L ELEVE
Celle du Chancelier.
LE VIEILLARD
Elle est lourde, molle, d’un caractère commun. M. Gérard a craint la sécheresse, la dureté; il est tombé dans les défauts contraires. Tous ses personnages sont soufflés et diaphanes. Vous passeriez au travers de ses cardinaux. Avez-vous vu ceux de Rubens dans le Couronnement de la Reine? Quelle tournure et quelle couleur! Retournez-vous , voyez Les Noces de Cana ; il y a de la lumière dans cette grande scène , mais il y a des ombres aussi. Chaque figure est à sa place, autrement encore que par sa taille ; et les tèlesi ce ne sont pas des faces de bois ou de
carton , recouvertes d’une couche uniforme de blanc rosé, reflété de gris et de vert !... l’eljeve.
Vous êtes d’une rigueur!... M. Gérard n’est pas un très-grand coloriste , mais
LE VIEILLARD
Jeune homme, vous n’êtes pas libre; vous étudiez la peinture, et vous avez une carrière à parcourir. Moi , j’ai fini la mienne, je n’ai besoin de personne, et je puis être véridique. Non, cela n’est pas bon , et je voudrais seulement que ce fût médiocre comme le Philippe V ou comme ce portrait du Roi de M. Gérard1. Mon opinion n’importe à personne et je puis la dire tout haut ; la vôtre vous importe et vous la ménagez; vous avez peut-être raison, mais assurément je n’ai pas tort. Je serais fâché de vous compromettre davantage, je m’en vais, adieu. ( Bas et en s’ approchant de l’oreille de l’Elève.) N’imitez jamais cette manière; il n’y a dans ce tableau qu’une chose à copier ; ce n’est ni une main, nt une jambe, ni une tête, c’est le tapis qui est fort bien fait. Etudiez les maîtres qui ont de la largeur dans le talent et la conception; tenez , ce n’est pas un Rubens ou un Véronèse
* Exposé dans un des angles du Salon.
que M. Hersent, eh bien! il y a dix fois plus de grande peinture dans le petit Gustave Vasa que dans les trente pieds du Sacre de M. Gérard. Le faste de la royauté se déploie ici au milieu de l’or, de l’hermine et des velours ; la majesté du pouvoir royal, je la retrouve dans le tableau de l’abdication du monarque suédois.
l’Élève bas au Vieillard.
Ne me trahissez pas.... je suis tout-à-fart de votre avis, chut !
Ces trente-trois Jambes.
Et ne pouvait qu’avecque peine Souffrir ses jambes de fuseaux.
Mes pieds ne me font point d’honneur.
la fontaine. Le Cerf se 'voyant dans l’eau.
Comptez bien : trois , cinq , neuf, dix , treize , dix-sept, vingt-un, vingt-trois, vingt-cinq, vingt-: neuf, trente, trente-trois. Elles sont trente-trois, et tout cela ne fait pas deux paires! Jeunes, vieux , gras ou maigres ont les mêmes supports : appelez cela des jambes, parce que ce qui s’attache au genou sous la cuisse est une jambe; je n’y connais pas de nom , quant à moi.
Un bonnetier comparait ces poteaux grêles aux cartons moulés qui servent d’embouchoirs à ses bas de soie ; un paysagiste disait que la réunion de ces troncs blancs ressemblait à un jeune taillis de bouleaux ; un enfant y voyait des quilles ; une
dame voulait bien y reconnaître des jambes de femmes : elles ne sont ni de femmes, ni d’hommes, mais de mannequins bourrés de laine. C’est l’ouvrier de Giroux ' , qui est le dieu créateur de ces machines sans organisation , sans mouvement possible.
Le peintre des Trois Ages sait dessiner les jambes ; il sait qu’il y a des muscles sur les os, et que chez un vieillard ces muscles n’ont pas la meme forme que chez un adulte ; pourquoi le peintre du Sacre ne l’a-t-il pas consulté? Mais ce n’est pas M. Gérard qui a peint ces jambes , soyez-en sûr ; il les aurait indiquées avec plus de talent. C’est quelque commençant de son atelier qui se sera mis à brosser en bas , pendant que le maître expédiait les têtes ; le jeune garçon aura pris une jambe de la grande poupée à ressorts ; il l’aura copiée et recommencée ensuite trente-deux fois , comme les enfans qui apprennent à écrire font des bâtons jusqu’à ce qu’ils aient rempli leur page.
M. Gérard , s’il n’avait pas le temps de s’en occuper, ne pouvait -il donner la surintendance de
1 Marchand de couleurs, rue du Coq, qui loue des mannequins aux artistes.
cette partie à la plus habile de ces élèves ? Les jambes ont assez d’importance dans un tableau pour être faites par quelqu’un qui soit au-dessus des premiers élémens. C'est une négligence incroyable de la part d’un artiste si soigneux dans tout ce qu’il fait ; mais il n’aura pas eu le temps d’y retoucher , pressé comme il était par la nécessité de produire son ouvrage qu’il improvisait depuis quatre ans. Certes, s’il avait eu seulement deux jours de plus , il aurait recommencé les jambes de ce garde de la manche dont vous voyez à la fois le visage et le dos ; ce sont deux jambes droites ou deux jambes gauches, je ne sais lequel, et je vous défie de me le dire. M. Gérard les aurait rendues à leurs véritables places , en remettant en dehors ce que l’apprenti a mis en dedans, et en dedans ce qu’il a mis en dehors. Les jambes de M . le chevalier de Serré me rappellent les reliques d’un saint que j’ai vues en Bretagne : le bienheureux avait deux fémurs droits , parla maladresse d’un fossoyeur qui ne se connaissait pas en anatomie.
Cf5 Costumes.
Où tant d’or se relève en bosse.
Molière.
Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?