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CHAPITRE XXII

On se demande souvent, en France surtout, si l'exagération du militarisme n'entraînera pas dans un avenir rapproché la ruine matérielle de l'Empire allemand et si les sacrifices nécessaires pour être à tout moment prêt à marcher au combat n'aboutiront pas pour l'Allemagne à un suicide économique. Il ne manque pas de gens, même en Allemagne, qui jugent les armements de la nation unifiée au-dessus de ses forces et en tirent la conclusion d'une inévitable catastrophe. Telle n'est pas notre appréciation, car nous ne voyons pas que les charges actuelles de l'Empire excèdent ses moyens. Les dépenses courantes réelles inscrites au budget ordinaire de l'Empire allemand dépassent peu la somme inscrite au budget militaire de la France. Sauf quelques voix isolées et sans écho, personne ne demande, même dans les rangs de l'opposition au Reichstag, à diminuer les crédits affectés à l'armée. Tout au plus les chefs de l'opposition parlementaire emploient-ils leurs efforts à combattre les projets d'impôts nouveaux, sans refuser pourtant

toute augmentation de crédit pour les dépenses militaires. Si le peuple se plaint de ses contributions, il ne les en acquitte pas moins honnêtement, avec les surtaxes. Dans les États du Sud, où les charges publiques ont été de tout temps moins lourdes que dans le Nord, où l'humeur est moins belliqueuse aussi, les masses, peu sympathiques au régime prussien, murmurent davantage, en comparant l'existence plus facile dans le passé aux exigences impérieuses du présent. Prétendre cependant, comme on l'essaye de l'autre côté des Vosges, que les Allemands ne supporteront pas longtemps leurs obligations militaires actuelles, c'est mal apprécier l'état réel des choses et des esprits. En Prusse, les hommes de l'opposition, ceux qui votent pour les candidats progressistes, se lèvent comme les conservateurs quand le gouvernement touche la corde patriotique. Et quand ce même gouvernement signale un danger national ou montre le sol de la patrie menacé, Bavarois et Wurtembergeois, oublieux de leurs rancunes particularistes , accourent et se rangent vite à côté des détestés Prussiens. Sous le drapeau national il n'y a plus que des Allemands obéissant à une commune discipline. Cette disposition d'esprit vient de se manifester encore dans le vote en blec, au Reichstag, du projet de loi pour la prolongation jusqu'à quarante ans du service dans la landwehr, et dans l'acceptation des crédits extraordinaires pour la transformation du matériel de guerre. #

Jusqu'au 31 décembre 4881, les États particuliers étaient tenus de verser à l'empereur, commandant supérieur des troupes de l'Union, une taxe annuelle

de 225 thalers ou 843 fr. 75 par homme sous les armes, pour l'entretien de leur contingent. Aux termes de la constitution de l'Empire, cette contribution doit continuer à être versée dans la caisse commune ou portée au compte des différents États. Pour un effectif de 468409 hommes actuellement sous les drapeaux, la marine non comprise, cela équivaudrait à 316176075 marcs. Or le projet du budget pour l'exercice 1888-1889 porte pour dépense ordinaire de l'armée 362 465 016 marcs ou 453 081 295 francs, soit environ 967 francs par homme, répondant à une contribution approchant de 10 francs par tête d'habitant, à raison d'une population de 46 855 701 habitants, d'après le recensement du 1 er décembre 1885. En France, la population s'élève à 38218903 habitants ; le nombre de soldats de l'armée active est de 514 650 hommes ; le montant du budget militaire de 555934520 francs, soit 1082 francs de dépenses en moyenne par homme inscrit, et 15 francs de contribution par tête d'habitant. Avant la constitution de l'Empire, le budget militaire de l'Allemagne ne dépassait pas 199 252 719 marcs pour l'exercice de 1868, soit l'équivalent d'une contribution de 7 francs par tête d'habitant, en sorte que l'augmentation se monte à 82 pour 100 de ce chef, dans l'espace de vingt années. Sur un budget total de 709 millions de marcs pour l'exercice annuel courant* les dépenses pour l'armée et la marine absorbent 488 millions, soit plus des deux tiers, voire même 76 pour 100 du revenu total, si l'on compte que le crédit de 26 millions, inscrit au fonds des invalides, représente le montant des pensions militaires, ainsi qu'une somme de 28 mil-

lions sur le crédit porté comme fonds général des pensions. Avec autant de raison pourrait-on encore assimiler à des charges militaires les subventions ou les dépenses pour construction de chemins de fer, consacrées à des lignes exclusivement stratégiques, puis les intérêts de la dette de l'Empire, contractée en majeure partie pour les besoins de l'armée et de la marine.

Alimenté en partie par des impôts ou des recettes à lui propres, en partie par les contributions matriculaires versées par les États particuliers sur le produit de leurs recettes à eux, le budget de l'Empire allemand a l'avantage de se trouver toujours en équilibre, par la raison que les contributions matriculaires, réparties par le chancelier entre les États particuliers, servent justement à compenser le déficit annuel entre les dépenses et les recettes. La constitution autorise pourtant le recours à l'emprunt, pour les dépenses extraordinaires dans l'intérêt de la défense du territoire, des chemins de fer et des télégraphes. L'évaluation des recettes pour chaque exercice se fait d'après le rendement moyen effectué sur les différents articles pour les trois années précédentes. C'est le mode suivi en Prusse et en Alsace-Lorraine. S'il y a des plus-values, les excédents se reportent au compte de l'exercice budgétaire suivant. On n'admet pas facilement des dépenses supérieures aux crédits votés, et les budgets rectificatifs sont beaucoup plus sobres en Allemagne qu'en France. Pour embrasser d'un seul coup d'œil l'état des dépenses et des recettes propres à l'Empire, nous résumons dans le tableau que voici, par ordre des services, le projet de budget présenté

au Reichstag pour l'exercice courant du 1 er avril 1888 au 31 mars 1889 :

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