CHAPITRE IV
Après nos aperçus sur les origines et les nationalités, nous avons à considérer la population de l'empire allemand, comme puissance matérielle, au moyen des données statistiques fournies par le dernier recensement. La statistique, bien que rebutante par ses longs alignements de chiffres, est devenue un élément indispensable des sciences politiques. Les hommes d'État ne peuvent plus s'en passer, et tous les gouvernements éprouvent le besoin de faire dans des relevés périodiques l'inventaire de leurs forces. C'est que la statistique, bien interprétée, offre un instrument aussi délicat que sûr pour apprécier les mouvements de la vie des peuples. En Allemagne surtout, on s'y applique donc avec une sollicitude sérieuse. Chacun des États particuliers, aussi bien que l'empire, a son office de statistique, à côté des bureaux attachés pour ce service à chaque branche spéciale d'administration. Dans ce pays, où tout se subordonne aux exigences de l'organisation militaire , rien ne doit être laissé à l'imprévu, ni pour la défense ni pour l'attaque. Non
seulement le grand état-major de l'armée veut savoir combien de wagons l'office de chemins de fer peut mettre à sa disposition, dans un moment donné, pour n'importe quelle direction ; mais les dossiers des plans de mobilisation, tenus au courant soigneusement par chaque directeur de cercle, indiquent les résultats du recensement du bétail et de l'évaluation des récoltes, afin de mesurer à tout instant les ressources de la contrée pour un corps d'armée en mouvement. Un annuaire très complet, publié sous le titre de Statistisches Jahrbuch des deutsvhen Reichs, résume les principales données de la statistique de l'empire. Le recensement même de la population se fait tout les cinq ans en Allemagne comme en France.
L'accroissement considérable de la population de l'empire allemand, uni à la force de son gouvernement et à l'ordre établi dans ses institutions, a assuré la prépondérance politique de l'Allemagne en Europe. Un patriotisme éclairé ne peut se refuser à la constatation de ce fait pénible pour notre amour- propre national, mais positif et incontestable. Reconnaître un mal, c'est d'ailleurs en préparer la guérison. Or, le mal dont souffre la France, c'est le ralentissement de son peuplement par rapport aux progrès des nations voisines. Pour regagner le rang perdu dans le concours des nations, la France a besoin, sous peine de déchoir davantage, d'augmenter sa population, de se donner plus de citoyens, de multiplier le nombre de ses enfants pour l'aimer et la défendre. Le relèvement, la sécurité et la grandeur du pays sont à ce prix et ne se retrouveront pas autrement. La richesse et le bienêtre ne peuvent suffire avec une population station-
naire. Pour croître en bien-être et en force, les hommes doivent grandir en nombre. A défaut d'autres enseignements, l'exemple de l'Allemagne suffirait pour nous instruire. Jamais le peuple allemand n'a été aussi riche qu'aujourd'hui, avec sa rapide augmentation numérique, avec la fécondité de ses familles. Si quelques économistes ont cru apercevoir une opposition douloureuse entre l'accroissement de la population et celui des subsistances, ces deux termes sont liés, au contraire, pour qui va au fond des choses. Plus il y a d'hommes sur un espace donné, plus ils y sont à leur aise. Les pays les plus peuplés sont les seuls dont les habitants ne meurent pas de faim périodiquement. Un regard autour de nous suffit pour nous en convaincre.
D'après les deux derniers recensements faits en France et en Allemagne le 18 décembre 1886 et le 1 er décembre 1885, pendant la période quinquennale de 1880 à 1885, la population de l'Allemagne a augmenté de 1 621 643 habitants, celle de la France de 546 855 dans l'intervalle des cinq années de 1881 à 1886. Trois fois plus considérable en Allemagne qu'en France, l'accroissement annuel de la population atteint 0,70 pour 100 chez les Allemands contre une proportion de 0,21 seulement chez les Français. Encore la part de l'émigration n'entre-t-elle pas en compte dans ce calcul, sans quoi l'accroissement naturel de la population en Allemagne s'élèverait davantage et équivaudrait au doublement du nombre actuel des habitants de l'empire dans l'espace de soixante années, tandis que le nombre d'habitants de la France tend à devenir stationnaire. Pendant la période quinquennale précé-
dente de 4876 à 1880, l'écart entre les deux pays était plus considérable et la proportion d'accroissement annuel s'est élevée à 1,4* pour l'Allemagne. En présence de 37 321 000 Français comptés en 1881 sur le territoire de la République contre 32 569 223 existant en 4834 j un demi-siècle plus tôt, la statistique signalait 45234064 sujets allemands présents en 4880 sur le territoire de l'empire contre 29 548 425 en 4830. Supérieure en nombre à la population de l'Allemagne il y a cinquante ans, la population de la France se trouve dès maintenant dépassée de beaucoup. Cet arrêt relatif équivaut à un véritable recul en face de rivaux qui progressent.
L'ancien équilibre européen se transforme peu à peu au détriment des Français à mesure que de nouveaux peuples sont admis dans le concert des grandes puissances. Sous Louis XIV, vers 4700, l'empire de Charles-Quint se trouvant démembré et l'Espagne reléguée en arrière, la monarchie française, avec ses 49 000 000 d'habitants, occupait le premier rang; elle figurait pour plus des deux cinquièmes dans la population totale des trois grandes puissances européennes : France, Angleterre, Allemagne. En 4789, malgré un accroissement de 7 millions d'habitants depuis le commencement du siècle, la situation relative de la France paraît déjà amoindrie. Les autres États s'étaient accrus de leur côté, et la Russie entrait en scène avec ses 25 millions de sujets, tandis que la France ne représentait plus alors que 27 pour 400 de la population des quatre grandes puissances. Après les guerres de l'empire napoléonien, en 4845, par suite de l'admission de la Prusse dans le concert
européen, la part proportionnelle du peuple français se réduisit à 20 pour 100. Depuis l'avènement de l'Italie en 1870, la proportion pour laquelle la France reste dans l'ensemble des six grandes puissances actuelles est descendue à 14 pour 100. Encore faudrait-il comprendre dans ce bilan international les États-Unis d'Amérique, rapprochés de nous chaque jour par l'accélération des communications, et que leur prodigieux développement agricole et industriel appelle à intervenir de plus en plus, sinon dans la politique européenne, du moins dans nos problèmes économiques. Suivant un rapport fait à la Société d'économie sociale de Paris par M. Gheysson, sur la population en France et à l'étranger, si l'on fait entrer les États-Unis en ligne de compte et si l'accroissement des populations en présence continue dans la môme mesure qu'aujourd'hui, sans nouveaux remaniements dans la carte de l'Europe, dans cinquante ans, la nation française ne figurera plus que pour 7 pour 100 du total. En deux siècles, la population relative de la France se réduirait ainsi du tiers au quinzième, tandis que nos calculs de progression indiqueraient le nombre formidable de 170 millions d'habitants pour la population de l'Allemagne,, avec ses limites actuelles, vers la fin du xx p siècle. Une modification de l'allure actuelle de la population française ne semble pas probable, et nous en sommes réduits à répéter l'observation du poète latin sur son nocher :
Non aliter quam qui adverso vix flumine limbum Remigiis subigit, si brachia forte remisit, Atque illum in praeceps prono rapit alveus amni.
A raison de 170 millions d'habitants, la population de l'Allemagne au xx c siècle atteindrait une densité de 315 individus par kilomètre carré de son territoire actuel, chiffre inouï, et dont le simple énoncé met en évidence la nécessité de nouvelles acquisitions territoriales pour l'extension du domaine de l'empire. En Belgique, le pays du monde le plus peuplé, la densité de la population s'élève actuellement à 188 habitants par kilomètre carré contre 71 en France et 84 dans l'empire allemand. La densité moyenne de la population de toute la surface terrestre ne dépasse pas 10 habitants par kilomètre carré, d'après l'ouvrage de MM. Wagner et Behm : Bevôlkerung der Erde, publié à Gotha en 1883. Voici comment se répartirait, suivant les calculs de ces deux savants, basés sur les informations les plus exactes et les plus sûres, la population des différentes parties du globe en ce moment :
, , Superficie Parties de la terre.
en kil. carrés.
Europe, sans l'Islande. 9.730. 570
Asie 44.580.850
Afrique < 29.823.253
Amérique 38.473.138
Australie et Polynésie. 8.952.855
Terres polaires 4.478.200
Total 136.03R.872
Quant à la population de l'Europe, évaluée celle-là d'après les recensements officiels, faits dans les différents pays à des intervalles périodiques, avec toute la précision possible, la statistique nous donne les indications que voici :
Population
totale, par kil. carré.