G. RODRIGUES. PBUPLK DE INACTION
élan qui contribue à faire la nation. L'Amérique est cet élan même. Elle va de l'avant. Où ? La question n'a pas de sens. Elle va, sans se demander vers quelle fin, car c'est en se réalisant qu'elle la détermine. La philosophie de son William James, ce métaphysicien de l'action, celle de M. Bergson en France, toutes ces doctrines de la liberté et de l'indétermination, permettraient de la comprendre. L'Amérique est une sorte d'Évolution créatrice, grosse de toutes les possibilités sans en poursuivre expressément aucune. Elle produit pour produire et pour se produire, sous l'effet d'une surabondance de vie , d'un trop-plein d'énergie qui a besoin de se dépenser. Faire du nouveau et se faire nouvelle, voilà sa foi et sa force. Le mouvement qu'elle décrit ne suit pas un chemin tracé, mais le chemin se trace à mesure que le mouvement se développe.
D'ailleurs, il ne s'agit pas d'un mouvement uniforme, unilinéaire. « L'élan vital » n'est pas une impulsion unique, donnée une fois pour toutes. Il a sa source dans une multitude d'énergies individuelles qui, sans s'être concertées, sans se connaître même, surgissent de toutes parts, explosent dans tous les sens. L'ascension de l'Amérique est comparable à celle d'une immense fusée qui monte au ciel en faisant, sur chaque point de son trajet, jaillir des myriades d'étincelles. Chacune de ces parcelles de flamme représenterait une de ces volontés particulières dont l'ensemble forme la traînée lumineuse.
LES CONDITIONS HISTORIQUES ig
Nul symbole ne pouvait être mieux choisi pour représenter les États-Unis que le pavillon étoile. L'unité de l'Amérique est celle de la voie lactée, d'une longue traînée d'astres distincts emportés dans un même mouvement et unis dans une même vision.
Les États-Unis n'ont pas de passé politique. — Démocratie et autonomie originaire. — Ignorance de l'autocratie et de la centralisation.
Il est une autre raison de ce progrès rapide réalisé par les Etats-Unis. L'Amérique n'est pas passée graduellement, comme l'Europe, de la barbarie à la civilisation. « L'Amérique a été découverte après l'extinction du mal féodal, de sorte que les gens ont eu un bon point de départ » *. Elle n'a pas eu à chercher sa voie à travers les obstacles accumulés sur sa route. « Le grand avantage des Américains est d'être arrivés à la démocratie sans avoir eu à souffrir de révolutions démocratiques et d'être nés égaux au lieu de le devenir »2. C'est un peuple adulte qui n'a jamais été enfant. Il est né majeur et non mineur.
Par suite, il échappe à l'état de tutelle qui pèse si lourdement sur tous les autres. Partout ailleurs, il y a eu et il y a encore lutte entre gouvernés et gouvernants. Un tel conflit, en Amérique, n'aurait pas de sens.
1 Emerson, Essais, p. 288.
2 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. Il, p. 236.
Il n'y a là, en effet, au sens étroit du terme, ni gouvernés ni gouvernants ; il y a un peuple qui se gouverne, ou plutôt — car le terme serait impropre — qui dirige lui-même ses propres affaires. L'acte par lequel l'Amérique s'est constituée fut un acte d'indépendance, d'affranchissement du gouverné par rapport au gouvernant, de selfgovernment ou plutôt du refus de tout gouvernement. Elle s'est affirmée comme une union de peuples libres, plus jaloux de leurs libertés que de leur union. Ceci protège cela : on s'associe pour accroître et pour garantir son autonomie, non pour l'abdiquer.
Echapper au gouvernement, pour l'Amérique, c'était échapper au despotisme, puisqu'elle obéissait à l'étranger. Mais, en secouant un joug détesté, elle n'entendait pas se plier à un autre. On vit se former des Étals unis, mais non unifiés. « Chaque Etat conserve sa souveraineté, sa liberté et son indépendance, et tout pouvoir, juridiction ou droit qui n'est point expressément délégué par cette confédération aux Etats-Unis assemblés en Congrès »*. Dans sa pensée première, la République ne devait être qu'une police contre l'étranger. Or, tout ce qu'on demande à la police, c'est une protection, et n©n une direction. On se met en garde contre son ingérence dans les affaires de la vie privée. Les États se sont mis en garde contre son ingérence dans les affaires de la vie publique.
' Constitution de y 777, art, 2.
Ils entendent se diriger eux-mêmes. En ce sens, il n'y avait pas, et même aujourd'hui il n'y a guère de gouvernement aux États-Unis.
Par suite, l'autocratie, ce legs du passé et cette plaie de l'Europe, cette source de guerres étrangères et de dissensions intestines, ne représente rien pour l'Américain. Il ignore ce que c'est que d'avoir ou que d'avoir eu un maître. Le danger, la seule idée d'un despote, celle même d'une souveraineté, ne peut pas venir à l'esprit de citoyens tous égaux et tous libres, appartenant à des États égaux et libres. Ils connaissent le pouvoir, non de l'homme, mais de la loi : liberty armed with law1. La seule autorité qu'ils respectent, c'est celle de leur Constitution, et leur Constitution, c'est eux-mêmes. Elle exprime le « contrat social » primitif, l'adhésion à la fois individuelle et unanime qui les a créés comme personne morale collective. Elle plane au-dessus de tout et de tous, des lois et des législateurs. La volonté précaire des majorités changeantes se brise devant ses prescriptions immuables. Le droit est au-dessus du fait.
On ne redoutera jamais la popularité d'un homme, car elle ne saurait empiéter sur les libertés individuelles. Le Président de la République est muni de pleins pouvoirs, car on entend que l'exécutif ait les mains libres et qu'il ne soit pas en butte à chaque
1 Les États-Unis et la France. Conférence de M. Baldwin, p. 167.
instant au contrôle soupçonneux des Chambres. Mais ses pouvoirs sont très exactement ceux d'un Président de Conseil d'Administration d'une Société anonyme tenu de rendre compte aux actionnaires qui l'ont nommé. Elu par le peuple, il parle au peuple. Aux Etats-Unis, un Parlement est inutile pour représenter l'opinion publique ; le cas échéant, celle-ci sait s'exprimer, non par intermédiaires, mais directement par elle-même. Elle n'est pas, comme dans l'Allemagneactuelle ou comme dans la Russie tzariste d'hier, une force purement apparente qu'on maîtrise ou qu'on méprise ; ni même, comme en France et surtout en Angleterre, une force qu'on ménage et avec laquelle il faille compter. Elle est la seule force qui compte. Le Président n'est que le gardien de la liberté des États.
Le caractère des luttes politiques s'en ressent. Il n'y a pas, aux Etats-Unis comme en Europe, de parti réactionnaire; c'est à peine si l'on y trouve un parti conservateur. En effet, il n'y a rien à restaurer, il n'y a que peu de chose à conserver, il y a surtout à créer. Donc, ici, rien qui ressemble aux hobereaux impérialistes d'Allemagne, cette garde du corps du kaiser ; rien non plus d'analogue aux contre-révolutionnaires de France, rêvant, à défaut d'un retour impossible à l'ancien régime, une dictature militaire. Démocrates et républicains — ces deux épithètes seraient chez nous presque synonymes l'une de l'autre — sont d'accord sur la plupart des points
essentiels et, notamment depuis la grande guerre, les cadres des deux partis semblent craquer. Les socialistes, là comme ailleurs, mais peut-être moins qu'ailleurs et en tout cas avec un moindre succès, forment un parti de classe. Mais si les uns ou les autres envisagent différemment l'avenir de leur pays, tous ont les yeux tournés vers cet avenir, aucun ne regarde en arrière. Car tous veulent la liberté, vont à la liberté, etjhe old is for slaves.
Notre vieille friperie politique n'est ici de nul usage . Monarchie , tzarisme , impérialisme n'y désignent pas des réalités et sont des mots qui, aux États-Unis, n'ont qu'un sens historique. L'Europe, pour un Américain qui traverse l'Océan, est un peu comme un musée, une boutique d'antiquaire où il vient admirer desreliques et non puiser des exemples. Elle est pour lui, au point de vue politique, ce que serait pour nous l'empire d'Auguste s'il nous était donné d'y pénétrer de nos jours, un anachronisme reconstitué. Nous lui faisons l'effet de gens dépassés, si tant est qu'on puisse dépasser ce qu'on n'a jamais rencontré sur sa route. L'idée de la domination d'un homme ou d'un groupe d'hommes sur une collectivité lui est aussi et plus étrangère que ne l'est pour nous celle de l'esclavage, de la domination d'un homme sur un autre. Bref, nous ne vivons pas de la même vie politique. L'Européen se meut dans une atmosphère de gouvernement et d'autorité comme l'Américain se meut dans une atmosphère de liberté.
Il nous est donc, sur plus d'un point, assez difficile de nous comprendre . Notre vie sociale , réglée, assise, canalisée et disciplinée, est sans rapport avec la sienne, débridée, impétueuse et un tantinet anarchique. C'est que les États-Unis ont été, dès l'origine, affranchis des servitudes qui pèsent sur nous, soit comme des réalités, soit au moins comme des survivances. Ils ont les coudées franches et, là où nous devons sans cesse lutter pour ne pas revenir en arrière, ils n'ont, eux, qu'à aller de l'avant.
a6 LE PEUPLE DE LACTION
Les États-Unis n'ont pas de passé économique. — L'Amérique est née avec la science. — Caractère rationnel et non empirique de la production américaine. —L'agriculture. — Le commerce. — L'industrie. — Les États-Unis pays du nouveau et de l'invention. — Le pluralisme américain. — L'action américaine.
Enfin, et surtout peut-être, de même qu'elle échappe à la sujétion de l'autorité gouvernementale, l'Amérique n'a pas à lutter contre la routine économique.
Politiquement, l'Amérique est née avec la liberté. Matériellement, elle est née avec la science. Elle a eu cette chance d'exception d'aborder le problème de la production dans un pays neuf avec des procédés nouveaux. La découverte de la vapeur et la guerre d'indépendance furent à peu près contemporaines. Pour faire l'Amérique, l'énergie n'eût pas suffi, il fallait encore un outil. L'homme a fourni l'énergie, la science l'outil.
La science, en réalité, date d'hier. L'antiquité et le moyen-âge l'ont totalement ignorée. Au xvne siècle, avec Bacon et Descartes, elle trouve sa voie, s'affirme « active et conquérante de la nature ». Mais c'est seulement au xixe siècle qu'elle a donné ses premiers
résultats pratiques, et les Etats-Unis datent du xixe siècle.
Dès lors, rien ne les empêchait, tout les invitait, au contraire, à appliquer à l'exploitation du nouveau continent les grandes découvertes scientifiques. En Europe, la machino facture, pour remplacer la manufacture, allait se heurter aux préjugés des uns, aux intérêts des autres. Paysans rivés à leurs lopins de terre, patrons routiniers engourdis dans leurs habitudes séculaires, ouvriers menacés d'une expropriation brutale, tous allaient d'abord se liguer contre elle, les premiers opposant leur force d'inertie, les seconds organisant une résistance active. Au contraire, l'Amérique, pauvre en hommes, manquant de main-d'œuvre, mais disposant en revanche d'esprits entreprenants, d'espaces immenses et de forces naturelles inépuisables, était un terrain d'expérience tout indiqué pour l'application des méthodes nouvelles. Elle eut tôt fait de prendre la tête du mouvement industriel. Son originalité fut d'organiser, et d'organiser en grand, la production rationnelle substituée à la production empirique. L'Europe, qui l'avait précédée dans la découverte, ne devait que la suivre, et de loin, et timidement, dans l'application.
Ses principales caractéristiques sont l'ampleur dans la conception, la rapidité dans la décision et dans l'exécution, en un mot l'audace. Elle va au travail comme le soldat va au feu.
Rien de pareil dans l'Europe prudente et lente, ménagère de ses ressources et où, mi par routine, mi par nécessité, les choses ne se font que sur une petite échelle. S'agit-il du paysan, surtout en France ? Longtemps serf, taillable et corvéable à merci, il est resté attaché à la glèbe. C'est un « enraciné ». Libéré de son esclavage, il a limité ses ambitions et borné son horizon. Il s'est tenu pour satisfait de posséder le coin de terre qu'il n'avait jusqu'alors cultivé que pour les autres. Et, quand il a cherché à « arrondir son bien », ce fut par une série d'accroissements progressifs, mesurés. Il a marché pas à pas. Il s'est" d'ailleurs heurté sur sa route, lui, propriétaire de parcelles, à d'autres possesseurs parcellaires. De là des conflits possibles, des enclaves qui disséminent l'effort, qui paralysent l'initiative. On pratiquera donc la culture intensive, on tâchera de tirer beaucoup de peu, au lieu de chercher, dans de grandes exploitations soumises à un régime de culture extensive, à tirer moins en proportion, mais infiniment plus au total, de domaines élargis.
Quand le colon s'enfonce dans les plaines américaines, qu'y trouve-t-il ? D'immenses terrains sans maître, ouvrant des possibilités à l'infini. Rien qui l'attache à un coin plutôt qu'à un autre, pas tout un passé de sueur et de peine qui crée un lien d'affection entre le sol et lui, qui fait de l'homme la possession du sol autant que du sol la propriété de l'homme. Tout est à lui, s'il sait le prendre. Et, du coup, sa
vision devient une vision d'avenir, de conquête. Il a l'espérance et il a la foi.
Mais tout esta faire et il est, sinon seul, du moins isolé, avec peu de bras pour l'aider. Il fera donc vite, ensemencera sur de larges espaces, remplacera la main-d'œuvre absente par la machine. La production sera plus maigre, plus clairsemée sans doute, mais il pourra l'étendre indéfiniment. Par suite, moins étroitement attaché à la glèbe, il sera moins un manœuvre et davantage un chef d'entreprise. A son insu même, il deviendra plus intelligent, acquerra de la décision, de l'envergure. L'agricullure se modernisera, s'industrialisera. On verra surgir des fermes modèles, on pratiquera l'élevage en grand. On finira par exploiter un terrain comme on exploite une mine.
Et c'est ainsi qu'on forme une race. Des facultés ignorées ou somnolentes entrent en jeu : il faut combiner, imaginer, risquer. Il faut être un homme et non plus un outil. Le progrès moral marche de pair avec le progrès économique. On n'hésite plus à inventer là où chez nous on se borne à imiter. Les possibilités d'action ont suscité les initiatives, stimulé les ambitions. On crée tout à la fois sa personnalité et sa richesse.
Il en sera de même du commerce. L'audace est facile là où le succès est probable et prochain, et à son tour le succès obtenu, en créant la confiance
3o LE PEUPLE DE L ACTION
en soi, encourage les audaces nouvelles. Au début, sur cette terre neuve, les demandes dépassent les offres. On arrive dans un désert, où se fonde une ville. On y installe un bazar et l'on débite sa pacotille à tout venant. Sans concurrents ou presque, on y est maître du marché. On trouve toujours des besoins à satisfaire et, dans cette race active, on en crée aisément de nouveaux. Bien vite se produit une griserie, un désir de mieux faire ou plutôt de faire davantage, car le souci de la quantité prime celui de la qualité. On cherche à brasser le plus d'affaires possible, et des affaires de tout ordre, le businessman ne se spécialise pas : ouverture de comptoirs et de succursales, spéculations sur les terrains, sur l'or, sur le charbon, sur les porcs, sur les chemins de fer, sur les valeurs bancaires, tout lui est bon, pourvu qu'il élargisse le champ de son activité et qu'il entrevoie le profit au bout de l'effort. Une entreprise conduit à une autre et chaque entreprise particulière cherche à s'étendre, à s'enfler, dût-elle, comme la grenouille de la fable, en crever.
Plus encore que le commerce, l'industrie est le champ d'élection de l'activité américaine, car elle traduit aux yeux de façon plus visible, plus matérielle, l'effort mental d'où elle est dérivée. La pensée directrice se lit partout, dans le fouillis de la production, dans l'entassement des marchandises, dans les engrenages des machines, dans le nombre des
LES CONDITIONS ÉCONOMIQUES 3l
ouvriers, dans l'étendue des édifices. Et, là plus qu'ailleurs, les moyens s'offrent à qui veut les prendre : abondance des matières premières, richesse du sous-sol, nombre et puissance des forces naturelles; de tout à profusion. L'orographie du pays, ses vastes plaines, ses larges vallées, ses rivières qui sont des routes flottantes, ses lacs qui sont des mers intérieures, rendront facile l'installation des voies de communication et la multiplication des moyens de transport. Sans doute, tout cela n'est rien sans l'énergie individuelle qui le met en oeuvre, mais cette énergie est favorisée par les circonstances. La récompense est à portée de la main, elle est sûre et elle ne se fera pas attendre. On est certain que si l'on travaille, ce ne sera pas en vain, ni pour un résultat tardif autant qu'aléatoire.
De là cette fièvre industrielle, cette course échevelée au dollar. De là ces transformations incessantes et ce rendement multiplié. On construit une voie ferrée, une gare, autour de la gare quelques masures, demain une ville, après-demain une métropole. Des cités monstres, Pittsburg, Chicago, Denver sont des créations spontanées et parfois presque artificielles. Ce ne sont d'ailleurs que des chantiers ou des usines. On a des concurrents, là ou dans la cité voisine. Il faut faire mieux qu'eux, et mieux, ici, signifie plus et plus vite. Aussi est-on à l'affût de la moindre amélioration : a-t-on trouvé un mécanisme plus simple, réalisé la suppression d'un rouage
inutile, et l'on jette à la vieille ferraille des machines neuves, presque somptueuses, en plein rendement. On aura gagné quelques minutes, cela suffit, car un peu de temps, c'est beaucoup d'argent.
Produire et remplacer, tel est le rythme de l'industrie américaine et le rythme aussi de la vie américaine, remplacer les produits et les moyens de production. On fabriquera des automobiles par centaines, en séries, comme en Europe on ne fabrique pas des bicyclettes. Elles vaudront ce qu'elles vaudront et elles dureront ce qu'elles dureront, peu importe. On ne lave pas sa chemise et on ne répare pas sa machine, on les remplace. On gâche, on gaspille. On le peut, et c'est là vivre, d'une vie intensément extérieure, si l'on ose dire, vivre par tous ses pores, extraire de soi la vie et la répandre au dehors. On multiplie à la fois la production et la consommation, on ne cherche pas à établir entre l'une et l'autre un équilibre prudent et mesquin ; on les pousse toutes deux à l'extrême, à l'infini.
Ce désarroi apparent recouvre une idée : aller toujours plus avant et plus audacieusement, mordre sur l'avenir en pressant et en bousculant le présent. Et déjà, nous voyons dans quel sens il faudra chercher l'idéal américain, dans l'action et non dans la pensée. L'attitude de l'Américain n'est pas celle du pensieroso poursuivant son rêve intérieur, se confinant dans son jardin secret et cherchant à sculpter son âme.-: C'est celle du lutteur aux prises avec une réalité qui ;
le presse de toutes parts et qu'il s'est promis de maîtriser. 11 ne vil pas dans un monde de songes berceurs et d'illusions enchanteresses, mais dans un monde de boue, de fange, d'ordure qu'il lui faut pétrir à pleines mains pour en faire jaillir du bienêtre matériel et du bonheur moral. La tâche paraît plus rebutante, elle n'en est que plus noble. Elle ne satisfait peut-être pas des aspirations intellectuelles élevées et vagues, mais elle met en œuvre les énergies robustes de l'homme réel, de « l'homme du commun » *. A l'Européen, qui n'est trop souvent que le dilettante de la pensée, l'Américain s'oppose comme le pionnier de l'action.
L'apparition des Etats-Unis, en fournissant « l'heureuse occasion de créer une civilisation nouvelle » dans les conditions les mieux appropriées à son développement, permettait de « faire une nouvelle expérience humaine » 2. L'expérience a réussi ; l'homme nouveau est, sinon formé, du moins en voie de formation.
Quel sera-t-il? C'est encore en partie un mystère, mais, quel qu'il puisse être, il sera de son temps. Être de son temps, aujourd'hui, ce n'est pas se com-
1 W. Wilson, La nouvelle Liberté, p. 107. * Id., ibid., p. 236.