UN GARÇON DU MUSEE
Pardon, Messieurs ; parlez un peu moins haut, s’il vous plaît ; vous dérangez tout le monde.
LE CRITIQUE'
Voulez-vous vous en rapporter à cet homme qui sait son Louvre par cœur. t
l’amateur.
Eh bien ! soir. {Au garçon de salle.) Mon ami, qu’est-ce , s’il vous plaît , que ce portrait sous le n° 247?
LE garçon.
Bossuet, par Hyacinthe Rigaud.
IÆ CRITIQUE.
C’est singulier !
l’amateur.
C’est bien étonnant! j’aurais parié pour Lebrun.
LA DUCHESSE
Ce portrait est assez grossièrement fait. Voyez la différence entre ce Bossuet et le cardinal de Clermont-Tonnerre de M. Gérard. Le rochet de M. Rigaud, comme l’appelle ce valet, est-il comparable pour la finesse de la mousseline et des broderies à celui de Monseigneur de Toulouse ou de M. le duc de La Fare? Les dentelles de M. Gérard sont-elles délicates! on dirait vraiment de ces découpures de papier si fines qui nous viennent de Verdun avec les dragées.
LE VICOMTE
Il est vrai que c’est prodigieux !
LE MARQUIS
Quant aux tètes , il n’y a rien en tout ceci qui les vaille. Voyez ces Noces de Cana de je ne sais pas qui, est-ce assez dur et noir !
LE VICOMTE
Ils ont tous l’air de nègres ou de mulâtres. Les personnages de M. Gérard sont bien différens! Comme ils sont frais !
LA DUCHESSE
Et roses !... c’est tout-à-fait appétissant !
l’amateur.
Ce sont des figures humaines, celles-là! Voilà la mollesse de la chair !
LA DUCHESSE
Et le teint de gens de bonne compagnie! Les princes , on ne les connaîtrait pas, qu’à la blancheur de leur peau on devinerait qui ils sont, tandis que tous ces gens attablés me font l’effet de paysans halés par le soleil. M. Gérard est l’homme par excellence pour ces détails de convenance et de goût.
LE CRITIQUE
Et puis c est un coloriste si fin ! On ne voit pas dans son tableau de ces grandes plaques d’ombre qui mettent les jambes des personnages de Paul.Véronèse dans une cave. Tout est clair. Un torrent de lumière inonde la scène; il n’y a point de ces vigueurs calculées que nous appelons repoussoirs et qui ne sont pas dans la nature.
LE MARQUIS
J’aime assez pourtant ces oppositions ; elles portent à l’effet ; mais je conçois très-bien que Gérard ne les ait pas recherchées.
LE CRITIQUE
C’est une immense difficulté vaincue, où l’on voit le grand maître.
LE MARQUIS
D’ailleurs , personne ne veut être repoussoir dans un tableau d’étiquette ; on veut paraître tout entier, avec ses cordons, ses broderies , ses bas de soie et toute sa physionomie. Je sais bien que pour moi, s’il me fallait être dans l’ombre, j’aimerais beaucoup mieux ne pas figurer du tout. Ici, tout le monde doit être content ; c’est ce qu’avait à chercher le peintre dans la composition de son ouvrage; il y a fort bien réussi. Je donnerais cent louis pour être à la place du duc d’Aumont.
LE VICOMTE
J’en donnerais mille , si j’avais touché ce qui me revient de l’indemnité des colons.
LA DUCHESSE
Il n’y a pas de femmes sur le devant du tableau, cela attriste un peu la cérémonie.
UNE FEMME DE l’^PIRE.
Madame a bien raison; dans le tableau du Sacre de l’Empereur....
LA DUCHESSE
Fi! Madame, l’Empereur!... ici!... vous ne pourriez pas dire Buonaparte?
LA DAME DE l’eMPIRE.
Je dis par habitude, Madame, comme nous
disions, vous et moi, à Notre-Dame, le 11 frimaire an XIIL
LA DUCHESSE
Vieux style , Madame !