CHAPITRE PREMIER
Aujourd'hui, il y a en Chine, plusieurs religions : le catholicisme, le protestantisme^ l'Islamisme, le Bouddhisme, le Taoïsme et la Religion des Ancêtres. De ces religions, les quatre premières sont d'origine étrangère ; elles n'ont pas exercé une grande influence sur les mœurs, et encore moins sur les institutions chinoises.
Le Bouddhisme lui-même, importé dans le Royaume du Milieu en l'an 67 de notre ère et devenu aujourd'hui l'une des trois religions nationales, n'a point marqué d'une empreinte profonde le peuple chinois.
Ce dernier doit son caractère propre à un ensemble de mœurs et de croyances beaucoup plus anciennes que celles qu'inspira la doctrine du prince ascète Çakyamouni. C'est la religion des ancêtres, le culte des morts, accompagné de croyances animistes qui, de tous temps, a régné en Chine; c'est cette religion et ce culte, qui ont présidé au développement des familles; qui aujourd'hui encore impriment leur marque puis-
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saute sur toute la civilisation de rExtiême-Orient et fournissent aux hommes de ces régions lointaines, les principes inspirateurs de leur droit.
Le bouddhisme s'est superposé à la religion antique, il ne Ta point modifiée ; quant au taoïsme, qui est théoriquement la dégénérescence d'une philosophie transcendentale panthéiste, née vers le v^ siècle avant notre ère, en fait, il ne sert plus aujourd'hui qu'à donner des formules et des prêtres au culte des forces naturelles, qui, en Chine, comme ailleurs, a toujours existé avec le culte des aïeux.
L'adoration des ancêtres générateurs de la vie est donc bien la religion principale, la vraie religion nationale du peuple des Cent familles (l).
Les vieux livres chinois ont religieusement conservé les formules rituelles qui révèlent les dogmes antiques. On y voit que, depuis plus de trois mille ans, les Chinois croient que Thomme ne meurt pas tout entier. Lorsqu'il a rendu le dernier soupir, la partie la plus précieuse et la plus noble de son être : son àme, survit ; elle demeure sur la terre, ou du moins, elle glisse dans l'espace, invisible ; elle se tient dans la maison et dans ses alentours ; elle voit ce qui s'y passe ; elle suit les actes de ses descendants.
Dans ce monde supra-sensible où elle habite désormais, elle a des besoins, comme elle en avait dans le monde des vivants : besoin de recevoir l'hommage de ses enfants, de ses proches et de ses serviteurs; besoin de recevoir Talimen-
(1) Les chinois aiment à se désigner ainsi, parce qu'ils croient descendre d^un petit nombre de familles.
tation nécessaire à Tentretien de sa vie spirituelle.
Si cette âme est celle d'un chef de famille, elle souffrira si ses fils, ses femmes, ses serviteurs, encore vivants, la négligent, et alors, comme la puissance de l'homme se prolonge au delà de la tombe, l'âme irritée fera descendre, s'il lui plaît, des calamités sur la famille impie. Aujourd'hui, règne encore la croyance au Houei-cha : Reveiiir-tue/^; si les descendants d'un défunt sont assez oublieux de leurs obligations pour laisser dans l'abandon Pâme paternelle, celle-ci reviendra punir de mort les ingrats sacrilèges.
Dans la haute antiquité, au delà des temps historiques, la coutume d'immoler, à la mort d'un chef ou d'un homme considérable, ses femmes et ses serviteurs, existait sans doute en Chine, comme elle a existé ( hez certains peuples primitifs.
Ne laut-il pas voir une survivance symbolique de ces mœurs farouches, dans la coutume actuelle de brûler le jour des funérailles, sur la tombe du défunt, des représentations en papier des objets qui lui ont servi et des personnages qui l'ont assisté en ce monde.
Les livres chinois ont conservé quelques lointains souvenirs de ces âges reculés, où les hommes paraissent avoir été si voisins des bêtes sauvages.
Voici ce que dit sur ce point le « Mémorial des Rites ». « Dans l'antiquité, les anciens Rois (les chefs de famille) n'avaient pas de maisons ;
l'hiver, ils habitaient dans des cavernes qu'ils creusaient: Tété sur des arbres dans des nids recouverts d herbages ; ils ne connaissaient pas le pouvoir de transformation du feu, ils mangeaient la substance des plantes et la chair des animaux ; ils buvaient le sang de ceux-ci et ils dévoraient leurs poils et leurs plumes. Gomme ils ne possédaient pas encore le chanvre et la soie ils s'habillaient de plumes et de peaux » (1).
A cet âge des cavernes, les hommes avaientils déjà la notion de la puissance de Tâme des morts ? Peut-être ne le saura-t-on jamais. Toujours est-il, que si loin que l'on remonte dans riiistoire chinoise, on y trouve la présence du culte des aïeux.
Apaiser les morts, veiller à leurs besoins, a toujours été la préocupation capitale du chinois; laisser en peine l'àme de son père et de ses ancêtres, est Timpiété la plus grave qu'il peut commettre.
La croyance à Tautorité et à la puissance survivante des défunts, n'est pas la seule qui ait rempli et qui remplisse toujours l'àme chinoise ;
(1) Li-Ki — 4e volume; au chapitre de la continuité des Rites; 6* article — Le Li-Ki ou (Mémorial des rites) est l'un des cinq livres canoniques, il se compose d'une compilation de traditions sur la religion et sur l'histoire recueillies sous la dvnastie des Han (206 avant J.-C. à 25 après J.-C. p. 22.
Conf. les nombreuses éditions chinoises des King ou livres canoniques et les traductions qui en ont été faites.
Le savant traducteur anglais» des classiques chinois, James Legge, fait remarquer avec beaucoup de justesse, que le livre des Rites, reflète surtout les idées que se faisaient des temps antiques, les lettrés de la dynastie des Han. Bien qu'on y trouve consignées, beaucoup d'intéressantes traditions, la valeur de cet ouvrage est loin d'être de premier ordre en ce qui concerne les origines de l'histoire chinoise.
les forces de la nature ont pour elle quelque chose de divin. Dans Teau des ruisseaux et des fleuves, dans le flanc des montagnes, dans le sol de la plaine, dans la profondeur des bois, dans le souffle du vent, vivent, respirent et circulent des puissances spirituelles, personnelles et conscientes ; ces esprits qui sont l'âme vivante des choses, ont, eux aussi, un pouvoir bienfaisant ou néfaste ; eux aussi, ils réclament des services et un culte. Voilà pourquoi, il n'est pas de famille qui, en dehors du culte des aïeux, ne vénère aussi quelques dieux de la nature physique et ne leur fasse des offrandes.
Un dieu familier que l'on trouve partout, c'est le Tsao-Kiun-Kong : le prince du foyer ; habituellement, il vit dans la flamme bienfaisante qui prépare les aliments destinés à entretenir la vie de la famille et surtout à transformer les mets du sacrifice. Le dernier jour de l'année est sa fête ; alors, il monte au ciel pendant que l'on nettoie et répare la cuisine, sa demeure, puis il revient, avec l'année nouvelle, reprendre sa place. Ce bienfaisant génie du feu respire pendant l'année le parfun des bâtonnets d'encens que la piété reconnaissante de ses fidèles fait brûler devant son image et il voit, lorsqu'une nouvelle épouse de l'un des fils augmente le nombre des membres de la famille, la jeune femme doit venir se prosterner devant lui.
On reconnaît là, un reste encore vivace du culte antique du foyer, que l'on retrouve à l'origine des grandes civilisations dont les hommes ont fixé dans les livres sacrés, l'histoire primitive.
Mais en Chine, le culte du foyer est loin de tenir la première place. Le foyer n'est pas dans la pièce principale de la maison ; le lieu vraiment sacré, dans une demeure chinoise, c'est Tautel où sont déposées, les tablettes des aïeux.
Les familles importantes et riches possèdent un temple où tous les parents se réunissent aux époques des sacrifices, les autres ont au moins dans leur maison une pièce consacrée au culte ; c'est le Tang, dont le nom signifie : Temple : les plus pauvres suspendent les tablettes ancestrales dans le lieu le plus honorable de leur chaumière et vont sacrifier dans des temples publics.
Dans le Kià-li, ou rituel domestique, le célèbre philosophe et canoniste Tchou-hi (1), rappelant à ses contemporains les vénérables enseignements du passé, leur dit : « L'homme sage qui construit une maison, commence par y édifier un temple d'ancêtres à l'orient de l'appartement intérieur (2).
(1) Tchou-hi vivait au xii* siècle de notre ère, ses travaux philosophiques et interprétatii's considérables jouissent toujours dune grande autorité en Chine. Ses commentaires des livres canoniques et philosophiques font loi dans les examens.
(2) Ce texte est traduit sur le Kiali qui fait partie de la grande collection le Sing li ta tsiuen chou, 19' volume, publié en 1597 sur l'édition antérieure de Yonglo de 1415.
Ce rituel contient de longs commentaires, et une série de tableaux très précieux pour l'étude de la religion chinoise. Les principaux détails du culte domestique que l'étendue du présent ouvrage, oblige à passer sous silence, y sont minutieusement décrits.
Mgr de Harlez a publié (Paris, Leroux 1889) une traduction du Kia-li d'une édition chinoise antérieure à la nôtre et très abrégée. Cette traduction, très- exacte dans son ensemble, inexacte 8ur certains points^ passe sous silence, les détails les plus
Il y fait quatre niches pour y mettre en honneur les tablettes des aïeux. »
C'est dans ce temple ou dans la salle qui en tient lieu que se déploieront toutes les manifestations cultuelles, toujours si importantes dans la religion chinoise ; c'est là que le chef de la famille invoquera les mânes ; c'est là qu'il ira annoncer à ceux-ci les principaux événements heureux ou malheureux qui arriveront à leur famille. Car les morts font toujours partie du groupe familial, ils vivent de sa vie ; d'ailleurs, la famille vivante n'est-elle pas leur prolongement dans le temps. La vie : Sing-ming^ est un principe sacré communiqué aux hommes à l'origine des temps, par le Ciel ; les ancêtres qui ont été un canal par lequel s'est fait cet influx de la vie, ont quelque chose de divin.
Tel est le dogme moderne, exposé en maints endroits par les canonistes, tel était certainement le dogme ancien que les sages ont exprimé partout dans les livres sacrés.
Pour communiquer avec les ancêtres devenus des sortes de dieux inférieurs, l'homme dispose d'une précieuse ressource : les formules rituelles. Celles-ci sont mystérieuses et antiques. Nul ne doute de leur efficacité. Prononcée selon les règles, elles ont le pouvoir de mettre en mouvement les esprits eux-mêmes.
A la voix de celui qui, dans la famille, dispose
typiques. Elle n'est pas d'ailleurs accompagnée des commentaires développés des éditions chinoises, nécessaires à l'intelligence des rites.
de la puissance sacerdotale, les âmes des aïeux viendront parmi leurs descendants écouter leurs prières et recevoir leurs oblations.
Aussi, la conservation des formules, est-elle de la plus haute importance ; d'après la tradition, celles-ci ont une vertu merveilleuse. Chaque famille, soucieuse des vieux usages, possède son recueil et son livre généalogique transmis de génération en génération dans la branche aînée et en ligne directe ; au besoin, la tradition orale supplée les rituels ou les complète.
(( Le fondement des rites, dit Fauteur du Rituel domestique^ est certainement la substance perpétuelle des actes journaliers dans la famille. On ne doit pas passer un jour sans les observer. De plus, leurs développements relient l'un à Tautre, le principe et la fin de la vie humaine'(l))).
En écrivant ces lignes, Tchou-hi ne faisait qu'affirmer une fois de plus la conviction des sages sur la nécessité d'imposer à l'homme une attitude extérieure et des pratiques cultuelles pour contenir, comme dans un réseau étroitement serré, le penchant naturel de l'homme à l'indépendance et à la révolte. (2)
« Ne faites pas un pas, ne dites pas une parole, avait dit, dix-sept siècles plustôt, Confucius, qui soit contraire aux Rites (3).
On s'est efforcé de suivre ces conseils, et en
(1) Kia li, page 1, édition précitée.
(2) Ce n'est pas là une simple image. L'expression Ki-Wang qxie nous traduisons plus haut par le verbe : relier, se compose de deux idéogrammes qui signifient exactement : serrez le filet.
(3) Voir Luen Yu 20, 3, viii 8.
effet les prescriptions rituelles impriment leur marque sur tous les actes de la vie du Chinois : elles s'étendent même à desimpies mouvements commandés ailleurs parla seule politesse : non seulement, la prière et le sacrifice possèdent leurs rites minutieux ; mais même la manière d'entrer et de sortir, de se tenir debout, de porter ses regards sur autrui, de recevoir et de reconduire un hôte, tout cela fait également partie du formulaire rituel, parce que tous les actes de l'homme ont pour les sages Chinois un rapport étroit avec la religion.
Pas plus que les sociétés antiques de l'Europe, la Chine, à aucun moment de sa longue histoire, n'a eu la moindre idée de la séparation du spirituel et du temporel ; la religion y a tout embrassé et, si certains rites ont du se modifier comme toutes choses, suivant les temps, l'ensemble des mêmes prescriptions tyranniques n'en domine pas moins toujours la religion chinoise.
Les actes rituels ont une valeur mystique bien supérieure à la pensée humaine, ils dominent celle-ci, s'imposent à elle, l'emprisonnent et brisent ainsi les ailes à l'élan spontané de la foi. Pour le Chinois, la prière n'est pas le soupir de l'âme oppressée ou l'hosanna du cœur joyeux qui montent vers le Dieu bon, père des êtres, c'estla récitation d'une formule. Dans le culte, un seul homme : le pontife, a le droit de la proférer, et si l'extrême minutie du rite ne lui permet pas de faire à la fois les actes matériels du sacrifice et de dire la prière, ceux
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qui rassistent, prient en son nom ; ils prient, c'est-à-dire ils récitent, car en chinois, prier se dit : Nien-King: réciter le livre sacré.
La récitation de ces formules consacrées a pour but principal et presque exclusif, non pas de chanter les louanges des aïeux et de leur offrir un tribut de reconnaissance et d'amour; mais avant tout, d'apaiser leur courroux.
L'imagination chinoise ne se représente pas les âmes des défunts comnKï des esprits propices, mais au contraire, comme des génies susceptibles, vindicatifs et irrités, toujours prêts à nuire aux vivants .
Aussi, lorsqu'un père est décédé, le jour même deTenterrement, doit-on offrir le sacrifice dit d'apaisement, le premier de tous ceux destinés à réjouir le défunt dans sa tombe.
Depuis la plus haute antiquité, les époques propices aux sacrifices sont fixées dans les rituels ; mais non toujours d'une façon précise, car il y a, pour l'exercice du culte, des jours néfastes qu'il faut éviter ; le sacrifice des saisons par exemple, doit être offert dans la première décade du mois médial de la saison.
Mais quel sera le jour exact ? Ici intervient la science de la divination dont certains hommes experts possèdent les arcanes. On ne consulte pas, comme à Rome, le vol des oiseaux, c'est la plante che^ l'achillée sternutatoire, interrogée d'une certaine manière qui indiquera le jour propice.
L'augure prend cinquante branches de cette plante, et après en avoir mis de coté une, qui
représente le principe suprême du monde ou TaiKi, il place les quarante-neuf autres entre ses doigts et les combine de diverses manières fort compliquées, basées sur urLe mystérieuse théorie d'alternance entre les mouvements du principe passif et du principe actif, alternance qui selon la cosmogonie chinoise, contient le processus de la vie universelle ; il tient compte également de l'époque à laquelle se fait la consultation divinatoire.
Le résultat de la combinaison fait connnaître la volonté des esprits. Tel est le mode de consultation des puissances spirituelles, indiqué dans les vieux livres ; mais les géomanciens en ont une foule d'autres à leur disposition. Ces pratiques sont toujours en usage. Elles nous montrent que le Chinois d'aujourd'hui ne diffère guère de ceux qui, jadis, gravèrent sur leurs tablettes, les mystérieux hiéroglyphes destinés à conserver pour les générations futures, les formules puissantes des rites et de la divination.
L'identité entre le Chinois moderne et le Chinois des temps antiques apparaît surtout dans le rite du sacrifice.
Dans toutes les religions, le sacrifice a une extrême importance ; dans la religion chinoise, il tient en efPet la première place ; sauvegarder les formes sacramentelles a toujours été Tobjet des préoccupations des hommes qui cultivaient particulièrement la science des livres sacrés.
Dans le I-Li qui fut écrit, il y a environ trois mille ans, dans le Mémorial des rites qui remonte au commencement de l'ère chrétienne, dans les
nombreux ouvrages des maîtres de la Renaissance philosophique qui eut lieu onze ou douze siècles plus tard, et dans les œuvres postérieures, on trouve toujours l'expression de ce souci, aussi pouvons-nous connaître Tacte capital de la religion chinoise dans ses détails les plus minutieux.
Tout sacrifice, a pour objet de racheter les fautes de Thomme, car tout homme est coupable. C'est ainsi qu'il faut envisager le sacrifice aux aïeux. Sans doute, celui-ci a pour but de satisfaire aux besoins des âmes paternelles, mais il est en même temps Faccomplissement d'un acte d'expiation des créatures imparfaites à l'égard des oommunicateurs de la vie qui, eux, étaient plus près de Torigine première de cette vie et donc plus parfaits.
Aussi, trois jours avant le sacrifice, toute la famille doit-elle se purifier par le jeune et par l'abstinence, sous la direction du père et de la mère qui veillent à la stricte observation des prescriptions religieuses. « On doit se baigner, changer d'habit, on ne doit pas boire de vin de manière à en être incommodé, on peut manger de la viande, mais sans assaisonnement. On ne doit pas faire de visites de condoléances, pas entendre de musique, on ne doit rien désirer de mauvais ou d'impur (1).
Jadis, ces prescriptions étaient plus rigoureuses.
Du temps de Confucius, on ne devait pas
(1) Kia-li. vol. 21 page 149, édition précitée.
manger de viande savoureuse tel que : bœuf, veau, mouton ou volaille, mais la rigueur des abstinences s'est relâchée, ainsi que le constatent avec tristesse les observateurs scrupuleux.
Il ne suffît pas d'avoir accompli l'abstinence rituelle, il faut encore incliner son âme aux pensées graves, sévères et pieuses; il faut, pendant ces jours de recueillement, penser constamment à ses ancêtres, s'efforcer de voir en imagination leurs traits et leurs mouvements. «Lorsqu'on se rend au sacrifice, le matin dans la rosée, dit le Mémorial des Rites, il faut marcher comme si l'on allait voir réellement ses parents vivants devant soi, il faut entendre d'avance leur voix, le bruit de leurs pas, en un mot se remplir le cœur de piété filiale » (1).
La veille du sacrifice, on purifie le lieu où il se célébrera, on purifie également les vases et les ustensiles qui serviront dans les cérémonies. Si la famille est riche, ces vases sacrés sont de métal précieux et exclusivement réservés au culte, sinon ils peuvent être remplacés par des ustensiles et des trépieds d'usage domestique soigneusement purifiés.
S'il y a lieu, on immole la victime et on prépare ses chairs par une cuisson préalable faite en certains endroits déterminés par les rites. Depuis la constitution de l'empire, les grandes victimes, telles que le bœuf, ne peuvent être sacrifiées que par le chef de l'Etat, agissant comme pontife de toute la nation ; les particu-
(1) Gonf. le commencemnt du 24* livre du Mémorial des Rites, le Li'Ki.
liers peuvent offrir un porc, un agneau, s'ils en ont le moyen ; les pauvres sacrifient une volaille ou offrent quelques légumes.
La cérémonie aura lieu dans le tang. pièce carrée ou rectangulaire qui se trouve au centre de la' maison, quand la famille n'est pas en situation d'avoir un temple spécial ; Tautel surélevé de quelques marches, est placé au nord; sur cet autel, de petits supports « des trônes )> attendent les tablettes des aïeux. Cellesci sont des rectangles de bois, orné et doré, sur lesquels sont écrits les noms et les titres de chaque parent défunt.
Au milieu de l'autel est la place de l'ancêtre originaire, le fondateur de la famille, à sa gauche et à sa droite sont rano^és les sièo-es des ancètres directs, hommes et femmes, du père de famille, en remontant de son père et de sa mère jusqu'au trisaïeul et à la trisaïeule i).
Enfin, le jour du sacrifice est arrivé. Dès l'aurore, toute la famille revêtue de l'habit rituel de couleur noire, se rend dans le temple ou dans le t'ang familial et prend place dans l'ordre voulu, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre.
Les tablettes vénérables sont posées sur Tautel ; devant chacune d'elles sont disposées des coupes et des récipients. Toute l'assistance commence la cérémonie par une génuflexion. Puis
(1) Cet ordre est celui du sacrifice, dit des Quatre-Saisons, l'ordre des autres sacrifices n'en dififère pas essentiellement. Ces ancêtres «ont ceux de la ligne paternelle exclusivement, car, d'après le dogme chinois, le même que celui des peuples aryens, tel que nous l'ont conservé les Védas, le principe m^âle seul est excellent, lui seul communique vraiment la vie, lui seul est divin.
le père de famille, pontife domestique, le véritable prêtre de cette petite assemblée de fidèles, accomplit le premier acte sacramentel : prenant la coupe remplie de vin posée devant la tablette du trisaïeul, après s'être agenouillé, il verse un peu de vin sur le sol, sur des herbes déposées à cet effet ; en faisant cette libation, il prononce une formule qui a la vertu de faire descendre sur les tablettes l'âme même de ses aïeux.
Ceux-ci sont maintenant présents au milieu de leurs descendants, les trois oblations rituelles vont pouvoir leur être présentées. Pour faire la première oblation « le Pontife monte et se place devant le siège du trisaïeul, un acolyte tenant une coupe de vin se tient debout à sa droite, si Ton est en un mois d'hiver, le vin est d'abord réchauffé. Le Pontife présente la tablette de la prière (1) devant le siège du trisaïeul où se trouvent les vases sacrés.
Il se tient debout, tourné du côté de l'orient. L'acolyte, debout à l'occident, verse le vin dans une coupe. Le Pontife prend cette coupe et la pose à sa place, chacun des frères du père et de leurs descendants présentent séparément de la viande rôtie aux ancêtres. »
Les oblations ne sont que la deuxième partie de la cérémonie, la troisième consiste dans la consécration des mets par la participation spirituelle des mânes au repas qui leur est offert. Le Pontife, après avoir présenté la tablette des
i^l) Sur cette tablette sont écrites des formules de prières. Jadis ceux qui obtenaient audience de Tempereur, en portaient une semblable dans leurs mains.
prières, verse du vin à chaque esprit dans la coupe qui lui est réservée, sa femme avec une cuiller et des bâtonnets dispose le riz cuit.
Toute Tassistance se retire ; le prieur, resté seul, ferme la porte de la salle du temple ou abaisse un rideau. Les esprits sont censés participer alors au banquet sacré. Le prieur fait trois invocations à haute voix, puis il ouvre la porte et tout le monde rentre.
La cérémonie de la communion, sous les deux espèces, se déroule ensuite. Le Pontife communie le premier, sous l'espèce du vin;
a Les acolytes disposent une natte devant l'autel, le Pontife se place sur la natte, le visage tourné vers le nord ».
Le prieur (1) prenant avec une cuiller devant chaque tablette d'esprit un peu de riz cuit, l'élève en offrande, puis va se placer à la gauche du Pontife en lui souhaitant paix et bonheur. Puis il dit : (( Ancêtres vénérés, ordonnez que je reçoive et communique de nombreuses félicités à vos descendants pieux. Vos descendants pieux agissent en sorte que vous receviez des biens dans le ciel, faites que les moissons soient abondantes dans les champs, que vos descendants aient une longue vieillesse et guidez-les. » Le Pontife place le vin devant la natte, élève la tablette des prières, s'incline, se relève, se prosterne encore, et posant la tablette, il reçoit agenouillé le riz consacré, le goûte , en met dans
(1) Le prieur est un personnage de marque qui est censé tenir la place des esprits.
sa manche gauche qu'il retient avec le petit doigt, puis il prend le vin et boit. » (1)
Grâce à l'accomplissement de ce rite, le père de famille participe plus encore à la vie des ancêtres ; non seulement il apaise et satisfait leurs mânes, mais encore, il se joint à eux par une sorte d'union substantielle. Après la communion du père, agissant comme prêtre, les esprits quittent les tablettes et remontent dans l'espace, tandis que toute l'assistance fait une prosternation générale. Mais les âmes des aïeux ont laissé des gages de leur satisfaction, ce sont les mets qu'elles ont consacrés ; aussi tous les membres de la famille vont-ils pouvoir, à leur tour, participer au banquet céleste.
Après avoir communié, le Pontife partage les mets; en garde en réserve pour les parents qui sont au loin et scelle les récipients qui contiennent une si précieuse substance.
Tous les hommes de la famille viennent au milieu du t'ang^ communier à leur tour, l'aîné reçoit des mains d'un acolyte, la communion sous l'espèce du vin, à genoux ; les autres la reçoivent debout, les mains jointes.
On la porte aux femmes dans les appartements intérieurs ; celles-ci ne s'agenouillent pas.
Tout n'est pas consommé. On a réservé des parts du repas rituel. Le chef de famille en prend une partie et va porter la communion aux serviteurs mâles, aux hommes de condition vile, qui n'assistent pas au sacrifice ; la mère de famille
(1) Kia-li. Ibid., page 20, recto.
en fait autant pour les servantes et les esclaves femmes. Après avoir communié, tous les serviteurs se prosternent. La cérémonie est terminée.
Tel est le rite si important du sacrifice tel qu'il est décrit par les canonistes du xii^ siècle, tel qu'il devait s'accomplir de leur temps.
Dans tout ce qu'il a d'essentiel, ce rite, avec l'invocation des esprits, les prières, les récitations des formules sacramentelles, l'immolation des victimes et la communion sous les deux espèces, remonte aux plus vieux âges; dans le I-li, rituel dont la composition peut être fixée au xi^ siècle avant Jésus-Christ (1). On trouve décrits avec une incroyable minutie, tous les détails des divers sacrifices; la nature des victimes, la manière de les choisir et de les immoler, l'ordre des cérémonies, la position des personnages, pontifes et assistants, ainsi que les ustensilesdevant servir à Tacc^omplissement des rites sacrés.
A vrai dire, ce livre qui est le plus ancien rituel chinois dont nous ayons connaissance, ne décrit que les cérémonies cultuelles des chefs féodaux de son temps ; mais il importe de remarquer que les premiers seigneurs n'étaient que les chefs des familles agrandies, devenues des clans. 11 était donc dans l'esprit même de la religion que le pontificat leur fut réservé.
D'ailleurs. danslaChine de nos jours, on peut encore observer ce phénomène pour ainsi dire naturel. En certaines réo'ions de cette vaste contrée, se trouvent des clans comprenant de
(1) Une traduction du I-li a été faite en français par Mgr de Harlez, Paris, Maisonneuve.
quinz(3 l\ dix-huit cents personnes rassemblées sous Tautorité de l'aîné de la branche principale, de celle qui descend en droite ligne par les mâles des fondateurs delà famille.
Aux époques fixées pour les sacrifices, tous les groupements familiaux du clan, qui ne sont en réalité que les subdivisions d'une même famille, se réunissent dans un temple ancestral, entretenu à frais communs, et là, assistent aux cérémonies, participent au repas sacré sous la direction du chef de clan, le véritable paterfamilias de cette nombreuse agglomération d'individus. Et c'est celui-ci qui va porter au dehors la communion à ceux des membres du clan qui n'ont pu assister au sacrifice ; ou bien il la leur envoie dans des récipients scellés.
Ses attributions religieuses expliquent et consacrent aux yeux de tous son autorité familiale.
Le peuple chinois, si conservateur des anciens usages, a ainsi gardé une véritable image de la Chine au temps où chaque famille était un petit Etat.
Mais le développement naturel de la société a suscité, au point de vue religieux, un grave problème.
Lorsque le sol devint trop étroit pour y faire vivre la famille, celle-ci dut nécessairement voir partir au loin plusieurs de ses membres. Pour ceux-ci, la participation au culte devint impossible. Quand ils ne se trouvaient pas en des contrées trop lointaines, ils venaient assister aux plus importantesassemblées religieuses, mais s'ils étaient séparés de la demeure familiale
par de trop longues distances, ils ne pouvaient plus rendre aux mânes des ancêtres les devoirs prescrits.
Alors, les interprètes habituels des antiques prescriptions approuvèrent la coutume, que l'esprit religieux avait créée, de faire des tablettes de papier et d'accomplir devant elles, loin du tronc familial et de son temple, les cérémonies cultuelles. Ces tablettes ou inscriptions devaient être brûlées après la cérémonie. Mais le vrai culte, celui qui produisait la plénitude de ses effets était toujours célébré dans le temple de la branche aînée.
Les branches cadettes se développant à leur tour avec les années, devinrent, malgré la communauté du nom de famille qui subsista, comme étrangères en fait à la branche principale ; elles ne voulurent plus se contenter d'une religion diminuée et elles eurent leur culte propre ; ainsi se développa et s'étendit à toutes les familles, la religion domestique.
Ce fractionnement, de plus en plus fréquent du culte, correspondant à l'incroyable développement du monde chinois, a rendu la religion moins solide, et aujourd'hui les vieilles croyances n'ont plus autant d'empire sur les âmes.
On trouve des Chinois qui n'observent plus les rites avec l'ancienne ^rigueur, les sacrifices des saisons n'ont plus lieu que deux fois au lieu de trois ou quatre comme jadis.
Toutefois, dans les familles où Tesprit religieux ancien est demeuré le plus vivace, on offre tou-
jours au solstice d'hiver, le sacrifice au premier ancêtre, fondateur de la famille, le sacrifice anniversaire de la mort des parents récemment décédés ; l'on va toujours sacrifier auprès des tombeaux, et tous les quinze jours, on fait encore dans la maison, des oblations et des prosternations devant les tablettes des aïeux.
Tous ces sacrifices sont semblables à celui des saisons tel que nous les ont montrés les auteurs chinois.
Mais la nature même des rites, leur minutie, la nécessité de les observer rigoureusementpour qu'ils soient efficaces, l'obligation d'employer des vases de forme et de nature spéciales et de parfaitement connaître les formules, tout cela a présenté pour le commun des hommes trop de difficultés et ainsi bien des pratiques cultuelles sonttombées en désuétude.
Pour trouver le culte dans toute son ancienne pureté, il faut aller aujourd'hui dans les temples impériaux.
D'autre part, le bouddhisme en offrant à l'ima-. gination de ses fidèles de nombreuses demidivinités, a couvert comme d'une végétation parasite le vieux fonds de la religion des ancêtres.
Les superstitions du taoisme et de l'animisme ont enveloppé celle-ci de plus en plus, la fécondité de l'imagination brodant chaque jour quelque nouvelle l'able sur l'antique croyance à la divinité consciente des forces de la nature.
Néanmoins, si surchargée qu'elle puisse être d'éléments étrangers, la religion des ancêtres a toujours une importance capitale au sein des
tamilles aussi bien que dans TElat, parce qu'elle est la base solide et durable sur laquelle s'est édifiée la société tout entière : empires, royaumes, cités. C'est elle qui a donné et qui donne encore à la Chine son caractère propre.
Aussi, lorsqu'on veut connaître Tâme des institutions chinoises, c'est elle qu'il faut interroger dans sa manifestation la plus importante : le sacrifice.
Il y a vingt-cinq siècles, Confucius avait déjà vu cette vérité et il disait : a Celui qui comprendrait les rites du sacrifice offert au suprême Seigneur et aux ancêtres à l'automne, gouvernerait le royaume aussi facilement qu'on regarde dans la paume de la main (i) ».
La parole du sage Chinois est toujours vraie, et cela est un grand avantage pour le sociologue et pour l'historien, car l'étude des institutions religieuses et politiques de la Chine peut apporter quelques traits de lumière sur les sociétés antiques de l'Occident.
La religion fondamentale de la Chine est, en effet, identique à la religion de la Grèce et de Rome, aux premiers âges de leur histoire.
Lorsqu'Homère aveugle, allait, selon la tradition, sur les places des cités, chanter ses immortels poèmes, le culte des morts régnait dans toute la Grèce.
Là aussi, on croyait que la nuit, les âmes des
(1) Tchong-Yong, chap. 19 in fine. Le Tchong-Yong est le deuxième des quatre livres philosophiques, et il a été écrit par Tseu-seu, petit-fils de Confucius. Plusieurs traductions en ont été faites en latin et en plusieurs langues d'Europe, dont le français.
trépassés erraient sur les champs d'asphodèle, autour des demeures qu'elles avaient habitées, et on leur immolait des victimes.
Comme en Chine, les forces de la nature peuplaient l'imagination de l'homme d'une foule de génies et de dieux qu'il fallait se rendre propices par des oblations et par des prières.
Il en était de même dans la Rome naissante. Là, les Pénates, les Lares, le foyer, les dieux et les génies remplissaient l'âme humaine et lui donnaient sa religion.
Des croyances semblables existaient également dans l'Inde, où il en reste toujours des traces.
Le Chinois, dans son aspiration religieuse fondamentale, ne diffère donc pas des créateurs des civilisations antiques de l'Occident. Tourmenté comme eux par le mystère de la vie, comme eux, il a toujours affiiiné, et de la même manière, l'inlassable espoir des enfants des hommes en l'immortalité.