, après avoir été arrêtés dans leur marche vers

le sud par les Boiens, Celtes de la forêt Hercynienne, contournèrent les monts Sudètes, à travers la Silésie, pour atteindre le Danube et retourner vers l'ouest du côté des Alpes, en portant devant eux la terreur dans Rome. Lors de ces déplacements des peuples germaniques, non plus que dans rémigration de nos jours, tout le monde ne partait pas à la recherche d'une nouvelle patrie. Une partie restait sur le territoire déjà occupé, et maintes fois les émigrés revenaient dans leur patrie ancienne, après d'aventureuses pérégrinations. Une quantité de communautés longobardes demeurèrent en Westphalie au commencement du v e siècle, après le départ de leur peuple pour l'Italie, de même qu'une partie des Gimbres s'étaient maintenus antérieurement dans la péninsule cimbrique, lors de l'émigration qui aboutit à la catastrophe de Verceil.

Ceux qui émigraient emmenaient leurs troupeaux et des chars arrangés en forteresse aux temps d'arrêt. Ils s'avançaient lentement, au hasard, sans route déterminée, uniquement occupés de trouver des terres plus productives et d'une culture plus facile. Ils marchaient seulement pendant la belle saison. Venait le mauvais temps, ils s'arrêtaient. Chaque horde s'établissait sur les terres à sa convenance, quand ces terres étaient libres. Sur les terres déjà occupées les nouveaux venus sollicitaient une part proportionnée à leurs besoins, toujours prêts à prendre par la force des armes ce qu'ils ne pouvaient obtenir de bon gré. Des luttes fréquentes éclataient entre peuplades voisines, et on en venait vite aux mains. Nos socialistes contemporains n'ont pas inventé la

maxime : Ote-toi de là que je m'y mette. Les besoins impérieux d'une population prolifique à l'excès nécessitaient l'acquisition de moyens de subsistance suffisants pour sa conservation et son accroissement. Quoi d'étonnant que les Germains primitifs aient imaginé de bonne heure une politique coloniale fondée sur la violence ou sur le droit d'annexion? Au lieu de s'appeler Bismarck et Moltke, leurs hommes d'État avaient nom Teutobod et Bojorich. Alors comme aujourd'hui, les regards des Germains se portaient avec convoitise vers le merveilleux et riche pays entre le Rhin et les Pyrénées, dem wunderschônen reichen Lande zwischen Rhein und Pyrenaen, suivant la propre expression de Dahn, l'historien des origines germaniques. César mit un frein à ces prétentions par la défaite d'Arioviste dans la plaine d'Alsace. Par suite, la masse des envahisseurs se trouva reléguée sur le territoire de l'Allemagne actuelle, qu'elle s'appliqua à défricher avec la charrue, après l'avoir conquise par les armes.

Quel a été l'état social des populations germaniques à l'époque de leur apparition sur les confins de l'empire romain? Primitivement elles paraissent avoir formé une multitude de tribus ou de hordes sans lien précis de communauté. La horde ou la tribu comprenait une association de familles d'origine commune. Au temps de César, les Suèves comprenaient une centaine de peuplades de même descendance, demeurant les unes à côté des autres, pratiquante même culte, mais sans chef commun, indépendantes par conséquent et souvent en guerre entre elles. Une fête religieuse, avec des sacrifices auxquels venaient

assister, dans les bosquets des Senmnones, les délégués des diverses peuplades autonomes, leur donnait occasion de se réunir. Les peuples, ou groupes de peuples, Francs, Saxons, Frisons, Thuringiens et Alamanns, formés pendant et après les migrations, reposent en partie sur la communauté d'origine, en partie sur la fusion de populations étrangères les unes aux autres, mais réunies sous l'effet du voisinage, d'alliances prolongées, d'asservissement et de conquêtes. Inconciliables avec la vie nomade, les agglomérations considérables ont pu se former seulement sous l'influence d'une existence plus sédentaire, après le remplacement par une demeure fixe en pierre de l'habitation mobile dans une maison de bois ou sur un char, à la manière des Tziganes vagabonds de nos jours. Pendant longtemps l'ancien droit germanique a considéré la maison comme un bien meuble, suivant la définition : Das Haus ist Fahrhabe, parce que, dans l'origine, la maison du Germain était facile à transporter, et à détruire et à reconstruire. De là le principe : Was die Fackel verzehrt ist Fahrhabe, c'est-à-dire, tout ce qui brûle peut être transporté et reste meuble, réminiscence des habitudes de déplacement, au contraire du droit romain, dans l'idée duquel la maison est un immeuble, objet ordinairement construit en pierres, mal aisé à déplacer, tenant au sol et y retenant ses habitants, fixant les fils là où ont vécu leurs pères.

L'adoption des maisons en pierres et la construction des villes marque le passage du régime nomade à la vie sédentaire, avec un adoucissement des mœurs et une civilisation plus avancée. En même temps, des associations politiques plus considérables

se formaient par l'absorption des petites peuplades, des hordes primitives naguère distinctes, dont les auteurs grecs et latins ne mentionnent plus les noms à partir du m siècle. A mesure de ces changements, les groupes agrandis gagnaient en puissance, et le commandement se concentrait en un plus petit nombre de mains, le pouvoir de la confédération se substituant à l'action isolée des tribus, les chefs de clans étant remplacés par des rois électifs d'abord, puis héréditaires. La confédération des Alamanns, qui comptait une douzaine de chefs investis de pouvoirs souverains en 357, à la bataille de Strasbourg, n'en avait plus qu'un seul à la bataille de Tolbiac, en 496, lors de la défaite qui aboutit à sa soumission aux Francs. Chez les Francs également, Grégoire de Tours montre le groupe des Ripuaires, comme celui des Saliens, composé d'une quantité de peuplades avec autant de chefs particuliers sans autre lien de communauté que celui du voisinage, jusqu'au jour où l'un des chefs saliens assujettit les autres et réussit à se faire proclamer roi par tous les guerriers des deux groupes. Jusqu'au jour où Gharlemagne réunit tous les États germaniques sous sa domination en un seul empire, ce mouvement unitaire s'accentua de plus en plus pour se défaire de nouveau après la mort du grand empereur et aboutir à l'émiettement, à la dispersion, à l'anarchie du système féodal.

Depuis la terreur cimbrique jusqu'à la chute définitive de l'empire romain sous les coups de ses envahisseurs, la multiplication des Germains, venant battre les frontières comme les flots d'un océan humain, passe pour effrénée. Pourtant cette multiplication

n'atteignait pas, même de loin, les proportions actuelles de l'excédent des naissances sur les décès. La natalité avait beau être excessive, elle était contenue par une mortalité très forte, inévitable avec un genre de vie rempli de privations. Sur un territoire mal cultivé, la densité de la population ne pouvait atteindre le degré constaté aujourd'hui. En regard de quelques centaines de mille combattants, dont les historiens parlent comme de masses formidables aux prises avec les Romains à certains moments, l'Allemagne est en état d'armer maintenant et de mettre sur pied des millions d'hommes. A propos du groupement des populations à différentes époques, les écrivains anciens mentionnent à l'intérieur de la Germanie les noms de cinquante peuplades indépendantes les unes des autres. Ces noms ont disparu, la plupart, au temps de Tacite, vers le milieu du premier siècle de l'ère chrétienne. A peine restait-il alors quelques-uns des peuples nommés primitivement , parmi lesquels les Frisons, les Hessois, les Saxons. Des changements continuels modifiaient incessamment la distribution reconnue en un moment donné. Lors des guerres de César, les établissements formés n'avaient pas encore acquis de stabilité. Une partie de la population restait sur place, tandis que l'autre s'en allait plus loin. Témoin les Cattes, dont se séparèrent successivement les Bataves, qui s'établirent autour des bouches du Rhin, puis une seconde fraction qui se fixa chez les Trévires, enfin les Mattiaques, qui occupèrent les cantons abandonnés par les Ubiens, entre Bingen et Mayence, pour passer plus tard sous la dépendance des Romains. Sous le règne de Néron, la tribu des

Amsivariens erra longtemps de côté et d'autre, à la recherche de nouveaux sites, de même que les Marcomanns, conduits par leurs chefs Marbod, quittèrent la région trop peu sûre du Mein pour aller en Bohême, pendant que les Hermendures se répandirent plus au sud, avec le consentement des Romains. Les Cattes restés dans leur ancienne patrie devinrent les Hessois, alliés des peuples francs; les Sicambres s'unirent aux habitants du Rhin moyen et devinrent les Francs Saliens; les Ghérusques se fondirent avec les Ghaucis et les Saxons. Les nouveaux noms n'impliquent pas l'arrivée de populations nouvelles; ils indiquent de nouveaux groupements et répondent à des changements d'habitations survenus à partir du deuxième siècle. Avec la fondation du royaume franc et l'arrivée des Boyuwares dans la Bavière actuelle, au commencement du sixième siècle, ce mouvement s'arrêta du moins pour l'intérieur de l'Allemagne. Les Bavarois ou Boyuwares avaient pris la place des Marcomanns, les Thuringiens celle des Hermundures, tandis que les Saxons affirment leur existence comme peuple à côté des Francs et que le groupe souabe-alémannique sortit de l'alliance d'éléments divers.

Fait digne de remarque, ce sont les tribus occidentales de souche suève, celle dont le déplacement a été relativement le moins étendu, qui ont surtout changé de nom. Au contraire, les populations gothiques ou les tribus orientales ont mieux conservé leurs dénominations anciennes, quoique arrachées entièrement de leur ancienne patrie et emportées par les migrations dans des contrées lointaines. Langobards, Vandales, Burgundes, Goths, Gépides, Hérules et Ru-

giens gardèrent jusqu'à leur disparition les noms sous lesquels ils ont été connus dès l'origine. C'est que les Germains de l'Est quittèrent en masse leurs sites antérieurs en maintenant leur identité pendant leurs migrations en Gaule, en Italie, en Hongrie, en Espagne et en Afrique. Des provinces modernes, la Bourgogne en France, la Catalogne et l'Andalousie en Espagne, la Lombardie en Italie, portent encore le nom de quelques-uns de ces peuples longtemps après leur absorption dans les nationalités italienne, espagnole ou française. Sur la frontière de l'Est, les changements, beaucoup plus lents et gradués, amènent l'apparition de nouveaux noms sur la carte de la Germanie, par suite de la rencontre et de la réunion d'autres éléments. Les peuples germains occidentaux sont issus du mélange et de la fusion d'une quantité de petites peuplades qui se sont étendues ensemble pardessus les limites de l'empire romain et figurent plus tard, dans leur domaine définitif, sous des noms nouveaux, après l'introduction d'éléments étrangers. Ainsi, les Suèves ou Juthungen se réunirent aux Alamanns pour former le groupe alémannique-souabe sur les deux versants de la Forêt-Noire. De leur côté, les Amsivariens, venus des bords de l'Ems, s'établirent sur les deux rives du Rhin, au milieu des Francs. Enfin, les Chaucis et les Saxons, partis des rivages de la mer du Nord, s'allièrent aux Chérusques et aux Anguns pour constituer, plus au sud, le peuple saxon. Partout, chez les Germains occidentaux, des éléments d'origines diverses ont pénétré dans les groupes anciens, et les populations primitives n'ont gardé nulle part leur pleine intégrité. Les noms antérieurs se

sont conservés seulement là où des souches anciennes sont restées en place sur leur premier territoire, comme pour les Frisons et les Hessois, par exemple. En somme, les mouvements des peuples germaniques portent le caractère d'une émigration chez les tribus à Test de l'Elbe, et chez les branches occidentales de la famille celui d'une colonisation progressive.

L'histoire de l'occupation du territoire de l'Allemagne par les Allemands montre quatre grandes périodes, dont la dernière commence avec la chute de Tordre Teutonique sous les coups des Polonais, dont la première finit lors de la construction du Pfahlgraben. Élevé sous Trajan et sous Domitien, entre Cologne et le cours du Danube, cet immense rempart, le vallum Romanum, pareil à un autre mur chinois, devait garantir les frontières de l'empire romain contre les invasions germaniques, vers la fin du premier siècle de notre ère. A cette époque, Rome avait renoncé à la conquête de la Germanie et se trouvait réduite à la défensive. Tacite, dans sa table des populations, fait partir les limites assignées aux Germains des bouches du Rhin, sur les confins du pays des Bataves, pour rejoindre les Vosges par Campine et l'Eifel du côté de Pouest. Au sud du Mein et du Danube demeuraient les Celtes, établis également sur le territoire de l'empire entre les sources du Danube et le Rhin, sur les Champs décumates, ainsi appelés parce que leurs habitants payaient aux Romains la dîme de leurs récoltes. Vers Test, les Germains étaient séparés des Slaves par une ligne partant du col de Jablunka, dans les Karpathes, le long de la Waag,entre les Quades Qt les Bastarnéens, d'une part, de l'autre^ le long de la Vistule jusqu'en

Masovie, en touchant les Oses et les Gophines ; au delà de la Masovie, la même ligne se dirigeait sur le Pregel, en séparant les Goths des Venèdes pour laisser à ceux-ci le Samland, aux côtes riches en ambre, entre les eaux du Haff kurien et du Frische Haff. Pendant la seconde période, ouverte par de nouvelles migrations, à la suite desquelles les Germains se répandirent sur tout l'empire romain, soit d'abord comme mercenaires ou alliés, soit plus tard comme conquérants, pour jeter dans le pays latin les bases de plusieurs grandes nationalités de l'avenir, le territoire que Tacite leur assigna comme patrie diminua considérablement jusqu'à la disparition des Avares et au moment où Gharlemagne opposa une barrière aux invasions des peuples slaves. Depuis, les limites propres de l'Allemagne ne se sont jamais rétrécies autant qu'à la fin de cette deuxième phase, dans le courant du neuvième siècle. Les Slaves et les Avares avaient réduit le pays aux deux tiers de son ancienne étendue. Après les invasions des Huns, on vit les Slaves s'avancer d'une manière continue jusqu'à l'Elbe, de la Poméranie en Lusace, jusqu'en Bohême et en Moravie, dans la Garinthie et dans la Haute-Autriche, atteignant même les bords de la Saale, lors de la chute du royaume thuringien en 531. Les Wendes arrivés dans l'Altmark, sur la rive gauche de l'Elbe, occupèrent plusieurs districts de la Thuringe au delà de la Saale et l'est de la Franconie, entre la Regnitz et Eger, tandis que les Avares étendirent leur domination dans la région du Danube jusqu'à l'Enns. Aussi la table des populations était-elle bien changée vers la fin du règne de Charlemagne par rapport à la fin de la première

période, sept siècles auparavant. Plus de conquérants nouveaux pour se précipiter des bords du Rhin sur la Gaule. L'ébranlement qui subsistait encore entre le Rhin et la Vistule tendait à prendre la voie des expéditions maritimes, devant la résistance des peuples sédentaires sur des territoires occupés parla charrue. Parmi les peuples germains, les Frisons, les Cattes, les Francs Ripuaires se maintenaient dans leurs anciens sites; mais la Thuringe avait passé aux mains des Saxons jusqu'à l'Unstrut et la Saale, des Francs entre la Saale et la Regnitz, pendant qiie les Bojuwares prenaient possession du plateau bavarois abandonné par les Boiens celtiques entre l'Ennset le Lech, et que les Alamanns s'emparaient de la contrée entre les Alpes et le Danube jusqu'au confluent de l'AltmuhL Parmi les peuples slaves, les Obotrites et les Wendes s'avancèrent dans l'Erzgebirge et dans le Rôhmerwald, à côté des Tchèques, des Moraves et des Slovaques arrivés en Moravie et en Bohême, des Polonais ou Bielocrobates en Silésie, des Lithuaniens de la région du Pregel et du Niémen, des Prussiens entre le Pregel inférieur et la Vistule. La chute du duc Tassillon de Bavière en 788 et les guerres de Gharlemagne contre les Avares delà Pannonie, devenue la Marca Austriaca de l'empire franc, l'Autriche de nos jours, arrêtèrent les progrès des Slaves. Durant six siècles, les princes et les peuples s'appliquèrent à reprendre aux Slaves les territoires occupés vers la fin de la première période après la naissance du Christ, reculant leurs limites étape par étape, par l'établissement de colonies pacifiques autant que par les armes. C'était à un certain point de vue une sorte de colonisation armée,

dont Tahulf deThuringe,les empereurs Henri et Othon, le margrave Albert l'Ours et les chevaliers teutoniques furent les principaux acteurs, à travers la Saxe, la Lusace, la Silésie, la Bohême, le Brandebourg, le Meklembourg,les provinces de Prusse. Les vrais Prussiens, tout le monde le sait, ne sont pas Allemands d'origine, quoique nous les voyons fonctionner sous nos yeux comme les agents de germanisation les plus puissants. La germanisation des pays slaves réunis à l'Allemagne s'est faite par l'envoi de colonies de bourgeois et de paysans, dont la mère patrie a protégé les intérêts en imposant ses lois à tout le pays occupé par ses colons. Au commencement du xv e siècle, au terme de la troisième période de l'occupation de l'Allemagne par les Allemands, l'État le plus puissant de l'Allemagne était la Bohême, dont faisaient alors partie la Moravie et la Silésie moyenne. Venaient ensuite les archiducs d'Autriche et les margraves de Brandebourg. Outre larchiduché, les Habsbourg possédaient en Allemagne les pays souabes, avec la Belgique, la Hollande et la Franche-Comté. Frédéric de Hohenzollern détenait, avec la marche de Brandebourg, les territoires de Cottbus, de Bayreuth et de Nurenberg. Les trois princes allemands les plus puissants avaient tous des domaines enlevés aux Slaves. Un seul' État essentiellement allemand était alors de force à se mesurer avec eux : le laiidgraviat de Hesse. La Bavière était alors plus petite que le Meklembourg, le Holstein et la Poméranie. Toutes les autres principautés allemandes avaient une étendue moindre et présentaient sur la carte le morcellement le plus bigarré. Ouverte avec le xv° siècle, la quatrième

période se signala par un mouvement de recul dans l'œuvre de germanisation des peuples slaves. En Pologne comme en Bohême éclata une réaction dans le sens opposé à l'Allemagne. Par suite de la bataille de Tannenberg, où succomba Tordre Teutonique, la Prusse et Danzig passèrent sous le protectorat des Jagellons nouvellement convertis au christianisme. Casimir fut élu roi de Pologne dès 1438 en opposition avec Albert d'Autriche. En même temps apparurent les Hussites, et, sous l'influence de Podigrad, le tchèque devint la langue des tribunaux non seulement en Bohême, mais encore dans une partie de la Silésie.Tandis que le nord de l'Allemagne presque tout entier embrassa la réforme, le clergé des provinces slaves attira sur ses terres des colons polonais catholiques, de manière à faire parler polonais beaucoup de villages autour de Breslau. L'œuvre de colonisation allemande dans les provinces de l'Est ne reprit de la vigueur qu'avec les grands travaux d'amélioration agricole entrepris par le grand électeur Frédéric-Guillaume I er et par Frédéric le Grand. Les défrichements entrepris dans la Pologne prussienne après sa prise de possession continuèrent à attirer des immigrants allemands, tels que les protestants de Salzbourg, des Tyroliens du Ziilerthal, des Silésiens jusque sous le règne de Frédéric-Guillaume III, sans pourtant donner naissance à de grandes agglomérations nouvelles, mais en favorisant le croisement des habitants de toutes les parties de l'Allemagne. La construction des chemins de fer, les lois sur le domicile de secours et sur la liberté des déplacements, l'introduction surtout de la constitution de l'Empire, qui autorise chaque Alle-

mand à s'établir à son gré ou à son caprice dans tous les États de l'Union, avec la garantie des mêmes droits partout, toutes ces mesures provoquent et entretiennent des changements continus de résidence et le mélange incessant des populations.

D'accord avec les faits anthropologiques soumis à l'observation directe, l'histoire du mouvement des migrations à l'intérieur de l'Allemagne depuis les temps les plus anciens concorde à montrer l'introduction d'éléments divers dans la population actuelle de l'empire. Un des derniers dénombrements effectués, celui du 1 er décembre 1876, nous apprend que, sur 1 000 individus recensés dans une commune, 353 sont nés dans une autre localité du même district, 80 dans une autre province, 33 dans un autre État allemand, 9 àl'étranger. La proportion par 1 000 des habitants recensés hors de leur province natale varie depuis 12 en Franconie, 14 dans le district de Gumbinnen et 19 à Oppeln, jusqu'à 409 à Hambourg, 304 à Brème, 356 à Berlin, 174 dans le duché d'Anhalt et 170 dans le Lauenbourg. Par rapport aux grands déplacements, la Frise, la Hesse, la Westphalie, la Saxe inférieure, sont encore occupées par les descendants des peuplades déjà établies dans ces contrées au temps de Tacite, de même que les descendants des Alamanns ont conservé la possession des mêmes territoires depuis 234 et ceux des Bojuwares ou Bavarois depuis 460, sans subir l'influence des migrations et des déplacements en masse survenus dans les provinces de l'Est. Au contraire, les pays occidentaux de l'Allemagne ont déversé continuellement l'excédent de leur population dans les parties orientales, au milieu des Slaves. Deux voies

seulement s'ouvraient aux mouvements des peuples entre le nord et le sud de la Germanie. D'une part, il y avait les passages par Eisenach, Fulda et la Kinzig; de l'autre, ceux d'Eger ou de Schurgast. La première route conduisait au Danube et dans le nord de la Bavière; la seconde, au Mein et dans la vallée moyenne du Rhin. Celle-ci servit aux Suèves, aux Alamanns, aux Burgondes ; celle-là a été suivie par les Rugiens, les Vandales, les Longobards allant en Pannonie et dans le Frioul. Quelques bandes isolées de Vandales, d'Alains et de Goths remontèrent bien la vallée du Danube, de la Pannonie vers la Gaule, mais la masse des peuples venus des bords de la mer Noire et du Nord-Est marcha directement sur Fltalie, par le Karst, ou sur les plaines daciques et pannoniennes. A aucune autre époque de son histoire, l'Allemagne n'a été autant remuée et agitée qu'au temps des migrations du iv e au vi e siècle. Dans cet intervalle, les groupes de peuples ou les confédérations des Francs, des Saxons, des Alamanns, des Thuringiens, des Bavarois, débordèrent par-dessus leurs frontières, devenues trop étroites, pour se répandre sur le territoire de l'empire romain au point de le couvrir de populations germaniques. Un jour devait venir où la force des événements devait donner à l'empire d'Allemagne le nom de saint-empire romain, même au milieu des rivalités et des divisions du monde féodal, avant d'avoir atteint la prépondérance assurée par la réalisation de l'unité nationale : unité puissante et définitive, fondée sur la volonté du peuple, mais dont le maintien exige des sacrifices en proportion de sa grandeur, et devant

lequel tout sujet allemand doit comprendre, en regardant l'emblème des Hohenzollern sur le nouveau drapeau impérial, à l'apostrophe du Freischûtz, que cet aigle n'est pas un don gratuit :

Glaubst du dièse r Ad 1er war dir geschenkt?

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