UN AMATEUR
Jamais personne n’a rien fait d’aussi beau , Monsieur.
LE MARQUIS
Je le soutiens aussi, parbleu! Ils sont dans les arts une foule d’ignorans qui se croient en concurrence de talent avec M . le baron Gérard ; cela fait pitié.
LA DUCHESSE
Que ces diamans des coiffures de nos princesses font bon effet! comme ils jettent de beaux feux! on dirait des pierres véritables ; on voit bien que ce n’est pas du strass.
LE VICOMTE
Ce que j’admire le plus , après les deux profils qui s’embrassent, c’est la pose de M. le chancelier d’Ambray.
LE MARQUIS
Il est sûr que le chancelier est fort bien , mais j’aime mieux M. le duc d’Uzès.
LE CRITIQUE
Certes, M. le duc d’Uzès est superbe. Eh bien ! Monsieur, il y a des gens qui ont eu le front d’en plaisanter. J’ai entendu dire qu’il avait l’air de se retourner pour donner un coup de bâton au chancelier , et que c’était, en charge, la scène de Polichinel avec le Commissaire.
LE VICOMTE
C’est quelque révolutionnaire qui aura trouvé cette méchante parodie.
l’amateur .
Ou quelque peintre jaloux , car ils conspirent tous contre le succès de M. Gérard.
LE MARQUIS
Si vous écoutez toutes les impertinences de ce genre qu’on débitera devant le tableau, vous aurez bien du mauvais sang à vous faire. Vous vovez cette tribune si éclatante, si lumineuse, où les princesses figurent dans tout l’appareil de leur costume de cérémonie; n’ai-je pas entendu dire que cela ressemble à la montre d’un coiffeur !
LA DUCHESSE
C’est une horreur ! On n’a de respect pour rien . Mais ces gens si difficiles, que diront-ils de ces velours? Ne sont-ils pas admirables?
UN MARCHAND 1ÎRODEUR.
C’est moi qui ai brodé le manteau vert de M. de Lauriston, et je vous assure qu’il est impossible de voir un portrait plus ressemblant que celui-ci. Etoffe, paillettes, eannetilles et passé, tout est parfait dans cette peinture.
LA. DUCHESSE
Et les tapis! on jurerait que c’est de la laine. Le grand peintre que ce M. Gérard!
LE VICOMTE
Il est impayable aussi pour les cristaux des lustres et la lumière des bougies !
LE MARQUIS
Il est inimitable pour tout! Voyez ce garde de la manche, M. le chevalier de Serré, c’est vrai comme les beaux modèles de cire de Westminster quand ils sont tout neufs. La nature ne peut être mieux imitée. Aussi comme tous ces tableaux d’alentour sont éclipsés par celui de M. Gérard !
LA DUCHESSE
Certes, il n’est pus maladroit, le cher baron, il faut l’avouer! Il a choisi son voisinage avec assez de coquetterie... De véritables croûtes! Qu’est-ce que ce portrait d’évêque que voilà à gauche, si rroir, si triste? C’est de quelque barbouilleur du temps de Henri IV.
LE VICOMTE
Probablement.
LE CRITIQUE
Je vous demande bien pardon, c’est de Le-,
sueur.
l’amateur.
Vous vouiez dire de Lebrun?
LE CRITIQUE
Je vous assure que c’est, de Lesueur; c’est un portrait de Fénelon. J’écris sur cette partie depuis dix ans, j’ai vu beaucoup de peinture, je crois m’y connaître et je maintiens mon dire.
l’amateur.
Je crois m’y connaître aussi, Monsieur; j’ai un cabinet assez beau, et la manière de Lebrun m’est familière au point que je ne puis m’y tromper.