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CHAPITRE XVIII

Un fait positif se dégage de ces arides énumérations, indispensables pour apprécier la capacité militaire du peuple allemand. Aucune autre nation que l'Allemagne ne dispose aujourd'hui d'une puissance supérieure par le nombre des soldats, comme par l'organisation et la discipline. La discipline éprouvée de l'armée allemande met aux mains de ses chefs un instrument docile et sûr, digne d'une entière confiance. Ailleurs, les troupes peuvent avoir plus d'élan* plus de fougue entraînante, plus d'impétuosité dans l'attaque. Par tempérament et par éducation, le sol* dat allemand se plie à une obéissance stricte, qui est une qualité de plus dans une armée quand elle se trouve réunie à la supériorité du commandement et à la force numérique. Savoir obéir, avoir le respect de l'autorité, quelle garantie d'ordre pour la société et quel avantage à la guerre ! De même que la constitution politique donnée à l'Allemagne par la Prusse vise à régler tous les ressorts du gouvernement et les principaux services de l'administration de manière

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à accroître la puissance militaire de l'empire, l'éducation publique tend à façonner les citoyens à la discipline dès' l'école primaire. Le développement des qualités militaires du peuple est l'objet de préoccupations constantes et systématiques, présenté en toute circonstance comme la première condition de la prospérité nationale.

La prospérité nationale, le bien-être commun du peuple entier, comme celui de chaque sujet allemand tient à la puissance de l'empire basé sur sa force militaire. Telle est du moins la doctrine affirmée et soutenue par les hommes d'État prussiens depuis la création du royaume de Prusse. A ceux qui déploraient au Reichstag l'accroissement énorme des charges militaires, le maréchal de Moltke rappelait la maxime des lansquenets allemands d'autrefois, au dire desquels « les enveloppes de cartouches sont les papiers qui ont le meilleur cours » : Da wo es sich um Kàmpfe und Entscheidungen handelt wo nach dem Auspruch des deutschen Landknechts « Patronenhùlsen die gangbarsten Papieren sein werden ». Et pour justifier l'augmentation de l'effectif de présence de l'armée, le chef du grand état-major ajoutait à la même séance du 4 décembre 1886 : a: Les finances doivent être assurées par l'armée ; une guerre mal-, heureuse détruit la meilleure économie financière. » Quant aux alliances^ pour la défense de ses intérêts, l'Allemagne agit sagement en ne comptant pas sur des secours étrangers, un grand État existant seulement par sa propre force : Ein grosser Staat eœistirt nur durch seine eigene Krafft. Ce conseil donné au peuple allemand de compter sur lui seul* le vieux

maréchal de Moltke le répète en toute circonstance, chaque fois qu'il est appelé à s'imposer de nouveaux sacrifices pour l'armée. « L'armée, selon lui, est la plus élevée de toutes les institutions dans chaque pays, car elle seule rend possible l'existence de toutes les autres, toute liberté politique et civile, toutes les créations de la civilisation, les finances, l'État. » Lors des premiers débats sur la loi militaire au Parlement impérial, le 16 février 4874, il a dit : « Nous ne pouvons nous abandonner à aucune illusion; depuis nos guerres heureuses nous avons gagné en respect partout, nulle part en sympathie. De tous côtés nous nous heurtons à la méfiance, que l'Allemagne, après être devenue puissante, pourrait être dans l'avenir un voisin malcommode. » Gomme preuve à l'appui : « En Belgique, vous trouvez encore aujourd'hui des sympathies françaises, d'allemandes peu... En Hollande, on a commencé à rétablir la ligne d'inondation et à se fortifier à nouveau.*. Au Danemark, on croit devoir augmenter la flotte pour la défense du littoral et fortifier les points de débarquement en Zélande, parce qu'on craint une invasion allemande. Tantôt nous sommes soupçonnés de vouloir conquérir les provinces russes de la Baltique, .tantôt d'attirer à nous la population allemande de l'Autriche. « Quant à la France », ce qui nous arrive de l'autre côté des Vosges, c'est un affreux cri de revanche pour la défaite appelée par ses propres fautes. »

Ainsi la France est l'épouvantail, la menace permanente évoquée à la face du peuple allemand pour motiver ses armements de plus en plus forts. Depuis

les premières années du siècle, poètes et historiens rivalisent avec les hommes d'État pour désigner la nation française à l'Allemagne comme l'Erbfeind, ennemi héréditaire. Ennemi héréditaire ! mais l'histoire donne le témoignage que dans les luttes déplorables engagées depuis cent ans, l'attaque est le plus souvent partie de la Prusse. Sans parler de la guerre de l'indépendance entreprise pour délivrer le sol national, n'est-ce pas le roi de Prusse qui a attaqué la France de 1789 rien que pour combattre les principes de la Révolution dont sont sorties la liberté politique et la proclamation des droits de l'homme? N'est-ce pas également un ultimatum prussien du 25 septembre 4806 qui a fait éclater le téméraire conflit résolu par les désastres d'Auerstaedt et d'Iéna et par ce traité de Tilsitt, où faillit s'engloutir la monarchie du grand Frédéric ? Les cris insensés de la marche sur Berlin, poussés lors de la déclaration de guerre à la Prusse, faite par Napoléon III en une heure d'affolement, n'effacent pas le manifeste ridicule du duc de Brunswick en date du 25 juillet 4792 pour annoncer la « promenade militaire » des campagnes de Valmy et de Jemmapes ! Et c'est d'un cœur également léger, d'un esprit aussi irréfléchi et imprévoyant, avec une présomption injustifiable à aucun titre, que la cour et les conseillers de Frédéric- Guillaume III ont entraîné le peuple prussien dans ces guerres malheureuses des années 4806 et 4807 dont les plaies ne sont pas encore complètement guéries. Erreurs pour erreurs, un juge impartial constate les mêmes fautes de part et d'autre du Rhin, relève des griefs semblables, également fondés, auxquels le

salut commun conseille de faire trêve, sinon de les reléguer dans l'oubli.

Au lieu de l'oubli des haines nationales, les adversaires en présence, rebelles aux conseils de la raison et au sentiment de l'humanité, s'appliquent davantage à entretenir la discorde. Dans les écoles de l'Alsace, les hommes chargés de veiller sur l'éducation populaire et de former les générations nouvelles ne rougissent pas de contraindre de petits enfants à chanter des chants, soi-disant patriotiques, remplis d'injures pour leurs pères, battus comme soldats français. Les égarements du patriotisme, qui ne cessent de désigner la France comme l'ennemie héréditaire, et dénoncent au monde ses convoitises iniques, ont réclamé la conquête de l'Alsace-Lorraine bien avant l'événement, contre le gré manifeste de ses populations. Les mêmes voix allemandes qui se sont élevées pour secouer le joug étranger de leur patrie prêchent l'assujettissement des pays voisins. Écoutez seulement Arndt, l'émule poétique de Koerner, le collaborateur de Stein et de Scharnhorst pour la rénovation nationale. Arndt a enflammé l'Allemagne, plus qu'aucun autre, pour exciter au sein de la nation l'enthousiasme de la revanche contre Napoléon. Mais après avoir chanté le Vaterlandslied, après avoir rédigé le catéchisme pour le soldat allemand, Katechismus fur den deutschen Kriegs-und Wéhrmann y après avoir expliqué au peuple ce que signifie l'institution de la landwehr et du landsturm, au point de vue de la défense du territoire, il a écrit son fameux pamphlet sur le Rhin, fleuve 'allemand, mais non pas frontière de l'Allemagne : Der Rhein, Deutschlands

Strom, aber nicht Deutschlands Grenze. Toute une pléiade de poètes inspirés illustrent la littérature de cette époque de la délivrance et célèbre le patriotisme dans des chants immortels : Arnim d'Achim, Frédéric Schlegel, Henri- Joseph de Collin, Henri de Kleist, également grands à côté de Koerner et d'Arndt. Pourtant, si le sentiment de la patrie émeut tout cœur bien placé et commande le respect bien au delà des conventions nationales, nous ne comprenons plus l'exagération de ce sentiment poussé à la haine, nous surtout, fils de l'Alsace, quand Arndt, en 1840 déjà, nous crie comme dernière solution de F unité nationale allemande :

Zum Rhein ! Uber'n Rhein !

AU Deutsckland in Frankreich hinein!

En Alsace-Lorraine, les patriotes rêvent l'accord, l'union, l'alliance de la France et de l'Allemagne, à une condition, il est vrai, que les maîtres du jour traitent de rêve. A ceux-là, qui traitent de rêveurs les patriotes de cette espèce, nous répondons simplement, dans l'attente de l'avenir :

H was a dream,

But it was not alone a dream.

Pour en revenir à l'organisation des forces militaires, les maîtres de l'art nous présentent la discipline comme première condition d'une bonne organisation de l'armée. Lors des débats sur le code pénal militaire allemand, le 7 juin 4872, le maréchal de Moltke a dit : « Autorité en haut, en bas obéissance, la discipline

est toute l'âme de l'armée. La discipline seulement rend l'armée ce qu'elle doit être; une armée sans discipline est une institution dans tous les cas coûteuse, insuffisante pour la guerre et dans la paix pleine de dangers.... Plus importante que ce qui a été appris à l'école, est l'éducation de l'homme venant après l'école, son habituation à l'ordre, la ponctualité, la propreté, la docilité et la fidélité, bref la discipline. C'est cette discipline qui a mis notre armée en état de gagner victorieusement trois campagnes. » Avec raison, le grand homme de guerre qui a préparé les victoires de l'Allemagne considère une autorité forte nécessaire pour déterminer des milliers de gens à exposer leur santé et leur vie, au milieu des privations et des souffrances, pour l'exécution d'un ordre donné dans les circonstances les plus difficiles. Gomme conséquence du principe d'autorité indispensable, garanti par le code pénal, le sous-officier doit avoir une position privilégiée par rapport au simple soldat, de même que l'officier jouit de prérogatives par rapport aux uns et aux autres. La hiérarchie réalise l'obéissance des subordonnés envers leurs supérieurs, à tous les degrés, sans exception.

Un officier de mérite, M. Fritz Hoenig, capitaine dans l'infanterie allemande, maintenant retiré du service, a écrit un traité sur l'importance de la discipline pour l'Etat, l'armée et le peuple : Die Mannszucht in ihrer Bedeutung fur Staat, Volk und Heer. Recom- ' mandable à bien des titres, cet ouvrage trouve la mesure de la civilisation des peuples dans le degré de discipline de leurs armées, inégal et variable suivant les temps et les lieux . Les lois qui règlent la disci-

pline militaire suivent l'évolution de la civilisation, se perfectionnant à travers les siècles pour arriver à son état actuel. Point d'armée possible sans discipline, point d'armée capable de remplir sa mission propre. Dans son acception entière, au sens large du mot, la discipline ne se réduit pas à l'obéissance stricte. Son essence, bien comprise, vise à développer d'une manière générale les vertus militaires. Plus ces vertus existent, plus elles sont vivaces et répandues, plus l'armée assez heureuse pour les mettre en pratique aura de succès à la guerre. Obéir avec intelligence, interpréter sagement les ordres reçus, savoir les prévenir au besoin, supporter avec résignation les maux inséparables de la guerre, se soumettre à tous les sacrifices jusqu'à la mort, telles sont les vertus militaires inspirées par une discipline parfaite. A la veille de la catastrophe où la Prusse faillit périr, Scharnhorst, le réorganisateur futur de l'armée allemande, écrivait à son roi : « Nous avons commencé à estimer l'art de la guerre au-dessus des vertus militaires; cela a causé la perte des peuples dans tous les temps. » Qui dit vertu, ne dit pas contrainte. L'obéissance inspirée par la crainte de la répression ne peut engendrer la vertu. Aussi bien les promoteurs de l'armée allemande ont voulu fonder la discipline sur l'éducation morale, avec la religion pour base, plus que sur les peines inscrites dans le code.

L'éducation militaire commence donc en Allemagne avec l'école primaire, obligatoire pour tous les su* jets de l'empire, comme le service à l'armée. A l'école primaire, les enfants reçoivent des leçons de gymnastique, préparation aux exercices futurs du

soldat. Arrivés sous les drapeaux, les jeunes recrues doivent reprendre ou continuer leur éducation morale, en apprenant le maniement des armes. Gomme le service à l'armée suit peu d'années après la sortie de l'école, on considère l'obligation universelle au service militaire comme un inappréciable bienfait pour l'éducation de la nation. Du moins est tel l'avis du maréchal de Moltke, selon qui le peuple allemand jouit, par ce fait, d'un avantage marqué sur tous les autres peuples. Gela étant, les adeptes du militarisme, juges intéressés dans leur propre cause, en concluent à la nécessité d'appeler tous les citoyens du pays sous les drapeaux, rien que pour favoriser l'éducation nationale. A en croire le chef du grand étatmajor allemand, ce ne sont pas les maîtres d'école qui ont gagné les batailles de l'Allemagne, mais les éducateurs de la nation, l'état militaire qui va avoir élevé bientôt soixante-quinze classes de soldats. Grâce au régime militaire en vigueur depuis les guerres de la délivrance, soixante-quinze classes de jeunes gens ont été dressées par la vigueur corporelle et la fraîcheur d'esprit, à l'ordre, à la valeur, à l'amour de la patrie. Aux yeux du maréchal de Moltke, l'éducation importe plus que le savoir, parce que « le savoir ne donne pas l'abnégation voulue pour le service de son pays. Dos blosse Wissen erhébt den Menschen noch nicht auf den Standpunkt, wo er bereit ist das Leben einzusetzen fur eine Idée, fur PflichterfûUung>fùrEhre und Vaterland. » C'est aussi l'avis de M. Hoenig, dont l'ouvrage sur la discipline constitue, du commencement à la fin, un plaidoyer convaincu pour subordonner l'instruction

scientifique de l'homme à l'éducation morale. Appelé à garantir l'ordre social à l'intérieur et au dehors le respect de la nation, le citoyen formé aux armes doit recevoir une éducation dirigée de manière à régler ses actes par la persuasion intime du devoir à accomplir, non sur la crainte de la répression en cas de défaut. Parce que, dans les masses populaires, la morale est inséparable de la religion, les rois de Prusse ont veillé constamment à maintenir le sentiment religiaux au sein de leur armée, où le service divin a toujours été un service imposé par les règlements disciplinaires. En un mot, la discipline militaire, bien comprise, plaçant les qualités morales du soldat audessus de l'instruction, aspire avant tout à former le caractère et à développer le sens du devoir, le respect de la loi, l'amour de la patrie.

On a beaucoup exagéré le rôle du maître d'école dans les victoires des Allemands en Bohême et en France. Si la discipline des troupes allemandes a été exemplaire, il y a à rabattre considérablement sur le degré d'instruction des soldats. Pour gagner des batailles, il ne suffit pas d'ailleurs de savoir lire et écrire. L'auteur du traité sur la discipline au point de vue de l'armée, de l'État et du peuple, nous apprend que les recrues enrôlées dans sa compagnie ont peu conservé de ce qu'elles apprennent sur les bancs de l'école. Pendant des années, il s'est efforcé de constater le degré d'instruction de ses recrues. Or souvent les faits les plus simples de leur propre pays étaient ignorés par les jeunes gens arrivés au régiment. <( Nous réunissions de nombreuses questions sur la patrie d'origine, dit M. Hoenig. Les réponses

étaient incroyables. Après la guerre de 4870-1871, beaucoup ne savaient même pas le nom de l'empereur d'Allemagne. » Nous voilà loin tout particulièrement des étonnantes connaissances en géographie assez étendues chez les simples soldats pour leur faire trouver tous les chemins sur le territoire envahi ! En rendant hommage aux qualités morales, développées par une bonne discipline dans l'armée allemande, nous devons également nous garder d'exagération pour rester dans la mesure juste. Dans son livre sur Y Armée française en 2870, le général Trochu fait un grand éloge « des armées auxquelles une éducation perfectionnée a enseigné tous les respects ». Ces armées « sont remarquables par leur cohésion, et elles ont des principes de discipline et des habitudes de bon ordre assez solides pour survivre à tous les relâchements inévitables de la guerre. Nous avons appris à nos dépens de quel poids accablant ces principes et ces habitudes d'un ennemi, grâce à eux toujours prêts, pèsent sur les armées décousues qui ne les ont pas. » L'éloge décerné à l'armée prussienne pendant la dernière guerre de France est mérité et aucun juge impartial n'y contredira. Toutefois et malgré l'école obligatoire pour tous en Allemagne, M. Hoenig constate l'existence de grandes inégalités d'éducation parmi les conscrits allemands appelés sous les drapeaux. Les villes manufacturières en particulier fournissent de mauvais contingents. « Parmi les récrues des villes industrielles, l'ivrognerie, l'immoralité, le vol, les rixes reparaissent toujours. Élevés sans famille, sans église, ces hommes perdent aussi dans les fabriques l'éducation reçue à l'école. Les

délits se renouvellent pour eux, une fois qu'ils sont soldats. Ajoutez le faible respect de la loi, de l'ordre et de l'autorité dans lequel ont grandi la plupart des gens des villes d'industrie... Abandon de la garnison, absence du quartier, inexactitude et manque de fidélité sont des manifestations journalières dans cette classe... Le sentiment de l'honneur, sans lequel l'éducation n'est nulle part possible, s est desséché dans l'atmosphère empestée des fabriques, comme la plante qui dépérit sous ses précipitations. » Avec ces éléments, le socialisme révolutionnaire entre dans l'armée et présente dès maintenant de sérieux dangers. Darwin, dans ses études sur la Descendance de V homme, considère « la supériorité que des soldats disciplinés manifestent, sur des troupes sans discipline, comme un effet de la confiance que chacun met dans ses camarades ». Cette appréciation est juste, car la discipline, en développant au sein de l'armée le sens du devoir, permet à tous les combattants, engagés dans la lutte pour la victoire, à compter sur l'appui de leurs voisins. Des hommes qui se sentent les coudes se trouvent plus forts que quand ils sont exposés au danger isolément, sans se savoir soutenus. Un héros brave le danger sans souci d'être appuyé, sans crainte des ennemis plus puissants ; il va de l'avant, impassible sous tous les coups, intrépide jusqu'à la témérité. Mais l'héroïsme, qui est la vertu poussée à l'extrême, au mépris àe la vie, dépasse la capacité moyenne. Vouloir le demander à tout le monde, c'est s'exposer à des mécomptes certains* Puis avec l'armement actuel et dans les prochaines batailles, les traits d'héroïsme individuels ou isolés

ne peuvent produire des effets égaux à ceux d'une armée dont les mouvements s'exécutent avec ordre, régulièrement, où chaque soldat en ligne avance avec la vitesse mesurée pour l'ensemble. Le feu à longue portée réduit les combats à des combinaisons mécaniques, calculées de manière à faire marcher d'accord tous les rouages en jeu, sans avance ni retard. Que la discipline tienne donc à son rang chacun des hommes tenus à exécuter un commandement, ils se soutiendront entre eux, sans défaillance» Le sentiment de la solidarité affermit les moins vail* lants. Le devoir et l'honneur triomphent de toutes les hésitations. Sous l'effet de la confiance établie, chaque corps séparé peut attaquer l'ennemi supérieur en nombre sans hésitation au moment propice, quand l'occasion paraît favorable. Pendant les dernières guerres de l'Allemagne, au dire d'un écrivain militaire, le baron von der Goltz, « chaque général qui tentait ce grave effort était sûr que les corps voisins accourraient aussitôt qu'ils entendraient tonner le canon, certain que dans les cas de besoin l'action engagée vigoureusement serait accomplie par ses camarades si les forces venaient à lui manquer. Tous les chefs pouvaient agir ainsi, avec la même initiative, jusqu'au plus jeune officier, à la tête d'un déta^ chement de tirailleurs. On comprend, dans ces conditions, comment le commandement supérieur, malgré son influence limitée sur la marche des combats et des batailles, se trouvait néanmoins en mesure de combiner ses dispositions pour la solution définitive^ avec une égale certitude. Le généralissime savait bien que, si les voies étaient diverses, toutes les forces en

action concorderaient au but commun de frapper l'ennemi. En toute circonstance, il pouvait être persuadé qu'aucun chef de corps en état de participer à la lutte sanglante ne resterait en arrière. La discipline de l'armée allemande était garante du fait. »

Au point de vue de la stratégie, la discipline bien établie donne plus de mobilité aux armées. C'est une expérience attestée par les généraux allemands à la suite de leurs dernières campagnes. Avéré d'une part, le fait est aussi incontestable de l'autre. Pour notre malheur, l'histoire des batailles de Froeschwiller et de Woerth, comme les opérations qui ont abouti au désastre de Sedan, ne témoignent pas des mêmes dispositions, d'une entente égale parmi les généraux français. L'intervention de la politique a suscité chez nous des jalousies et des rivalités dont la patrie gémit. Pauvre France ! les dissensions politiques ont fait bien du mal à la nation 1 Que de forces neutralisées ou perdues par le retentissement de ces discordes au sein de l'armée! Avec une meilleure discipline, la politique serait exclue de l'armée, si l'état mental de l'armée ne reflétait pas l'esprit du peuple dont elle sort. La division des partis affaiblit partout et toujours. En Allemagne, l'absence des compétitions dynastiques et l'homogénéité du corps d'officiers favorise la concorde au grand avantage de la puissance militaire. Par la constitution de l'unité nationale et sous l'effet d'une législation militaire commune à tout l'empire, les rivalités d'autrefois entre les différents pays allemands ont disparu.

Plus une armée sera nombreuse, plus sa discipline

devra être parfaite, pour faciliter le commandement. Avec le principe de tout le peuple en armes, des masses de troupes prodigieuses vont se trouver en présence. Les guerres des derniers siècles ne donnent pas l'idée des chocs terribles auxquels donneront lieu des conflits futurs dans l'Europe centrale. Les -difficultés pour conduire et approvisionner les immenses armées sur pied en France, en Allemagne et en Russie confondent l'imagination. Sur le pied de guerre des millions d'hommes seront debout sous les drapeaux. Un seul corps, avec son effectif normal de 30000 combattants, en mouvement sur une route ordinaire, occupe une longueur de 24 kilomètres. Si tous les bagages du corps d'armée suivent immédiatement, avec les approvisionnements et les munitions, avec le service des ambulances, la longueur de la colonne atteindra 50 kilomètres. Dans ces conditions, l'extrémité du train des équipages se trouve éloigné de deux journées de marche de la tête du corps. Lors de la guerre de 1866, une seule des colonnes autrichiennes, que le feidzeugmeister Benedeck conduisit de Moravie en Bohême, avait une longueur de 118 kilomètres, soit la distance de Strasbourg à Mulhouse, mesurée en ligne droite, pour trois corps d'armée et une division de cavalerie, ensemble 9 J 000 combattants. Toute l'armée allemande actuelle devrait-elle se mettre en mouvement sur une chaussée unique, avec ses réserves et le train au complet, elle occuperait toute la largeur de l'empire. Vous verriez les têtes de colonnes arriver par Mayence à Strasbourg, que l'arrière-garde commencerait seulement de sortir de Memel, sur la frontière

de Russie. Plus de quinze jours seraient nécessaires pour faire défiler cette troupe formidable d'une manière continue, sans interruption, ni la nuit ni le jour, à travers le boulevard des Linden, devant le palais impérial à Berlin. En 1870, les seize corps d'armée allemands qui se réunirent sur le Rhin couvrirent 120 milles carrés d'un pays fertile. Pour assembler les forces militaires actuelles de l'empire, il faudrait plus de 200 milles carrés, environ 1 200 000 hectares, à peu de chose près la superficie de l'Alsace-Lorraine tout entière! Quelles difficultés présente l'approvisionnement et le ravitaillement de pareilles masses réunies en pays ennemi ou même sur le territoire national! Songeons qu'une armée de 800000 hommes avec 300 000 chevaux consomme en trois semaines deux millions de quintaux en provisions diverses, sans compter la paille et le foin. Pendant la dernière guerre, les armées françaises ont eu à souffrir beaucoup du fait que leurs approvisionnemens étaient uniquement confiés à l'intendance militaire, sans jamais recourir à l'assistance des autorités civiles. De même, les vivres à fournir par les colonnes de ravitaillement ont manqué d'abord à larmée allemande lors de sa concentration dans le Palatinat. Les seules ressources du territoire occupé, si riche que soit ce territoire, ne suffisent pas pour un grand rassemblement de troupes, qui consomment en l'espace de quelques jours les provisions des habitants, pareilles à des nuées de sauterelles dévorant tout sur leur passage.

Dans l'état actuel des choses, en cas de guerre, la frontière entre la France et l'Allemagne présenterait

juste une étendue suffisante pour permettre aux armées des deux pays de se développer convenablement. Un seul corps d'armée, pour se développer comme il faut, a besoin d'un espace de 4 kilomètres en longueur, suivant les dernières expériences. L'armée française irait aujourd'hui d'Épinal à Verdun, avec les différents corps serrés les uns contre les autres, si elle était appelée à se placer sur une seule ligne. A la bataille de Gravelotte-Saint-Privat, le 48 mars 4870, les forces allemandes formées par cinq corps d'armée combattirent ensemble sur une longueur de 45 kilomètres. Avant l'introduction des armes à longue portée, les champs de bataille avaient l'étendue des places d'exercice d'une brigade de nos jours, où les soldats sont déjà exposés à un feu violent à grande distance de l'ennemi. En comparaison de cette distance, où le combat s'engage maintenant, les troupes ennemies paraissent s'être trouvées à un jet de pierre les unes des autres à Waterloo et à Hochkirch. Le commandant en chef pouvait alors encore se rendre compte par lui-même de l'état des choses, avant de prendre une résolution et de combiner ses ordres. Napoléon I er et Frédéric II suivaient les mouvements de leur armée sur toute la ligne, jusqu'au moment de l'attaque ; mais le roi de Prusse se trouvait le plus souvent à la tête de 30 000 à 50 000 hommes à peine, tandis que l'empereur des Français, si souvent victorieux, n'a jamais eu sous la main 200000 hommes à la fois. Un nouveau conflit de l'Allemagne avec les nations voisines ne sera plus une lutte ordinaire entre les armées belligérantes : il aura le caractère d'une migration des peuples, ein Vôlkerauszug, hein

blosser Streit der Heere, selon l'expression de Fauteur du livre sur la nation en armes.

Sans pareil dans l'histoire, cet exode de toute la nation allemande en armes doit prendre des proportions formidables. Pour le nombre des soldats mis sur pied, pour la rapidité de la mobilisation et de la concentration, les guerres des derniers siècles n'ont rien eu de comparable. Être prêt à tout moment, prendre l'offensive avec toutes les forces disponibles, porter l'attaque sur le territoire ennemi comme un coup de foudre, voilà la note dominante des plans de campagne de l'avenir prochain ; telle est la pensée inspiratrice des armements en œuvre sous nos yeux. Les découvertes de la science la plus avancée, les plus merveilleuses acquisitions du génie humain servent à donner sa dernière perfection à l'art de détruire. Les meilleures ressources des peuples sont employées à préparer la guerre. Une nation poussant l'autre, la plupart des États européens s'épuisent en préparatifs militaires. Au milieu de ce mouvement fatal, le monde semble pris de démence.

Encore ceux qui poussent avec le plus d'acharnement aux mesures extrêmes protestent dejeurs intentions pacifiques. Chacun aspire à devenir le plus fort avec la seule prétention avouée df mieux pouvoir se défendre. Écoutons-nous le message impérial, lu le 24 novembre 1887 à l'ouverture de la session du Reichstag allemand, il nous montre « la sollicitude de l'empereur et des gouvernements confédérés appliquée sans relâche au développement plus étendu de l'armée ». Après l'augmentation de l'effectif, décidé par le nouveau septennat militaire, l'exposé des motifs

du projet de loi pour élever la limite d'âge du landsturm exprime la résolution de « rendre disponible et d'appeler le dernier homme encore valide ». Le maréchal de Moltke, pour soutenir ces demandes, montre toute l'Europe roidie en armes, ce qui pousse nécessairement à des solutions prochaines : ganz Europa slarrt in Waffen... Bas dràngt in Naturnothwendigkeit auf baldige Entscheidungen hin. A entendre le prince de Bismarck, la guerre en perspective aura pour conséquence une saignée à blanc du vaincu, afin ' que l'ennemi terrassé ne se remette plus sur pied : Damit der niedergeworfene Feind nicht wider auf die Berne kommt. Avertissements significatifs dans la bouche des chefs de la nation et des fondateurs de l'empire, assez clairs pour persuader la génération présente, comme la génération qui s'élève, que TAU lemagne s'attend à soutenir une lutte suprême, inévitable, pour assurer sa grandeur, son unité, son existence.

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