‹ Le peuple de l'action, essai sur l'idéalisme amChapitre 49 sur 73 · L'ÉTAT · texte numérisé non relu

L'ÉTAT

lui qu'il agisse, ce qui la dispense d'agir elle-même. On peut en juger par ces plaintes qui s'élèvent sans cesse contre « un gouvernement qui ne gouverne pas », par l'appel à «un gouvernement fort ». Les sujets demandent un maître.

Cela sans doute est surtout vrai des autocraties, et en ce sens l'Allemagne est le type de l'étatisme, de F Etat-fétiche, du « Grand Être » qui absorbe et annihile les individus. Mais les démocraties européennes, au degré près, restent pénétrées du même esprit. On dirait parfois qu'elles regrettent la tutelle dont elles auraient été trop tôt émancipées. La France, en dépit de ses nombreuses révolutions et malgré cinquante ans bientôt de régime ^républicain, attend tout de son gouvernement et vit sur une organisation administrative qui lui a été léguée par le premier Empire. L'Angleterre elle-même, la libre Angleterre, n'échappe pas à la contagion. C'est un Anglais, ne l'oublions pas, c'est Spencer qui a écrit le fameux libelle, L'Individu contre l'État. Enfin la Russie révolutionnaire, née d'hier, ivre de liberté, manifeste déjà l'impérieux besoin, pour ne pas se désagréger et s'émietter, de se serrer autour de son gouvernement provisoire et de voir presque en lui l'équivalent d'un comité de salut public.

Bref, le propre de l'Europe, c'est d'être gouvernée ou, si elle ne l'est pas, de risquer sa perte. En dehors du régime étatiste, il n'y a place que pour

l'anarchie. Ce régime, elle le tempérera plus ou moins en faisant appel à cet organe de contrôle, le Parlement, mais l'existence même du parlementarisme prouve la puissance de l'État. C'est le remède à côté du mal, la garantie contre un abus de pouvoir toujours possible et toujours redouté.

Or, il n'y a rien de tel en Amérique. En dépit de ressemblances toutes de surface, il n'y a pas d'État américain. L'Amérique ignore l'Etat. On ne peut même dire qu'elle soit anti-étatiste, mais, si nous osions risquer ce barbarisme, a-étatiste. La collectivité s'y résout dans les seuls individus qui la composent. Ils font leurs affaires eux-mêmes plutôt que de s'en remettre à des délégués.

Tous ceux qui ont voyagé aux États-Unis y ont constaté la faiblesse de la vie publique. On n'y sent presque pas la présence d'un gouvernement. Cela tient à la fois aux modalités de la Constitution américaine et à l'état de l'esprit public. « Le Gouvernement américain, considéré dans son ensemble, manque d'unité. Ses branches ne sont pas reliées, et ses efforts n'étant pas dirigés vers un même point ne produisent pas un résultat harmonieux1. » Il semble qu'on trouve en lui et dans ses divers rouages le même caractère d'indépendance que nous avons noté entre les citoyens de l'Union. Entre les Chambres, le

1 Bryce, La République américaine, trad. franc., t. I, p. 418.

l'état 1W]

président, les cours fédérales, il n'y a pas concert ou concours; chacun joue sa partie, sans se préoccuper du voisin. Et la nation s'en préoccupe moins encore, car elle n'en souffre pas. Elle n'attend pas qu'on lui donne le la, moins encore qu'on fasse sa besogne à sa place. « Les événements ne paraissent pas être le résultat du fonctionnement des organes légaux de l'État, mais d'une force supérieure qui tantôt se sert de leur défaut de concorde comme elle l'entend, tantôt les néglige complètement. * »

Par suite, on sollicitera peu les fonctions électives et on les abandonnera aux politiciens professionnels. Ceux-ci, bien que depuis quelques années leur niveau ende à se relever, sont assez souvent méprisables et encore plus souvent méprisés. La politique est la carrière de ceux qui n'en ont pas ou qui ne peuvent pas en avoir d'autre ; on y trouve surtout les ratés des autres professions, car les entreprises privées suffisent à absorber, et au delà, les énergies de la population saine. « D'une façon générale, en Amérique la politique est relativement moins intéressante qu'en Europe et mène à moins de choses, tandis que les autres carrières sont relativement plus intéressantes et mènent plus loin2. »

Aussi, plus qu'ailleurs, les partis électoraux sontils là-bas des syndicats d'intérêts privés puissamment

1 Id., ibid., I, p. 419.

*7d., ibid., III, p. 97.

organisés et sans grands scrupules. Le boss est roi et ne recule pas, le cas échéant, devant la corruption ou devant la fraude. Son parti a avant tout une clientèle à satisfaire et un personnel à placer. L'intérêt général est la moindre de ses préoccupations.

De là un danger, c'est certain, et qui a été maintes fois signalé, mais dont il ne faudrait pas s'exagérer l'importance, moindre là que partout ailleurs. M. Roosevelt s'efforce de montrer que « la politique de fraude, de trahison et de perfidie est à la longue une politique impraticable » et que « le plus pratique de tous les politiciens est le politicien probe, juste et honnête1. » Le président Wilson, plus inquiet de cette influence occulte, se plaint que l'autorité soit confisquée par une poignée de dirigeants qui manœuvrent le peuple dans l'ombre et réclame un gouvernement au grand jour. « Le gouvernement devrait être tout entier dehors et pas dedans.2 »

Mais c'est qu'en réalité il est bien au dehors, dans tout ce qu'il a d'essentiel. En temps normal, le peuple des États-Unis laisse les Chambres et le président à leur besogne, mais survienne une crise et il sait agir par lui-même. On voit alors la partie active de la population prendre en mains les affaires publiques. Elle le fait avec son habituel esprit de décision, parfois avec les procédés sommaires dont la loi de

1 Roosevelt, L'Idéal américain, p. 36.

2 Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 115.

l'état 129

Lynch nous offre un exemple. Elle forme des comités de vigilance qui contrôlent le fonctionnement des rouages administratifs, de libres associations qui parent aux difficultés urgentes. Puis, une fois terminée sa besogne, elle retourne à ses affaires privées.

Il ne lui viendrait d'ailleurs pas à l'esprit d'aller chercher un appui auprès des pouvoirs publics. En Amérique, on est habitué à ne compter que sur soi et tout ce qu'on demande à l'Etat c'est, non pas de favoriser l'effort individuel, mais de ne pas le contrarier. Ce qu'écrivait Tocqueville n'a pas cessé d'être vrai : « L'habitant des Etats-Unis apprend dès sa naissance qu'il faut s'appuyer sur soi-même pour lutter contre les maux et les embarras de la vie; il ne jette sur l'autorité sociale qu'un regard défiant et inquiet, et n'en appelle à son pouvoir que quand il ne peut faire autrement *. »

Ce pouvoir n'existe que par lui, et il le sait. Les représentants de la nation ne sont investis que de moyens d'action limités pour un court espace de temps. L'élu est vraiment, à quelque degré que ce soit, sous la dépendance directe et immédiate de l'électeur. « La volonté du peuple agit directement et constamment sur ses mandataires exécutifs et législatifs2 ». Tandis qu'en Allemagne le Reichstag, malgré l'apparence, n'est que le valet de l'empereur,

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 31. 5 Bryce, la République américaine, t. III, p. 350.

g. nooniGUES. — peuple de l'action. q

l3o LE PEUPLE DE L ACTION

tandis qu'en France et en Angleterre les Parlements sont bien la représentation de la nation, aux Etats- Unis le Congrès n'est rien de tel. « En Amérique, le Congrès n'est pas la nation et il n'a pas la prétention de l'être1 », car « le pouvoir suprême est entre les mains de toute la masse des citoyens 2. » Le Président Wilson, suivant l'exemple de M. Roosevelt et surtout de M. Bryan, réclame pour le peuple de nouveaux pouvoirs, Y initiative des lois, le référendum et le droit de révocation des fonctionnaires. Nous avons besoin, dit-il, de « reprendre nous-mêmes notre gouvernement 3. » Sans discuter la puissance de ces moyens d'action, on peut dire qu'il n'y a pas de pays où ils semblent moins nécessaires, car même quand il agit par mandataires, c'est toujours le peuple qui agit, et on ne ruse pas avec sa volonté. « Au-dessus des Présidents et des gouverneurs d'États, au-dessus du Congrès et des législatures d'État, au-dessus des Conventions et de la vaste machine des partis, se dresse l'opinion publique qui est, aux États-Unis, la grande source du pouvoir, le maître de tous les serviteurs qui tremblent devant lui *. »

C'est en ce sens que l'Amérique est une démocratie, peut-être la seule démocratie véritablement constituée, celle où le citoyen trouve toujours devant lui

1 Id., ibid., p. 354.

2 Id., ibid., p. 354.

3 Wilson, La Nouvelle liberté, p. 218.

4 Bryce, la République américaine, t. III, p. 391.

l'état i3i

la loi, nous le verrons, mais jamais le pouvoir. Elle est vraiment la République, la chose publique, la chose de tous, celle où il suffit à chacun de se développer librement pour y affirmer sa part de souveraineté. Point de pays au monde où l'impulsion vienne moins d'en haut, où elle vienne plus d'en bas, des couches profondes de la population. Dans cette fourmilière d'activités individuelles, la volonté collective et commune n'est que la résultante naturelle de ces multiples efforts dispersés. « Ce qu'on appelle République aux États-Unis, c'est l'action lente et tranquille de la société sur elle-même. C'est un état régulier fondé réellement sur la volonté éclairée du peuple1. »

1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, p. 400.

Page 1