CHAPITRE XIX
Le projet de création d'une marine militaire pour l'Allemagne remonte avant la constitution de l'empire et est antérieur à l'avènement de la politique coloniale. Avant la conquête des duchés de l'Elbe, enlevés au Danemark, avec le port de Kiel, la Prusse était le seul État allemand qui eût des navires de guerre. Aussitôt après la constitution de la confédération des États de l'Allemagne du Nord, en 1867, la Prusse émit l'idée d'organiser une marine militaire commune pour les États confédérés, au même titre que l'armée fédérale. Toutefois les événements politiques retardèrent la réalisation du projet jusqu'au moment du rétablissement de l'unité nationale sous l'égide du nouvel empire. A la date du 6 mai 1872, le chef de l'amirauté déposa au Reichstag un mémoire pour l'organisation des forces navales de l'empire, avec la demande des crédits nécessaires pour cette œuvre à répartir sur une durée de dix années.
Sur une somme totale de 72 812 500 thalers ou 218437500 marcs, soit 263 millions de francs en
chiffres ronds, demandée pour l'exécution du plan d'organisation de la marine militaire allemande, le gouvernement proposait d'employer 116 millions de marcs pour l'acquisition de vaisseaux de guerre, 13 millions pour l'artillerie navale, 6 millions pour établir une seconde entrée au port de Wilhelmshafen, 37 millions pour les établissements nautiques d'EUerbeck, 9 millions pour le bassin à sec et les magasins de Danzig, 9 millions pour les services des garnisons, 3 millions pour des casernes, 3 millions pour le canal d'Ost-Frise, 6 millions pour le matériel de service des ports, 2,5 millions pour les torpilleurs. Le projet de création de la flotte militaire prévoyait la construction de 8 frégates cuirassées, de 6 corvettes cuirassées et de 7 monitors. Une des frégates cuirassées ayant sombré, peu de temps après sa construction, le nombre des vaisseaux de combat à mettre en ligne se trouve maintenant réduit à treize. Au lieu de construire 7 monitors, l'amirauté s'est borné à en exécuter 2, pour construire par contre, en sus du plan primitif, 13 canonnières à cuirasse. Gomme il arrive assez souvent, le prix des cuirassés a dépassé sensiblement les droits primitifs d'évaluation. D'après les comptes soumis à l'approbation de Reichstag, on a payé 37 447 000 marcs pour les cinq premières corvettes cuirassées, 21 789 000 m. pour huit corvettes croisières, 13 004 000 pour 13 canonnières à cuirasse, 1 678 000 pour deux torpilleurs, le Ziethen et YUhlan. Encore ces sommes représentent seulement le prix de revient brut des navires, sans leur armement. L'armement des trois frégates cuirassées Grosser Kurfurst, Friedrich -der-Grosse et Pretissen a coûté à lui seul
2 054 547 m. ; l'armement des cinq corvettes cuirassées achevées en 1884 est revenu à 4 847 000 m. ; l'armement des 43 canonnières à 2990000. Un mémoire de l'amirauté soumis au Reichstag, le 6 mars 1884, Deukschrift betreffend die Ausfùhnung des Flottengrûndungsplans, donne des détails très étendus sur l'exécution du programme pour la création de la marine militaire et l'organisation des forces navales de l'empire allemand.
Actuellement, à la fin de Tannée 1887, les forces navales de l'Allemagne se composent ainsi :
Nombre. Canons. Tonnage. Force. Equipage.
Chev.vap. Hommes.
Vaisseaux cuirassés. 13 143 88.634 72.400 6.326
Embarcations 'cuirassées 14 17 15.514 11.900 1.113
Frégates croisières. 9 22 27.998 27.500 3.694
Corvettes croisières. 8 94 17.258 16.900 2.090
Autres croiseurs... 5 22 4.012 3.050 614
Chaloupes canonnières 5 16 1.879 1.270 316
Avisos 5 12 6.089 13.800 562
Vaisseaux d'instruction 11 84 15.589 11.160 1.381
Navires divers 31 9 5.129 9.825 485
En somme 101 419 182.102 167.805 16.581
En 1850, le budget de la marine militaire en Prusse atteignait à peine 900000 thalers, soit un peu plus de 3 millions de francs. Il s'élève à 38 328200 marcs ou 46 millions de francs pour l'exercice de 1887, contre 8 341 200 marcs à l'exercice de 1872 comme dépenses ordinaires, auxquelles se sont ajoutés comme dépenses extraordinaires plus de 300 millions de m. en l'espace de seize ans. La comparaison
de ces chiffres donne une idée du travail accompli pour élever l'Allemagne au rang de puissance navale par la construction de ses navires de guerre, par l'établissement de ses ports militaires, par la formation d'un corps d'officiers expérimentés. Cette œuvre d'organisation a été accomplie sans secousse, sans rien laisser au hasard. Un officier, qui a eu un moment de célébrité, à la suite de ses équipées sur la côte d'Espagne, l'amiral Werner, a écrit sur la marine impériale un livre intéressant à consulter, Das Buch der deutschen Marine, arrivé à sa troisième édition en 1880. Dès la guerre du Danemark, les marins prussiens ont affirmé l'urgence de renouveler et d'augmenter leur matériel naval. A cette époque, la Prusse ne put mettre en ligne que sept vaisseaux de guerre et quinze canonnières, contre vingt-deux vaisseaux, armés de 321 canons, dont disposaient les Danois. Lors du combat naval livré près de Stubenkammer, en face de la péninsule de Jasmund, sur les côtes de l'île de Rugen, le 17 mars 1864, deux corvettes prussiennes, VArkona et la Nymphe, avec l'aviso Loreley, appuyés tous trois sur une division de canonnières, luttèrent contre des forces supérieures, sans vaincre ni succomber. Ce fut pour la flotte militaire allemande le baptême du sang.
Dans l'effectif de la marine impériale, parmi le personnel actuel, il y a 807 officiers, médecins et ingénieurs. Le corps d'officiers comprend, sous les ordres du chef de l'amirauté, qui se trouve être un général de cavalerie, 2 vice-amiraux et 5 contre-amiraux, 30 capitaines de vaisseaux, 56 capitaines de corvettes, 294 lieutenants ou enseignes, 143 aspirants ou sous-
lieutenants, 34 officiers du bataillon d'infanterie, 87 médecins, 29 artificiers, 16 ingénieurs torpilleurs, 68 officiers d'administration. Les équipages se composent de deux divisions de matelots fortes de 7807, avec deux Werftdivisionen pour le service des ports comptant 5513 hommes, trois sections d'artillerie comprenant 1540 hommes et un bataillon d'infanterie navale de marine fort de 1006 hommes. Ajoutez le corps des mousses avec 511 sujets, le corps des cadets avec 100 hommes, le service des torpilleurs. Une année dans l'autre, la revision des gens de mer fait figurer sur les rôles de la marine impériale 12 000 à 14 000 matelots et 2000 mousses en état d'être appelés au service. Quant aux équipages de la marine marchande, ils comptaient en 1876 un total de 42 362 matelots contre 39 525 en 1886.
Cette diminution numérique des équipages de la marine marchande correspond à l'accroissement du nombre des navires à vapeur par rapport aux navires à voiles. Effectivement, la flotte du commerce portait il y a dix ans sur ses états 4426 voiliers et 319 vapeurs, tandis que l'effectif des vapeurs s'élève aujourd'hui à 664 contre 3471 voiliers seulement. Dans le même intervalle, le tonnage des navires à voiles est descendu de 901 618 tonnes de déplacement à 861 844, en regard d'une augmentation de 183569 à 420 605 tonnes indiquées pour les navires à vapeur. Or cette augmentation de 130 p. 100 du tonnage a élevé dans la proportion de 61 p. 100 à peine la force des équipages à vapeur, alors que le nombre des matelots au service des voiliers a subi une réduction plus considérable. Par suite de cette transformation, beaucoup de marins
allemands s'engagent au service de l'étranger, dans toutes les mers du monde.
A peu d'exceptions près, les nouveaux navires de la marine impériale ont été construits sur des chantiers allemands. Quatre d'entre eux proviennent de l'industrie française, à savoir : le cuirassé Friedrich- Karl, les corvettes Augusta et Victoria, l'aviso ChHlle, à bord duquel j'ai visité la rade de Kiel. Depuis dix ans, l'amirauté s'adresse exclusivement à l'industrie nationale pour ses commandes. Comme de raison, les usines et les chantiers de Stettin, de Brème, de Hambourg, de Kiel et d'Elbing, ont été appelés à fournir les nouveaux navires. Un moment on a demandé encore les cuirasses à l'Angleterre; mais les forges allemandes de Dilling les livrent aujourd'hui. Ces forges ont fourni pour les cuirasses des corvettes Wurtemberg et Baden 3660 tonnes de plaques et un poids de 500 tonnes pour le Kônig- Wilhelm, au prix de 720 marcs la tonne. De nombreux essais attribuent à ces plaques une force égale aux meilleures plaques des forges anglaises, tout en coûtant moins cher. Il en résulte une économie de 440 000 francs pour le prix de l'armure d'une seule corvette. Malgré le discrédit jeté en Angleterre, par les parties intéressées, sur les constructions navales des chantiers allemands, ceux-ci reçoivent aujourd'hui d'importantes commandes de l'étranger. Les chantiers de Grabow et de Stettin ont construit dans les derniers temps plusieurs cuirassés pour la Chine.
En ce qui concerne l'armement des navires de guerre allemands, le Kônig- Wilhelm porte 18 canons de 24 centimètres,la frégate cuirassée Kaiser 8 canons de 26 cen-
timètres. Sur les corvettes, nous voyons des pièces (Je 15 et de 18 centimètres, tandis que les canonnières sont toutes munies de pièces de 15 ou de 21 centimètres. Outre les pièces de gros calibre, les navires de guerre avaient des canons moins lourds pour les troupes de débarquement. L'apparition des torpilleurs de grande vitesse, filant 24 milles marins à l'heure, décida l'amirauté à remplacer les canons de débarquement par des canons -revolvers du système Hotchkiss. Un ordre impérial du 14 janvier 1881 prescrit l'emploi de ces canons-revolvers en nombre suffisant pour couvrir d'obus une zone de 200 mètres autour du bâtiment qui les porte. Dans ces conditions Faction du torpilleur doit être gênée beaucoup, à en juger par l'expérience de l'attaque des passes de Min par la flotte française de l'amiral Courbet en Chine. A part la frégate Kronprinz, dont la cuirasse mesure seulement 127 millimètres d'épaisseur, les cuirassés allemands possèdent tous des armures de 203 à 406 millimètres. Un obus de 15 centimètres percerait facilement la cuirasse du Kronprinz h 1500 mètres de distance et un obus de 21 centimètres traverserait encore l'armure du Kônig- Wilhelm à 1200 mètres. Mais les corvettes Saxen, Bajern 7 Wurtemberg et Baden, protégées par une ceinture de fer épaisse de 406 millimètres, sont à peu près invulnérables. Pour briser leur cuirasse, il faudrait des obus de 30 centimètres tirés à la distance de 400 mètres au plus, cas improbable aux yeux des marins allemands.
Pour compléter ces informations sur la flotte militaire de l'Allemagne, ajoutons que le plus grand des navires de cette flotte, le Kônig-Wilhelm, déplace
9757 tonnes ou mètres cubes d'eau. Le plus petit des torpilleurs, Tapfer, a une capacité de 50 tonnes à peine. Dans l'origine, la force motrice du Kônig-Wilhelm atteignait 6000 chevaux ; mais ce navire a reçu depuis des machines plus puissantes. Par rapport à leur destination, on partage les navires de la marine impériale en trois classes : les vaisseaux de combat, les croiseurs, les bâtiments affectés à la défense du littoral. Les vaisseaux de combat, ce sont les cuirassés, frégates et corvettes, avec les monitors et les canonnières. Ces canonnières agissent comme des auxiliaires utiles, ainsi qu'on l'a vu au combat naval de Jasmund, dans la mer Baltique. Elles jouent sur mer un rôle analogue à celui de la grosse cavalerie dans l'armée de terre. Aux yeux de l'amirauté allemande, l'idéal du navire de guerre est un vaisseau possédant à la fois une puissante artillerie, un matériel de torpilleurs, des canons-revolvers et un éperon solide. Armé de telle façon, le vaisseau est en état de soutenir une lutte à grande distance, de répondre au feu des batteries de côte, d'entamer, le cas échéant, un combat rapproché et de vaincre dans une lutte corps à corps.
Des obligations aussi multiples exigent un nombreux personnel. Aussi, le Kônig-Wilhelm, armé pour la guerre, n'embarque pas moins de 783 hommes d'équipage : les autres navires de la flotte à l'avenant. C'est l'empereur qui a le commandement suprême de la marine militaire, comme de l'armée de terre. Le ministre de la marine a sous ses ordres immédiats le personnel de l'amirauté et les six bureaux de l'administration centrale. Chacun des deux ports de Kiel et
de Wilhelmshafen est le siège d'une station, le premier pour la mer Baltique, le second pour la mer du Nord. Chaque station navale a deux amiraux, dont l'un dirige les mouvements de la flotte, les travaux de fortification, les opérations du recrutement, tandis que l'autre s'occupe des écoles spéciales et préside les commissions techniques. Les deux stations de Wilhelmshafen et de Kiel ont chacune, avec sa division de matelots, une section de machinistes. Cette section comprend, outre les mécaniciens, les ouvriers occupés sur les chantiers de l'État. Pour le recrutement des matelots, les populations maritimes fournissent le nombre de conscrits voulu, en proportion plus forte naturellement que les provinces de l'intérieur. L'appel du contingent a lieu le 1 er février et la durée du service est de 32 mois. Outre les recrues choisies à la revision, 150 à 200 jeunes gens contractent dans la marine, au commencement de chaque année, des engagements volontaires pour quatre ans. Pendant la période décennale de 1875 à 1884, les commissions de recrutement ont pris à la revision, une année dans l'autre, sur 2212 jeunes gens choisis en moyenne, 1410 dans la population maritime et 802 dans la population soumise au service de l'armée de terre dans toutes les parties de l'empire.
De même, les bureaux de recrutement désignent chaque année 250 ouvriers répartis entre trois sections de machinistes. Ces hommes, après avoir reçu une éducation militaire sommaire, suivent durant six mois des cours d'instruction technique, pour travailler ensuite dans les ateliers de la marine. Plus tard une partie d'entre eux s'embarquent en qualité de méca-
niciens : la plupart contractent des engagements sans primes et parviennent assez rapidement au grade de chauffeurs ou de mécaniciens sous-officiers. On leur réserve cinquante emplois de chefs machinistes ayant rang d'officiers. Quant à ceux dont les aptitudes paraissent insuffisantes, ils restent jusqu'à expiration des trois années de service exigées par la loi dans les ateliers de construction de Kiel, de Wilhelmshafen et de Danzig.
Gomme équivalent de l'infanterie de marine en France, l'Allemagne a son Seebatailion, le bataillon naval, dont quatre compagnies tiennent garnison à Kiel et deux à Wilhelmshafen. C'est peu, eu égard aux besoins d'une puissance coloniale. Le développement des colonies nécessitera inévitablement une augmentation de cet effectif. Tel qu'il est organisé, le bataillon naval rappelle les bataillons ordinaires d'infanterie. La progression de l'instruction est identique, avec cette différence qu'à l'époque des manœuvres d'automne, le bataillon naval embarque à bord des bâtiments de l'escadre cuirassée. Pendant quelque temps deux compagnies du bataillon ont été détachées sur les croiseurs de la mer du Sud. Depuis douze ans, ces compagnies sont remplacées par des détachements de matelots. Par la force des choses, l'extension des colonies allemandes amènera la création d'une armée coloniale spéciale, comme en Hollande et en Angleterre.
Au témoignage de l'amiral Werner : Das Buch der deutschen Marine, page 126, les Allemands se trouvent aussi bien à Taise sur mer que sur terre. Voici plus de mille ans que les Angles et les Saxons ont
quitté la Germanie, aventurés sur des embarcations fragiles, pour chercher sur le sol de la Grande-Bretagne une nouvelle patrie. « Les Vikings, la ligue hanséatique, les Hollandais, dont les actions navales ont rempli l'Europe de gloire et de terreur, appartiennent à notre race. L'Amérique a été élevée à son degré de puissance actuelle par une population en majeure partie d'origine germanique et lui doit sa valeur sur mer. Aujourd'hui, l'Allemagne tient le troisième rang parmi les nations maritimes. Tout cela prouve la capacité nautique innée des Germains, et sous ce rapport nous pouvons prédire à notre flotte un avenir honorable. » Quoi, l'amiral Werner n'hésite pas à déclarer les marins allemands supérieurs aux Anglais pour l'intelligence et en solidité, tout en les égalant pour les qualités propres aux gens de mer. Aux 40 000 matelots qui servent dans la flotte du commerce de l'Allemagne, il faut en ajouter 10 000 à 15 000 embarqués au service de l'étranger. Pour le recrutement des matelots, les provinces intérieures de la Saxe et de la Silésie fournissent d'excellents éléments non seulement à la marine impériale, mais aussi aux équipages du commerce de Hambourg et de Brème. Plus de la moitié de ces équipages et les quatre cinquièmes des officiers viennent de l'intérieur du pays, non des bords de la mer Baltique et de la mer du Nord.
Les officiers de la marine militaire sortent du corps des cadets au nombre de 120, répartis entre quatre classes annuelles. Le service dans la marine marchande peut aussi conduire aux postes de commandement dans la flotte impériale. Pour entrer au corps des cadets, il faut justifier d'un bon examen de sortie de la
classe d'humanités, Zengniss der Reife fur die Obersecunda eines Gymnasiums oder einer Reatechule erster Ordnung, à moins de dix-sept ans, tandis que les Abiturienten ou bacheliers peuvent être admis jusqu'à dixneuf ans. Aux jeunes gens au service de la marine de commerce, qui aspirent à la carrière d'officiers dans la marine militaire, il faut avoir fait un voyage sur mer de douze mois au moins et ne pas être âgés de plus de vingt ans. D'ailleurs les conditions spéciales du programme d'admission sont fixées par un décret impérial du 10 mars 1874. Une préparation scientifique suffisante est jugée indispensable pour entrer à l'école navale en Allemagne, au contraire des principes en vigueur chez d'autres puissances maritimes, qui donnent la préférence à l'entrée au service au plus jeune âge possible. Une fois admis, les candidats passent d'abord six mois à bord de la frégate à voiles Niobé, qui croise dans la mer Baltique et dans la mer du Nord. Passé ce temps, ils suivent du mois d'octobre au mois d'avril, pendant un second semestre, l'école navale à Kiel afin d'obtenir, après l'examen de première année, la qualité de Seckadett, correspondant au rang de Fàhnrich ou porte-drapèau dans l'armée de terre. Puis ils sont répartis sur les navires de l'escadre d'évolution, formée chaque année pour continuer leur instruction pratique. Au mois d'octobre de la seconde année, ils s'embarquent sur la corvette-école pour un voyage de deux ans dans l'Asie orientale ou autour du monde. Trois années et demie d'école sont prescrites pour obtenir le grade d'aspirant, Unterleutnant ohne Patent, avant de passer l'examen définitif d'officier de marine, après une dernière année d'études à l'école
navale. Cinq années de navigation sont requises pour obtenir le grade de Leutnant zur See, correspondant aux enseignes ou aux lieutenants de l'armée de terre. Les jeunes gens entrés dans la marine comme mousses, qui ne passent pas au corps des cadets, peuvent arriver au rang d'officiers de pont, Deck officier, intermédiaire entre le grade de sous-lieutenant et la charge de feldwebel. L'institut des mousses, Schiffs jungen Institut, créé pour la préparation d'un bon cadre de sous-officiers pour les divisions de matelots, date de 1850 pour la Prusse. En temps de paix, les équipages de la marine militaire ne dépassent pas la moitié du nombre de matelots requis en temps de guerre. Pour assurer le recrutement indispensable en temps de guerre, l'amirauté allemande forme les rôles des Seedienstpflichtigen, comprenant les hommes à sa, disposition après une année au moins de service sur mer. En cas de mobilisation, il serait trop long d'attendre le retour des hommes qui peuvent se trouver dans toutes les parties du monde et qui doivent le service dans la marine militaire. Un millier, au moins, de navires allemands se trouve constamment de l'autre côté de l'équateur. Afin de remédier à cet inconvénient, il a fallu s'assurer un bon cadre de sous-officiers pour les matelots. Ces sous-officiers, formés dans l'institut des mousses, ont tout d'abord passé six mois sur l'un des trois bricks Musquito y Never et Undine. Sitôt admis, les mousses, élèves sous-officiers, s'embarquent à Frederiksort pour une navigation de six mois entre Kiel et Malte, avec de fréquentes stations sur les côtes d'Angleterre et de France; après quoi, ils entendent les leçons d'un
groupe d'ingénieurs de l'Etat. Suivant la méthode admise en Allemagne, l'instruction pratique précède ici également l'enseignement théorique. Ce procédé repoussé en France par les prétentions d'une fausse démocratie, a pour lui la sanction de l'expérience.
Veut-on savoir quelle existence mène l'équipage d'un vaisseau de guerre allemand, les instructions rédigées par l'amirauté nous donnent les renseignements voulus, renseignements réunis également dans le livre de l'amiral Werner. Des croiseurs du premier rang, comme le Fûrst Adalbert et la corvette Leipzig, embarquent chacun un personnel de 440 hommes. Leur état-major se compose d'un capitaine de vaisseau commandant, avec un second ayant rang de capitaine de corvette, un officier d'artillerie et neuf officiers subalternes. En vertu des règlements en vigueur, le commandant a le devoir de faire respecter le pavillon national par tous les moyens possibles, « d'agir partout et toujours avec une extrême vigueur, sans maltraiter toutefois les populations à moitié policées avec lesquelles il aura à traiter ». Avant d'appareiller, l'amiral de la plus proche station passe l'inspection du navire pour donner l'ordre du départ. Voici d'ailleurs comment l'ordre du bord règle les exercices et l'emploi de la journée : 5 heures du matin, réveil; 6 heures, nettoyage du pont; 7 heures, déjeuner; 7 h. 40, manœuvres du matin; 8 h. 15, nettoyage des canons et des armes portatives ; 9 heures, inspection de commandant, puis reprise de la, manœuvre; 11 h. 30, second déjeuner, suivi de repos; 2 heures, manœuvres de l'après-midi ; 4 heures, simulacre de combat; 6 h. 30, souper; 9 heures du soir,
extinction des feux, annoncée par un roulement de tambour. L'équipage du navire se partage en quatre divisions, dont les deux premières comprennent les matelots combattants, la troisième les canonnière, la quatrième les mécaniciens, les ouvriers, ensemble du personnel non combattant. Cette vie régulière à bord, soumise à une discipline stricte, influe profondément sur le caractère des hommes et donne aux marins des habitudes d'ordre, que la contemplation des grands horizons de la mer contribue à fixer avec plus de force.
Un décret impérial du 5 mars 1872 a ordonné la création à Kiel d'une académie de la marine analogue à l'académie de guerre, école militaire supérieure de Berlin. Après un certain temps de service actif, les lieutenants de vaisseaux peuvent reprendre leurs études pendant une durée de trois ans. Les maîtres de l'académie de la marine leur enseignent la géographie physique, la tactique navale, l'art de fortifier les côtes. Ces cours ont seulement lieu pendant la saison d'hier; en été, les élèves de l'académie reprennent du service à bord de * l'escadre d'évolution. L'étude théorique et le travail pratique sont combinés de manière à préparer des officiers supérieurs à la hauteur de leur tâche.
En ce qui concerne l'emploi des forces de la marine militaire l'amirauté allemande répartit les navires disponibles entre quatre stations extérieures, dans l'Extrême-Orient, l'Australie, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud. La station de l'Extrême-Orient embrasse les côtes d'Asie : elle comprend trois frégates et trois canonnières, outre la corvette-école
des cadets, le tout sous les ordres d'un contre-amiral. La station de l'Australie et de la mer du Sud dispose de six canonnières et de deux avisos. La station de l'Amérique du Nord a deux corvettes, un cuirassé et le navire école des aspirants. Le service de la station de l'Amérique méridionale enfin est fait par une corvette cuirassée, la Hansa. Parmi les navires de la marine impériale, dans le cours des dernières années, le cuirassé Grosse-Kurfurst a coulé a fond en 1877, en face de Folkestone, sous l'effet d'une collision avec le Kônig-Wilhelm, tandis que peu après le Friedrickder-Grosse s'est échoué pendant une traversée de Kiel à Wilhelmshafen. En 1884, la corvette Sophie de son côté aborda un steamer de manière à être obligée de rentrer au port pour six mois de réparation. Quelques jours plus tard encore, une des corvettes, qui devait aller assurer la prise de possession des nouvelles colonies africaines, s'est échouée également au sortir de la baie de la Jagde, tandis que le brick Undine a fait naufrage en face du Skagger-Rack.