‹ Le peuple allemand: ses forces et ses ressourcesChapitre 25 sur 48 · LES ASSOCIATIONS DE SECOURS ET ^INTERNATIONALE · texte numérisé non relu

LES ASSOCIATIONS DE SECOURS ET ^INTERNATIONALE

Avenir, paix sociale, deux grandes préoccupations qui dominent toute la politique intérieure des fondateurs du nouvel empire allemand. Incontestablement, ces préoccupations ont inspiré les lois ouvrières et les mesures de répression contre le socialisme. Reste à savoir toutefois si l'application des moyens de rigueur, unie aux institutions de secours, aura l'efficacité voulue. En France les poursuites intentées en 1868 contre quelques chefs de l'Internationale, comme faisant partie d'une société non autorisée, ont eu pour résultat d'appeler l'attention des ouvriers sur cette entreprise révolutionnaire. Les tracasseries gouvernementales, dit le conseil général de l'institution, loin de tuer l'Internationale, lui ont donné un nouvel essor, en coupant court aux coquetteries malsaines de l'empire avec la classe ouvrière. De même en Allemagne, les meneurs du mouvement socialiste affirment que la loi d'exception appelée à arrêter leurs progrès resserre au contraire les liens du parti et affermit l'union entre les adhérents. Ceux-ci acceptent les institutions de secours comme un acompte, gage de concessions plus larges, mais qui ne doit

pas empêcher la substitution de l'État collectiviste à la société actuelle. Ils affectent de poursuivre une transformation pacifique des conditions du travail par la suppression du salariat. Leur idéal, c'est le partage des biens selon les besoins de chacun. Comme les classes en possession résistent au partage, les plus modérés de nos collectivistes indiquent, à bout de réticences, le renversement violent de Tordre existant comme conséquence fatale de leur propagande. L'anarchie reste en définitive la condition nécessaire du socialisme.

Un philanthrope n'approuvera jamais l'emploi des moyens violents pour les améliorations sociales. Dès lors la répression du socialisme révolutionnaire se justifie comme mesure de salut public. Seulement la question de droit n'implique pas l'efficacité des mesures prises en vertu d'une loi d'exception. Le prince de Bismarck a reproduit, touchant la reconstitution de l'unité nationale de l'Allemagne, cette idée de Lassalle que les grands changements historiques se sont toujours accomplis « par le fer et le feu ». Pour aboutir à leurs fins, les zélateurs de l'État communiste invoquent les procédés du champion de la monarchie. La morale vulgaire ne peut condamner en bas des actes glorifiés quand ils partent d'en haut. Sacrifice pour sacrifice, si le chancelier de l'empire a trouvé honneur et profit au prix du sang répandu pour l'unification politique de la nation, Most et Hasselmann se croient en droit d'en appeler aux poings des prolétaires afin d'assurer aux masses nécessiteuses une existence meilleure. Étourdi par les sophismes de ses meneurs, un peuple dans le besoin, et qui ne

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croit plus en Dieu, revendique une plus large part de jouissances matérielles avec d'autant plus de force que les abus visibles de la classe en possession de ces jouissances excitent davantage ses convoitises. Des hommes qui n'ont rien au monde, qui ne voient devant eux que le spectacle de leurs peines, qui ne se sentent pas soutenus par l'espoir des compensations dans une autre vie, ne peuvent rester convaincus de la légitimité de la propriété. Si Ja notion de la propriété individuelle est présentée comme reflet d'un droit historique, ils réclament au nom du droit naturel les fruits du travail pour les travailleurs. N'entendons-nous pas les historiens raconter comment les Germains des premiers temps, arrivés entre le Rhin et l'Elbe, cultivaient la terre en commun et se partageaient les récoltes entre eux dans la mesure de leurs besoins? Aussi bien les collectivistes saxons considèrent comme un acte de justice de rétablir pour l'avenir l'ancienne coutume du passé en attribuant à la communauté, avec la propriété collective du sol, le soin de la culture et la répartition des produits dans une mesure égale pour tous. Certes, nous ne pensons nullement que le capital rendu collectif, la confiscation des instruments de travail au profit des travailleurs amène le règne de l'égalité et de l'équité. Par contre, nous ne croyons non plus au pouvoir de la police d'extirper l'idée du socialisme du sein des prolétaires en vertu d'une loi d'exception. Les libéraux progressistes, qui ont combattu avec le plus de vigueur la loi d'exception contre les socialistes, ont cherché à provoquer l'organisation des institutions de secours par l'initiative privée sans

l'assistance de l'État. Sous cette inspiration se sont formées les Gewerkvereine ou associations professionnelles établies en Allemagne sur le modèle des Trades unions anglaises. Les Traders unions sont des sociétés de secours mutuels poursuivant l'accroissement des salaires sur le terrain économique pratique. Comptant près d'un million de membres bien disciplinés, elles se distinguent par leur énergie à résister aux entraînements socialistes. Elles ont bien aussi organisé des grèves pour élever les salaires de leurs adhérents, mais sans s'abandonner à l'erreur du collectivisme. Un prince en exil, le comte de Paris, qui a fait une étude approfondie de leur organisation : Les associations ouvrières en Angleterre, attribue à leur influence la disparition « des luttes stériles entre le capital et le travail, dont le public finit toujours par payer les frais » . Selon l'auguste économiste, « plus ces sociétés s'étendent et se fortifient, plus aussi elles se modèrent dans leurs allures », au point que, « par le simple effet d'une heureuse entente entre les maîtres et les travailleurs, elles deviennent l'instrument indispensable de leur accord ».

La création des premiers Gewerkvereine allemands, sous les auspices de Schultze-Delitsch, secondé par le D r Max Hirsch, mandataire actuel de l'organisation, remonte à 1869, année de la publication du comte de Paris sur les Tradës unions. Leur idée inspiratrice est d'améliorer la condition des ouvriers, sans recourir aux moyens révolutionnaires. Réunis dans une union collective, Verband, composée de 953 sociétés locales, les Gewerkvereine se sont soumis à une direction commune. Chaque société particulière consiste en

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une association de secours, qui a ses statuts propres réglant les droits et les obligations de ses membres, avec un budget autonome. Outre les cotisations versées aux caisses de secours locales, inscrites comme caisses de secours libres à l'office impérial des assurances ouvrières, les sociétaires s'obligent à payer à une caisse commune pour toute l'Union une contribution hebdomadaire de 10 pfennigs, le Vereinsgroschen. La loi sur l'assurance obligatoire des ouvriers contre la maladie a eu pour effet d'augmenter le nombre des caisses et des sociétés de l'association générale. Au lieu de 530 sociétés locales existant en 1878, avec un total de 21 000 membres inscrits, l'Union des associations professionnelles compta à l'exercice de 1885 un nombre de 51 000 sociétaires pour 953 caisses. Beaucoup d'ouvriers, qui ne participaient à aucune caisse ancienne, ont dû le faire par suite et sous l'effet du régime de l'obligation.

L'Union des Gewerkvereine comprend actuellement 18 corporations ou associations professionnelles ayant chacune son propre comité pour la discussion de ses intérêts particuliers. Il y a dans le Verband les corporations des ouvriers mécaniciens et en métaux, des maçons, des charpentiers, des menuisiers, des ébénistes, des ferblantiers, des potiers, des ouvriers en porcelaine, des lithographes, des cordonniers, des tailleurs, des bateliers, des cigariers, des sculpteurs, des mineurs, des commerçants. Presque tous les associés se recrutent dans la petite industrie et parmi les artisans, quoique les ouvriers des grandes manufactures ne soient pas exclus en principe. Ces derniers participent plutôt aux caisses de fabriques, où

un tiers des frais reste à la charge des patrons. Les comités des différentes corporations tiennent des réunions régulières et font faire des tournées de propagande au dehors pour gagner des adhérents, à la manière des groupes socialistes, mais en opposition avec ceux-ci. Pendant les trois dernières années, l'Union n'a pas dépensé moins de 45 600 marcs pour frais de propagande d'une vingtaine de délégués, qui ont visité plus de 200 localités, dans toutes les parties de l'Allemagne depuis Memel jusqu'au Rhin. Tout naturellement le Verband a son organe de publicité hebdomadaire, le Gewerkvereine, rédigé par le D r Hirsch, ancien député au Reichstag, avec le concours des différents comités. Quoique les caisses de secours de ces associations libres ne reçoivent d'autres subventions que les cotisations volontaires des ouvriers, elles ont eu pendant leur dernier exercice annuel une recette totale de 880000 marks, contre 708000 do dépenses, dont 617 000 employés pour secours aux malades. La caisse des invalides, indépendante des caisses de malades, n'a encore que 5000 sociétaires, dont 490 ont touché Tan passé 6764 marks, pour des cures dans des stations balnéaires, et 368 756 marks de pensions : son capital placé en fonds de garantie s élevait à 262 687 marks à la môme époque. Une des questions à l'ordre du jour dans les comités de l'Union est l'assurance contre le chômage et pour les secours aux sociétaires obligés de se déplacer pour trouver du travail.

En somme le principe des Gewerkvereine allemands est celui de l'assistance mutuelle, avec l'adhésion entièrement libre des sociétaires, sans autre obligation

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envers l'État que celle de rendre compte de la gestion des caisses à l'office impérial des assurances. Le contrôle officiel, qui s'étend à toutes les associations et aux établissements publics de tout ordre, peut contrarier l'initiative privée : il ne va pas jusqu'à porter des entraves aux œuvres réellement utiles. Dans tous les cas, les efforts de l'Union des associations professionnelles pour amener le bien-être des ouvriers par voie légale et pacifique, au moyen d'institutions issues du concours libre des classes laborieuses, ont droit à toutes les sympathies de l'opinion publique. Ces associations et leur mandataire, le D r Max Hirsch, ont le mérite d'avoir sauvé l'existence légale des caisses de secours libres, d'avoir formé des caisses de pensions pour les invalides, sans autre subvention que les versements des ouvriers associés. Aux partisans de la doctrine du laisser-faire absolu, que la réussite des Gcwerkvereine doit intéressera juste titre, il faut rappeler pourtant que sans « aider à faire » le succès serait ici moins étendu % Le nombre des sociétaires de caisses libres de l'Union des corporations professionnelles a doublé de 1882 à 1885, parce que la loi sur l'assurance obligatoire contre la maladie a rendu dans l'intervalle l'assurance obligatoire. En ce qui concerne la réglementation du travail, les Gewerkvereine attendent plus du progrès des mœurs que de la contrainte législative. Mais s'ils tiennent à garantir la liberté individuelle, comme base de la prospérité générale, ils demandent cependant la protection des faibles : « Nous faisons une distinction entre la protection légale des mineurs, justifiée en principe autant qu'au point de vue économique, et la protection des

ouvriers adultes, qui doit être essentiellement abandonnée à ceux-ci eux-mêmes et à leurs associations. Seulement le sexe féminin a besoin maintenant d'une plus grande protection, dans l'intérêt de la santé et des mœurs, ainsi que de la vie de famille, pour ne pas être épuisé par le travail du dimanche, le travail de nuit et le travail exagéré pendant les jours de la semaine. Pour les hommes, nous aspirons dans la mesure possible à la suppression du travail du dimanche et à la limitation du travail pendant les jours ouvrables à 10 heures, que nous estimons désirable dans l'intérêt de toutes les parties, par le libre accord entre les patrons et les ouvriers. »

Loin de poursuivre une transformation radicale des conditions de la production, comme le veulent les démocrates-socialistes, l'Union des associations professionnelles se borne à proposer des solutions possibles dans la pratique. Minorité d'élite dans le mouvement ouvrier, elle réclame au Parlement et au. conseil fédéral l'autorisation légale pour le groupement des sociétés d'une même profession, gesetzliche Zu~ lassung der Berufsvereine. Les caisses de secours locales de l'Union ont été autorisées par la loi sur l'assurance des ouvriers contre la maladie. Les corporations libres du Verband ne jouissent pas encore de la qualité de personnes civiles. Une pétition soumise au Reichstag à cet effet n'a pas encore réussi à aboutir. En attendant, plusieurs sections s'occupent activement de l'amélioration des logements, de l'organisation de sociétés coopératives de production et de consommation, sans intervention de l'État, sans réclamer de privilège d'aucune sorte, demandant seulement une

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liberté d'action complète. Parmi les travaux d'utilité générale de l'Union, il faut signaler une statistique des salaires relevés dans un millier de communes. Le gain d'un homme par semaine, d'après cette statistique, descend dans certains cantons de l'Allemagne au-dessous de 7 marks avec 12 à 14 heures de travail quotidien. L'office central des assurances à Berlin pourra publier l'année prochaine une statistique des salaires tout à fait exacte pour toutes les professions dans toutes les parties de l'empire.

Jusqu'à présent les associations des Geiuerkvereine n'ont pas organisé de grève, comme les Traders unions anglaises, peut-être à cause du nombre moins puissant de leurs membres. On leur a reproché leur origine politique, à cause de Fintervention du parti progressiste de la Chambre des députés de Prusse dans leur organisation. Plus d'une fois, on les a entendu désigner comme l'école de recrutement ou le dépôt de réserve pour les combattants de l'État communiste de l'avenir. Ces accusations et ces reproches manquent de fondement. Que la politique a été pour quelque chose dans la création des associations professionnelles, cela ne fait point de doute. Mais le but même de l'œuvre n'est pas un but politique. La politique entre pour une bien plus forte part dans l'institution des assurances ouvrières suscitée par le prince de Bismarck et par les socialistes d'État du parti conservateur. C'est une raison politique qui a engagé dès le siècle précédent Frédéric le Grand à se déclarer « le vrai roi des gueux », avec la mission d'améliorer le sort des ouvriers. C'est la politique qui a fait inscrire au titre XIX du droit public prussien (Preus-

sische allgemeine Landrecht) le droit à l'assistance et le droit au travail comme corollaire : « § 1. L'État répond de la nourriture et de l'entretien des citoyens qui ne peuvent se les procurer eux-mêmes, ou qui ne peuvent l'obtenir de ceux qui y sont tenus par la loi. — § 2. A ceux qui ne trouvent pas à s'employer, on assignera des travaux en rapport avec leurs forces et leurs habitudes. » En opposition avec ces règles, les promoteurs des Gewerkvereine ne veulent pas de l'intervention de l'État et revendiquent seulement une pleine liberté, tandis que les démocrates-socialistes veulent partout remplacer la liberté par la contrainte, régler par l'État seul la production de la richesse et la répartition des produits. Communistes et collectivistes reprochent aux associations professionnelles libres leur impuissance pour améliorer le sort de l'ouvrier, parce qu'elles n'écartent pas la loi d'airain du salaire !

Ce qu'est cette loi d'airain, das eherne Lohngesetz, le prophète du socialisme contemporain, Ferdinand Lassalle, la exprimé en termes qui ont entraîné les populations ouvrières dans le mouvement dont nous venons de retracer les phases. Sous l'effet de la loi d'airain et sous l'action de l'offre et de la demande, dans la société actuelle, suivant le grand agitateur, « le salaire moyen çst réduit à ce qui est indispensable pour permettre à l'ouvrier de vivre et de se reproduire. C'est le niveau vers lequel gravite, dans ses oscillations, le salaire effectif, sans qu'il puisse se maintenir longtemps ni au-dessus ni au-dessous. Il ne peut rester d'une manière durable au-dessus de ce niveau, car par suite d'une plus grande aisance

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'le nombre des mariages et des naissances s'accroîtrait dans la classe ouvrière ; ainsi le nombre de bras cherchant de l'emploi ne tarderait pas à augmenter, et s'offrant à l'envi, la concurrence ramènerait le salaire au taux fatal. Il ne peut pas non plus tomber au-dessous de ce niveau, car la gêne et la famine amèneraient fatalement la mortalité, l'émigration, la diminution des mariages et des naissances et, par suite, une diminution du nombre des bras. L'offre de ceux-ci étant moindre, leur prix hausserait par la concurrence des maîtres se disputant les ouvriers, et le salaire se trouverait ainsi ramené au prix normal. Les périodes de prospérité et de crise, que traverse constamment l'industrie, produisent ces oscillations; mais, suivant la remarque de M. de Laveleye dans son livre sur le Socialisme contemporain, la « loi d'airain » ramène toujours la rétribution du travailleur au minimum de ce qui lui est indispensable pour subsister. » Pour les socialistes allemands, la question de l'abolition du salaire s'est élevée à la hauteur d'un dogme. Tous y croient avec ferveur et attendent de sa réalisation la transformation de l'humanité. Douter de l'efficacité de cette formule équivaut à l'excommunication. Dans l'église, dont les fidèles veulent le salut du prolétaire, il n'est pas permis à un critique de constater que si le salaire moyen représente le minimum nécessaire pour la subsistance de l'ouvrier, le développement de la richesse générale a élevé le niveau des besoins de toutes les classes de la société. Tout au plus, ceux qui sont au bas de l'échelle peuvent-ils soutenir que l'écart entre eux et ceux qui occupent les degrés supérieurs a augmenté. Mais le bien-être matériel

dés masses laborieuses a profité aussi et s'est accru sous l'effet des progrès de l'industrie, de la civilisation et de la science. Quoi qu'il en soit de ces progrès, le mot d'ordre de la campagne entreprise pour préparer l'avènement de l'État socialiste est : Sus au salaire.

Toute une littérature a surgi sous nos yeux pour répandre l'idée du socialisme dans le monde ouvrier. Considérons-nous seulement les écrits mis au jour depuis un quart de siècle, nous voyons une multitude de publiçistes appliqués à propager la doctrine d'une transformation de la société par l'abolition de la propriété individuelle et du droit de succession. La génération littéraire présente, élevée en grande partie dans un esprit de négation, ou tout au moins dans celui de la critique, favorise ce mouvement par son attitude. Poètes, philosophes, économistes, historiens, savants de toutes les branches travaillent avec une activité de termites à dissoudre la société actuelle, en fournissant les matériaux pour l'édification d'un nouvel état social. Quel sera ou quel devra être cet ordre nouveau, Karl Marx l'a montré par la proclamation du collectivisme international, prêché par ses disciples, accepté par la masse compacte des électeurs dont les députés socialistes au Reichstag allemand sont les mandataires. La quintessence des théories soutenues à la tribune du Parlement et commentées par la presse socialiste, selon les besoins de chaque jour, se trouve tout entière dans le livre du maître : Das Kapital, devenu la Bible du parti. Les orateurs et les écrivains qui continuent son œuvre, dans la direction du mouvement, empruntent et développent simplement les axiomes de Marx, pris comme autant

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d'articles de foi. Témoin le dernier ouvrage de Bebel sur la condition de la femme : Die Fvau in der Vergangenheit, Gegenwart und Zukunft (Zurich, 1883), un livre interdit par la police et qui a eu un grand succès en Allemagne, quoique dépourvu d'idées originales ou de vues nouvelles. Un empirisme exclusif domine et pénètre toutes les doctrines socialistes, obstinées à déduire de la façon dont l'homme approprie la matière à son existence toute la civilisation, l'ordre politique, l'art, la science et la religion. Gomme la théorie de l'évolution a pris place dans les sciences naturelles pour expliquer la succession des êtres par la transformation des espèces, les socialistes en déduisent la nécessité de changements analogues dans l'état social, correspondant aux changements dans la productionindustrielle. Au milieu de cette évolution, Dieu disparaît pour eux, ils ne voient que la matière se modifiant à perpétuité : l'idéal devient la réalité saisie ou comprise dans le cerveau humain. De même que dans la nature des êtres plus parfaits succèdent à des espèces inférieures, l'humanité tend pour ses conditions d'existence à un avenir meilleur, dont le passé historique marque les phases de développement. Chacune de ces phases se distingue par l'emploi de moyens de production perfectionnés par rapport à l'époque antérieure. L'époque actuelle a pour caractère propre la production capitaliste plus abondante et plus facile que jamais auparavant. Or la production capitaliste, l'accroissement du capital par le travail dautrui est en contradiction avec le principe de l'acquisition de la propriété individuelle par le travail personnel. Conséquemment, le capital doit être la propriété

collective de tous les producteurs fondés à posséder en commun, comme fruits de travail, la terre et les instruments de production acquis par les travailleurs. Le collectivisme invoqué comme forme de la société de l'avenir, par les socialistes allemands, doit être un collectivisme international. La nationalité, au dire de Liebknecht comme de Karl Marx, est partout en voie de dissolution. Au sein des nations existantes se forme une société cosmopolite et internationale par ses intérêts et ses tendances. En effet, ces tendances, ces intérêts dépassent pour la plupart des classes, sinon pour toutes, l'étendue de la nationalité! Le manufacturier et le négociant qui engagent leurs spéculations pour le marché universel et le commerce international; le rentier qui place ses capitaux en fonds étrangers, à condition de produire le plus gros revenu possible, fût-ce au préjudice du pays auquel il appartient; le travailleur prolétaire, auquel il est indifférent où il gagnera son pain, pourvu qu'il le gagne, touché davantage par son bien-être personnel que par la gloire de son peuple, au milieu duquel il est né seulement pour y pâtir; l'artiste et le savant enfin, qui pensent et créent dans l'esprit d'une époque de civilisation, et dont les œuvres s'adressent à l'ensemble de l'humanité, ces classes si diverses de la société contemporaine ont toutes, à différents degrés, des aspirations internationales. Quoi d'étonnant, en présence de ces faits, qu'un nombre de plus en plus considérable d'ouvriers allemands se laissent séduire par l'idée du collectivisme international et proclament comme profession de foi en vertu de l'intérêt de sa conservation la maxime antique : Ubibene,ibipatria.

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Pour le patriote, le fait que près d'un million d'Allemands, sujets de l'empire, ont adhéré aux dernières élections parlementaires à un programme de politique antinationale, en volant pour des candidats socialistes, constitue un symptôme grave. Ce qui inquiète ajuste titre les hommes d'État, ce sont les progrès inouïs du socialisme, mouvement imperceptible à son début et déjà menaçant pour Tordre public à quelques années d'intervalle. « Dans un si court espace de temps, un véritable vertige s'est emparé môme de classes sociales qu'on devait croire à l'abri du mal », selon l'expression de M. Joerg, un des penseurs de l'Allemagne contemporaine. Malgré les lois pour l'organisation des institutions de secours en faveur des ouvriers, malgré les mesures de répression, la puissance du collectivisme international grandit au delà de toute prévision. Au témoignage non suspect de la Norddeutsche Allgemeine Zeitung, la loi d'exception contre les t socialistes a été appliquée avec énergie, car, deux mois après sa promulgation, la police avait déjà supprimé environ 200 associations, 58 journaux, 210 autres écrits. Bien que Berlin et les principales villes de l'empire aient été déclarées en état de siège, en dépit de l'expulsion des chefs du parti, malgré l'interdiction des réunions, la propagande révolutionnaire continue plus active que jamais. « Contentezvous de vous rencontrer quatre ou cinq ensemble, dit le député Hasselmann, dans une assemblée tenue à l'époque de la discussion de la loi d'exception, il n'y & pas de police qui puisse empêcher cela. Tous les agents de Berlin ne suffiraient pas pour surveiller de pareilles rencontres dans vos demeures, »

Surveillés chez eux, les chefs socialistes tiennent à l'étranger les réunions plus nombreuses, celles où il s'agit de discuter les questions internationales. Au mois d'août 4880 entre autres, la police allemande constata le départ soudain de certains chefs socialistes de Hambourg, Dresde et Leipzig. Etait-ce la fuite, ou bien une conjuration? Un peu plus tard les journaux apprirent que les disparus avaient assisté à un congrès socialiste tenu, du 20 au 23 août, dans les Vuines de l'antique château de Wyden, près d'Ossingen, en Suisse. Le château, abandonné depuis longtemps, avait été loué pour l'assemblée, afin de déjouer les recherches de la police. Un concierge avait été placé à la porte pour veiller sur les abords. Une cuisine ambulante pourvut à l'entretien des membres de la réunion, qui passèrent les nuits, couchés sur la paille dans les dépendances les mieux conservées du château. Au bourgmestre du village voisin, qui avait cru devoir s'enquérir de l'objet d'une réunion aussi inusitée, on déclara qu'il s'agissait de la discussion d'un projet de caisse de secours pour les ouvriers infirmes. Quelques jours après, un délégué du conseil d'État vint sur les lieux pour plus ample information; mais le congrès, la cuisine et le portier avaient disparu. Les socialistes de langue allemande , ceux d'Autriche et de Suisse, de France et de Belgique, comme ceux d'Allemagne, s'étaient rencontrés à Wyden, au nombre de 60 délégués. On lut au congrès des adresses et des télégrammes provenant des frères et amis de tous pays. On s'occupa surtout de la situation du socialisme dans l'empire allemand, dont l'ancienne organisation publique fut remplacée par une

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