BUDGET DE L EMPIRE ALLEMAND (VALEUR EN MARCS = 1 FR
Eiercice 1888-1889. Recettes. ■ JMpensea
ordinaires. extraordinaires.
Bundesrath et Reichstag. 2.568 383.270 —
Chancellerie de l'Empire. 2.610 142.560 —
Affaires étrangères*. 680.090 8.060.944 273.500
Office de l'intérieur 1.828.578 8.064.754 17.880.750
Trésorerie de l'Empire... 993.463 936.690 7.822.400
Justice : cour suprême.. 463.584 1.943.586 400.000
Armée 4.818.671 362.465.016 77.267.954
Marine 559.950 35.900.751 12.920.381
Chemins de fer de l'Empire 18.284.100 298.240 2.002.000
Postes et télégraphes.... 30.064.098 — 9.003.212
Imprimerie impériale. .. . 1.086.090 — —
Cour des comptes 58.843 555.948 —
Banque de TEmpire 1.741.500 — —
Douanes et impôts de
consommation 493.360.610 — —
Droits de timbre 27.655.000 — —
Administrations diverses. 10.182 — — Fonds général des pensions 430.223 28.717.888 —
Pensions aux invalides.. 26.360.500 26.359.414 —
Dettes de l'Empire — 27.803.000 —
Intérêts sur existants... 943.000 — —
Manquant sur l'exercice. — — 22.157.246 Contributions matriculai-
res 212.670.000 270.329.636 —
Suppléments extraordinaires 99.676.566 — —
Ensemble 921.689.140 771.961.697 149.727.443
Ce budget se balance par une somme de 921689140 marcs en recettes et en dépenses, dont 771 964 697 marcs de dépenses ordinaires ou cou-
rantes, et 149 727 443 marcs de dépenses extraordinaires. Si l'on déduit des recettes le montant des contributions matriculaires portées en compte pour 212 670 000 marcs, somme fictive qui n'est pas versée réellement et qui est plus que compensée par une somme de 270 329636 marcs à répartir entre les États particuliers sur la même base que les contributions matriculaires, la balance s'établit en réalité avec 709 019 140 marcs de recettes et 559 291 697 de dépenses ordinaires réellement effectuées, les dépenses extraordinaires fixées à 149 727 443 marcs n'étant pas affectées par cette rectification. Aux 651 millions de dépenses réelles du budget de l'Empire il convient d'ajouter une somme de 1200 millions pour les budgets des États particuliers, en sorte que les charges totales des contribuables allemands par rapport à l'État, pour les gouvernements particuliers et pour l'Empire réunis , n'atteignent pas ensemble 2 milliards de marcs , ce qui fait par tête d'habitant 50 francs au plus, contre 84 francs, quote-part moyenne d'un contribuable français avec un budget ordinaire d'environ 3 milliards de francs. Il est vrai que, si nous portions en compte dans les budgets allemands les frais d'exploitation des chemins de fer, des postes et télégraphes, d'autres services analogues, nous arriverions à un chiffre de dépenses et de recettes de 950 millions plus élevé, car rien qu'en Prusse ces frais d'exploitation (Betriebs und Werwaltungskosten) atteignent un total de 461 millions de marcs pour l'exercice de 1887, en Bavière, de 70 millions pour le même exercice, dans le pays de Baden, de 31 millions. Sur 37 572 kilomètres de chemins de fer en exploita-
tion au 1 er avril 1886, il y avait 32 190 kilomètres appartenant à l'État ou exploités par lui, dont 19 962 kilomètres pour TÉtat prussien à lui seul. Or, au lieu de porter dans notre décompte budgétaire les recettes brutes et les dépenses de ces sortes d'administrations^ nous nous sommes contentés d'inscrire les dépenses et les recettes, après déduction des frais d'exploitation. La part moyenne aux dépenses et aux recettes par tête d'habitant varie d'ailleurs beaucoup d'un pays à l'autre, dans les budgets propres des États particuliers. Elle descend à 11 marcs seulement dans la principauté de Reuss, à 11 marcs 30 pf. dans la principauté de Waldeck, contre 63 et 75 marcs dans les villes libres de Brème et de Hambourg, 25 marcs en Bavière et 19 en Prusse, tandis que la part aux dépenses propres à l'Empire est de 13 marcs 50 pf. par tête pour toute l'Allemagne. Toutes les différences dans le mode de comptabilité prises en considération, les contributions, payées à l'État sont plus élevées d'un tiers en France qu'en Allemagne par tête d'habitant.
Outre l'armée et la marine, le budget de l'Empire subvient aux dépenses du Reichstag et du Bundesrath, de la chancellerie, de l'office des affaires étrangères et de l'office de l'intérieur, de la cour suprême de justice établie à Leipzig, de l'office central des chemins de fer. Ainsi que nous l'avons vu, les dépenses militaires, à raison d une dépense de 488 millions, absorbent à elles seules 76 pour 100 du revenu total. Le crédit de 8 060 944 marcs pour l'office des affaires étrangères représente la somme des dépenses ordinaires pour les ambassades et les consulats de l'Alle-
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magne, aucun des États particuliers n'ayant plus au dehors de représentant à lui propre. L'office de l'intérieur, qui émarge pour 8 064 754 marcs aux dépenses ordinaires, s'occupe de la politique intérieure, des institutions ouvrières et de la préparation des lois de l'Empire, sans entrer dans les détails d'administration, qui sont abandonnés aux États particuliers. La cour suprême de justice, avec 1 463 216 marcs, établie à Leipzig, remplit le service de cour de cassation pour tout l'Empire, tandis que chaque État particulier reste chargé des tribunaux ordinaires aux différentes instances. Le contrôle de la comptabilité pour les finances de l'Empire se fait par la cour des comptes de la Prusse, moyennant l'indemnité annuelle de 555948 marcs. L'office central des chemins de fer s'occupe plus des intérêts stratégiques que d'administration et d'exploitation : l'Empire ne possède et n'exploite pour son compte que le réseau de l'Alsace-Lorraine et du Luxembourg, dont l'administration a son siège à Strasbourg, non à Berlin. L'administration des postes et des télégraphes, au contraire, se fait directement par l'Empire, sauf dans les royaumes de Bavière et de Wurtemberg, qui se sont réservé ce service dans leur ressort. Tous les États) particuliers exercent, chacun dans son domaine, l'administration des douanes et des impôts de consommation, dont le produit aboutit dans la caisse de l'Empire, après déduction d'une remise proportionnée aux recettes et qui représente les frais de perception et de contrôle, en vertu d'anciennes conventions du Zollverein.
Dans le budget comme dans l'administration, nous voyons l'Empire chargé de certains services en
commun pour tous les pays de l'Allemagne, tandis que, de leur côté, les gouvernements particuliers conservent d'autres services pour le compte direct de l'Empire. En ce qui concerne le budget de l'Empire, nous avons reconnu déjà que la somme des recettes dépasserait de beaucoup le total de 921 689 140 inarcs t porté au projet soumis au Reicnstag pour l'exercice courant, si, au lieu d'indiquer seulement le revenu net des chemins de fer, des postes et des télégraphes, des douanes et des impots de consommation, on portait en compte les recettes brutes, sans déduire les frais de ces administrations. En regard du revenu net indiqué de 18284100 marcs, les chemins de fer de l'Empire accusent pour l'exercice courant une recette brute de 47 528 700 marcs avec 29 244600 marcs de dépenses ordinaires, — non compris 208 240 marcs mis h part pour les frais de l'office central de Berlin. L'administration des douanes , des impôts de consommation et autres impôts indirects porterait de même 545069140 marcs de recettes totales, sur lesquelles la caisse de l'Empire bonifie 51098530 marcs aux États particuliers, p<wr leurs frais de. perception et de contrôle, outre la somme tnatriculaire qui leur revient sur ces recettes. L'administration des postes et des télégraphes aurait 195013000 marcs de recettes sans les dépenses, qui s'élèvent h 164949000 marcs, non compris le Wurtemberg et la Bavière, auxquels Ja constitution réserve le droit de gérer ce service pour leur compte particulier. L'imprimerie impériale enfin présenterait 4 227 000 marcs de recettes sans ses dépenses, qui atteignent 3140970 marcs. Déduction
faite des remises fixées par la loi, les impôts indirects et les douanes doivent donner à l'Empire un produit net évalué, d'après le rendement moyen des trois dernières années, comme suit, par l'exercice courant :
Droits de douane 245.554.000 marcs.
Sucre de betterave 33.870.000 —
Tabac 9.264.000 —
Sel 39.032.000 —
Eau-de-vie 438.372.000 —
Bière 18.725.000 —
Articles divers 8.543.000 —
Timbre sur les cartes à jouer 1.066.000 —
Timbre sur les effets de commerce. 6.984.000 —
Timbre sur les valeurs mobilières. 12.289.000 —
Droits de statistique 535.000 —
Sous l'effet de la réforme douanière et de la revision du tarif des droits d'entrée sur les produits étrangers, les recettes des douanes, qui étaient de 104451 250 marcs pour l'exercice du 1 er avril 1878 au 31 mars 1879, se sont élevées pour l'exercice 1885- 1886 à 216176000 marcs, contre 251366000 marcs prévus pour 1888-1889 , produit net après déduction des remises pour frais d'administration. Pour l'impôt du tabac, qui est prélevé sur la vente des récoltes, les prévisions du rendement pour l'exercice courant atteignent de leur côté 9264000 m. contre 941 500 marcs pour l'année budgétaire 1878- 1879, sous l'influence des augmentations imposées par la loi du 12 juillet 1879. La somme de 8 543610 m., portée pour articles divers, représente des bonifications dues à l'Empire par les États du Sud : Bavière, Wurtemberg, Baden et Alsace-Lorraine, qui perçoi-
vent pour leur compte particulier, en vertu de droits réservés, un impôt sur la bière, sur une base différente de la taxe, plus élevée ou plus faible, stipulée pour l'Empire en général . Déjà la constitution provisoire de la confédération de l'Allemagne du Nord avait stipulé à l'article 38 que « le produit des douanes et des impôts de consommation » se verserait à la caisse fédérale comme recette commune. Cette stipulation a été naturellement maintenue dans la constitution de l'Empire revisée, qui assigne aussi à la caisse commune le produit net de l'administration des postes et des télégraphes. Plusieurs lois votées depuis ont ensuite ajouté aux revenus propres de l'Empire les droits de statistique, les droits du timbre sur *les effets de commerce et les cartes à jouer, tandis que le produit du timbre sur les valeurs mobilières, établi par la loi du 13 juin 1881, et l'impôt sur la consommation de l'eau-de-vie introduit par la loi du 15 juin 1887. se répartissent entre les différents États particuliers au prorata de leur population. En ce qui concerne la recette de 1 741 500 marcs sur les affaires de banque, elle provient, pour une somme de 1 710 000 marcs, de la part de l'État aux bénéfices nets de la banque de l'Empire, en vertu du § 24 de la loi du 14 mars 1875 sur les banques, plus 31 500 marcs d'impôt sur les billets de banque, émis en sus de la provision en espèces, conformément au § 9 de la même loi. Viennent ensuite 10182 marcs, produits d'administrations diverses, dont 1086 pour l'administration du fonds des invalides, et 9 096 des recettes de l'office central des chemins de fer de Berlin, non portés au compte de l'administration des
chemins de fer de l'Empire, qui a son siège en Alsace. Au fonds des invalides recettes et dépenses se balancent par une somme de 26 359 414 marcs, qui provient des intérêts et de l'amortissement du capital, prélevé à ce titre sur l'indemnité de guerre française. Une autre somme de 943000 marcs, sous le titre d'intérêts de capitaux existants, représente le produit de placements provisoires sur des crédits disponibles votés antérieurement, mais non dépensés encore, pour constructions de forteresses, de chemins de fer et d'un palais pour le Reichstag. Enfin les 99676566 m. inscrits à titre de suppléments extraordinaires proviennent du fonds des fortifications pour 507000; des fonds pour la construction du palais du Reichstag pour 800 000 marcs, de la contribution de la Prusse pour le canal de la mer Baltique à la mer du Nord pour 5 200 000 marcs ; et du produit de la vente de parcelles des terrains de la forteresse de Stettin;d'un nouvel emprunt enfin, à émettre jusqu'à concurrence de 92 872 325 marcs pour dépenses extraordinaires touchant l'armée, la marine, les chemins de fer, les télégraphes et les postes.
Si le chancelier propose de recourir à l'emprunt pour couvrir une partie des dépenses extraordinaires, le tiers environ de ces dépenses, c'est un expédient pour ne pas augmenter trop les contributions matriculaires. Peut-être est-ce aussi un moyen de cimenter l'unité allemande, car les dettes communes affirment également l'existence d'une nation. La dette actuelle de l'Empire allemand n'atteint pas d'ailleurs, même de loin, le chiffre de celle que supporte la France.
Elle s'élève actuellement à environ un milliard de marcs en nombre ronds — non compris les emprunts militaires votés depuis 1887 — , dont 600 millions en émissions de rentes à 4 pour 100 d'intérêts, 85 millions de bons du trésor et 130 millions en Kassenscheine. Les Reichskassenscheine forment une espèce de papiermonnaie, émis par la caisse de l'Empire en coupures de 5, 20 et 50 marcs, en vertu d'une loi du 30 avril 1874 pour un montant de 232809700 marcs. Une partie de ces billets a déjà été retirée de la circulation. Il n'en restait plus au 31 mars 1886 que pour 137527 800 m., sur lesquels 120 000 000 à titre définitif, répartis entre les différents États de l'empire en raison de leur population. La part afférente à F Alsace-Lorraine, entre autres, a été affectée comme subvention à la construction de l'université de Strasbourg. Différents des Reichska&senscheine, qui constituent une dette sans charge d'intérêts, les bons du trésor suppléent à Tinsuffisance du fonds de roulement de la caisse de l'Empire dans les moments où l'argent manque. 11 y en avait en circulation pour 70 millions de marcs en tout à la date du 31 mars 1885, courant de deux mois et demi à cinq mois, avec un taux d'intérêt dépendant de l'escompte à la banque de l'Empire?
Les émissions de rentes 4 pour 100 répondent à des emprunts prévus par la constitution et autorisés en vertu de lois spéciales. Après le payement de l'indemnité de guerre française, l'ancienne dette de la confédération de l'Allemagne du Nord a pu être remboursée jusqu'à concurrence d'un petit reliquat insignifiant de 24000 marcs. Un décret impérial du 14 juin 1877 inaugura de nouveau l'ère des emprunts,
qui se suivent maintenant d'année en année, avec la ponctualité que donne la force de l'habitude. Voici le montant des emprunts successivement contractés par des émissions de rentes 4 pour 100 jusqu'en 1884 et à 3,5 pour 100 à partir de 1885 :
1877 ,77.731.321 marcs.
Le dernier rapport de la commission des dettes de l'Empire, en date du 7 avril 1886, rend compte de l'opération des émissions de rentes. Ces émissions, titres de 200, 500, 1000, 2000 et 5000 marcs, avec coupons d'intérêts à échéance du 1 er avril et du 1 er octobre, s'effectuent d'après le mode établi par la loi du 19 juin 1868 pour les emprunts de l'ancienne confédération du Nord ; malgré la paix, assez longtemps l'opération ne s'est pas faite au pair, et pour 290436126 m., réalisés à la date du 31 octobre 1881, il a fallu émettre des titres remboursables pour 298 951 500 marcs, soit à 2,85 pour 100 au-dessous du pair. Sur le total des emprunts effectués à la clôture de l'année budgétaire échue le 31 mars 1887, il y a 48 958 664 marcs attribués aux constructions de l'administration des postes et télégraphes ; 40 991 541 marcs, à l'extension du réseau des chemins de fer stratégiques en Alsace-Lorraine; 46392947 m., à la réforme monétaire pour l'introduction de l'étalon
d'or unique ; 12 436 856 marcs, à l'acquisition de l'imprimerie impériale et d'autres immeubles à Berlin; 154890032 marcs, aux constructions navales; 157 588550 marcs, à l'administration militaire; 16000000 de marcs, pour les frais d'introduction de Hambourg dans le Zollverein. Dans les emprunts, comme au budget ordinaire, la grosse part, la part du lion, va à l'armée et aux armements, qu'il s'agisse de construire des casernes et des établissements d'instruction, du renouvellement du matériel ou de l'équipement, ou bien de l'augmentation des navires de guerre. Assez maltraitée par les Danois lors de l'occupation du Sleswig, la marine allemande se trouve aujourd'hui sur un pied respectable et son pavillon se montre dans toutes les mers du monde, depuis l'acquisition de colonies que l'Allemagne a recherchées un peu tard. Quiconque visite les ports militaires de Kiel et de Wilhelmshafen, situés, celui-ci dans la mer du Nord, celui-là dans la Baltique, conviendra des précautions prises pour une défense efficace des côtes, quoique la catastrophe du Grosse Kurfursty un des plus forts cuirassés de la marine allemande, coulé par suite d'une collision survenue en plein jour et par un temps calme, donne à réfléchir sur l'expérience nautique de ses officiers.
Presque tous les États allemands tirent un revenu considérable de leurs biens domaniaux. En Prusse, un quart et plus des recettes publiques provient de propriétés domaniales, et si dans les petites principautés de Lippe-Detmoldt et de Reuss les contribuables n'acquittent pas plus de 10 à 15 francs d'impôts annuels par tête d'habitant, cela tient aux ressources
que tire l'État de son domaine. L'Empire ne jouit pas des mêmes avantages. A moins de considérer comme un domaine commun le territoire de l'Alsace- Lorraine, les états de l'Union, ou l'Empire, ne possèdent en communauté que le réseau des chemins de fer existant sur le territoire du pays annexé. Ce réseau embrasse aujourd'hui un développement d'une étendue de 1288 kilomètres, qui n'a pas coûté moins de 469378620 marcs, valeur du matériel d'exploitation y compris. C'est beaucoup, eu égard à l'extension des lignes. C'est même plus que la valeur réelle, pour quiconque sait que le réseau de la compagnie française de l'Est a été payé 325000000 de francs pour une longueur de lignes de 840 kilomètres seulement. Les frais de premier établissement montent bien moins haut ; mais sous l'éblouissement des milliards pris à la France, on a puisé sans compter, comme font des parvenus enrichis en dehors de toute attente, dans un trésor en apparence inépuisable. Aussi a-t-il bientôt fallu recourir à l'emprunt pour continuer l'extension du réseau conformément aux demandes du grand état-major et pour répondre aux exigences de la stratégie. En dehors du réseau de l'Alsace-Lorraine, l'Empire ne possède point d'autres lignes ferrées en propre, mais il a accordé néanmoins une subvention de 30 millions de francs pour la percée du Saint-Gothard, en vue des intérêts allemands.
Si le prince de Bismarck disposait des crédits nécessaires, il userait certainement de toute son influence pour effectuer le rachat de tous les chemins de fer allemands au compte de l'Empire. Faute de fonds, il se résigne à attendre et à pousser au rachat
par l'État prussien des chemins de fer de la Prusse, malgré les résistances qu'il rencontre pour la réalisation de cette mesure au sein même du ministère, obligeant ses collègues assez hardis pour lui opposer des objections financières à choisir entre l'alternative de se soumettre à ses vues ou de se démettre. D'ailleurs, la législation des chemins de fer en Allemagne dépend dès maintenant de l'Empire. L'office central de Berlin surveille attentivement l'administration des voies ferrées pour les États particuliers, non moins que chez les compagnies privées. L'article 47 de la constitution stipule que « toutes les administrations de chemins de fer devront faire droit, sans objection, aux demandes des autorités de l'Empire touchant l'usage des voies ferrées pour la défense du territoire» Les troupes et le matériel de guerre particulièrement devront être transportés à prix réduits. »
Avec le réseau des chemins d'Alsace-Lorraine, il reste encore à l'Empire, comme valeurs productives de l'indemnité de guerre française, le fonds des invalides et les sommes disponibles sur les fonds alloués à la construction des forteresses et du palais du Reichstag, puis le trésor de guerre. Ce dernier fonds ne produit pas d'intérêts : il est déposé dans la citadelle de Spandau et s'élève à une somme de 120 millions de marcs en monnaie d'or allemande, toujours disponible pour parer aux éventualités d'une entrée en campagne. L'indemnité de guerre imposée à la France a produit, avec les intérêts pour retard de payement, une somme de 5301191959 francs, auxquels il faut ajouter 200 000 000 de francs, contribution de la ville de Paris, et le reste de diverses contribu-
tions levées sur le territoire français pendant la campagne, — soit ensemble 5567067 277 francs. Déduction faite de 325000 000 francs attribués à l'acquisition des lignes du réseau de la compagnie des chemins de fer de l'Est, situées sur le territoire annexé, il restait à disposer de 5242 millions, dont 2989 millions ont été partagés entre les belligérants, 360 millions répartis pour indemnités de dommages causés à des sujets allemands par suite de la guerre, et 1440 millions réservés pour des affectations d'intérêts communs à tous les États de l'Empire. Cette somme énorme touchée par l'Allemagne a-t-elle exercé une influence bienfaisante sur la situation économique du pays? Gomme l'argent gagné au jeu, l'indemnité française a moins profité à la population qu'on n'est porté à le croire de prime abord. Son effet immédiat a été de renchérir le prix de toutes choses, celui des objets de consommation comme celui du travail ou de la maind'œuvre. Une partie considérable de cet argent est retournée à l'étranger, sous forme de change pour le le payement des marchandises importées. Puis cet afflux de richesse momentanée a provoqué des besoins et des habitudes de dépenses dépassant les ressources de ceux qui ont cru en profiter. Or qui • conque, dans la vie privée, dépense au delà de son revenu normal, s'appauvrit presque toujours. On peut en dire des États autant que des simples particuliers et il ne manque pas en Allemagne d'esprits chagrins qui prétendent que la nation a plus perdu qu'elle n'a gagné par l'indemnité des milliards. Sans doute et malgré les milliards, il y a plus de bien-être en France actuellement qu'en Allemagne, mais prétendre que
l'argent prélevé sur les vaincus fait à la nation allemande plus de mal que de bien, c'est exagérer les choses, de même qu'on fait erreur en croyant l'Empire allemand ruiné par ses armements. Sans les sacrifices de la Prusse pour ses armements, nous n'aurions pas vu l'unité allemande réalisée, ni l'Empire atteindre sa puissance actuelle sous la monarchie des Hohenzollern ; ce qui ne signifie en aucune façon que l'humanité doive repousser le pieux désir de diminuer parmi tous les peuples les charges mili taires. Mais si, suivant l'avis du maréchal de Moltke émis à la tribune du Reichstag le 16 février 1874, il faudra « défendre par les armes pendant un demisiècle » la conquête de PAlsace-Lorraine, cette conquête coûtera à l'Allemagne beaucoup de milliards. Les intérêts du fonds des invalides servent à payer des pensions aux militaires blessés pendant la guerre et devenus incapables de se suffire. Doté primitivement d'une somme de 700 millions de francs, en vertu d'une loi du 22 mai 1873, ce fonds est converti en valeurs mobilières, gérées de façon à être amorties successivement, à mesure de l'extinction des pensions. En 1885 il s'élevait encore à 500 millions et a produit pour le dernier exercice budgétaire 26 millions 1/2 d'intérêt, soit un revenu de 4,28 p. 100 en moyenne du capital placé. A la clôture du dernier exercice budgétaire, le fonds pour les forteresses, fixé primitivement à 260 millions, — non compris une autre somme de 40 250 950 marcs ou 50 313 687 fr. mise à part pour le rétablissement des fortifications de l'Alsace-Lorraine, — s'élevait encore à 30 millions, produisant 1657036 marcs d'intérêts annuels.
Le fonds réservé pour la construction d'un nouveau palais pour le Reichstag s'élevait à la même date à 21 millions de francs avec les intérêts accumulés depuis le partage des milliards. La première pierre de cette construction, longtemps différée et remise, a été posée le 9 juin 1884.
Un examen attentif et sérieux du budget de l'Empire allemand, suivi sans parti pris, ne conduit pas à un jugement défavorable sur l'état des finances publiques en Allemagne. Recettes et dépenses se trouvent toujours en équilibre, grâce à la combinaison des contributions matriculaires qui remédie aux déficits. Les emprunts contractés pour des travaux extraordinaires atteignent un milliard de francs, avec une charge annuelle de 34 millions seulement pour le service des intérêts de la dette existante. Bien peu de chose, comparativement à la charge de 1076 millions, inscrite au budget de la France pour les intérêts et l'amortissement de la dette publique en une seule année. En 1881, les dettes de tous les États particuliers de l'Allemagne ne dépassaient pas ensemble 4 398 000 000 de marcs, dont 3 065 000000 pour leurs chemins de fer. Prises ensemble, les dettes des États particuliers et celle de l'Empire portent à 8 258 millions de marcs, soit à 10325 millions de francs, le total des dettes publiques de l'Allemagne, en regard d'une dette de 30 milliards inscrite au débit de la France. Toutefois la dette publique des États allemands provient pour les quatre cinquièmes de la construction et du rachat des chemins de fer. Pouvoir contracter beaucoup de dettes implique un grand crédit. Le crédit a existé pour le gouvernement
français à un plus haut degré que pour le chancelier allemand. Chaque nouvel emprunt émis en France est aussitôt souscrit à plusieurs fois son montant, et les capitalistes étrangers ne sont pas les moins prompts à y prendre part. Lorsque le gouvernement allemand, à court d'argent au début de la campagne de 1870, dut faire appel au crédit national, le patriotisme des capitalistes du pays n'avait encore souscrit, aux journées de Froeschwiller et de Spicheren, que 225 millions sur l'emprunt de 300 millions ouvert pour la confédération au cours de 88 pour 4 francs d'intérêt. L'empressement des Allemands à porter leurs épargnes à « l'ennemi héréditaire », quand ils Se montrent si réservés pour les contributions destinées à affermir l'œuvre de l'unité nationale, peut provoquer des commentaires peu avantageux sur le crédit de l'État et sur ses ressources financières. La vérité est que les ressources de l'Allemagne sont plus considérables qu'elles ne le paraissent par les votes des assemblées législatives, qui recommandent l'économie à leur gouvernement et lui disputent avec âpreté tout nouvel impôt. Que si un danger sérieux devait me* nacer la patrie, ne doutons pas non plus que le Reichstag n'accorde au chancelier de l'Empire tous les crédits nécessaires pour la défense du territoire, et l'adoption des projets de réformes fiscales à l'ordre du jour avait, dans tous les cas, pour effet d'améliorer la situation des finances des États particuliers, en écartant les déficits constatés dans leurs budgets actuels.