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CHAPITRE XI

Inoffensif pendant sa première phase, le mouvement ouvrier a pris depuis un caractère plus grave. Ses manifestations servirent d'abord d'épouvantail, aux autorités établies, contre la bourgeoisie libérale. La fusion des différentes associations socialistes en un parti unique , au congrès de Gotha , donna l'alarme au gouvernement. Cette alarme fut d'autant plus vive que le communisme international prenait le dessus et était proclamé ouvertement par les chefs du parti. Une agitation politique inquiétante, embrassant toute l'étendue du nouvel empire, gagnait surtout les populations des centres industriels. Il ne s'agissait plus d'une simple discussion de doctrines économiques, mais d'une propagande active pour l'établissement d'un nouvel état social par une révolution appelée à renverser la monarchie et à transformer la propriété. Devant les progrès de cette agitation, le chancelier de l'empire crut devoir réprimer le mouvement socialiste en sévissant avec énergie contre la propagande

révolutionnaire et par l'organisation des institutions susceptibles d'améliorer la condition des ouvriers sous les auspices de l'État. Deux attentats successifs contre la personne de l'empereur servirent de prétexte pour interdire les associations suspectes de troubler la paix sociale. Simultanément avec l'application des mesures d'exception, destinées à enrayer l'action socialiste, le gouvernement impérial voulait apaiser le mécontentement des classes ouvrières par la fondation des caisses de secours, sous forme d'assurance contre la maladie, les accidents et l'invalidité, subventionnées par l'État. On opposait le socialisme par en haut au socialisme par en bas, après avoir cherché à arrêter celui-ci par des mesures de police . L'histoire de cette double tentative mérite particulièrement l'attention dans les pays de grande industrie. La loi contre la propagande socialiste date du 21 octobre 1878. Elle interdit pour tout l'empire d'Allemagne les associations à tendances socialistes ou communistes, qui visent au renversement de l'ordre existant dans le gouvernement et dans la société. Cette interdiction s'étend à toute association dont les actes troublent la paix publique ou menacent l'entente entre les diverses classes de la population. Si une association est atteinte d'interdiction, sa caisse et ses objets sont saisis par la police. Des réunions qui manifestent des visées socialistes doivent être dissoutes sans délai. Sont défendus également les écrits et les publications qui ont un caractère socialiste ou compromettant pour la tranquillité du pays et de la société. De même la police doit empêcher les souscriptions et les quêtes pour servir à la propagande

révolutionnaire. Quiconque participe à une association interdite ou lui prête un local pour ses réunions est passible d'amende et d'emprisonnement. La police peut défendre l'exercice de leur profession aux aubergistes, aux débitants de boissons, aux imprimeurs, aux libraires, aux détenteurs de cabinets de lecture suspects de propagande socialiste. Dans les villes et dans les localités atteintes ou menacées d'agitation révolutionnaire, les gouvernements des États particuliers de l'Allemagne sont autorisés à établir avec l'autorisation du Bundesrath le petit état de siège, pour la durée d'un an, consistant dans l'expulsion des individus réputés dangereux pour l'ordre, dans la défense de vendre des imprimés dans les lieux publics, dans l'interdiction de toute réunion sans autorisation préalable. Chaque année la chancellerie impériale doit rendre compte au Reichstag, dans un rapport spécial, des mesures prises pour l'application du petit état de siège.

Voici près de neuf ans que la loi d'exception, pour réprimer la propagande socialiste, est appliquée dans toute sa rigueur. Votée d'abord pour une durée de trois années, elle a dû être prorogée à plusieurs reprises, sans arrêter le mouvement ouvrier. Bien au contraire, l'action des socialistes s'étend davantage de jour en jour, et le nombre de leurs partisans s'accroît dans une proportion supérieure à l'augmentation générale de la population en Allemagne. Berlin, Hambourg, Leipzig, Francfort, Altona, Harbourg, Potsdam, Hanau, avec les districts avoisinants, sont soumis au régime du petit état de siège. Des centaines et des centaines de personnes ont été expulsées de ces dif-

férents centres sous la prévention de menées révolutionnaires. Loin de diminuer sous l'effet de ces mesures, l'agitation gagne en puissance, quoique invisible autrement que dans les résultats des élections législatives. Les débats du Reichstag sur les rapports annuels relatifs aux mesures prises en vertu de la loi d'exception, permettent aussi de suivre le mouvement. Au dire des libéraux, adversaires de la loi, les mesures d'exception servent plutôt de ciment, qui réunit les éléments du parti socialiste, et consolident celui-ci au lieu de l'amoindrir. En tout cas, les progrès du socialisme expliquent et justifient les préoccupations du gouvernement au sujet des dangers dont est menacé l'avenir de la nation.

C'est un fait incontestable, l'interdiction des réunions du parti ouvrier socialiste, reconstitué sur la base du programme de Gotha, encore debout aujourd'hui, a eu pour conséquence de développer ses forces. Le fruit défendu exerce toujours et partout le même attrait sur les hommes, quels qu'ils soient. Seulement l'organisation du parti démocrate-socialiste, au lieu de se montrer comme autrefois au grand jour, se cache maintenant dans le secret. Avant les mesures de répression, un bureau directeur, élu régulièrement, rendait compte aux assemblées générales annuelles de la marche de l'œuvre et de l'emploi de ses ressources. Les ressources consistaient dans les cotisations volontaires des membres de l'association. Les moyens d'action étaient la propagande par la presse et par des agents spéciaux de l'idée socialiste. Pour avancer l'œuvre de propagande et pour conduire l'agitation, l'Allemagne avait été

partagée en un certain nombre de districts. Dans chacun de ces districts, le bureau directeur entretenait un agent salarié chargé de faire des tournées dans son ressort, avec mission de gagner les ouvriers à leur cause et de préparer les élections pour le Reichstag. A côté des agitateurs à traitement fixe, d'autres agents secondaires, touchant des subventions mensuelles, avaient pour tâche de préparer les réunions, lors du passage des agitateurs principaux. Chaque district avait aussi son organe de publicité rédigé par des écrivains, à la disposition du comité directeur, et rémunérés sur les fonds du parti. Les chefs-lieux des districts d'agitation étaient choisis de manière à gagner à la cause du socialisme toutes les parties du pays où l'idée trouvait un terrain propice, en commençant naturellement par les centres industriels : « wo in Folge der gesellschaftlichen Entwickelung der Bourgeoiswirthschaft den Boden fur sie bereitet hat ». Aux agents salariés il faut ajouter un plus grand nombre d'agitateurs indépendants et sans rémunération, orateurs de circonstance, ouvriers la plupart, qui, tout en travaillant de leurs mains pour vivre, prêchaient la république communiste par enthousiasme. Quant aux organes de publicité, sur lesquels les socialistes ont toujours compté beaucoup, ils étaient au nombre de 41 à l'époque du congrès de 1877, imprimés la plupart dans des imprimeries coopératives du parti et comptant ensemble plus de cent mille souscripteurs. Parmi ces organes, le Vorwàrts, revue scientifique du socialisme, formé par la fusion de l'ancien Sozialdemokrat avec le Volkstaat, avait dès la première année 12 000

abonnés, en regard de 35 000 pour la Neue Welt , recueil littéraire illustré de la même nuance publié à Stuttgard par Bruno Geiser. La vente annuelle de l'almanach der Anne Conrad atteignit le chiffre de 50 000 exemplaires, tandis qu'on plaça 100 000 exemplaires de la brochure Nieder mit den Sozialdemokraten pendant la période électorale du mois de février de la même année. Grâce à cet énorme débit, toute une littérature socialiste surgit en peu de temps, car on attachait une grande importance au concours de la presse et des vingt-cinq soldats de Guttemberg, comme on appelait dans le parti les lettres de l'alphabet. Avant de créer un nouveau journal, le comité directeur de l'association examinait toujours avec soin si la feuille à fonder avait des moyens d'existence assurés, persuadé qu'il valait mieux ne pas laisser naître un organe dont l'avenir ne serait pas garanti. Sur les rédacteurs engagés au service des journaux socialistes, un quart seulement avait reçu une instruction universitaire : les autres étaient des compositeurs d'imprimerie et des artisans autodidactes de professions diverses. Rédacteurs de journaux et orateurs des réunions publiques passaient d'ailleurs une partie de leur temps en prison et devenaient la pépinière des députés démocrates au Parlement de l'empire et dans les assemblées législatives des États particuliers.

Tous les efforts du gouvernement impérial pour ébranler l'organisation du parti ouvrier démocratesocialiste étaient restés sans résultats. Aux élections du mois de février 1877 pour le Reichstag, les candidats de ce parti avaient obtenu un nombre de suffrages

de beaucoup supérieur à celui de la législature précédente. Ce succès inquiétant décida le chancelier de l'empire à proposer des mesures d'exception pour venir à bout du socialisme. Un premier projet de loi soumis au Reichstag le 20 mai 1878, après l'attentat de Hôdel, fut repoussé par l'assemblée. Le prince de Bismarck fit dissoudre le Reichstag pour présenter son projet à nouveau après les élections. Dans l'intervalle, l'empereur Guillaume avait été victime d'une seconde tentative d'assassinat de la part du D«* Nobiling. Malgré les dénégations des socialistes, le gouvernement persista à rattacher les deux attentats tout au moins à la propagande révolutionnaire du parti. Une majorité de 221 voix contre 140 se prononça en définitive pour la loi d'exception proclamée le 21 octobre 1878, après de longs débats, dans le cours desquels le Reichstag examina la question sociale sons toutes ses faces. Outre les libéraux progressistes, les représentants des partis qui avaient à souffrir de mesures d'exception, le centre catholique, les Polonais, les Alsaciens -Lorrains votèrent naturellement contre cette loi.

Lors de la présentation du premier projet, les démocrates-socialistes s'étaient abstenus de la discussion. Un des chefs se borna à donner lecture, au nom du parti , d'une courte déclaration pour qualifier la loi d'exception comme « un attentat sans exemple contre la liberté », dont les socialistes envisageaient les effets avec le calme inébranlable que donne la conscience d'une cause invincible. Invincible, le socialisme le paraît encore après dix années d'efforts violents pour l'étouffer , résistant aux mesures de

rigueur prises contre lui, comme aux tentatives et aux essais du gouvernement allemand pour améliorer le sort des ouvriers. C'est que le mal est de nature morale, psychique, plus profond que s'il avait seulement ses racines dans des conditions économiques défectueuses, susceptibles d'être corrigées par la législation. La législation peut améliorer les conditions du travail pour l'ouvrier et la police peut punir les actes contraires à ses ordonnances. Ni Tune ni l'autre n'a le pouvoir d'apaiser des esprits aigris et pervertis, de réconcilier des classes sociales divisées par des intérêts contraires, que leurs convoitises poussent à s'arracher de force les jouissances des biens matériels, sans croire à une justice réparatrice, sans espérance d'un monde meilleur, sans religion en un mot. Or le ministre d'État, M. de Hofmann, en motivant au Reichstag le projet de loi contre le socialisme, attribua à l'Église la tâche de combattre les idées socialistes par les moyens intellectuels. Les orateurs conservateurs et les orateurs catholiques de l'assemblée se sont prononcés dans le même sens, .ceux-ci en affirmant l'influence unique de la religion, ceux-là en invoquant le concours réciproque de l'État et de l'Église. Mais les apôtres du socialisme rejettent l'autorité de l'Église au même titre que les droits de la police. Les socialistes proclament l'athéisme et nient la religion. Au moment même où le gouvernement impérial engageait la lutte contre le socialisme, le député Most et la femme Hahn prêchaient aux ouvriers de Berlin l'abandon en masse de l'Église nationale. En Prusse, l'Église nationale, c'est l'Église protestante, qui a le roi pour chef suprême. L'Église catholique,

dont le chef de l'État réclamait aussi l'action morale, était alors elle-même en lutte avec le gouvernement pour se débarrasser des entraves mises à sa liberté sous le régime de Kulturkampf.

Au lendemain du premier attentat commis sur sa personne, l'empereur Guillaume recommanda avant tout à ses conseillers de conserver la religion au peuple. Le souverain exprimait ainsi un avis, auquel ses ministres ont eu le mérite de se rendre, sans s'obstiner à maintenir en vigueur les lois restrictives de la liberté ecclésiastique. En prenant la parole, au nom du centre catholique au Reichstag, contre les mesures d'exception , le D r Joerg s'éleva contre l'emploi des moyens violents pour extirper le socialisme. Cet homme d'État, doué d'une rare perspicacité, compara les propositions du gouvernement allemand à la loi de sûreté générale, édictée en France sous le second empire, afin de sauver la société et la dynastie. Tout le monde sait que les mesures de police autorisées par la loi en question n'ont pu empêcher la chute de l'empire napoléonien ni les incendies de la Commune de Paris. « Si vous voyez dans la démocratie socialiste, dit M. Joerg, une éruption maligne sur le corps social, vous ne ferez qu'aggraver le mal par l'application de remèdes violents. Vous dériverez l'éruption sur les organes internes : au lieu de l'agitation visible au grand jour, vous provoquez le travail souterrain, la conspiration dans l'ombre. La question de l'estomac et le mouvement communiste, qui en est né, se traduisent par le matérialisme de la vie. Ces miasmes délétères, la police n'est pas en état de les extirper et de les détruire. D'ailleurs les

organes socialistes ne sont pas seuls à répandre le matérialisme dans le peuple. * Historien et philosophe, l'auteur de la Geschichte der sozialpolitischen Parteien in Deutschland (Fribourg, 1867), M. Joerg exprimait dans ces paroles une appréciation dont ses adversaires d'alors ont depuis reconnu la justesse. Selon lui, le socialisme est à considérer comme une ombre de la civilisation moderne, une manifestation commune à tous les pays industriels et aux nations qui perdent la foi religieuse, non pas une maladie allemande spécifique. Une action isolée, limitée à l'Allemagne seule, ne parviendra pas à guérir ce mal, et, pour porter remède, l'entente de tous les États civilisés ne serait pas de trop. A la suite des soulèvements cantonalistes et fédéralistes, le gouvernement espagnol avait invité, par sa circulaire du 9 février 1872, les cabinets européens à discuter les mesures à entreprendre ensemble contre l'Internationale. Seul le chancelier de l'empire allemand répondit à cette invitation et désigna trois commissaires pour assister à la conférence projetée, mais qui n'aboutit à rien.

Revenant sur leur décision antérieure, les députés socialistes prirent une part plus active aux débats sur la loi d'exception lorsque le projet du gouvernement fut de nouveau présenté à l'acceptation du Parlement. Ils ont mis à profit la discussion des projets de répression pour exposer leur programme d'action et expliquer leur manière de voir sur le socialisme. Le socialisme, ont-ils répété, est le cri d'angoisse des misérables privés de pain, qui ne peuvent trouver un travail rémunérateur. Le mouvement socialiste, c'est l'émancipation du prolétariat, qui aspire à se dégager

de la condition désespérée où le retient et le plonge l'exploitation sans merci, le mode de production sans règle de la société actuelle. Tandis que M. Bebel s'est efforcé d'écarter le reproche de viser au bouleversement violent de Tordre existant, son collègue M. Hasselmann, oubliant toute mesure, dans l'entraînement de la passion, a frisé de près l'appel à la révolte. Jamais le Reichstag, si calme d'ordinaire, en comparaison des assemblées françaises actuelles, n'a eu de séance plus agitée, au point qu'à deux reprises, coup sur coup, le président dut rappeler à l'ordre le député socialiste. Celui-ci pourtant de répondre que la provocation à la guerre civile venait des hommes au pouvoir, que le ministre de l'intérieur avait luimême parlé du temps où il faudrait recourir aux armes : wo der Sàbel haut und die Flinte schiesst, qu'aux jours de la Pentecôte de cette année les troupes de Berlin avaient été consignées en prévision d'une bataille dans les rues que les ouvriers ont tenu à éviter en ne paraissant pas. « Ainsi qu'il a été dit, ajoutait M. Hasselmann, ce sont les hommes au pouvoir, ce sont les classes dominantes, elles proclament ouvertement la violence. Ils veulent mettre le prolétariat au ban. Puis on vient de nous dire ici que ceux qui sont derrière nous commenceront et voudront le combat dans le cas où nous ne l'engageons pas. Moi, je déclare net et haut, personnellement je n'ai besoin de personne derrière moi pour m'appuyer. Si on porte le peuple au désespoir, je saurai où devra être ma place, du côté du peuple ou du côté du gouvernement. Je serai là dans les rangs du peuple, dussé-je laisser au besoin mon sang sur le champ

d'honneur! Tous mes amis, tous les socialistes qui sont déjà sur la brèche, feront le sacrifice avec moi, s'il le faut. Pour cela, il ne faut pas attendre de nous, quand les classes au pouvoir nous obligent au combat et nous provoquent et que le désespoir pousse les ouvriers aux barricades , que nous resterons en arrière... Quand on fond des balles pour nous et qu'on aiguise les baïonnettes, alors, nous aussi, nous disons : Si nous devons vivre de telle façon sous la tyrannie d'une société de bandits. . »

Au milieu du tumulte qui s'éleva dans l'assemblée à ces mots, l'orateur socialiste ne put achever. Un pareil discours ne pouvait servir la cause de la liberté ni disposer les partisans des mesures de rigueur à revenir de leurs craintes. Le Vorwàrts, organe officiel du socialisme allemand, après l'attentat de Hôdel, avait également appelé « sur le banc des accusés, non pas les criminels, mais la société ». Abstraction faite de ces exagérations de langage, deux faits essentiels ont été mis en évidence dans le cours des débats : d'une part la nécessité des remèdes moraux pour guérir le mal, et l'urgence d'une amélioration de la condition des travailleurs d'un autre côté. En ce qui concerne les moyens moraux, un des chefs du parti libéral, M. Bamberger, le spirituel auteur de la brochure DeutschlandundderSozialis7nus (Leipzig, 4878), contesta la possibilité de faire revenir la foi par force dans les esprits ou les têtes dont elle" est une fois sortie. De même toute la fraction progressiste, attachée au dogme du laisser-faire, à défaut de croyance religieuse positive, rejetait l'intervention de l'État dans les questions ouvrières et pour la production

industrielle. Selon M. Richter, « la démocratie socialiste n'est pas plus ancienne que le ministère Bismarck ». La politique de ce ministère aurait favorisé les premiers pas du socialisme allemand à son début, au point que M. Liebknecht a été engagé un moment comme rédacteur delà Norddentsche Allgemeine Zeitung, devenu l'organe officieux du chancelier de l'empire. Dans la suite, les conditions économiques, l'exagération des entreprises sous l'effet de l'indemnité de guerre française, la fièvre des fondations après le versement des milliards, la hausse des salaires et du prix des subsistances qui en est résulté, puis l'inévitable débâcle du krach, la réduction consécutive de la main-d'œuvre , ces perturbations ont troublé tour à tour l'existence des ouvriers. Ainsi une succession de crises, un développement trop rapide de l'industrie manufacturière, après une courte période de prospérité jusqu'alors inouïe, a laissé un prolétariat mécontent aux prises avec cette question de l'estomac, dont est sorti le socialisme.

Les députés socialistes partagent la manière de voir des libéraux progressistes sur les origines de la question de l'estomac. D'accord sur ce point et sur les causes, ils diffèrent absolument de vue pour la solution des difficultés pendantes. Pour eux la doctrine du laisser-aller et du laisser-faire a pour conséquence la plus claire de rendre l'ouvrier de plus en plus misérable en le laissant à la merci du capital, qui tire de son travail un profit de plus en plus grand. Dans ces conditions, l'intervention de l'État est la condition indispensable de la libération des classes laborieuses, dont le sort ne peut être amélioré autrement

d'une manière durable. Depuis longue date, le chancelier de l'empire a émis l'idée de faciliter l'organisation de sociétés coopératives de production au moyen de subventions de l'État. M. Bebel en témoigne daûs son discours à la séance du Reichstag le 46 septembre 1878. Il dit : « En 1862, lors de l'agitation du Naiionalverein pour la constitution de l'unité allemande, parmi les plus jeunes d'entre nous dans le mouvement ouvrier, on ne savait ce que l'on voulait au juste et nous n'avions pas le moindre sens d'une action socialiste. Alors, en septembre 1862, apparut un dimanche au sein de notre comité un M. Eichler, dont il avait été beaucoup question dans les réunions ouvrières de Berlin et qui déclara venir au nom et sur l'invitation du gouvernement prussien, en particulier du prince de Bismarck. Celui-ci nous offrait des subventions sur les fonds de l'État pour l'amélioration de la condition des travailleurs dans le cas où nous serions disposés à user de notre influence pour amener les ouvriers à combattre le parti progressiste aux élections. Gela, remarquez-le bien, se passait à une date où la plupart d'entre nous ne connaissaient pas le nom de Lassalle, moi tout particulièrement, à une époque où Lassalle n'avait pas encore paru en public et où sa fameuse réponse au comité de Leipzig n'existait peut-être pas même en pensée. » Suivant la déclaration de M. Bebel , le comité dont il était membre commença par refuser les offres de subventions de l'État. Quelques mois plus tard seulement, après la création de YAUgemeine deutsche Arbeiierverein, sous l'impulsion de Ferdinand Lassalle, la question des associations coopératives de production

subventionnées revint à Tordre du jour, avec l'agitation pour la concession du suffrage universel. Le mouvement ouvrier prit à partir de ce moment un nouvel essor et un développement qui n'a cessé de s'étendre depuis dans des proportions de plus en plus considérables.

Une partie des assertions sur l'immixtion du gouvernement prussien dans le mouvement ouvrier, pour en tirer parti dans l'intérêt de la politique unitaire et pour la constitution de l'unité nationale de l'Allemagne, a été contestée par le chancelier de l'empire dans sa réplipue au député socialiste. Néanmoins, tout en se défendant d'avoir jamais été en rapport avec un socialiste quelconque, le prince de Bismarck reconnut ses relations avec Lassalle et ses vues sur l'utilité d'un essai d'association coopérative dotée par l'État. A l'entendre, Lassalle était un des hommes les plus spirituels et les plus aimables avec lesquels il eût jamais été en rapport, un homme ambitieux dans la bonne acception du mot, mais nullement républicain. « Il avait un sens national et monarchique très prononcé ; son idéal auquel il aspirait était la constitution de l'empire allemand, en quoi nous avions un point de contact. Par contre, ces misérables épigones, qui se mesurent à lui maintenant, il leur aurait lancé un quos ego; il les aurait rejeté avec dédain dans leur néant et les aurait mis hors d'état d'abuser de son nom. Oui, Lassalle était un homme énergique, intelligent, avec lequel il y avait intérêt à causer : nos entretiens se sont prolongés pendant des heures et j'ai toujours regretté de les voir finir. » En ce qui concerne les subventions de l'État aux sociétés coo-

pératives de production, le prince de Bismarck avoue s'en être entretenu dans ses causeries avec le promoteur de l'association générale des ouvriers allemands. « Encore aujourd'hui, ajouta-t-il, je ne crois pas que ce fut là chose inutile. Je ne sais si c'a été par suite des raisonnements de Lassalle ou sous l'effet de ma propre expérience pendant mon séjour en Angleterre. Mais j'ai toujours pensé qu'une organisation des sociétés coopératives , comme elles fonctionnent en Angleterre, pourrait sérieusement améliorer la condition des travailleurs. J'en ai conféré avec Sa Majesté, qui s'intéresse beaucoup aux classes ouvrières et a pour elles une sollicitude innée. Or le roi donna alors sur sa cassette particulière une certaine somme pour tenter l'expérience avec une députation d'ouvriers, que des divergences de vues avec leurs patrons avaient privés de pain. La somme accordée s'élevait à 6000 ou 7000 thalers : pour un essai en grand il pourrait bien falloir 400 millions. Une pareille tentative ne me paraît pas chose naïve ou inutile. Ne faisons-nous pas au ministère de l'agriculture des essais sur des systèmes de culture? Nous en faisons également dans nos usines. Pourquoi serait-il inutile de tenter des expériences semblables dans l'intérêt des ouvriers et pour la solution de la question sociale? Si l'on peut me faire un reproche à ce propos, c'est tout au plus pour n'avoir pas persévéré pour mener l'œuvre à bonne fin. Mais cela n'entrait pas dans le ressort de mon département ministériel. Le temps nécessaire m'a manqué. La guerre, la politique extérieure mont absorbé entièrement... Autant que je puis en référer à mes souvenirs, la partie industrielle

a bien marché dans l'expérience en question : la partie commerciale a présenté plus de difficultés pour l'écoulement rémunérateur des produits. Peut-être la cause de cet insuccès tient au manque de confiance des ouvriers allemands les uns à l'égard des autres et dans les administrateurs et les supérieurs, au défaut de bienveillance mutuelle que nous voyons chez les sociétés coopératives en Angleterre. En tout cas, je ne comprends pas que Ton me reproche d'avoir fait un pareil essai, non avec les fonds de l'État, mais à l'aide de l'argent donné par Sa Majesté sur ses ressources particulières. »

Vingt ans se sont écoulés depuis ces premiers essais pratiques en vue d'améliorer la condition des ouvriers, et le gouvernement allemand continue à rechercher les moyens susceptibles de conduire à la réalisation de ses projets. A la place des subventions pour les associations coopératives de production sont venues les caisses obligatoires d'assurance contre la maladie, contre les accidents, contre l'incapacité de travail résultant de la vieillesse ou d'infirmités. Le puissant homme d'État qui a pris l'initiative de la réforme sociale dans tout l'empire poursuit son œuvre avec plus d'ardeur que jamais. Nous verrons tout à l'heure quelles sont les perspectives d'avenir de cette nouvelle tentative. Avant de contenir dans leurs aspirations légitimes les travailleurs paisibles et honnêtes, le prince de Bismarck a éprouvé la nécessité de mettre un frein aux débordements du socialisme. Dans le cours des mêmes débats où il a parlé de la dotation des sociétés coopératives de production, il s'explique sur la loi d'exception contre

la propagande révolutionnaire par la presse et par les réunions publiques. Ses combinaisons pour trouver une solution pacifique du problème ouvrier avaient été interrompues brusquement par un manifeste de Liebknecht ou de Bebel, où dans un appel pathétique les chefs du parti socialiste présentaient au peuple allemand le régime de la Commune comme le prototype d'organsation politique de l'avenir. « Cet appel communard, s'est-il écrié, a été un trait de lumière qui m'a révélé dans la démocratie socialiste un ennemi envers lequel l'État et la société sont dans le cas de légitime défense. Vivre dans une pareille compagnie d'incendiaires et de meurtriers, c'est ôter à toute existence son prix. L'apothéose de la Révolution, la glorification de l'assassinat politique ne peuvent être tolérés sans péril. » Et, dans une péroraison émue, le Parlement était exhorté à accepter la loi destinée à mettre aux mains du gouvernement impérial les pouvoirs voulus pour en finir avec les manifestations anarchistes, dût l'un ou l'autre tomber comme victime de la cause de l'ordre dans l'intérêt du salut commun.

Discite monitiî Des feuilles anarchistes avaient proféré des menaces contre ceux qui voteraient au Reichstag en faveur du projet de loi contre le socialisme. Il est vrai, les députés socialistes ont repoussé comme une calomnie le soupçon de vouloir recourir au poignard ou à la dynamite pour servir leur cause. Tout au contraire doit-on charger la police du reproche de provoquer des troubles afin de donner au gouvernement le prétexte d'intervenir pour écraser le peuple ouvrier excité par de justes griefs contre ses exploiteurs. Hasselmann et Most, compromis parleurs

sorties intempestives, ont été exclus de la députation sur une décision du comité directeur du parti. Les chefs du mouvement admettent la nécessité d'une explosion violente pour un triomphe définitif. Fatalement, la force des choses doit amener cette lutte suprême pour l'État de l'avenir et les classes maintenant en possession du pouvoir politique ou de la richesse. Néanmoins la prudence conseille de ne pas compromettre ni retarder en Allemagne l'avènement de la société communiste par des actes irréfléchis. Une inévitable répression atteindrait des tentatives de soulèvement partiel. Pour assurer le succès, il faut d'abord gagner la majortié du peuple à l'idée du socialisme. Cette tactique sert de règle sous nos yeux. Le comité directeur du parti démocrate-socialiste allemand applique ses décisions avec une étonnante rigueur. Sachant bien ce qu'il veut, sans jamais perdre de vue le but visé, il évite avec soin les conflits avec le pouvoir et met sa persévérance à ébranler ses bases en jetant le discrédit sur toute autorité. Au sein des masses, le mécontentement est éveillé et entretenu en raison d'un système qui consiste à exciter leurs appétits par le contraste des souffrances réelles des travailleurs avec les abus et les dérèglements visibles des classes supérieures; à montrer le gouvernement, tel qu'il existe, appliqué surtout à maintenir les privilèges de ces classes au détriment de la liberté et du bien-être des populations ouvrières ou du plus grand nombre; à désigner l'Église comme le suppôt du despotisme, et les croyances religieuses comme un tissu de superstitions imaginé pour l'exploitation des gens simples,

contredit sur tous les points par la science moderne. Parce que la science moderne lui paraît en contradiction avec la religion, M. Bebel l'invoque pour la justification du socialisme. La doctrine de l'évolution tout particulièrement, admise aujourd'hui dans les sciences naturelles, explique à ses yeux l'avènement de l'État communiste. Si dans le monde organique une espèce plus parfaite dérive par une transformation naturelle d'une espèce antérieure moins bien douée, dans l'humanité, la sociélé communiste, dont tous les membres doivent jouir d'avantages supérieurs, remplacera les états sociaux plus anciens caractérisés par l'inégalité des conditions d'existence. Darwinisme et socialisme deviennent ainsi deux théories inséparables, en harmonie l'une avec l'autre, le professeur Virchow l'affirme avec M. Bebel. Mais, remarque ce dernier, en constatant au nom des socialistes que « toute la science moderne nous travaille dans les mains », s'il en est ainsi, « alors les sciences naturelles modernes rentrent également dans la catégorie des visées dangereuses pour la société et qui tendent à miner l'État : la conséquence logique serait de les interdire au même titre que les doctrines communistes. L'assentiment que vous venez de me donner tout à l'heure pour ma manière de voir sur les rapports du darwinisme et du socialisme constate la justesse de mon appréciation sur l'application de la loi d'exception. » Après avoir reconnu que le socialisme conduit à l'athéisme, l'orateur socialiste a critiqué en termes amers et incisifs la répression chez les démocrates des doctrines enseignées librement dans les écoles supérieures aux frais de l'État. « Qui donc

a fondé scientifiquement ces doctrines athées qui, ajouta- t-il, chez nous vous causent tant de peine et de préoccupation? Étaient-ce des démocrates-socialistes? Est-ce que les Edgar et Bruno Bauer, les Feuerbach, les David Strauss, les Ernest Renan sont par hasard des socialistes? Ce sont des hommes de science que leurs autres opinions classent dans la bourgeoisie et la plupart dans le parti libéral. Les quatre éditions du dernier ouvrage de David Strauss, Der alte und der neue Glaube, n'ont pas été achetées par les démocratessocialistes ni par des ouvriers, le livre coûte trop cher pour cela. La majeure partie de ces quatre éditions a passé aux mains de la bourgeoisie libérale, adversaire indubitable de la démocratie socialiste et qui ne partage pas nos tendances sociales et politiques. Eh bien, nous avons adopté ces opinions athées comme conviction scientifique et nous nous considérons pour obligés de les répandre davantage et de les porter dans les masses. Pourquoi ce qui est permis d'un autre côté nous serait-il défendu? La philosophie moderne ne s'est-elie pas prononcée de la manière la plus claire pour les fins idéales de la démocratie socialiste? J'en appelle à l'œuvre philosophique la plus récente, qui a excité ajuste titre une vive attention, Die Philosophie der Erôlsung de Meinlander, qui déclare et démontre que l'humanité tend à l'état idéal, à l'état comme veut le constituer la démocratie socialiste. Ainsi de tout le domaine de la science moderne, avec laquelle nous allons la main dans la main, dont nous reconnaissons avec conviction les enseignements et les conséquences, que nous cherchons à répandre et à populariser, que nous tâchons de faire pénétrer dans

le sang et la chair de la nation, dans l'organisme de l'État et de la société. Cela nous doit être imputé comme un crime, comme un danger social! »

Non sans raison, les députés socialistes soutenaient et soutiennent encore que les doctrines matérialistes ne présentent pas plus de danger dans leur bouche que dans les écrits de leurs maîtres. Tolérer ceux-ci, quand la loi d'exception interdit la propagande de ceux-là, dénote une contradiction inconciliable avec les principes du droit et de la justice distributive. L'inégalité de traitement et des persécutions imméritées aigrit toujours les caractères et les pousse souvent aux résolutions extrêmes. On ne saurait dire que tous les promoteurs du socialisme sont convaincus de la réalisabilité de leur système. Mais il y a parmi eux des croyants sincères. Tel est M. Bebel, tel le D r Liebknecht. Nous avons vu que le second a converti le premier au communisme révolutionnaire. Avant sa rencontre avec leD r Liebknecht, avant d'avoir connu Lassalle, M. Bebel était bien engagé dans le mouvement ouvrier, mais ne sachant pas au juste ce qu'il voulait, sinon l'amélioration du sort des travailleurs. Simple maître tourneur, élevé dans une école de village, intelligent, bien doué, sans prétention, il a complété son instruction dans les cours d'adultes suivis durant son tour d'Allemagne comme ouvrier. Une élocution facile unie à un esprit pénétrant lui a acquis une grande popularité comme orateur. Le D r Liebknecht, disciple de Karl Marx, venu à Leipzig, après avoir été expulsé de Berlin, s'y lia avec M. Bebel. C'est un fanatique, avec les bons et mauvais côtés de l'espèce, personnellement hono*

rable, correct dans sa vie privée, né pauvre, et resté pauvre,content de peu,quand il peut vivre de son idée, dédaigneux des profits matériels susceptibles de le détourner de sa voie. Pourvu d'un diplôme universitaire, il a eu une instruction première plus soignée que celle du tourneur Bebel. La pensée honnête de supprimer la misère dans le monde par l'organisation de l'État communiste l'engagea à mettre à profit l'influence de son ami sur les ouvriers saxons pour les entraîner dans la propagande qui a abouti au programme de Gotha. Depuis leur rencontre, les deux agitateurs ont uni leurs efforts au Reichstag et dans la direction du socialisme en Allemagne, réunissant autour d'eux des adhérents de plus en plus nombreux, avec l'inébranlable conviction du succès définitif de leur œuvre. Loin d'être découragés par les mesures d'exception pour la répression de l'action révolutionnaire, ils ne cessent de déclarer bien haut comment la loi invoquée contre eux sert la cause de la démocratie socialiste en affermissant des adeptes du parti, dont chacun met d'autant plus de zèle à gagner des prosélytes que les tracasseries de la police se multiplient davantage. En définitive, la loi contre le socialisme, comme le régime du Culturkampf, comme l'établissement et le maintien de la dictature dans les provinces conquises de l'Asace-Lorraine, a eu pour résultat de favoriser la résistance des idées que ces moyens devaient atteindre et extirper au sein des populations de l'empire allemand.

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