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CHAPITRE PREMIER

Aujourd'hui, il y a en Chine, plusieurs religions : le catholicisme, le protestantisme^ Tlslamisme, le Bouddhisme, le Taoïsme et la Religion des Ancêtres. De ces religions, les quatre premières sont d'origine étrangère ; elles n'ont pas exercé une grande influence sur les mœurs, et encore moins sur les institutions chinoises.

Le Bouddhisme lui-môme, importé dans le

Royaume du Milieu en Tan 67 de notre ère et

devenu aujourd'hui l'une des trois religions

' nationales, n'a point marqué d'une empreinte

profonde le peuple chinois.

Ce dernier doit son caractère propre à un ensemble de mœurs et de croyances beaucoup plus anciennes que celles qu'inspira la doctrine du prince ascète Çakyamouni. C'est la religion des ancêtres, le culte des morts, accompagné de ^ï^yances animistes qui, de tous temps, a régné ^n Chine; c'est cette religion et ce ciilte, qui ont présidé au développement des familles; qui *^»jourd'hui encore impriment leur marque puis-

FARJ£MEL 1

2 LK PKLI'Li: CHINOIS

santé sur toute la civilisation de rExtrêmc-Orien rt fournissent aux hommes de ces régions loin laines, les principes inspirateurs de leur droit

Le bouddhisme s'est superposé à la religioi antique, il no Ta point modifiée; (|uanl au taoïsme qui est théoriquement la dégénérescence d'uni philosophie transcendentaU* panthéiste, né vers le V® siècle avant notre ère, en l'ait, il n sert plus aujourd'hui qu'à donner des formule et des prêtres au culte des forces naturelles, qui en Chine, comme ailleurs, a toujours existé ave le culte des aïeux.

L'adoration des ancêtres générateurs de la vi est donc bien la religion principale, la vraie relî gion nationale du peuple des Ont familles (1)

Les vieux livres chinois ont religieusemeii conservé les formules rituelles qui révèlent le: dogmes antiques. On y voit que, depuis plus d( trois mille ans, les Chinois croient que 1 homme ne meurt pas tout entier. Lors(ju'il a rendu le dernier soupir, la partie la plus précieuse et la plus noble de son être : son âme, survit ; elle demeure sur la terre, ou du moins, elle glisse dans Tespace, invisible ; elle se tient dans h maison et dans ses alentours ; elle voit ce qu s'y passe ; elle suit les actes de ses descendants

Dans ce monde supra-sensible où elle habiU désormais, elle a des besoins, comme elle ei avait dans le monde des vivants : besoin de race voir rhommage de ses enfants, de ses proche!

et de ses serviteurs; besoin de recevoir Talimen

(1) Les chinois aiment à se désigner ainsi, parce qu'ils croiec descendre d'un petit nombre de famiUes.

tation nécessaire à Tentretien de sa vie spirituelle.

Si celte âme est celle d'un chef de famille, elle souffrira si ses fils, ses femmes, ses serviteurs, encore vivants, la négligent, et alors, comme la puissance de Thomme se prolonge au delà de la tombe, Tâme irritée fera descendre, 8*il lui plaît, des calamités sur la famille impie. Aujourd'hui, règne encore la croyance au Houei'Cha : Revenir-tuer ; si les descendants d'un défunt sont assez oublieux de leurs obligations pour laisser dans Tabandon Tânie paternelle, celle-ci reviendra punir de mort les ingrats sacrilèges.

Dans la haute antiquité, au delà des temps historiques, la coutume d'immoler, à la mort d'un chef ou d'un homme considérable, ses femmes et ses serviteurs, existait sans doute en Chine, comme elle a existé chez certains peuples primitifs.

Ne faut-il pas voir une survivance symbolique de ces mœurs farouches, dans la coutume actuelle de brûler le jour des funérailles, sur la tombe du défunt, des représentations en papier des objets qui lui ont servi et des personnages qui l'ont assisté en ce monde.

Les livres chinois ont conservé quehjues lointains souvenirs de ces âges reculés, où les hommes paraissent avoir été si voisins des bêtes sauvages.

Voici ce que dit sur ce point le « Mémorial des Rites ». « Dans l'antiquité, les anciens Uois (les chefs de famille) n'avaient pas de maisons ;

morts ? Peu, .,,. ""' ,'" P" ^'••'te des aieix ' °" "^ "''

M^ilre do

les forces de la nature ont pour elle quelque chose de divin. Dans Teau des ruisseaux et des fleuves, dans le flanc des montagnes, dans le sol de la plaine, dans la profondeur des bois, dans le souffle du vent, vivent, respirent et circulent des puissances spirituelles, personnelles et conscientes; ces esprits qui sont l'àme vivante des choses, ont, eux aussi, un pouvoir bienfaisant ou néfaste ; eux aussi, ils réclament des services et un culte. Voilà pourquoi, il n*est pas de famille qui, en dehors du culte des aïeux, ne vénère aussi quelques dieux de la nature physique et ne leur fasse des ofi^randes.

Un dieu familier que Ton trouve partout, c'est le Tsao-Kiun-Kong : le prince du foyer ; habituellement, il vit dans la flamme bienfaisante qui prépare les aliments destinés à entretenir la vie de la famille et surtout à transformer les mets du sacrifice. Le dernier jour de Tannée est sa fête ; alors, il monte au ciel pendant que l'on nettoie et répare la cuisine, sa demeure, puis il revient, avec l'année nouvelle, reprendre sa place. Ce bienfaisant génie du feu respire pendant l'année leparfun des bâtonnets d'encens que la piété reconnaissante de ses fidèles fait brûler devant son image et il voit, lorsqu'une nouvelle épouse de l'un des fils augmente le nombre des membres de la famille, la jeune femme doit venir se prosterner devant lui.

On reconnaît là, un reste encore vivace du culte antique du foyer, que l'on retrouve à l'origine des grandes civilisations dont les hommes ont fixé dans les livres sacrés, l'histoire primitive.

Mais en Chine, le culte du foyer est loin de tenir la première place. Le foyer n'est pas dans la pièce principale de la maison ; le lieu vraiment sacré, dans une demeure chinoise, c'est Tautel où sont déposées, les tablettes des aïeux.

Les familles importantes et riches possèdent un temple où tous les parents se réunissent aux époques des sacrifices, les autres ont au moins dans leur maison une pièce consacrée au culte ; c'est le Tang^ dont le nom signifie : Temple : les plus pauvres suspendent les tablettes ancestrales dans le lieu le plus honorable de leur chaumière et vont sacrifier dans des temples publics.

Dans le Kià-li, ou rituel domestique, le célèbre philosophe et canoniste Tchou-hi (1), rappelant à ses contemporains les vénérables enseignements du passé, leur dit : « L'homme sage qui construit une maison, commence par y édifier un temple d'ancêtres à Torient de l'appartement intérieur (2).

(1) Tchou-hi vivait au xii* siècle de notre ère, ses travaux philosophiques et interprétatii's considérables jouissent toujours d'une grande autorité en Chine. Ses commentaires des livres canoniques et philosophiques font loi dans les examens.

(2) Ce texte est traduit sur le Kiali qui fait p irtic do la grande collection le Sing li ta taiuen chou^ 19' volume, publié en 1597 sur l'édition antérieure de Yonglo de lil5.

Ce rituel contient de longs commentaires, et une série de tableaux très précieux pour l'étude de la religion chinoise. Les principaux détails du culte domestique que l'étendue du présent ouvrage, oblige ù passer sous silence, j sont minutieusement décrits .

Mifr de Harlez a publié (Paris, Leroux 1889) une traduction du Kia-ii d'une édition chinoise antérieure à la nôtre et très abrégée. Cette traduction, très exacte dans son ensemble, inexacte ■ur certains points, posse sous silence, les détails les plus

II y fait quatre niches pour y mettre en honneur les tablettes des aïeux. »

C'est dans ce temple ou dans la salle qui on tient lieu que se déploieront toutes les manifestations cultuelles, toujours si importantes dans la religion chinoise ; c'est là que le chef de la famille invoquera l(*s mânes ; c'est là qu'il ira annoncer à ceux-ci les principaux événements heureux ou malheureux qui arriveront à leur famille. Car les morts font toujours partie du groupe familial, ils vivent de sa vie ; d'ailleurs, la famille vivante n'est-cUc pas leur prolongement dans le temps. La vie :

Sing-ming^ est un principe sacré (*ommuni([ué aux hommes à Torigine des temps, par le C'iel ; les ancêtres qui ont été un canal ,par lequel s'est fait cet influx de la vie, ont quelque chose de divin.

Tel est le dogme moderne, exposé en maints endroits par les canonistes, tel était certainement le dogme ancien que les sages ont exprimé partout dans les livres sacrés.

Pour communiquer avec les ancêtres devenus des sortes de dieux inférieurs, riiomme dispose d'une précieuse ressource : les formules rituelles. Celles-ci sont mystérieuses et antiques. Nul ne doute de leur efficacité. Prononcée selon les règles, elles ont le pouvoir de mettre en mouvement les esprits eux-mêmes.

A la voix de celui qui, dans la famille, dispose

typiaues. EUe n'est pas d'ailleurs acrompftgn«^c des rommenlairos développés des éditions chinoises, nécossaires « rintpllig-j'nc*» des rites.

de la puissance sacerdotale, les âmes des aïeux viendront parmi leurs descendants écouter leurs prières et recevoir leurs oblations.

Aussi, la conservation des formules, est-elle de la plus haute importance; d'après la tradition, celles-ci ont une vertu merveilleuse. Chaque famille, soucieuse des vieux usages, possède son recueil et son livre généalogique transmis de génération en génération dans la branche aînée et en ligne directe ; au besoin, la tradition orale supplée les rituels ou les complète.

« Le fondement des rites, dit Tauteur du Rituel domestique^ est certainement la substance perpétuelle des actes journaliers dans la famille. On ne doit pas passer un jour sans les observer. De plus, leurs développements relient Tun à l'autre, le principe et la fin de la vie humaine (1) ».

En écrivant ces lignes, Tchou-hi ne faisait qu'affirmer une fois de plus la conviction des sages sur la nécessité d'imposer à l'homme une attitude extérieure et des pratiques cultuelles pour contenir, comme dans un réseau étroitement serré, le penchant naturel de l'homme à l'indépendance et à la révolte. (2)

« Ne faites pas un pas, ne dites pas une parole, avait dit, dix-sept siècles plus tôt, Gonfucius, qui soit contraire aux Rites (3).

On s'est efforcé de suivre ces conseils, et en

(1) Kia li, page 1, édition précitée.

(2) Ce n'est pas là une simple image. L'expression A7*)ran^ que nous traduisons plus haut par le verbe : relier, se compose de deux idéogrammes qui signifient exactement : serrez le filet,

(3) Voir Luen Vu 20, 3, viii 8.

effet les prescriptions rituelles impriment leur marque sur tous les actes de la vie du Chinois : elles s'étendent même à desimpies mouvements commandés ailleurs par la seule politesse : non seulement, la prière et le sacrifice possèdent leurs rites minutieux ; mais même la manière d'entrer et de sortir, de se tenir debout, de porter ses regards sur autrui, de recevoir et de reconduire un hôte, tout cela fait également partie du formulaire rituel, parce que tous les actes de Thomme ont pour les sages Chinois un rapport étroit avec la religion.

Pas plus que les sociétés antiques de l'Europe, la Chine, à aucun moment de sa longue histoire, n'a eu la moindre idée de la séparation du spirituel et du temporel ; la religion y a tout embrassé et, si certains rites ont du se modifier comme toutes choses, suivant les temps, Tensemble des mêmes prescriptions tyranniques n'en domine pas moins toujours la religion (chinoise.

Les actes rituels ont une valeur mystique bien supérieure à la pensée humaine, ils dominent celle-ci, s'imposent à elle, Temprisonnent et brisent ainsi les ailes à Télan spontané de la foi. Pour le Chinois, la prière n'est pas le soupir de Tàme oppressée ou Thosanna du cœur joyeux qui montent vers le Dieu bon, père des êtres, c'est la récitation .d'une fornuile. Dans le culte, un seul homme: le pontife, a le droit de la proférer, et si l'extrême minutie du rite ne lui permet pas de faire à la fois les actes matériels du sacrifice et de dire la prière, ceux

VARJin EL 1 *

qui Tassistent, prient en son nom ; ils prient, c'est-à-dire ils récitent, car en chinois, prier se dit : Nien-King: réciter le livre sacré.

La récitation de ces formules consacrées a pour but principal et presque exclusif, non pas de chanter les louanges des aïeux et de leur offrir un tribut de reconnaissance et d'amour; mais avant tout, d'apaiser leur courroux.

L'imagination chinoise ne se représente pas les âmes des défunts comme des esprits propices, mais au contraire, comme des génies susceptibles, vindicatifs et irrités, toujours prêts à nuire aux vivants.

Aussi, lorsqu'un père est décédé, le jour même de l'enterrement, doit-on offrir le sacrifice dit d'apaisement, le premier de tous ceux destinés à réjouir le défunt dans sa tombe.

Depuis la plus haute antiquité, les époques propices aux sacrifices sont fixées dans les rituels ; mais non toujours d'une façon précise, car il y a, pour l'exercice du culte, des jours néfastes qu'il faut éviter ; le sacrifice des saisons par exemple, doit être offert dans la première décade du mois médial de la saison.

Mais quel sera le jour exact? Ici intervient la science de la divination dont certains hommes experts possèdent les arcanes. On ne consulte pas, comme à Rome, le vol des oiseaux, c'est la plante che^ l'achillée sternutatoire, interrogée d'une certaine* manière qui indiquera le jour propice.

■ J L'augure prend cinquante branches de cette .,/ plante, et après en avoir mis de côté une, qui

représente le principe suprême du monde ou Tai'Ki, il place les quarante-neuf autres entre ses doigts et les combine de diverses manières fort compliquées, basées sur une mystérieuse théorie d'alternance entre les mouvements du principe passif et du principe actif, alternance qui selon la cosmogonie chinoise, contient le processus de la vie universelle ; il tient compte également de l'époque à laquelle se fait la consultation divinatoire.

Le résultat de la (combinaison fait connnaître la volonté des esprits. Tel est le mode de consultation des puissances spirituelles, indiqué, dans les vieux livres ; mais les géomanciens en ont une foule d'autres à leur disposition. Ces pratiques sont toujours en usage. Elles nous montrent que le Chinois d'aujourd'hui ne diffère guère de ceux qui, jadis, gravèrent sur leurs tablettes, les mystérieux hiéroglyphes destinés à conserver pour les générations futures, les formules puissantes des rites et de la divination.

L'identité entre le Chinois moderne et le Chinois des temps antiques apparaît surtout dans le rite du sacrifice.

Dans toutes les religions, le sac^rifice a une extrême importance ; dans la religion chinoise, il tient en effet la première place ; sauvegarder les formes sacramentelles a toujours été l'objet des préoccupations des hommes qui cultivaient particulièrement la science des livres sacrés.

Dans le I-Li qui fut écrit, il y a environ trois mille ans, dans le Mémorial des rites qui remonte au commencement de Tère chrétienne, dans les

nombreux ouvrages des maîtres de la Renaissance philosophique qui eut lieu onze ou douze siècles plus tard, el dans les œuvres postérieures, on trouve toujours l'expression de ce souci, aussi pouvons-nous connaître Tacte capital de la religion chinoise dans ses détails les plus minutieux.

Tout sacrifice, a pour objet de racheter les fautes de Thomme, car tout homme est coupable. C'est ainsi qu'il faut envisager le sacrifice aux aïeux. Sans doute, celui-ci a pour but de satisfaire aux besoins des âmes paternelles, mais il est en même temps Taocomplissement d'un acte d'expiation des créatures imparfaites à Tégard des communicateurs de la vie qui, eux, étaient plus près de l'origine première de cette vie et donc plus parfaits.

Aussi, trois jours avant le sacrifice, toute la famille doit-elle se purifier par le jeûne et par l'abstinence, sous la direction du père et de la mère qui veillent à la stricte observation des prescriptions religieuses. « On doit se baigner, changer d'habit, on ne doit pas boire de vin de manière à en être incommodé, on peut manger de la viande, mais sans assaisonnement. On ne doit pas faire de visites de condoléances, pas entendre de musique, on ne doit rien désirer de mauvais ou d'impur (1).

Jadis, ces prescriptions étaient plus rigoureuses.

Du temps de Confucius, on ne devait pas

(1) Kia-li. vol. 21 page 149, édition précitée.

manger de viande savoureuse tel que : bœuf, veau, mouton ou volaille, mais la rigueur des abstinences s'est relâchée, ainsi que le constatent avec tristesse les observateurs scrupuleux.

Il ne suffit pas d'avoir accompli Tabstinence rituelle, il faut encore incliner son âme aux pensées graves, sévères et pieuses ; il faut, pendant ces jours de recueillement, penser constamment à ses ancêtres, s'efforcer de voir en imagination leurs traits et leurs mouvements. «Lorsqu'on se rend au sacrifice, le matin dans la rosée, dit le Mémorial des Rites, il faut marcher comme si l'on allait voir réellement ses parents vivants devant soi, il faut entendre d'avance leur voix, le bruit de leurs pas, en un mot se remplir le cœur de piété filiale » (1).

La veille du sacrifice, on purifie le lieu où il se célébrera, on purifie également les vases et les ustensiles qui serviront dans les cérémonies. Si la famille est riche, ces vases sacrés sont de métal précieux et exclusivement réservés au culte, sinon ils peuvent être remplacés par des ustensiles et des trépieds d'usage domestique soigneusement purifiés.

S'il y a lieu, on immole la victime et on prépare ses chairs par une cuisson préalable faite en certains endroits déterminés parles rites. Depuis la constitution de Tempire, les grandes victimes, telles que le bœuf, ne peuvent être sacrifiées que par le chef de l'Etat, agissant comme pontife de toute la nation ; les particu-

(1) Conf. le commencemnt du 24* lirre du Mémorial des Rites,

liers peuvent offrir un porc, un agneau, s'ils en ont le moyen ; les pauvres sacrifient une volaille ou offrent quelques légumes.

La cérémonie aura lieu dans le tang, pièce carrée ou rectangulaire qui se trouve au centre de la maison, quand la famille n'est pas en situation d'avoir un temple spécial ; Tautel surélevé de quelques marches, est placé au nord ; sur cet autel, de petits supports « des trônes » attendent les tablettes des aïeux. Cellesci sont des rectangles de bois, orné et doré, sur lesquels sont écrits les noms et les titres de chaque parent défunt.

Au milieu de Tautel est la place de Tancètre originaire, le fondateur de la famille, à sa gauche et à sa droite sont rangés les sièges des ancêtres directs, hommes et femmes, du père de famille, en remontant de son père et de sa mère jusqu'au trisaïeul et à la trisaïeule (1).

Enfin, le jour du sacrifice est arrivé. Dès Taurore, toute la famille revêtue de Thabit rituel de couleur noire, se rend dans le temple ou dans le t'ang familial et prend place dans Tordre voulu, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre.

Les tablettes vénérables sont posées sur Tautel ; devant chacune d'elles sont disposées des coupes et des récipients. Toute Tassistance commence la cérémonie par une génuflexion. Puis

(1) Cet ordre est celai du sacrifice, dit des Quatre-Saîsons, Tordre des autres sacrifices n'en diffère pas essentiellement. Cet ancêtres sont ceux de la ligne paternelle exclusivement, car, d'après le dogme chinois, le môme que celui des peuples aryens, tel aue nous l'ont conservé les Védas^ le principe mÂle seul est excellent, lui seul communique vraiment la vie, lui seul est divin.

le père de famille, pontife domestique, le véritable prêtre de cette petite assemblée de fidèles, accomplit le premier acte sacramentel : prenant la coupe remplie de vin posée devant la tablette du trisaïeul, après s'être agenouillé, il verse un peu de vin sur le sol, sur des herbes déposées à cet effet ; en faisant cette libation, il prononce une formule qui a la vertu de faire descendre sur les tablettes Tâme même de ses aïeux.

Ceux-ci sont maintenant présents au milieu de leurs descendants, les trois oblations rituelles vont pouvoir leur être présentées. Pour faire la première oblation « le Pontife monte et se place devant le siège du trisaïeul, un acolyte tenant une coupe de vin se tient debout à sa droite, si l'on est en un mois d'hiver, le vin est d'abord réchauffé. Le Pontife présente la tablette de la prière (1) devant le siège du trisaïeul où se trouvent les vases sacrés.

Il se tient debout, tourné du côté de Torient. L'acolyte, debout à l'occident, verse le vin dans une coupe. Le Pontife prend cette coupe et la pose à sa place, chacun des frères du père et de leurs descendants présentent séparément de la viande rôtie aux ancêtres. »

Les oblations ne sont que la deuxième partie de la cérémonie, la troisième consiste dans la consécration des mets par la participation spirituelle des mânes au repas qui leur est offert. Le Pontife, après avoir présenté la tablette des

(1) Sar cette tablette sont écrites des formules de prières. Jadis ceux qui obtenaient audience de l'empereur, en portaient une semblable dans leurs mains.

prières, verse du vin à chaque esprit dans la coupe qui lui est réservée, sa femme avec une cuiller et des bâtonnets dispose le riz cuit.

Toute l'assistance se retire; le prieur, resté seul, ferme la porte de la salle du temple ou abaisse un rideau. Les esprits sont censés participer alors au banquet sacré. Le prieur fait trois invocations à haute voix, puis il ouvre la porte et tout le monde rentre.

La cérémonie de la communion, sous les deux espèces, se déroule ensuite. Le Pontife communie le premier, sous l'espèce du vin.

« Les acolytes disposent une natte devant Tautel, le Pontife se place sur la natte, le visage tourné vers le nord ».

Le prieur (1) prenant avec une cuiller devant chaque tablette d'esprit un peu de riz cuit, l'élève en offrande, puis va se placer à la gauche du Pontife en lui souhaitant paix et bonheur. Puis il dit : « Ancêtres vénérés, ordonnez que je reçoive et communique de nombreuses félicités à vos descendants pieux. Vos descendants pieux agissent en sorte que vous receviez des biens dans le ciel, faites que les moissons soient abondantes dans les champs, que vos descendants aient une longue vieillesse et guidez-les. » Le Pontife place le vin devant la natte, élève la tablette des prières, s'incline, se relève, se prosterne encore, et posant la tablette, il reçoit agenouillé le riz consacré, le goûte , en met dans

(1) Le prieur est un personnage de marque qui est censé tenir U place des esprits.

sa manche gauche qu'il retient avec le petit doigt, puis il prend le vin et boit. » (1)

Grâce à Taccomplissement de ce rite, le père de famille participe plus encore à la vie des ancêtres ; non seulement il apaise et satisfait leurs mânes, mais encore, il se joint à eux par une sorte d'union substantielle. Après la communion du père, agissant comme prêtre, les esprits quittent les tablettes et remontent dans l'espace, tandis que toute Tassistance fait une prosternation générale. Mais les âmes des aïeux ont laissé des gages de leur satisfaction, ce sont les mets qu'elles ont consacrés ; aussi tous les membres de la famille vont-ils pouvoir, à leur tour, participer au banquet céleste.

Après avoir communié, le Pontife partage les mets; en garde en réserve pour les parents qui sont au loin et scelle les récipients qui contiennent une si précieuse substance.

Tous les hommes de la famille viennent au milieu du t'ang^ communier à leur tour, Taîné reçoit des mains d'un acolyte, la communion sous l'espèce du vin, à genoux ; les autres la reçoivent debout, les mains jointes.

On la porte aux femmes dans les appartements intérieurs ; celles-ci ne s'agenouillent pas.

Tout n'est pas consommé. On a réservé des parts du repas rituel. Le chef de famille en prend une partie et va porter la communion aux serviteurs mâles, aux hommes de condition vile, qui n'assistent pas au sacrifice ; la mère de famille

(1) Kia-li. Ibid,, page 20, recto.

en fait autant pour les servantes et les esclaves femmes. Après avoir communié, tous les serviteurs se prosternent. La cérémonie est terminée.

Tel est le rite si important du sacrifice tel qu'il est décrit par les canonistes du xii* siècle, tel qu'il devait s'accomplir de leur temps.

Dans tout ce qu'il a d'essentiel, ce rite, avec l'invocation des esprits, les prières, les récitations des formules sacramentelles, l'immolation des victimes et la communion sous les deux espèces, remonte aux plus vieux âges; dans le I-li, rituel dont la composition peut être fixée au xi*^ siècle avant Jésus-Christ (1). On trouve décrits avec une incroyable minutie, tous les détails des divers sacrifices ; la nature des victimes, la manière de les choisir et de les immoler, l'ordre des cérémonies, la position des personnages, pontifes et assistants, ainsi que les ustensiles devant servir à raceomplissement des rites sacrés.

A vrai dire, ce livre qui est le plus ancien rituel chinois dont nous ayons connaissance, ne décrit que les cérémonies cultuelles des chefs féodaux de son temps ; mais il importe de remarquer que les premiers seigneurs n'étaient que les chefs des familles agrandies, devenues des clans. 11 était donc dans l'esprit même de la religion que le pontificat leur lut réservé.

D'ailleurs, dans la Chine de nos jours, on peut encore observer ce phénomène pour ainsi dire naturel. En certaines régions de cette vaste contrée, se trouvent des clans comprenant de

(\) Une traduction du I-li u été faite en français par Mgr de Harlez, Paris, Maisonneuve.

quinze à dix-huit cents personnes rassemblées sous l'autorité de Taîné de la branche principale, de celle qui descend en droite ligne par les mâles des fondateurs de la famille.

Aux époques fixées pour les sacrifices, tous les groupements familiaux du clan, qui ne sont en réalité que les subdivisions d'une même famille, se réunissent dans un temple ancestral, entretenu à frais communs, et là, assistent aux cérémonies, participent au repas sacré sous la direction du chef de clan, le véritable paterfamilias de cette nombreuse agglomération d'individus. Et c'est celui-ci qui va porter au dehors la communion à ceux des membres du irlan qui n'ont pu assister au sacrifice ; ou bien il la leur envoie dans des récipients scellés.

Ses attributions religieuses expliquent et consacrent aux yeux de tous son autorité familiale.

Le peuple chinois, si conservateur des anciens usages, a ainsi gardé une véritable image de la Chine au temps où chaque famille était un petit Etat.

Mais le développement naturel de la société a suscité, au point de vue religieux, un grave problème.

Lorsque le sol devint trop étroit pour y faire vivre la famille, celle-ci dut nécessairement voir partir au loin plusieurs de ses membres. Pour ceux-ci, la participation au culte devint impossible. Quand ils ne se trouvaient pas en des contrées trop lointaines, ils venaient assister aux plus importantesassemblées religieuses, mais s*ils étaient séparés de la demeure familiale

par de trop longues distances, ils ne pouvaient plus rendre aux mânes des ancêtres les devoirs prescrits.

Alors, les interprètes habituels des antiques prescriptions approuvèrent la coutume^ que l'esprit religieux avait créée, de faire des tablettes de papier et d'accomplir devant elles, loin du tronc familial et de son temple, les cérémonies cultuelles. Ces tablettes ou inscriptions devaient être brûlées après la cérémonie. Mais le vrai culte, celui qui produisait la plénitude de ses effets était toujours célébré dans le temple de la branche aînée.

Les branches cadettes se développant à leur tour avec les années, devinrent, malgré la communauté du nom de famille qui subsista, comme étrangères en fait à la branche principale ; elles ne voulurent plus se contenter d'une religion diminuée et elles eurent leur culte propre ; ainsi se développa et s'étendit à toutes les familles, la religion domestique.

Ce fractionnement, de plus en plus fréquent du culte, correspondant à Tincroyable développement du monde chinois, a rendu la religion moins solide, et aujourd'hui les vieilles croyances n'ont plus autant d'empire sur les âmes.

On trouve des Chinois qui n^observent plus les rites avec l'ancienne [rigueur, les sacrifices des saisons n'ont plus lieu que deux fois au lieu de trois ou quatre comme jadis.

Toutefois, dans les familles où l'esprit religieux ancien est demeuré le plus vivace, on offre tou-

jours au solstice d'hiver, le sacrifice au premier ancêtre, fondateur de la famille, le sacrifice anniversaire de la mort des parents récemment décédés ; Ton va toujours sacrifier auprès des tombeaux, et tous les quinze jours, on fait encore dans la maison, des oblations et des prosternations devant les tablettes des aïeux.

Tous ces sacrifices sont semblables à celui des saisons tel que nous les ont montrés les auteurs chinois.

Mais la nature même des rites, leur minutie, la nécessité de les observer rigoureusement pour qu'ils soient efficaces, l'obligation d'employer des vases de forme et de nature spéciales et de parfaitement connaître les formules, tout cela a présenté pour le commun des hommes trop de difficultés et ainsi bien des pratiques cultuelles sont tombées en désuétude.

Pour trouver le culte dans toute son ancienne pureté, il faut aller aujourd'hui dans les temples impériaux.

D'autre part, le bouddhisme en offrant à l'imagination de ses fidèles de nombreuses demidivinités, a couvert comme d'une végétation parasite le vieux fonds de la religion des ancêtres.

Les superstitions du taoisme et de l'animisme ont enveloppé celle-ci de plus en plus, la fécondité de l'imagination brodant chaque jour quelque nouvelle fable sur l'antique croyance à la divinité consciente des forces de la nature.

Néanmoins, si surchargée qu'elle puisse être d'éléments étrangers, la religion des ancêtres a toujours une importance capitale au sein des

familles aussi bien que dans l'État, parce qu'elle est la base solide et durable sur laquelle s'est édifiée la société tout entière : empires, royaumes, cités. C'est elle qui a donné et qui donne encore à la Chine son caractère propre.

Aussi, lorsqu'on veut connaître l'âme des institutions chinoises, c'est elle qu'il faut interroger dans sa manifestation la plus importante : le sacrifice.

Il y a vingt-cinq siècles, Confucius avait déjà vu cette vérité et il disait : a Celui qui comprendrait les rites du sacrifice offert au suprême Seigneur et aux ancêtres à l'automne, gouvernerait le royaume aussi facilement qu'on regarde dans la paume de la main (1) ».

La parole du sage Chinois est toujours vraie, et cela est un grand avantage pour le sociologue et pour l'historien, car l'étude des institutions religieuses et politiques de la Chine peut apporter quelques traits de lumière sur les sociétés antiques de l'Occident.

La religion fondamentale de la Chine est, en effet, identique à la religion de la Grèce et de Rome, aux premiers âges de leur histoire.

Lorsqu'Homère aveugle, allait, selon la tradition, sur les places des cités, chanter ses immortels poèmes, le culte des morts régnait dans toute la Grèce.

Là aussi, on croyait que la nuit, les âmes des

(1) Tchong-Yong, chap. 19 in fine. Le Tchong-Yong est le deuxième des quatre livres philosophiques, et il a été écrit par Tseu-seu, petit-fils de Confucius. Plusieurs traductions en ont été faites en latin et en plusieurs langues d'Europe, dont le français.

trépassés erraient sur les champs d'asphodèle, autour des demeures qu'elles avaient habitées, et on leur immolait des victimes.

Comme en Chine, les forces de la nature peuplaient l'imagination de Thomme d'une foule de génies et de dieux qu'il fallait se rendre propices par des oblations et par des prières.

11 en était de même dans la Rome naissante.

Là, les Pénates, les Lares, le foyer, les dieux et les génies remplissaient Tâme humaine et lui donnaient sa religion.

Des croyances semblables existaient également dans rinde, où il en reste toujours des traces.

Le Chinois, dans son aspiration religieuse fondamentale, ne diffère donc pas des créateurs des civilisations antiques de l'Occident. Tourmenté comme eux par le mystère de la vie, I comme eux, il a toujours affirmé, et de la même manière, l'inlassable espoir des enfants des tommes en l'immortalité.

LA CONSTITITION \)K \.\ 1 AMII.rj: 2')

il rond une justice sans appel, il dcciile de lix et de la guerre, et ces pouvoirs si grands, s exerce au milieu du respect et avec l'obéisee de tous. De plus, des sentiments très forts lennent en un faisceau solidement lié tous membres du petit groupe pour lesquels tout ranger est presque un ennemi.

Ce tableau des peuples antiques à leur ber- -ju est celui de la famille chinoise qui est délurée toujours la même, malgré les changeents politiques et malgré Tincroyable dévelop- '*ment de la société.

Les familles primitives se sont agrandies avec ' temps, elles sont devenues des tribus, puis des lans, plus tard elles ont formé des principautés t des royaumes, et enfin TEmpire, mais leur *rganisation patriarcale intime est toujours deaeurée la même : phénomène singulier, mais |ui s'explique parla persistance, à travers tous '68 âges, des croyances sur lesquelles, la famille primitive s'était fondée.

La religion des ancêtres qui donne aux parents ■ne telle place dans Timagination de Thomme, ini leur (confère le caractère sacré, qui en fait pour leurs enfants des dieux futurs, a existé de tout temps chez le peuple chinois.

On la trouve aux origines mêmes de son histoire et certes, elle remonte bien au delà.

C'est elle qui retient toujours étroitement groupés autour du même autel, tous les membres de la famille considérant les tablettes des aïeux comme le plus précieux des biens (1).

(t) Gonf. rurticlc du colonel Frcy, décri\jint la fuilo des Chi-

FARJENEL 1 ' *

C'est elle qui fait que les Chinois voient dans le petit groupe naturel un tout pour ainsi dire indivisible dans lequel s'absorbe et disparaît presque Tindividualité de chacun. Si bien que lorsqu'on désigne pour les gens du dehors le groupement familial, on l'appelle a le temple d'ancèlres de tel nom ».

Cette formule se trouve dans tous les contrats de vente de propriété. Dans ces documents, on écrit rarement, en effet comme on le ferait en occident : un tel, ou telle famille vend à un tel, mais bien « le temple des ancêtres de tel nom vend à telle personne ou à telle collectivité ».

Il n'est pas possible de marquer avec plus de force combien la religion est l'essence môme de la famille.

Il en est ainsi aujourd'hui comme il en était aux temps les plus anciens.

Même, la famille chinoise moderne a conservé son nom antique. On porte encore, à notre épo-* que, le nom des aïeux qui vivaient il y a peut-être plus de quarante siècles.

Il n'y a en effet, en Chine, que quatre cent cin^ quante-six noms de famille formant le livre de^ cent noms, le Pé-Kia-Sing ; sans doute, on peut trouver des familles dont le nom ne figure paô dans ce document, mais d'après les Chinois eux-* mêmes le nombre en est fort limité. Théoriquement, il n'y a dans les provinces de l'Empire du Milieu que quatre cent cinquante-six noms, ce

nois devant l'invasion, lors des événements de 1900 et montrant le» vieillards serrant sur leur poitrine, les vénérables tablettes, pouf les soustraire aux outrages des Barbares. Hevue det Deux Mondtti 1*' janvier 1904.

qui laisse à supposer, qu'à Forigine, la société chinoise ne se composait que d'un petit nombre de familles, de clans ou de tribus, qui depuis se sont considérablement développés, sans jamais perdre la trace nominale de leur filiation.

Le Sing ou nom patronymique chinois n'est pas seulement une simple survivance symbolique des âges disparus, il est encore la marque d'un lien mystique et légal qui unit entre eux tous ceux qui le portent aujourd'hui. Ceuxci sont en nombre immense, qu'importe : la religion, les mœurs, et la loi disent : « Ils sont parents » car ils descendent des mêmes ancêtres. Aussi, les rapports que les porteurs d'un même nom pourront avoir entre eux, ne seront-ils que ceux autorisés parla religion entre gens nés du même sang. C'est pour cela que la loi interdit à un Chinois sans descendants mâles d'adopter pour lui succéder un enfant qui porterait un lutre nom de famille que celui de l'adoptant et qu'elle prohibe le mariage entre Thomme et la femme du même nom (1).

Le Code reconnaît ainsi la persistance de la parenté, quel que soit le nombre des générations. Donc, la société chinoise est composée de quelques centaines de familles dont les membres ne peuvent nécessairement tous se connaître les ïïiisles autres, cependant, ceux-ci sont liés encore en un seul faisceau idéal que la religion ïnaintient toujours.

(1) Les exceptions à cette règle qui se trouve dans les Godes lont très rares : on cite comme exemple le mariage de Li Honeîcbang qui avait pris une femme portant également le nom de U.

La croyance a été ici plus forte que la nature. Celle-ci sépare bientôt les membres d'une même lignée. A chaque génération, quelques branches se détachent du tronc ; elles s'éloignent, on les oublie, et, en peu d'années, les descendants d'un même homme sont ainsi devenus, les uns pour les autres, des étrangers. La religion et la loi qui la consacre n*ont pas permis qu'il lût ainsi en Chine, toutefois, malgré Textrême rigueur des liens crées par la descendance familiale, il était impossible que la parenté illimitée dans le temps put comporter tous les effets juridiques de la parenté naturelle bornée à quelques générations. Celle-ci s'imposait là, comme partout.

Aussi, la parenté que Ton peut appeler étroite ne comprend-elle seulement que les descendants d'un même trisaïeul, c'est-à-dire tous ceux qui participent aux grands sacrifices qu'on célèbre pour lui.

Selon l'esprit de la religion, tous devraient '■ habiter ensemble sous le même toit ; cela arrive , quelquefois et ( ola est toujours bien considéré.

Le mot chinois qui désigne la maison familiale est : Kia dont le caractère idéographique représente le porc, la victime du sacrifice abritée sous un toit : ce terme signifie exactement « union des individus dans une mémo doctrine » (1).

Aucun mot ne peut mieux définir la famille chinoise; car, ce qui la constitue, ce n'est paS le sang, c'est le culte. Cela est si vrai que le fil^

(1) Le mot Kia sert en effet a désig^ner les écoles philoiophiqa^' et les sectes.

adoptif, reçu dans la religion domestique pour en être plus tard le pontife, estconsidéré comme un vrai descendant des aïeux, il a tous les droits de ceux-ci; d'autre part, la fille qui a quitté le foyer de son père pour entrer dans une autre famille où elle offre le sacrifice aux ancêtres de son mari, devenus les siens, est désormais considérée presque comme étrangère à ses propres parents.

Cette petite communauté, à la fois naturelle et religieuse, se compose en premier lieu du père de famille, Taîné de la branche aînée. Il estle A'wïtchang^ c'est-à-dire le plus grand de la famille, le Kia-ichan g est très exactement \e paterfamilias des premiers âges de la vieille Rome ; après lui viennent ses frères, puis les fils de ses frères et, s'il y a lieu, ses petits-enfants, arrière-petits-onfants, petits-neveux, et arrière-petits-neveux, en un mot tous les mâles qui se trouvent placés derrière lui, selon Tordre des générations, dans la cérémonie du sacrifice.

En second lieu viennent Tépouse : les femmes des frères, et les filles.

Il y a encore une autre catégorie de personnes qui font partie de la famille, ce sont d'abord les concubines, puis les serviteurs loués et les esclaves ; ils sont de la famille à un titre inférieur, mais réel, parce qu'ils participent^ eux aussi, à la communion qui suit le sacrifice, et par suite ils possèdent dans une certaine mesure les droits et les devoirs qui incombent à des enfants.

En fait, les personnes qui vivent sous le même toit sont nombreuses; en moyenne un Kia

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compte de trente à quarante individus ; des communautés plus grandes ne sont pas rares et des clans importants, qui ont jusqu'à 1500 membres et plus existent en certaines régions de la Chine.

Il va de soi que les membres des clans ne demeurent pas tous dans la même maison ; mais ils sont agglomérés dans un même lieu.

Quand la lamille a dû se disperser, la parenté subsiste encore, bien entendu jusqu'au huitième degré en ligne collatérale paternelle. Cette parenté étroite, est la parenté légale; elle seule entraîne tous les effets juridiques de Tapplication du terrible principe de solidarité judiciaire et du droit à la succession.

Pour compter les degrés de parenté, le Chinois ne se sert pas, comme nous le faisons, d'une appellation numérique, le degré se désigne par rhabit de deuil que Ton doit porter pour le parent dont on veut exprimer la parenté avec soimême.

La parenté comporte ainsi, comme le deuil, cinq degrés : la parenté de la robe coupée, celle de la robe ourlée, de la robe grossière, de la robe fine, de la robe de chanvre soyeux. Tous les rituels domestiques prosentent le tableau du deuil; ceux-ci ont une telle importance que le code les reproduit dès ses premières pages (1).

La robe coupée est faite de chanvre grossier et gris, sans couture, sans ourlet, c'est le sac

(1) Conf. le Kia-li, édition précitée. — !• Kiuen — poge 12 rectoverso, et les <ii verses éditions du Ta-tting fiu-li\ ou Code des loi» de la dynastie actuelle.

couvert de cendres que les Hébreux revêtaient pour témoigner de leur affliction. On porte cette robe pour son père et sa mère, pendant trois ans, réduits en fait à vingt sept-mois ; chaque vêtement de deuil correspond à une durée du deuil lui-même et détermine avec précision le degré de parenté.

Ainsi, pour un cousin paternel, qui selon la computation de notre code civil serait parent au huitième degré, on porte l'habit de chanvre soyeux, c'est-à-dire le cinquième et dernier degré de deuil.

La parenté collatérale ne se compte donc pas en remontant à Tancétre commun, pour redescendre ensuite jusqu'au parent, comme nous le faisons, elle s'obtient en comptant directement 8:iit en remontant, soit en descendant, jusqu'à la génération dont fait partie celui dont on cherche le degré de parenté et ensuite en attribuant un degré à chaque branche collatérale de cette même génération. C'est encore là un effet de la religion, car tous les membres d'une même génération participant au même culte familial, sont pour le Chinois des frères. L'appellation générique des cousins est : « Tang hiong-ti^ ce qui signifie « Frères par le temple » (1).

11 ne s'agit ici que de la parenté en ligne paternelle, car le droit de la femme ne tient qu'une bien petite place dans la législation chinoise, malgré sa participation au culte du mari ; la

,(l)La décomposition des termes qui servent à désigner le cou* ■ïn germain est .» frère par le géniteur du père i pour le cousin iisnde ffermain « frère par un de plus que le géniteur du père » staiosi da suite jusqu'au cousin de la 4' ligne collatérale.

parenté en ligne maternelle ne compte pour a dire pas.

On peut même supposer que clans les vi âges., la parenté était exclusivement agnatic que la descendance par les femmes ne pro( sait pas les faibles elVels <|u'elle produit auj' d'hui.

Les anciens textes nous montrent la relif de ces temps reculés exerçant un empire * verain sur les hommes. Or, dans la croyc entretenue par cette religion, l'homme seul sède le privilège de communiquer la vie. La gue chinoise écrite dispose à cet égard remarquable expression « Le père, disent commentateurs du Code, est le Ciel de son f le Ciel qui est le premier principe vivifie tandis que la mère, est comme la Terre, le î pie réceptacle de la vie supérieure.

Le langage qui, selon la juste remarqu Fustel de Coulanges, garde longtemps la l des mœurs et des institutions disparues, expi bien aujourd'hui encore ce caractère exclus ment agnatique de la parenté chinoise parenté par les femmes se dit toujours Wai-i parenté du dehors, étrangère ; les enfants < fille sont appelés Wai tcheng-tzeu : nés et gers.

La religion et le droit admettent aujourd une parenté cognatique dont les elVets ont tôt un (caractère cérémonieux que civil, du m ce dernier caractère est-il fort peu marqué.

On porte le deuil des parents de sa mèn cela constitue une sorte de parenté dont la lé

lation pénale tient compte, mais qui diffère profondément de la parenté en ligne paternelle.

Ainsi un petits-fils qui insulte ses grand-parents paternels, est passible de la mort par strangulation, tandis que la même faute commise envers les grands-parents maternels ne sera punie que d'une simple bastonnade.

Certes, le fils est obligé au respect pour les ascendants de sa mère, mais ce respect ne peut avoir le caractère de celui qu'il doit à ses futurs dieux domestiques. Insulter ceux-ci est plus qu'un outrage ordinaire, c'est un sacrilège.

La famille est donc bien, ainsi que son nom Tindique, l'union des hommes par une même doctrine, par une même religion, plutôt qu'une société purement naturelle. La législation a subi l'effet de cette conception de la famille d'une façon très remarquable.

Ainsi, la fille qui passe par le mariage dans une autre famille est, en quelque sorte comme étrangère à la sienne propre. Elle n'hérite pas de ses parents, tandis que si elle n'est pas encore mariée, elle peut avoir, en l'absence de mâles, une part de l'héritage paternel, parce que dans ce cas, elle fait partie de la petite communauté religieuse.

A la mort du chef de famille, la dignité sacerdotale ne pouvant appartenir qu'aux mâles, les femmes sont logiquement exclues de la succession pleine et entière et surtout de celle qui comporte le sacerdoce.

La plénitude du droit successoral appartiendra donc aux fils seuls du paterfamilias.

On doit ici distinguer deux catégories de descendants mâles ; les uns sont nés de la femme légitime, de la femme épousée avec le concours de la religion, les autres sont nés des concubines dont le culte n'a pas formé le lien matrimonial.

Les premiers sont les vrais descendants des ancêtres, les fils de premier ordre ; ils succéderont. Parmi ceux-ci, l'aîné deviendra nécessairement le chef de la famille ; s'il est mort, son fils prendra sa place et non son frère, car la transmission des fonctions sacerdotales doil se faire en ligne directe et par ordre de pri— mogéniture.

Dans le cas où le fils aîné de la femme légi^ time et les enfants de ce fils viennent à manquer, le droit au pontificat domestique et la puissance qui Taccompagne passent au second fils, et à son défaut à son fils aîné. S*il y a lieu» on épuise ainsi toute la ligne des mâles nés de la femme légitime.

Ce n'est que lorsque ceux-ci manquent complètement que les fils nés des concubines peuvent succéder. On suit également pour eux Tordre de primogéniture. Si enfin, il n'est résulté, ni du mariage, ni du concubinat, des enfants mâles, ou si la mort les a enlevés, la succession du sacerdoce passe au fils adoptif.

Tout homme qui n'a point de fils nés de son sang, doit penser que l'âme de ses ancêtres et la sienne seront dépourvues dans Tautre monde des soins sans lesquels elles ne peuvent être heureuses. Aussi, il adopte un enfant, pour être le

continuateur du culte. La religion le veut ainsi. S'il venait à mourir soudain sans avoir pu créer, pour continuer sa lignée, la fiction religieuse et légale du fils adoptif^ sa veuve ou sa famille conjureraient ce malheur en lui donnant un fils posthume.

Dans tous les cas, Tadopté doit être par sa naissance, le plus rapproché possible de celui auquel il est appelé à succéder. C'est pour cela qu'on choisit de préférence un neveu ou un agnat de proche parenté, ettoujours un enfant du même nom, afin qu'il descende au moins du même lointain ancêtre qui a donné son nom à la famille.

La loi qui sanctionne les prescriptions religieuses ne permet pas que les adoptions se fassent selon le bon plaisir des adoptants, et elle réserve des châtiments sévères à ceux, qui n'observent pas les lois rituelles rappelées dans le Code. Elle ne veut pas que Ton adopte, fùt-il de même nom, un fils unique, parce que les ascendants naturels de celui-ci seraient, en ce cas, privés do culte. De plus, l'adoption doit avoir Heu selon un ordre prescrit, il n'est pas loisible de prendre pour en faire son fils un neveu qui, du fait de l'adoption deviendrait supérieur en autorité et en dignité à des membres de la famille plus proches de la souche commune.

Dans tous les cas où l'adoption n'est pas conforme aux prescriptions religieuses, elle est annulée par le magistrat, et les auteurs de cet acte irrégulier sont passible de soixante coups de bambou.

Quelquefois, l'adoption est obligatoire. Si une

épouse vient d'atteindre la cinquantaine sans avoir d'enfant mâle, la loi oblige le mari à se donner par l'adoption un héritier légitime.

Pour le Chinois, ce n'est point là une obligation tyrannique. Il sait bien que tout homme doit respecler, craindre les ancêtres ; il pense à ses propres mânes errant désolés, sans soins, sans nourriture dans Tautrc vie, et il trouve juste la loi prudente qui prévient la faiblesse des gens oublieux d'intérêts si respectables.

Un homme sans fils s'empressera donc de s'entendre avec les parents de l'enfant, du jeune homme ou de l'adulte qu'il estime le plus apte à entrer dans sa famille. Le consentement de l'adopté, quel que soit son âge, n'est jamais nécessaire.

Est-ce que la loi sacrée de la piété filiale ne prescrit pas aux enfants d'obéir toujours à leurs parents? Comme s'il s'agissait d'un mariage, les deux familles intéressées rédigent un contrat écrit en double exemplaire. Ensuite, a lieu U cérémonie de l'adoption : après que les parents de l'adopté ont reçu quel(|ues présents, le chef de la branche aînée de leur fatnille, conduit Tadopté à ses nouveaux parents qui l'attendent dans le temple ancestral ; là, l'enfant ou le jeune homme fait trois grandes prosternations, le front sur le sol, il donne pour la première fois le nom de père et de mère à ceux dont il devient l'enfant.

Il est en effet leur vrai fils, il en a désormais tous les droits et tous les devoirs.

Participant à un auti*e culte que celni qu'il rendait précédemment à ses ancêtres naturels,

L\ CONSTITUTION DK LA 1 AMILLK 'M

il devient comme étranger à son ancienne l'aniille. Il ne peut plus en hériter. Toutelbis, les mœurs et les lois ne consentent pas à le considérer comme délié de toute obligation à Tégard de ses parents par le sang.

Il leur doit toujours le respect ; à leur mort, il portera le deuil, mais ce deuil est d^un degré au-dessous de celui qu'il porte pour ses parents d'adoption.

La fiction religieuse et légale créée par l'adoption disparaîtra même si les enfants naturels de Tadopté viennent à perdre le fils continuateur de leur culte familial ; dans ce cas, l'adopté retourne reprendre sa place dans sa propre famille pour y remplir la charge de pontiie domestique qui lui incombe. Il est libre d'agir ainsi, son père adoptif ne peut le retenir. La loi chinoise, en présence de deux familles dont Tune devait nécessairement voir arrêter sa postérité, n'a point voulu prendre parti; elle a laissé la liberté du choix à l'adopté (1).

En dehors de ce cas, celui-ci passe complètement sous l'autorité du chef de sa nouvelle famille ; il ne pourra plus le quitter, il demeure ^umis à toutes les responsabilités et à toutes les charges du fils selon le sang. Telle est l'adoption canonique qui tient une si grande place dans la législation chinoise et que rend

(1) Otte loi comporte quelques exceptions qui remontent au commencement du siècle dernier. Il est des cas où un fils peut <tre l'héritier nécessaire de deux familles. C'est lorsqu'il s'agit ^e transmission de dignité héréditaire, mais il est alors d'usage qa'one partie de l'héritage du père adoptif soit distribuée oux •Qtres membres de la famille de l'adoptant.

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paiN'iit (le la ini'ine soiicli |)our lui cloimcr Jcs soi mais cet adoplé ne peut saire.

Il en est de tnème de Ta faiBance. Celle-ci consiste aliandoniié, dî* moins de t lui donner son nom, à rec soins et tous les devoirs d'i tout, ce fils selon Ii» cœur, table fils adoptil\ car il n qualité de pontife, le culte pourra pas succéder. En elFe nom inconnu, u*a point dan.* des premiers géniteurs du s

C*eÈii pour lui une tare drait inutiles toutes ses q d*oijéissante et d'alfection.

Ta recueilli voulait en faire

3S parents ; et Tesprit de la religion des es porte à supposer que Tadoption nécesremonte à une époque bien plus reculée

ii apparaît Timmutabilité du inonde chiemeuré le même après tant de siècles qu'il a toujours conservé la foi au vieux î de la survivance spirituelle des aïeux, plus, cette antique croyance a été pour nt familles une cause de développement incroyable fécondité, lécessité d'avoir des héritiers pour contile culte, les a poussées à accroître sans le nombre de leurs membres, à répandre K sacré de la vie avec une abondance un autre peuple n'a jamais égalée, si bien

nation chinoise compte aujourd'hui quait-vingt-six millions d'hommes (i).

x-ci sont fiers de leur nombre et de leur ité et ils tiennent à toujours conserver ce permis le développement continu de leur la solidité de la constitution familiale.

s chaque famille, il y a un document qui isibles et sensibles les liens du sang et de gion, c'est le livre généalogique.

que les hommes surent fixer leurs penar l'écriture, leur premier souci fut par- 3 noter ce qui concernait la religion. Chez is peuples, les livres sacrés sont les plus s. Aussi, le livre généalogique chinois

chiffre est celui du recensement de 1902. Il comprend les Dns des tributaires dans lesauelles figure la Mandchourie. laiion des 18 provinces de la Chine proprement dite est liUions d'àmes.

dont le caractère religieux est manifeste doit-il remonter aux origines mômes de l'écriture. Toujours est-il qu'il n'est pas de meilleur moyen de fixer à jamais le souvenir des aïeux, devenus des dieux domestiques, de déterminer pour les générations le degré exact de parenté.

Ce livre où sont inscrits avec les noms, les qualités et les hauts faits des aïeux doit être tenu avec un soin religieux. On en lit des passages pendant les cérémonies cultuelles, on cite des traits de vertu qui y sont consignés, on s'exhorte à imiter les sages personnages qui honorent leurs descendants par leur mérite.

Le livre généalogique est par là même le registre de l'état civil de la petite république qu'est la famille, car on y consigne aussi les naissances et les mariages. Il fait foi pour déterminer les droits de chacun. 11 inspire confiance, car sa véracité est sous la sauvegarde des ancêtres qui veillent à ce que tout ce qui concerne leur lignée soit consigné avec exactitude et qui ne manqueraient pas de châtier les descendants impies, assez oublieux du grand devoir de la piété filiale, pour commettre le sacrilège de l'adultère.

Le magistrat lui-même y accordera une grande confiance. C'est d'ailleurs le livre généalogique familial qui sert de base aux registres publics de l'état civil, ou plutôt aux livres de la population i\ue le développement de la civilisation a rendus nécessaires. Ainsi donc, la famille chinoise apparaît dans son ensemble comme une société patriarcale jouissant d'une organisation complète.

Elle embrasse tous ceux qui rendent un culte aux mêmes ancêtres ; frères du père avec leurs épouses et leurs enfants, fils et épouses du chef de famille» serviteurs mêmes et esclaves font partie de la communauté domestique. Tous sont étroitement liés les uns aux autres.

Ils constituent un bloc ou disparaît presque leur individualité. Le bien de ce groupement naturel, et non pas celui des individus, est le bien suprême. Sa conservation dans le temps est la chose principale, et pour assurer cette conservation, on aura recours à tous les moyens que l'homme peut trouver : le concubinat qui remédie à Tinfécondité de l'épouse légij:ime, et surtout l'adoption qui crée un fils capable de perpétuer la famille et d'accomplir les actes cultuels qui en sont l'âme.

Indissolublement unie dans sa religion, la famille chinoise a défié le temps; elle s'est développée avec les siècles comme ces arbres dont les rameaux laissant tomber autour de leur pied la graine fécondante, voient leurs rejetons devenir une forêt autour d'eux.

On peut suivre ce développement dans l'histoire. Non pas que les vieux livres chinois nous montrent la famille patriarcale primitive telle qu'on la trouve dans les livres des autres peuples de l'Asie occidentale. Lorsque commence l'histoire chinoise, vers le vingt-troisième siècle avant notre ère, elle offre le spectacle d'une société déjà constituée, ayant à sa tête un chef de toute la nation; chef qui choisit son successeur avec l'assentiment des plus grands de l'Empire.

42 LE PEUPLE GHIIfOIS

Mais la constitution de la famille chinoise, telle qu'on l'observe depuis ces temps si lointains, permet d'en inférer l'état où elle se trouvait lorsque les hommes n'écrivaient pas encore leurs annales.

Alors, elle était semblable à la famille des pasteurs bibliques ; un petit Etat possédant toutes les attributions essentielles de la souveraineté, se gouvernant lui-même sous l'autorité du père et faisant, au besoin, la guerre à l'étranger.

C'était un clan qui devint la tribu, dont le culte constituait l'unité. A cet égard, elle ne différait en rien du genos grec ou de la gens romaine, dont les savants travaux du siècle dernier ont reconstitué l'histoire.

Fondée sur les mêmes principes, elle s'esl développée de la même manière. Mais, tandis que chez les peuples antiques de l'Occident, la transformation du régime patriarcal a été rapide, puisqu'on ne trouve que les traces de sa décadence dans les monuments de leur littérature, ce régime s'est maintenu immuable chez le peuple des Cent Familles.

Plus de quarante siècles se sont écoulés, la société est passée du régime pastoral au régime agricole; elle a traversé la féodalité pour aboutir au gouvernement impérial ; des cités immenses se sont créées, apportant leurs éléments ordinaires de transformation sociale, et pourtant le régime patriarcal des sociétés embryonnaires constitue aujourd'hui encore l'organisation de la famille chinoise.

Ce fait historique, si remarquable, semble, è

première vue, défier les lois sociologiques. Il n'en est rien, parce que ces lois qui s'appliquent à la volonté libre et changeante de Thomme, ne sont pas absolues.

La famille chinoise qui, malgré tant de circonstances adverses, s'est maintenue toujours la même, en est une preuve manifeste, et elle montre par là, elle aussi, l'empire des croyances sur l'âme des hommes et sur la vie des sociétés.

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