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L'AMÉRIQUE ET SES CONDITIONS D'EXISTENCE

Les préjugés contre les États-Unis. — Réalisme et idéalisme américain.

Nous aurons découvert deux fois l'Amérique, matériellement avec Christophe Colomb, moralement avec le Président Wilson. Et la seconde découverte n'aura été ni moins inattendue ni moins précieuse que la première.

L'imagination populaire vit sur une légende. L'Amérique est un fabuleux Eldorado, le Yankee un matérialiste âpre au gain, fermé à toute idée généreuse, dollar hunting animal, une machine à faire de l'argent. Et pour cela tous les moyens sont bons. Si l'on travaille dur de l'autre côté de l'Atlantique, c'est d'un travail tout mécanique et sans horizon. Les Etats-Unis sont un immense chantier, mais la prodigieuse activité industrielle qui s'y manifeste est mise au service d'instincts élémentaires et grossiers.

Cette image simpliste a les défauts -d'une caricature sans en avoir les qualités; elle déforme ce qu'elle

reproduit. Elle ne voit pas, derrière cette formidable accumulation d'énergies matérielles, l'énergie morale plus formidable encore qui leur donne l'impulsion. Oui, il y a aux États-Unis une prodigieuse activité industrielle, mais elle est mise au service d'une idée et mise en action par une idée. Dans l'Américain il faut voir, non pas un matérialiste épris de jouissances — il est très exactement le contraire — mais un réaliste en quête de résultats. Et il n'y a pas de réalisme fécond sans un idéalisme latent. Pour réaliser, il faut avoir conçu, il faut un esprit d'invention, un goût de la recherche, un désir du mieux, au fond un sens de l'idéal.

Mais cet idéal, il faut l'avouer, est très différent du nôtre, original, imprévu, bien fait pour déconcerter l'esprit d'un Français ou d'un Européen. Pour le comprendre, il nous faut faire violence à nos préjugés et essayer de nous placer d'emblée au milieu des conditions toutes spéciales, sans équivalent dans l'histoire, qui ont présidé à l'apparition des États- Unis. Ce sont ces conditions que nous tâcherons d'abord de mettre en lumière.

Les États-Unis n'ont pas de passé historique. — Leur ignorance des haines nationales. — Les origines coloniales. — Soumission et élimination de l'élément indigène. — L'immigration et la juxtaposition des races. — Pas d'hégémonie anglaise. — L'Amérique n'est pas anglo-saxonne. — Le patriotisme américain. — Particularisme et fédéralisme. — « Faculté d'absorption » des États-Unis. — La patrie américaine est en voie de devenir.

L'Amérique est un pays neuf, entendons un pays sans passé et partant sans histoire. Elle a donc eu ce privilège — car c'en est un — d'avoir été dès sa naissance ouverte à la civilisation sans avoir connu la barbarie. Rien de comparable dans notre vieux monde, de cela seul qu'il est vieux. L'Europe porte le fardeau glorieux des siècles qui pèsent sur elle.

Fardeau glorieux, disons-nous, car le passé se survit dans le présent et barre la route à l'avenir. Dans tous les domaines, intellectuel, politique, social, national et international, les forces de conservation, quand ce n'est pas de réaction, se dressent devant les forces de progrès. Il faut détruire pour édifier.

Les Etats-Unis n'ont rien eu à détruire. Ils sont

apparus, de l'aveu même de leur vrai créateur, dans un « heureux moment »*. « La formation de notre empire ne remonte point à un siècle obscur d'ignorance et de superstition, mais à une époque où les droits du genre humain sont mieux compris et plus clairement définis qu'à aucune époque antérieure » 2. Tout les saluait à leur aurore : les travaux des philosophes et des législateurs, la culture des lettres, le développement de l'instruction, l'extension du commerce, la transformation de l'industrie. L'Amérique est née avec la civilisation.

Par suite, elle évite des écueils dont nous signalerons les trois plus dangereux. Elle ignore : 1° les haines nationales entre patries opposées ; 2° les formes de gouvernement caduques, toutes plus ou moins infectées du virus autocratique ; 3° les modes de production surannés. Elle ignore ainsi ce qu'on pourrait appeler « le malaise européen » . Dans la vieille Europe, les états modernes ne sont pas ou sont insuffisamment modernisés. Pour s'affranchir, ils procèdent par secousses violentes. Ces secousses sont, à l'extérieur des guerres, à l'intérieur des révolutions, soit politiques, soit industrielles et par là-même sociales.

Imaginons, au contraire, une nation privilégiée, venant à l'existence au moment où les progrès matériels de la science et les progrès intellectuels de l'esprit humain ont fait table rase des préjugés et des

1 Citation de Washington, dans J. Fabre, Washington, p. 256.

2 Id., ibid., p. 256.

routines. Donnons-lui, avec l'inexpérience de la jeunesse, sa fraîcheur, ses illusions et son ardeur combative. Elle s'élèvera d'un bond au point que les autres peuples n'atteignent qu'après de lents et de pénibles efforts. Or, cette nation existe, elle a nom les États- Unis. Emerson le reconnaissait. « Les nouvelles conditions de l'humanité en Amérique sont réellement favorables au progrès, à l'élimination des restrictions absurdes et des vieilles inégalités »*.

Et d'abord, l'Amérique ignore les haines nationales. On en peut donner deux raisons : elle n'a p;is devant elle d'autre peuple à combattre ; elle est elle-même un peuple en voie de perpétuelle formation et transformation plutôt qu'un peuple vraiment formé.

L'Amérique ne sait pas ce que c'est qu'un étranger. Elle fut primitivement une colonie. Or, dans une colonie, il n'y a pas proprement d'étrangers, mais des indigènes et des colons. Ces derniers, d'où qu'ils viennent, ont tôt fait d'oublier leurs origines et forment vite une société. Quant à l'indigène, non seulement il est exclu, mais c'est à peine s'il est traité en homme.

Or, l'étranger est un homme comme nous: si nous avons un différend avec lui, nous le réglons par les armes. Nous le traitons en ennemi, c'est-à-dire jus-

1 Emerson, Essais politiques et sociaux. Trad. franc., p. 278.

qu'à un certain point en égal. Car la guerre même, bien qu'elle substitue l'état de fait à l'état de droit, n'est pas dépourvue de tout caractère juridique. La preuve en est qu'on n'extermine pas le vaincu, mais qu'on traite avec lui. T était Yhostis des Romains qui, jusque dans la défaite, conservait une personnalité, un caractère légal.

Rien de tel avec l'indigène, notre « sauvage », équivalent du barbarus antique. On ne lui reconnaît aucun droit, même diminué ; il est une chose et non une personne. On le traite en conséquence, comme un moyen et non comme une fin. Nègre ou Peaurouge, c'est un esclave, un « outil vivant » qu'on subjugue et qu'on exproprie. Le principe du colonialisme, c'est que l'indigène n'est pas notre égal. Et même de nos jours, où l'esclavage est légalement aboli, les guerres coloniales restent profondément distinctes des guerres entre civilisés. D'où vient la révolte que les procédés actuels de l'Allemagne ont soulevée dans la conscience universelle ? Essentiellement de ce fait qu'elle traite ses adversaires civilisés comme s'ils étaient des sauvages et les nations européennes comme si elles étaient des colonies.

Or, en s'implantant en Amérique, la race blanche n'y a pas rencontré d'étrangers à combattre. Il y a eu lutte, non pas d'une nation contre d'autres nations, mais d'une nation contre des hordes. L'indigène a toujours été regardé comme un hors la loi dont bien

vite, si l'on peut dire, on a fait un « hors la vie. » Presque partout, il a disparu. Les quelques fragments des peuplades originaires qui subsistent ne représentent qu'une fraction infime de la population des Etats-Unis. Repoussés et parqués dans un coin de l'immense territoire de l'Union, ils forment, à tous les points de vue, une quantité négligeable. Quant aux nègres importés d'Afrique, s'ils pullulentdansles États du Sud, s'ils y jouissent en théorie des mêmes droits civiques et politiques que les blancs, on sait comment en fait ils sont réduits à l'impuissance et partout, au théâtre, en chemin de fer, en tramway, séparés des vrais Américains par une cloison étanche. D'ailleurs; même si elle avait survécu, la race faible qui peuplait à l'origine les États-Unis aurait été pratiquement annihilée, comme aux Indes ou en Afrique, par l'emprise de la race forte. L'expropriation n'en eût pas moins été totale.

Ainsi les civilisés qui, dans l'Amérique du Nord, ont fait tache d'huile, ne se sont heurtés nulle part à d'autres groupes de civilisés constitués en nations. Leurs guerres mêmes, de ce fait plus rares, ont eu un caractère tout spécial. La guerre d'indépendance fut engagée contre un maître, la guerre de sécession contre des concitoyens. L'une et l'autre, la première comme la seconde, ont été des guerres civiles plutôt que des guerres nationales. Et, dans l'ensemble, la jeune Amérique, au lieu d'être, comme la très vieille Europe, un champ clos pour les combats, est apparue,

dès son aurore, comme un terrain libre et déblayé pour l'exercice de toutes les activités.

Une seconde condition, plus favorable encore, s'est rencontrée dès le début, et, par une chance heureuse et sans cesse renouvelée, s'est maintenue pendant toute l'existence, si courte soit-elle, du Nouveau Monde. Il n'y a pas eu, il n'y a pas, il n'y aura sans doute jamais aux États-Unis l'hégémonie d'une race dominante se subordonnant les éléments épars d'autres peuples moins nombreux. Ce fut, c'est encore de toutes parts l'afflux des énergies européennes, pour ne pas dire des énergies mondiales : Anglais, Français, Italiens, Japonais, Irlandais, Polonais, Juifs Russes, etc., se sont juxtaposés d'abord, unis ensuite, près des côtes de l'Atlantique ou dans les plaines du Far West. Et si par là les États-Unis ressemblent un peu à une tour de Babel, ils nous prouvent que la tour de Babel a du bon.

En effet, ces couches, successives ou simultanées, même quand elles ont conservé pour un temps leur physionomie d'origine, ne se sont pas heurtées, mais plutôt harmonisées en se juxtaposant. On ne peut dire qu'elles se soient fondues, elles ont plutôt, dans l'ensemble, suivi un développement parallèle et relativement indépendant. Mais, selon un rythme qui est celui même de la vie américaine, elles se sont adaptées les unes aux autres et comme imbriquées les unes dans les autres. Elles s'engrènent comme les

rouages d'une immense machine, très compliquée mais très souple et dont toutes les parties sont solidaires plutôt* qu'elles ne se confondent comme des affluents' qui mêlent leurs eaux en se perdant dans le même fleuve. C'est un peu le caractère de l'Amérique que les parties y conservent leur caractère propre tout en recevant l'empreinte identique du tout. Indépendance et interdépendance d'éléments enchevêtrés et distincts, telle est la loi qui parait commander ce complexus que forment les Etals-Unis. Mais l'irruption continue, ininterrompue, l'afflux incessant d'immigrants nouveaux ne permet à aucun de ces groupes de se consolider et d'accaparer pour lui seul la puissance économique ou politique. L'Amérique est le produit de ces efforts sporadiques; elle apparaît comme une sorte de tourbillon dans lequel pénètrent et sont emportés des courants de circulation venus de toutes parts, dont chacun suit son mouvement et se fraie sa voie à travers tous les autres en étant entraîné avec eux dans un mouvement général de l'ensemble. L'ordre se crée automatiquement dans ce chaos en vertu de cette force d'absorption qui happe en quelque sorte chaque individu au passage et qui l'agglomère au tout. Ces heurts multipliés, ces secousses incessantes désagrègent peu à peu les blocs nationaux à leur arrivée et agrègent cette ^poussière humaine en un bloc nouveau et plus compact d'où sort ou plutôt d'où sortira la nation américaine.

Ce n'est pas que le lien avec la patrie primitive soit rompu. Il se conserve même plus longtemps dans ce pays neuf, en fermentation, que dans les nations européennes plus unifiées. Mais il y est plus lâche, plus souple. L'étreinte de la patrie américaine est forte parce qu'elle est brutale. Elle empoigne son homme et elle ne le lâche plus. Même les étrangers de passage n'y échappent pas. A peine Huret se trouvait-il à New-York depuis quelques jours qu'il était gagné par l'ambiance. « La force d'absorption de ce pays est-elle si grande, disait-il, que je sois déjà en train de devenir Américain?1 » On éprouve là plus fortement qu'ailleurs le désir de se grouper selon les affinités nationales, mais c'est comme par un besoin instinctif de défense contre ce flot qui vous emporte à la dérive. On se raccroche d'autant plus vite à l'ancienne patrie qu'on est plus vite conquis par la nouvelle. On reste partiellement Français, partiellement Anglais, partiellement Italien, et l'on devient tout à fait Américain. Les Allemands euxmêmes, en dépit de leurs efforts, ne peuvent pas ne pas s'américaniser, non à la longue, mais dans un laps de temps assez court. Et c'est ainsi qu'on voit finalement nombre d'îlots n'ayant qu'un caractère local assez analogue à celui qui rapproche chez nous dans leurs associations les originaires de la Somme ou ceux de Lot-et-Garonne ; ils restent un peu

•Huret, De New-York à la Nouvelle-Orléans, p. 3.

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Picards, un peu Gascons et sont tout à fait Français.

La race, en Amérique, a donc un caractère tout spécial. Elle n'est pas à l'origine, mais au terme. Aussi rien n'est-il plus faux que de croire à une Amérique anglo-saxonne. Le seul peuple d'Europe auquel on puisse comparer le peuple américain, c'est le nôtre. Non pas qu'il y ait beaucoup de sang français dans ses veines, il n'en contient que quelques gouttes; mais parce que, comme le sang français, le sang américain résulte d'un mélange, et, comme le dit Renan, les « sang-mêlé » sont les plus riches, les plus jeunes, les plus frais. Avec toutes les différences qu'on voudra — et elles sont immenses — il y a quelque chose de commun entre l'activité américaine et l'activité gauloise, entre l'indomptable énergie du Yankee et la furia francese. C'est plus et mieux qu'une affinité de race, c'est une similitude de tempérament. Ces deux nations sont l'une et l'autre des creusets1.

Ajoutons que la distance, loin de les opposer, a plutôt rapproché les divers États de l'Amérique. En empêchant les frottements, elle a du même coup contrarié le développement de nations rivales et permis, à défaut d'un mélange, une soudure. Au début, de vastes espaces s'ouvrent à la colonisation.

1 Cf. le développement d'une idée analogue dans un article de .M. Hugues Le Roux, L'Amérique sœur de la France (Journal Le Matin, 22 avril 1917).

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Les groupes d'émigrants s'éparpillent en tous sens. Entre les agglomérations qui se forment s'étendent parfois des déserts. Il n'y a pas de ces échanges constants comme il s'en produit tous les jours d'un bout à l'autre de la France ou de l'Angleterre. Le particularisme est donc plus accusé qu'en Europe. Chaque groupe, consommant tout ce qu'il produit après avoir produit tout ce qu'il consomme, prend un caractère local, personnel, assez accentué. Dès lors, on a, non pas des Etats dans l'Etat — ce mot d'État, nous le verrons, n'a pas de sens pour un Américain, — moins encore des nations dans la nation, mais des organismes autonomes assez semblables, toutes proportions gardées, aux petites républiques grecques de l'antiquité, avec leurs constitutions particulières et leurs habitudes propres. La différence essentielle, c'est que l'Amérique n'est pas un pays, mais un monde. La ville ou la région se forme par juxtaposition d'individus; l'Etat, par juxtaposition de villes ou de régions; l'Union par juxtaposition d'États. Le lien est fédéral plus que national, ou plutôt la nationalité n'est ici comprise que sous la forme de la fédération.

Par suite, il y a tout à la fois moins de ressemblances et moins de compétitions entre les groupements voisins. Dans cette Amérique qui a commencé par être une mosaïque (et qui n'a pas encore complètement cessé del'être),les intérêts sont différents, mais peuvent aisément être solidaires ; en Europe,

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ils seraient plutôt analogues et violemment opposés. Les diverses nations européennes, parquées sur des territoires étroits, étouffant entre leurs frontières, vivent, même en paix, sur le pied de guerre. Les Etats-Unis, au large dans leur immense continent, ne sachant pas ce que c'est proprement qu'une frontière, dans ce pays où les limites d'États sont tirées au cordeau comme les rues de leurs villes en damier, n'ayant dans leur passé récent que peu de souvenirs sanglants et peu de germes de conflits, sont avant tout préoccupés d'eux-mêmes et s'inquiètent mutuellement assez peu de leurs destinées respectives. Mais ils seront, le cas échéant, inclinés à s'unir entre eux pour peu qu'ils y trouvent un intérêt. Ce n'est pas tant, du moins au début, un sentiment de patriotisme ardent qui les pousse qu'une précaution d'hommes d'affaires qui les guide. C'est un mariage de raison, ce n'est pas un mariage d'inclination. Issus d'un « pêle-mêle » d'éléments bigarrés, ils se sont constitués chacun pour soi et, quand ils conviennent de s'unir, les individus et les groupements d'individus s'additionnent plutôt comme les unités d'une somme qu'ils ne s'organisent comme les membres d'un corps vivant.

Leur unité — du moins leur unité primitive — est donc plus extérieure, mais non pas plus artificielle, que celle des nations du Vieux Monde. Elle consiste surtout dans une série d'échanges, dans une sorte d'entr'aide économique plus que dans un ensemble

/aspirations communes. Celles-ci sont lentes à venir et, même aujourd'hui, ne sont pas toujours complètement formulées. A tout le moins, la communion de pensée est née d'abord de la communauté d'intérêts. Il y manque — si tant est que ce ne soit pas une qualité autant et plus qu'un défaut — les deux traits de ce qu'on pourrait appeler le patriotisme ancien. L'Amérique ignore le patriotisme agressif ou défensif qui naît du sentiment de l'envie ou de celui du danger, car elle n'a pas d'ambition territoriale, donc ne menace personne, et (jusqu'ici du moins) ne se croyait pas l'objet de convoitises étrangères, donc ne se sentait menacée par personne. Elle n'a pas non plus, ou n'a qu'imparfaitement ce qu'on pourrait appeler le patriotisme interne, né d'une origine commune, d'une tradition suivie, et que Ton a pour soi, pour son foyer, pour son home; car elle est née d'hier, formée d'éléments disparates venus des quatre coins du monde ; elle n'a pas encore pour ceux qui foulent son sol l'intimité du home et la chaleur du foyer. LEuropéen habite sa maison et l'Américain construit la sienne. Pour l'habitant des Etats-Unis, son pays est encore un peu trop un boarding house. En matière de patriotisme comme en toute autre, l'Amérique est un pays neuf.

Mais il serait profondément injuste d'en conclure que le sentiment national y est moins fort qu'ailleurs. Il est autre, plus vibrant encore peut-être parce qu'il y est plus jeune et moins consolidé. Il est, comme la

plupart des sentiments de cette masse effervescente, en voie de perpétuel devenir et d'incessante réalisation. C'est un patriotisme qui se fait, et non un patriotisme lout fait. Pour l'Américain, la patrie n'est pas en arrière, dans un passé qu'on vénère ; elle est en avant, dans un avenir qu'on pressent et qu'on aide à éclore. Go aheadl La vieille devise est ici plus vraie que partout ailleurs. L'Américain va à la patrie et la crée dans le mouvement même par lequel il la cherche.

Aussi ne lui demandez pas trop ce qu'il aime en elle, car il serait un peu embarrassé pour vous le dire. Nos patries européennes ont des contours fixés, une physionomie dès longtemps déterminée. Nous les aimons comme l'enfant aime la mère qui lui a donné le jour et avec les traits de laquelle il s'est longuement familiarisé. Au contraire, la patrie américaine, née d'hier, est encore en voie de formation. L'Américain se penche sur elle comme la mère sur Je nouveau-né, pour essayer de démêler dans ses traits à peine ébauchés la forme qu'elle prendra demain. Il a conscience qu'elle est son œuvre, qu'elle viendra de lui plus qu'il ne vient d'elle. Sa patrie est surtout une volonté d'être, et une partie de sa volonté à lui, une espérance plus qu'une réalité et une espérance à réaliser. Il la réalisera. Là est sa vraie raison d'être.

Ainsi, de chaque groupement autonome et, dans chaque groupement, de chaque individu part un

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