‹ Le peuple allemand: ses forces et ses ressourcesChapitre 4 sur 48 · CARACTÈRES ETHNOGRAPHIQUES : ALLEMANDS ET SLAVES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES ETHNOGRAPHIQUES : ALLEMANDS ET SLAVES

Toute répartition politique fondée sur l'anthropologie, a dit en termes excellents M. de Quatrefages, dans son livre sur la Race prussienne, publié en 1871, conduit immédiatement h l'absurde. Aussi ne pouvons-nous le répéter assez, aucune grande nation moderne ne provient d'une race pure dérivée d'une souche unique. La population de la France, pas plus que celle de l'empire allemand, ne se compose d'un seul élément. Entre les Français des diverses provinces, descendants des Celtes, des Romains, des Basques, des Franks et des Burgondes, les différences physiques sont aussi grandes qu'entre les Prussiens de Kœnigsberg, les Bavarois et les Saxons. Pour quiconque serre les faits de près, il n'y a pas de race allemande à caractères nettement définis, mais des citoyens allemands soumis à des lois et jouissant de droits communs. Il n'y a même pas de race bavaroise ni de race prussienne avec ses traits propres. Bien embarrassé serait l'artiste consciencieux chargé de

trouver un type en état de représenter convenablement par une seule figure la population des diverses parties de l'Allemagne. Sous ce rapport, les écrivains latins et grecs se trouvaient mieux à leur aise que nous ne pouvons l'être. Nous ne pouvons plus affirmer avec Tacite « que le sang des Germains ne fut jamais altéré par des mariages étrangers, que c'est une race pure, sans mélange, et qui ne se ressemble qu'à elle-même ». Qui oserait encore attribuer un « air de famille » à « cette immense multitude d'hommes; des yeux bleus et farouches; des cheveux roux; des corps de haute stature et vigoureux »? On prêtait des « corps monstreux » aux Ghaukes, « des membres puissants » aux Ghérusques ; on dépeignait à Rome les Alamanns « plus grands que nos hommes de la plus haute taille » ; on trouvait les Burgondes « longs de sept pieds », tandis que les Ostrogoths dépassaient de beaucoup les soldats byzantins. Si la taille des Allemands est supérieure à celle des races latines, elle a été exagérée de beaucoup par les Romains, soit sous l'effet de la peur, ou sous l'inspiration d'une vaine gloriole. Les squelettes germains découverts dans leurs tombeaux ne sont pas tous énormes, et la stature des Allemands du moyen âge a été telle que les armures du xiv c au x\T siècle sont trop étroites pour la taille moyenne actuelle. En c*e qui concerne la forme de la tête, les anthropologistes signalent, parmi les crânes préhistoriques, des brachycéphales, des mésocéphales et des dolichocéphales autant que pour les populations actuellement vivantes de l'Allemagne. Quant à la couleur des yeux et des cheveux, les nuances claires dominent sans exclure

les nuances foncées. Le professeur Virchow vient de faire, dans les écoles de tout l'empire, un relevé d'après lequel les yeux noirs et les cheveux bruns sont dans le rapport de 23 à 33 avec les yeux bleus et les cheveux blonds pour la Prusse et la Bavière. Ces différences de couleur, de forme et de taille constatées chez les Allemands de nos jours nous éloignent beaucoup de la race pure et de l'air de famille attribués aux Germains du temps de Tacite.

A défaut d'unité dans les caractères corporels, le gouvernement s'efforce à introduire ou à réaliser l'unité de langage, en imposant l'usage obligatoire de la langue allemande aux populations de nationalité étrangère annexées. Telle est l'opiniâtreté mise à cette œuvre de germanisation que, dans un temps assez proche, les sujets d'origine étrangère seront fondus dans la masse du peuple allemand. Sur un total de 45 234 061 individus recensés au dénombrement du 1 er décembre 1880, les Allemands figurent pour 41 512 000, les Polonais pour 2 860 000, les Français pour 300000, les Danois pour 150000, les Lettons pour 150000, les Wendes pour 137000, les Tchèques pour 54000 individus. Certainement le nombre de sujets allemands non Allemands d'origine dépasse de beaucoup ce total officiel de 3 722 000. Jusqu'aux bords de l'Elbe, dans la marche de Brandebourg, en Poniéranie, en Silésie, dans la Posnanie et dans les deux provinces de Prusse, le fond de la population a du sang slave dans les veines. Or, cette population compte actuellement 13 millions d'individus sur un total de 27 279 111 habitants pour tout le royaume de Prusse. Prétendre que les 13 millions d'habitants des

provinces de l'Est de la monarchie prussienne, Berlin non excepté, sont Slaves, serait exagérer les choses. Mais un fait incontestable, c'est que, dans ces provinces, la proportion des individus d'origine slave dépasse de beaucoup les chiffres avoués dans les dénombrements faits d'après la langue parlée. Grâce à l'école obligatoire et aux mesures prises de longue date contre les langues étrangères, tous les sujets de l'empire arrivent à parler l'allemand au détriment de la langue maternelle. Par suite, le nombre des habitants non allemands paraît diminuer d'un recensement à l'autre, quand pourtant les familles polonaises de la Haute-Silésie et de la province de Posen se montrent aussi prolifiques que les descendants des colons allemands établis à leurs côtés. La natalité, pendant l'année 1882, a atteint la proportion de 44 pour 1000 dans les provinces au delà de l'Elbe, avec prédominance du sang slave, contre 37 dans les provinces occidentales de la Prusse, à sang germanique moins mélangé. Dans la province de Posen, polonaise par excellence, l'excédent des naissances sur les décès s'élève dans le courant de la même année à 15 par 1000 habitants au lieu de 12 pour le royaume de Prusse et de 11 pour la moyenne de tout l'empire allemand.

Considérées au point de vue politique et national, les provinces à l'est de l'Elbe sont germanisées bien plus que l'Alsace, où la plus grande partie de la population n'a jamais cessé de parler allemand. Les Slaves ont eu en possession complète, à une certaine époque, toute la Saxe, une partie considérable du Hanovre et une bonne portion de la Franconie. Après leur refou-

lement sur la rive droite de l'Elbe, où ils semaintinrent, la Poméranie et la Silésie se germanisèrent pacifiquement à la suite de l'introduction du christianisme dans ces contrées. Peu à peu, des colonies allemandes étaient venues de la Thuringe et des bords du Rhin, comme il ressort de la présence du dialecte franc dans le grand-duché de Posen ou du patois alsacien de Wissembourg, parlé par les maraîchers de Breslau, en Silésie. Pendant longtemps, les empereurs d'Allemagne livrèrent de sanglants combats entre l'Elbe et l'Oder, à la suite desquels se multiplièrent les établissements allemands en territoire slave. Non moins sanglantes ni moins longues furent les luttes des chevaliers de l'ordre Teutonique contre les Prussiens ou Pruczi, qui demeuraient dans la Prusse orientale, entre la Vistule et le Niémen. Ces peuplades païennes semblent avoir été reliées entre elles par une organisation sacerdotale commune analogue à celle des Suèves lors de l'arrivée des Romains en Germanie. Elles avaient été visitées par des missionnaires chrétiens dès la fin du x e siècle. L'ordre des chevaliers Porte-Glaives, secondés par les chevaliers Teutoniques, dont l'institution date de l'année 1191, ajouta aux prédications la force des armes pour subjuguer les Prussiens. Chaque nouvelle acquisition de territoire était assurée par la construction d'un château fort, autour duquel s'élevaient des villes peuplées de colons allemands. Telle a été l'origine de Thorn, de Gulm, de Marienwerder, de Graudenz, de Marienburg, de Kœnigsberg. Ces forteresses, élevées sur les bords de la Vistule, du Nogat et du Prcgel, défendent encore

aujourd'hui les frontières prussiennes du côté de la Russie. Le nombre des Prussiens qui parlent encore leur langue primitive dans les relations de famille, au foyer domestique, ne dépasse guère 150 000 individus, peu mélangés d'Allemands et entourés de Polonais.

Hermann Berghaus et Richard Boeckh . se sont livrés à des études approfondies sur la langue parlée par les habitants des différentes parties de l'Allemagne et sur les rapports des Allemands avec leurs voisins de langue étrangère. Dans sa statistique de la population, Berghaus a cru pouvoir dire, dès 1845, en propres termes, qu'il n'y a pas de peuple prussien : Es giebt hein preussisches Volk! Le nom de Preusse, Prussien, signifierait homme des bots, comme orang-outan en langue malaise. Il s'appliquait aux riverains du Russ à peu près de la même manière que les Alsaciens ont emprunté leur nom allemand d'Elsasser h l'IIl, rivière qui traverse leur pays. Le Russ forme la branche septentrionale du delta de la rivière Memel ou Niémen, où Napoléon a fait signer en 1807 au roi de Prusse, sur un pont de bateaux, son traité de Tilsitt. L'autre branche du delta est la Gilge. Toutes deux débouchent dans la lagune kurienne, Kurische Haff, sur le littoral de la mer Baltique. Gardons-nous de confondre l'antique pays prussien, le Preussenland des historiens philologues, avec le royaume de Prusse des géographes et des . hommes d'État. Au lieu de s'étendre au royaume actuel, le nom de Preussenland s'applique tout au plus aux deux provinces de Prusse orientale et occidentale, qui ont Kœnigsberg et Dantzig pour chefs-

lieux. Encore s'en faut-il de beaucoup que les habitants des deux provinces soient Prussiens d'origine. Leur territoire, ou plutôt la population se trouve germanisée au point que Boeckh dénonce comme un intolérable abus d'appeler Prussiens les Allemands de la Prusse. Sur 1 930 000 individus recensés sur le territoire occupé naguère par le peuple prussien, pour une superficie de 735 milles carrés, Boeckh comptait, en 1869, environ 1 450000 Allemands pour une aire de 493 milles, 340 000 Polonais avec 185 milles de surface et 140000 Prussiens-Lithuaniens avec 57 milles de surface. En 1849, Berghaus évaluait à 120 milles carrés l'étendue du domaine de la langue prussienne ou letto-lithuànienne, en y comprenant les localités où plus du huitième des habitants parlait letton. A ce compte, il n'y aurait plus en 1869, époque de la publication du livre de Boeckh : der Deutschen Volkszahl und Sprachgebiet in den europaïschen Staaten, que 102 milles pour la surface du même domaine et 57 milles seulement, si l'on ne considère que les localités où prédominait l'élément prussien. La population, avec prédominance de la langue letto-lithuanienne, se concentre dans les cantons de Schalanen et de Nadranen, parties de la petite Lithuanie correspondant aux cercles administratifs actuels d'Insterburg et de Labiau. Même dans ces cercles, nous trouvons les restes des anciens Prussiens en présence de descendants de colons allemands venus des bords de la mer du Nord et mêlés avec des émigrants d'origine franque, alémannique et bavaroise. Personne ne peut affirmer sûrement si la population autochtone des districts où se parle encore la langue

lettone provient de la branche lithuanienne ou de la langue kurienne. Des quantités de Lithuaniens se sont fondus avec les Prussiens primitifs et paraissent provenir d'une souche commune. Le lithuanien est, de tous les idiomes actuellement parlés en Europe, celui qui rappelle davantage le sanscrit. Il forme avec le livonien, en usage dans les provinces russes de la Baltique, deux rameaux distincts du groupe celtique, tandis que le rameau borussien, ou prussien proprement dit, est tombé en désuétude. Au nord du Niémen, le parler letton prédomine dans le pays de Schalanen jusqu'à Tilsitt. Sur les 120 000 habitants de la contrée, il y a 67 000 Prussiens, Lithuaniens ou Kuriens. Tandis que la ville de Memel est allemande', les Allemands comptent à peine pour un tiers de la population rurale des environs contre un tiers de Lithuaniens dans les campagnes au sud de la rivière. Impossible d'ailleurs de tracer une ligne de démarcation entre les localités où le langage populaire est allemand ou lithuanien. Les deux éléments se pénètrent et se mêlent. Dans les cercles de Tilsitt, de Heidekrug et de Memel, l'élément lithuanien conserve la prépondérance. Dans les cercles de Labiau, de Niederung et d'Insterburg, l'allemand fait plus de progrès.

Les cantons prussiens où le vieil idiome lithuanien persiste sans mélange sont devenus fort rares, malgré la ténacité des paysans à conserver dans l'usage intime de la famille le langage de leurs ancêtres. Ce sont les communes les plus petites, les localités les plus isolées, où l'ancienne race et la langue héréditaire persistent avec plus de pureté, particulièrement dans le cercle de Memel. En 1861, on ne comptait que

47 800 habitants pour un ensemble de 457 localités, avec moins de deux dixièmes d'Allemands. D'un recensement à l'autre, la population des Allemands augmente, non point cependant à cause d'une moindre fécondité des populations lettones. Chez les unes comme chez les autres, les naissances dépassent le nombre des décès. Mais l'œuvre de la germanisation se continue irrésistible, envahissante, par l'abandon graduel des anciennes mœurs et l'adoption lente de la langue allemande. Aussi voyons-nous se rétrécir et s'émietter le domaine de la langue prussienne-lithuanienne, figuré sur la carte d'Allemagne entre les bouches du Niémen, le cours de la Szeszuwa, affluent du fleuve, venant du territoire russe, et le petit village de Loyen, dans le cercle de Niederung. Pareille à une essence éthérée, l'idiome lithuanien se volatilise et perd sa place naturelle dans l'empire allemand jusqu'au jour où il figurera, en qualité de langue morte, à côté du sanscrit. Dès maintenant, les descendants des Prussiens d'autrefois sont acquis à la nationalité allemande, en attendant que des annexions nouvelles étendent cette nationalité à la Gourlande, la Samogitie, la Livonie, provinces russes de la Baltique où les éléments lettiques prédominent encore, mais dont les villes ont reçu des colons allemands en assez grand nombre, surtout dans les classes cultivées et riches. Une agitation allemande assez active est entretenue dans ces provinces, auxquelles des Allemands patriotes ont proposé déjà d'étendre leur protection nationale appliquée à la façon que l'on sait.

Les Lithuaniens, comme tous les Lettons, présentent un type décidément slave. Dans les provinces

Didttizec

orientales de la monarchie prussienne, le. sang slave entre pour une très large part, beaucoup plus que l'élément finnois, si tant est que celui-ci ait laissé des traces sûres dans la population actuelle de l'Allemagne. Chez les populations à Test de l'Elbe, on reconnaît beaucoup de faces larges, caractéristiques du type slave, où le contour de la tête, selon le portrait tracé par William Edwards, représente assez bien, vue de face, la figure d'un carré, parce que la hauteur dépasse peu la largeur, que le sommet est sensiblement aplati et que la direction de la mâchoire est horizontale, avec des yeux légèrement enfoncés, exactement sur la même ligne; un nez presque droit, moins long que sa distance de la base au menton ; des lèvres minces; des sourcils peu fournis et très rapprochés; peu de barbe. On peut évaluer à 150 000 environ le nombre des sujets prussiens parlant soit le lithuanien seul, soit le lithuanien et l'allemand. Moins nombreux, les Wendes ou les Sorbes du Brandebourg et de la Lusace, également de race slave, ont subi à un degré plus avancé l'œuvre de la germanisation. Cette population fournit la ville de Berlin de nourrices, reconnaissables à leur costume original, comme les Alsaciennes à Paris. Elle occupait en 1860 environ 694 communes réparties sur une surface de 60 milles carrés, avec 122 400 habitants, non compris 13 300 individus, parlant wende, éparpillés dans les localités de langue allemande. Dans les localités non mêlées, dont neuf dixièmes au moins des habitants sont de langue wende, il y a au moins 70 000 individus de cette race demeurant, la moitié dans la haute, la moitié dans la basse Lusace.

Dans la Lusace supérieure, à cheval sur la frontière, entre les royaumes de Saxe et de Prusse, les Wendes, ou plutôt les habitants parlant le wende, représentent 16 pour 100 de la population totale. A une date encore assez récente, les communautés wendes s'étendaient bien au delà de ces limites, du Bober jusqu'à l'Elster, de l'est à l'ouest, jusqu'au cercle de Teltow, dans le nord. Chacune des deux parties du domaine wende forme un carré. Le carré septentrional, situé dans la basse Lusace, a son noyau dans le cercle de Gottbus. Ses villes sont bien allemandes, mais les communes rurales restent pures de mélange au milieu de populations germanisées depuis longtemps. Dans l'intervalle des dénombrements de 1843 et 1861, le nombre des individus au parler wende a diminué rapidement. Trois fois plus étendu, le carre sud, où règne l'idiome sorbe, comprend le cercle de Hagerswerda presque tout entier, la moitié du cercle de Rothenburg, ainsi que les cantons de Bautzen, de Konigswarte et de Weissenberg. Chose curieuse à noter, tandis que, dans le royaume de Prusse, le nombre des Wendes recensés diminue à chaque nouveau dénombrement, dans le royaume de Saxe, où la germanisation à outrance ne préoccupe pas le gouvernement au même degré, la statistique constate un accroissement considérable de la population sorbe. Au siècle dernier, il y avait encore des églises wendes dans les villes, et, sur 42 paroisses wendes rurales énumérées par Busching, 10 seulement reçoivent l'instruction religieuse en langue wende, 27 sont devenues mixtes et 5 n'entendent plus que des sermons en allemand. L'usage de la langue allemande se pro-

page des villes à la campagne lentement, mais d'une manière continue.

Partout où les Slaves et les Allemands se rencontrent ou se sont mêlés, les recensements officiels indiquent une diminution croissante du nombre de sujets continuant à parler les idiomes polonais, lithuanien, tchèque ou wende. Les derniers dénombrements fondés sur le langage usuel dans la monarchie prussienne ont été faits en 1858 et en 4861. Or ces recensements montrent que, dans l'espace de trois années seules ment, la proportion pour 100 des individus de langue slave est descendue de 3,3 à 2,1 dans la marche de Brandebourg, de 24,3 à 23,1 en Silésie, de 55, 2 à 54,5 dans la province de Posen. En Silésie, les Allemands se trouvent à la fois en contact avec des Polonais et des Tchèques. Ces derniers sont au nombre de 50 000 à 60 000 dans le comté de Glatz et dans la principauté de Troppau, anciennes dépendances, toutes deux, de la couronne de Bohême. Quelques localités de langue tchèque apparaissent, en outre, englobées au milieu de populations parlant polonais, dans les cercles d'Oppeln et de Polnisch Wartenberg, ou bien au milieu dépopulations parlant allemand, autour de Strehlen et dans le cercle de Birnhaum. Les Tchèques du Brandebourg, au contraire, sont déjà germanisés depuis le siècle dernier. Sur les pentes septentrionales des monts Sudètes, la race s'est maintenue entre Leobschutz et Ratibor, sur les deux rives de la Zinna, dans 129 communes. A partir de Weissack, sur TOppa, la limite des langues pénètre dans la Silésie autrichienne. Autrefois, comme aujourdhui* la limite des langues était sacrifiée à des considérations d'une

autre nature dans les partages territoriaux. Idée toute française, la question des nationalités, ou la constitution des unités politiques fondée sur la race ou le langage, n'a pas encore été adoptée comme règle. D'après le dernier recensement de la population de l'empire d'Autriche sur la base de la langue parlée, fait en 4847, il y avait alors, sur une population effective de 32 573 000 habitants pour toute la monarchie, 6 432 742 Tchèques contre 7 877 675 Allemands. Les Tchèques étaient alors au nombre de 2 925 882 en Bohême, de 4 354 982 en Moravie, de 92 326 en Silésie, de 4 643 944 en Hongrie, en présence de 4 766 372 Allemands en Bohême, de 483 548 en Moravie, de 234 843 en Silésie. En Moravie et en Bohême, la majorité reste aux Tchèques par la raison que les empereurs de la maison de Habsbourg n'ont pas su germaniser tous leurs sujets à la façon des rois de Prusse. Aussi la politique du laisser-faire et le respect des nationalités, par l'emploi de la langue propre à chaque pays dans les actes publics, ont amené l'empire d'Autriche à l'état de faiblesse où nous le voyons, mûr pour le démembrement. A l'époque de Joseph II et de Marie- Thérèse, la langue et l'élément allemands devaient servir de ciment aux populations, diverses de race et de langage, dont se composait la monarchie. Ce ciment ne tient plus, sous l'effet de l'insouciance ou du laisser-aller du gouvernement autrichien. Chaque province revendique son autonomie, les Croates aussi bien que les Hongrois et les Tchèques. Tchèques et Allemands vivent à couteaux tirés en Bohême. Non •seulement la majorité tchèque demande à gouverner le pays,mais chaque nationalité a ses écoles propres,

depuis l'enseignement primaire jusqu'à l'université. Lors de mon dernier séjour à Prague, j'ai visité un asile d'idiots, où les pensionnaires de langue allemande et ceux de souche tchèque ont été placés à part, afin de donner satisfaction à l'opinion publique. Tôt ou tard, les parties allemandes de l'Autriche passeront à l'Allemagne. La réalisation définitive de ce fait se réduit à une question de temps et d'opportunité. Depuis l'exécution fédérale des duchés de l'Elbe jusqu'à sa dernière campagne en Bosnie, le gouvernement autrichien s'exerce toujours à tirer les marrons du feu au profit du roi de Prusse, pour lequel il ne cesse de travailler avec une abnégation digne de plus de reconnaissance. N'avons-nous pas entendu déjà déclarer, dans une récente publication sur le rôle de l'Allemagne en Orient, que si Vienne avait eu, en temps voulu, un prince de la valeur des Hohenzollern, le Danube serait dès maintenant un fleuve allemand jusqu'à son embouchure? L'auteur ajoutait que l'avenir exigera de l'empire nouveau, plus puissant, plus homogène, plus expansif, de réaliser ce que la monarchie autrichienne n'a pu accomplir dans le passé. Revendiquer l'occupation du Danube jusqu'à ses bouches, c'est aller un peu trop vite en besogne. Les Germains de l'époque des grandes migrations ont employé plus de temps pour leurs mouvements. En tout cas, Boeckh, dans le curieux ouvrage où il étudie les rapports des Allemands avec la population des pays environnants, qualifie comme une obligation inéluctable de la nation allemande la protection et le développement de l'élément germanique en Bohême, ainsi que dans les

provinces baltiques et en Hongrie. Qui le croirait? la sollicitude du statisticien berlinois s'étend même aux Polonais, ceux de la Russie, bien entendu, qu'il importe également de garantir contre les abus de leurs maîtres, contre l'oppression moscovite, faisant veiller l'Allemagne bien au delà des limites où résonne la langue allemande.

Tandis que l'Autriche en deçà de l'Enns, le Tyrol supérieur et le pays de Salzbourg sont entièrement de langue allemande, la basse Autriche présente déjà 5 pour 100 de Slaves, la Styrie 38 pour 100, la Bohême 62 pour 100, la Moravie 74 pour 100, la Silésie autrichienne 47 pour 100, d'après YEthnographie der oslerreichischen Monarchie de Gzornig. En Hongrie, les comitats de Wieselburg et d'Ordenburg étaient peuplés dès l'an 1000 de colons bavarois et alamanns, auxquels se joignirent de nombreux immigrants souabes à partir du xvi e siècle. Actuellement, la limite des langues entre Magyars et Allemands remonte le Petit-Danube au-dessus de Presburg jusqu'au-dessus de Wieselburg. Elle descend au sud de la Raab et suit cette rivière jusqu'à son entrée dans le comitat, pénétrant à l'ouest jusqu'au lac de Neusiedel, passant à Guns, et à Reichniz et à Schleining pour franchir la Raab au village de Saint-Gothard et entrer en Styrie. Presbourg, Altenburg et Guns sont des villes mêlées. En tout, le nombre des Allemands habitant la Hongrie s'élève à 1 200 000 ou 1 500 000 sans compter 420 000 juifs, que Boeckh assimile aux Allemands dans tous les pays slaves. Un cinquième seulement de cette population de langue allemande demeure en masse compacte; les autres vivent disséminés au

milieu des Magyars et des Tchèques. Plus loin, en Transylvanie, dans la Bukowine et dans la Woiwodine, un dixième de la population totale parle allemand et représente un groupe de 400 000 individus, pour la plupart Saxons, descendants de colons arrivés au xn e siècle. Quelques localités allemandes se montrent encore en Esclavonie et en Croatie, mais disséminées et rares. En Dalmatie, on n'en voit plus. Le nombre des Allemands mêlés aux Serbes, aux Croates, aux Slovènes sur le territoire autrichien compris entre le Danube, la Drave et le Mur ne dépasse pas 40 000 sur un total de 2 230 000 habitants. En Styrie, Czôrnig compte en 1857 environ 640 000 Allemands et 231 000 en Carinthie, immigrés dans l'intervalle du ix e au xn e siècle, vivant en agglomération ou disséminés parmi les Slovènes. La colonisation allemande s'est tenue surtout le long de la Drave. La ligne de séparation des langues suit en Styrie une limite plus ou moins naturelle par les Windischen Buhel, le Platsch, Posruck et Radl. Dans la Carinthie, elle longe la Drave jusqu'à la ligne de partage des eaux, entre le Dobracz et le Gail, au delà de Villach, pour descendre ensuite par la vallée de la Fella. Dans le district de Kraïn habitent encore plus de 30 000 Allemands ; 8 000 environ dans le Frioul et l'Istrie, y compris le port de Trieste, où l'élément italien prédomine.

On le voit, l'élément allemand est numériquement de beaucoup inférieur aux éléments slaves dans la population de l'empire d'Autriche. En 1880, cette population s'est élevée à 37 869 000 habitants, dont 8 000 000 d'Allemands à peine, représentant 21 à 22 pour 100 de l'ensemble. Quoi d'étonnant que les Aile-

mands ne conservent pas la prépondérance dans de pareilles conditions, malgré leur supériorité relative aux autres peuples de la monarchie pris en particulier! Dans l'empire d'Allemagne, la proportion des sujets de langue étrangère ne dépasse plus 8 pour 100 sur une population totale de 45 234 061 individus, par suite des progrès de la germanisation. Qu'on les approuve ou qu'on en conteste l'application, les efforts du gouvernement allemand pour amener toute la population de l'empire à l'unité de langage ont une portée politique dont les effets contribuent certainement à affermir la puissance de la nation. Tout homme de cœur se trouve profondément blessé par l'interdiction de la langue maternelle. La raison d'État explique les atteintes portées aux sentiments des individus dans l'intérêt supérieur de la communauté.

Aucun autre peuple, si ce ne sont les Alsaciens- Lorrains, ne résiste avec tant d'opiniâtreté que les Polonais aux mesures de germanisation. Les Polonais ont sans doute l'avantage de pouvoir invoquer la garantie des traités pour le libre usage de leur langue, garantie refusée aux annexés français. Songeons seu^ lement, à ce propos, au traité de Prague, dont l'article 5 reste sans exécution malgré les réclamations des Danois. Depuis des années et des années, les Polonais demandent, avec une insistance et une persévérance dignes d'un meilleur sort, le maintien de leur nationalité distincte au sein de la monarchie prussienne. Ils prétendent exercer le droit de conserver leur langue, en place de l'allemand pour les actes publics, devant les tribunaux et à l'école. Sans contester le droit en principe, le gouvernement impose

la langue allemande de fait dans les actes où intervient l'administration. Au député Janiszewski, qui protestait contre les torts causés à la population de Posen, le ministre Manteuffel répondit à la Chambre prussienne, le 2 octobre 1849 : « Si nous avons fait tort à Posen, nous réparerons ce tort; mais je suis d'avis qu'il n'y a point de tort! » Déclaration en harmonie avec l'instruction donnée par le même homme d'État à ses agents diplomatiques de prendre des engagements qui ne lient pas. Les Polonais se trouvent en présence de promesses de cette nature chaque fois qu'ils invoquent les traités en faveur de leurs franchises nationales. Ils ont beau résister de toutes leurs forces, ils n'échappent pas au sort commun de l'absorption par la nation allemande. Afin de hâter la germanisation, un ordre de cabinet du 13 mai 1833 recommande l'acquisition, dans la province de Posen, de domaines de grands propriétaires polonais, au compte de l'état, pour revendre ces terres à des Allemands d'origine. En réponse à cet ordre, un président supérieur de la province dit dans un mémoire sur son administration : « Dans l'exercice de mes fonctions, j'ai cru devoir comprendre ma tâche de manière â favoriser l'union intime de cette province avec l'État prussien par l'effacement graduel des dispositions, des usages et des vues de ces habitants polonais contraires à la fusion désirée, en faisant pénétrer de plus en plus, dans la vie intime de la population, tout ce qui constitue l'essence de l'être allemand, tant pour les choses matérielles qu'au point de vue intellectuel, afin de réaliser comme effet définitif l'accord des deux nationalités avec une prédominance positive de la cul-

ture allemande. » C'est tout à fait la politique administrative appliquée en Alsace-Lorraine. Quoi d'étonnant que les patriotes polonais protestent contre sa continuation, dont le résultat, considéré sous le rapport national, a été de réduire de 55 à 54 pour 100, dans le court intervalle du recensement de 1858 à celui de 1861, la proportion des habitants de la province de Posen inscrits comme se servant de la langue polonaise dans les relations de famille?

Pendant longtemps, le domaine de la langue polonaise a embrassé le bassin de l'Oder et celui de la Vistuie avec le cours supérieur du Bug et de quelques autres affluents en amont de Biola. La partie antérieure de ce domaine comprenant la Poméranie et le territoire de la Neumark fut pourtant perdue de bonne heure. Plus tard, le mouvement de retour des Allemands, dans le courant du xm c siècle, enleva la majeure partie de la Basse-Silésie aux Polonais, sans lutte violente. Par suite de la multiplication des colonies allemandes, le long de la Vistuie, une bande continue de possessions germaniques sépara le territoire des Polonais Kaszoubes de la Grande-Pologne, tandis que, dans le pays de Prusse, Allemands et Polonais s'établirent simultanément, les premiers dans les régions basses, voisines de la mer Baltique, les autres sur les terres plus élevées de la Mazovie, non sans avancer ou reculer par moments leurs limites respectives. Dans l'état actuel des choses, la ligne de séparation des langues, quoique assez tourmentée, suit un tracé continu depuis le contact des Polonais et des Allemands dans la région celtique, sur les bords de la Rominte, près Przcrosl, jusqu'à Bauernwitz,

non loin de la Zinna, à la rencontre des Tchèques. Il s'en faut cependant que cette ligne établisse une démarcation absolue entre les deux langues, car elle laisse d'une part 2400 localités polonaises avec environ 500 000 habitants disséminés sur l'ancien territoire de nationalité polonaise en Silésie, en Pomérélie et dans le sud de la province de Prusse occidentale. D'un autre côté, nous constatons la présence d'un nombre tout au moins égal de sujets parlant allemand, demeurant dans 1420 communes germanisées du domaine polonais, à côté de 9120 localités habitées par 2 300 000 individus polonais de langage. Dans la partie autrichienne de la Silésie, naguère attachée à la Pologne, le neuvième seulement de la population est allemand, en regard d'un quarantième d'Allemands établis dans la Pologne russe, abstraction faite des juifs, que certains statisticiens s'obstinent à revendiquer pour la nationalité allemande en Russie et en Autriche, comme dans les provinces polonaises de l'Allemagne. Dans la Pologne russe et dans la Pologne autrichienne, la langue allemande fait moins de progrès que parmi les Polonais prussiens, dont le gouvernement poursuit la germanisation d'une manière systématique.

Naturellement les progrès de la germanisation sont plus rapides dans les enclaves polonaises entourées d'Allemands. C'est ce que nous constatons pour la Pomérélie, l'ancien pays kaszoube, entre la Persante, la Netze, la Vistule et la mer. Les chevaliers teutoniques, qui ont dominé dans la contrée, y ont de bonne heure introduit l'influence allemande. D'un recensement à l'autre, la proportion, sinon le nombre

total des habitants parlant polonais, diminue sensiblement, malgré l'origine slave de la masse, car les Allemands d'origine apprennent peu le polonais, tandis que tous les sujets d'origine polonaise sont tenus d'apprendre l'allemand. Sur un total de 1 500 000 habitants, un cinquième à peine figure sur les feuilles de recensement des sujets polonais de la Pomérélie, qui embrasse une partie de la province de Prusse occidentale et de la Poméranie. Dans le pays de Gulm, situé un peu plus au sud, sur la rive droite de la Vistule, la domination alternative des Allemands et des Polonais a eu pour effet de mélanger les éléments polonais et allemands plus que n'importe ailleurs. A la campagne, comme dans les villes, les habitants d'origine polonaise et d'origine allemande vivent côte à côte. En regard de 442 localités où la langue allemande prédomine, il y en a, dans le pays de Culm, 809 où l'idiome polonais sert au plus grand nombre d'habitants. Le territoire des deux rives de la Netze a été acquis par la Prusse, lors du premier partage de la Pologne. Les colonies allemandes se sont échelonnées dans les basses terres marécageuses le long des rivières et les ont mises en culture. Bromberg est au centre de ces colonies une ville essentiellement allemande, située sur le canal du même nom, creusé il y a un siècle pour réunir par une voie navigable les eaux de la Vistule à celle de l'Oder, entre la Netze et la Bruhe. En quittant les rives de la Netze pour aller vers le sud, la proportion des localités en majorité polonaises augmente. Sauf le cercle de Fraustadt, colonisé par les Allemands sous la domination silésienne, le territoire polonais au sud de la

Netze n'appartient à la Prusse que depuis les derniers partages de 1815. Aussi la proportion de l'élément allemand, par rapport à l'élément polonais, diminue dans l'intérieur de la Grande-Pologne d'autrefois, ainsi que dans la Silésie supérieure. Un moment, en 1848, il a été question de séparer de la Posnanie les cercles fortement mélangés de Fraustadt, de Birnbaum, de Meseritz, de Bomst, ainsi que le district de la Netze, pour les rattacher aux provinces allemandes de la Prusse et donner une constitution particulière aux districts essentiellement polonais. Ce projet ne reçut points de suite, ni la population polonaise aucune concession. Par contre, le Landtag prussien a voté récemment de larges crédits mis à la disposition du gouvernement pour acheter des domaines appartenant à des familles polonaises dans la province de Posen et qui doivent être cédés à des cultivateurs allemands.

Toute la Haute-Silésie sur la droite de l'Oder jusqu'à Leobschutz est éminemment polonaise de langage. Nulle part d'ailleurs nous ne pouvons tracer une ligne de démarcation précise entre le territoire polonais et le territoire allemand. Partout les localités allemandes empiètent sur le domaine polonais, de même que des communes en majorité polonaises restent éparpillées dans des districts à peu près complètement germanisés. Dans la Silésie autrichienne, les recensements établis sur le langage accusent une moindre proportion de l'élément allemand que de l'autre côté de la frontière prussienne, par la raison simple que l'Autriche n'a pas su ou voulu exercer la germanisation à haute pression, suivant l'exemple de

la Prusse. Passons-nous sur la rive gauche de la Biala, dans la Galicie occidentale, naguère partie de la Silésie, nous n'y trouvons pas plus de 10 pour 100 d'Allemands, voire seulement 3 pour 100 dans le district de Gracovie. Pour grossir la proportion de l'élément allemand en Pologne, les chauvins comme Boeckh s'évertuent à y comprendre les juifs, qui, dans le district de Gracovie, comptent pour 7 pour 100. A l'intérieur de la Pologne russe, dans les gouvernements de Plock, de Varsovie et d'Augustowo, on a noté, lors du recensement de 1860, en y comptant la partie momentanément prussienne du gouvernement de Grodno, et après déduction de la partie lithuanienne, sur une population d'environ 2800000 habitants, trois quarts de Polonais, un huitième de juifs et un douzième d'Allemands. La population allemande du territoire momentanément annexé à la Prusse provient de colons établis à cette époque sur les domaines de l'État. A Varsovie, les juifs entrent pour 26 pour 100 dans la population totale, les Allemands pour 4 pour 100 seulement. Boeckh reproche à Kœppen, en termes très vifs, de n'avoir pas compté les juifs avec les Allemands dans son étude sur la population de la Pologne. Il évalue à 235 000 le nombre des habitants allemands de la Pologne russe, plus 620000 juifs. Que si l'on considère ensemble les territoires polonais de la Prusse, de la Russie et de l'Autriche, leur population totale s'élève aujourd'hui à 10 000 000 d'habitants, dont plus de 8 000 000 de sujets polonais, 900 000 juifs et 850 000 Allemands : en sorte que l'élément polonais y entre pour 80 pour 100, l'élément allemand pour 8,5 pour 100, et Télé-

ment juif pour 9 pour 100. Juifs et Allemands réunis ne dépassaient pas en 1869 le nombre de 854 000 dans tout l'empire de Russie. Ces chiffres offrent un intérêt sérieux à une époque où, comme maintenant, les questions de nationalité fixent l'attention des hommes d'État.

Par suite du traité de Francfort, l'empire d'Allemagne a reculé ses frontières occidentales de la ligne du Rhin sur le faîte des Vosges et au delà. Les nouvelles frontières tracées de ce côté ont déterminé l'annexion d'un million et demi des sujets français, dont plus de 300 000 ne savent pas* parler allemand. Poètes et publicistes ont prêché, longtemps avant l'événement, la croisade qui aboutit à la conquête de l' Alsace-Lorraine. Tour à tour, la morale, la religion, la civilisation, étaient invoquées pour justifier cette prétention. A la veille de la guerre, Boeckh fit paraître en 1869 son ouvrage sur la population de l'empire allemand, demandant de rendre à la mère patrie ses enfants alsaciens au nom des bonnes mœurs, en même temps qu'il réclamait l'indépendance des Lettons et le protectorat de l'Allemagne en faveur de la Pologne russe. Et Schenkendorf, du haut du vieux château de Bade, dans une apostrophe jetée à notre face, signalait notre pays comme un trésor perdu, que le peuple allemand avait mission de reprendre, afin de nous délivrer du joug de l'enfer.

Doch dort an den Vogeseu Liegt ein verlornes Gut, Da gilt es deutches Blut Vom Hôllenjoch zu lôsen.

L'enfer, aux yeux de ce poète chevelu, c'était la France. A la vérité, l'empire allemand ne paraît pas avoir offert aux populations reconquises les joies du paradis, même en espérance et comme simple perspective, puisque 538 517 Alsaciens- Lorrains sur un total de 1 549 738 habitants présents lors de l'annexion ont opté formellement pour la nationalité française. On n'a pas, chez nous, le caractère assoupli au point de dire : Merci bien! au maître qui vous met le collier de force au cou. En fait de jouissance viagère, nous avons l'état de siège et l'arbitraire de la dictature comme franchise politique, accommodée d'expulsions qui ont toujours un profond retentissement, quand même elles frappent seulement des familles particulières. Étonnez- vous, après ces vexations et les froissements de tous les jours, servis en place des libertés perdues et des félicités promises, si les annexés s'obstinent à regretter le régime français, si malgré les tentatives des fonctionnaires allemands qui ont pris au sérieux leur tâche de collaborateurs à l'œuvre de conquête morale pour gagner à l'Allemagne « un peuple frère », ces efforts restent impuissants ! C'est que :

Il est des liens secrets, il est des sympathies Dont, par de doux rapports, les âmes assorties S'attachent Tune à l'autre, et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

La ligne frontière entre la France et l'Allemagne ne suit pas exactement la limite des langues. Un bon nombre de localités de langue française ont été annexées au territoire allemand, même dans le dépar-

tement du Haut-Rhin. Partant de Lucelle, du côté de la Suisse, au sud de Belfort, la ligne de démarcation entre les deux langues suit la ligne de partage des eaux entre le bassin du Rhin et celui du Rhône jusqu'à Valdieu, point culminant du canal du Rhône au Rhin. Puis elle monte par le contrefort qui sépare les vallées de Masevaux et de Saint- Nicolas , au sommet de Baerenkopf, confondue avec la frontière, le long du faite des Vosges, au delà du col de la Schlucht. Le canton de Lapoutroie, celui de Sainte- Marie-aux-Mines presque tout entier, et une grande partie du val de Ville parlent français. Sainte-Marieaux-Mines, avec ses annexes, compte une population totale de 11 523 habitants, environ 5600 individus de langue allemande. Autrefois, les parties de cette commune au nord de la Liépvrette appartenaient aux ducs de Lorraine, les parties au sud aux comtes de Ribeaupierre. On en a conclu que la rivière sépare la ville et sa population en deux moitiés : Tune allemande, l'autre française. En réalité, les deux langues sont aujourd'hui mêlées à Sainte-Marie-aux-Mines même, sans démarcation nette. A partir de Steige, dans le canton de Ville, la limite contourne le massif du Ghamp-du-Feu pour descendre dans la vallée de la Brusche jusqu'à Wisches, embrassant encore dans le domaine français le canton de Schirmeck tout entier. A la hauteur du Donon, elle franchit le faîte des Vosges pour entrer en Lorraine, suivre la ligne de séparation des eaux entre la Zorn et la Sarre jusqu'à Walscheid, atteindre le canal du Rhône au Rhin près de Sarrebourg et pénétrer dans le département de la Moselle après avoir contourné le canton de

Dieuze. Tout le nord de l'Alsace, après le Donon, parle allemand. A Sarrebourg, la langue française prédomine encore ; mais plusieurs communes sur la rive droite de la Sarre parlent en majorité allemand. Dans la Moselle, l'allemand est la langue usuelle de presque toute la population du cercle de Sarreguemines et de la majeure partie des cercles de Boulay et de Forbach. Sauf quelques petites déviations, la ligne de séparation des deux Nied jusqu'à leur confluent sépare également les éléments français et allemand jusqu'à Boulay. En d'autres termes, la limite des langues en Lorraine a pour repères à partir du Donon, jusqu'à la frontière du Luxembourg, Sarrebourg, Faulquemont, Albestrof et Boulay. Dans l'ancien arrondissement de Metz, toute la population indigène est de langue française; mais à Metz même il y a beaucoup d'immigrés venus un peu de toutes les parties de l'Allemagne pour chercher fortune ou pour remplir des fonctions publiques dans le pays annexé. Nos évaluations sur le nombre respectif des individus parlant français ou parlant allemand sont fondées sur la population des communes lors du dernier recensement d'après la langue dans laquelle se donne l'instruction religieuse. Il en ressort que la Lorraine annexée compte 240 000 habitants de langue française, et l'Alsace, 70000 tout au moins. Quoique la population de l'Alsace-Lorraine parle allemand en grande majorité, la France n'a jamais eu de sujets ni de citoyens plus patriotes. Napoléon I er appréciait fort bien nos conscrits lorsqu'il disait : « Laissez à ces braves gens leur patois alsacien; ils sabrent toujours en français. »

Dans ses grandes lignes, la délimitation entre la langue française et la langue allemande, avec le flamand et le français, va d'Issimes, dans la vallée de Gressoney, sur le versant sud des Alpes, à Visé,*près de Maestricht, au débouché de la Meuse, en Allemagne, puis de Maestricht à Saint-Omer. En Suisse, on compte 1 900 000 habitants de langue allemande, et Boeckh comprend dans le domaine allemand tout le Luxembourg avec la Hollande entière, peuplés ensemble de 4 270 000 habitants. Malmédy et les localités voisines ont 10 000 habitants parlant français sur le territoire prussien-wallon. Par contre, la Belgique présente plus de 30 000 sujets allemands à proximité des territoires prussiens de la Moselle allemande et en regard de 3 400 000 Flamands sur une population totale de 5 536 654 habitants en 1879. Boeckh évalue aussi à 300 000 environ le nombre des Français de dialecte flamand dans les deux départements du Nord et du Pas-de-Calais à rattacher au domaine de la langue allemande. Remontant plus au nord, vers la frontière du Danemark, nous trouvons dans le Sleswig une population mêlée, vivant depuis des siècles dans un mouvement de flux et de reflux entre les éléments allemands et danois. Outre la langue danoise et le haut-allemand des classes cultivées, on parle encore dans ce pays trois idiomes différents qui subsistent les uns à côté des autres le long du littoral et dans les îles basses de la mer du Nord. Le bas-allemand est usité, dans les îles méridionales, à Pellworm et à Nordstrand, le foringer à l'île de Fôhr, le frison à Amram et à Sylt, ainsi que dans les villages de la côte voisine. De même qu'en Alsace-Lorraine, l'admi-

nistration allemande s'efforce de considérer comme exclusivement allemandes une quantité de communes signalées comme danoises dans les recensements danois. Aussi la Danske Stats Statislik de Bergsoe indique 201 952 Danois dans le Sleswig en 1860, tandis qu'en 1869 Boeckh, dans l'ouvrage cité plus haut, ne compte plus que 142 940 habitants de langue danoise. Qui a raison, des recenseurs danois ou de l'administration allemande, nous ne pouvons l'affirmer au juste. De part et d'autre, l'intérêt politique explique la tendance à l'exagération dans un sens différent. Ce qui est certain, c'est que le gouvernement pousse à l'adoption de l'allemand à l'église et dans les écoles. Ce que tout le monde sait aussi, c'est que le prince de Bismarck, en se fondant sur sa nouvelle théorie des enclaves, renonce à autoriser les Danois du Sleswig septentrional à se prononcer sur leur nationalité par un plébiscite en vertu de l'article 5 du traité de Prague. Dès son origine, le duché du Sleswig renfermait des éléments danois et allemands plus ou moins mêlés les uns aux autres. Alors cependant le sentiment national n'était pas aussi prononcé que de nos jours, où, malgré vingt ans d'annexion, la protestation des habitants danois de la moitié septentrionale du Sleswig est restée aussi vivace, aussi décidée qu'au moment de l'occupation allemande. Aux dernières élections pour, le Reichstag, 14 223 suffrages donnés dans le Sleswig à deux députés danois réclamaient encore l'exécution du traité de Prague .

Récapitulons-nous nos données sur la puissance numérique de la population de langue allemande en Allemagne et hors d'Allemagne, nous constatons la

présence sur le territoire de l'empire de 41 512 000 habitants parlant habituellement l'allemand, et de 60 000 000 Allemands vivant dans les différents pays de l'Europe. Dans ce total de 6000000 d'individus de langue allemande figurent 8000 000 d'Austro-Hongrois, 1 900 000 Suisses, 860 000 Allemands russes, dont 625 000 juifs, 4270000 Hollandais et Luxembourgeois, 30 000 Allemands belges et 3 400 000 Flamands, dont 300 000 en France. L'empire allemand comptant dans ses limites actuelles 45 234 000 habitants, les éléments de langue étrangère y entrent dans la proportion de 9 pour 100. Par contre , nous avons dans l'ensemble des pays d'Europe 30 pour 100 delà population présente de l'Allemagne, également de langue allemande, non compris tous les Allemands émigrés en Amérique au nombre de 4 millions depuis 1820. Depuis 1820, le nombre des Allemands en Europe a doublé, malgré 'intensité de l'émigration. Après la Russie, l'empire allemand est l'État européen le plus peuplé, et la nation allemande se trouve bien près d'arriver au premier rang, occupé naguère par la France. Une forte infusion de sang étranger s'est faite dans la population allemande d'origine ou de langage . En Prusse, l'élément allemand se mêle dans une large mesure d'éléments slaves ; en Bavière, d'éléments celtiques. L'unité politique de l'Allemagne n'en subsiste pas moins comme expression de la volonté nationale et comme une garantie de prépondérance affermie de plus en plus par les progrès croissants de la population.

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