LE PRESIDENT
où la personnalité du chef de l'État s'.efface derrière celle du Président du Conseil. Il prend résolument la tête du pays et, pendant la durée de sa magistrature, il fait presque figure de souverain. Enfin, il est rééligible, en principe indéfiniment, au bout de son mandat, et, en fait, le plus souvent réélu, mais seulement la première fois. Son élection provoque une véritable crise nationale sur tout le territoire de l'Union. Il semble qu'à ce moment soit en jeu, non pas tant la vie d'un parti — ces partis américains assez factices en somme — que l'existence même du pays. L'Amérique a l'air de se demander : Que seraije? que vais-je devenir? que ferai-je de moi-même par mon choix?
11 n'y va guère de moins en effet. Le Président des Etats-Unis esta la fois l'homme représentatif de son peuple et l'arbitre de ses destinées. La nation s'incarne en lui et se transforme par lui. S'il comprend vraiment son rôle, il doit être, non « le Président d'un Conseil d'Administration nationale », comme M. Wilson reprochait à ses devanciers de l'avoir trop souvent été, mais le« Président du peuple des États- Unis1 ». Il n'est que « le porte-parole, le portevoix ». « Ce n'est pas son affaire de juger pour la nation, mais c'est son affaire de juger par la nation2. »
1 Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 84-5. 3 Id.y ibid., p. 84.
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Par là sa fonction apparaît formidable et dépasse même celle d'un chef d'État. Il n'est pas seulement là pour gouverner. Son vrai rôle est de dire le droit et de le faire passer dans le fait. Il est généralement un légiste et il convient qu'il soit un législateur. Investi pour un court espace de temps de pouvoirs exorbitants, on lui demande d'avoir une volonté et de la réaliser en actes. Dictateur en effet, c'est une vraie dictature morale qu'il exerce. Plus encore que le représentant, il est la conscience des États-Unis. Il est le seul homme qui dans ce pays, ce continent, ce monde, soit l'élu de la totalité du territoire, le seul qui ne soit pas désigné par une fraction du pays, mais par le pays tout entier . C'est ce qui explique qu'aussitôt nommé, tous s'inclinent devant lui; son adversaire de la veille est le premier à lui adresser publiquement son hommage. En lui, il salue la nation et la nation se salue elle-même.
Mais cette nation, faite de tant d'apports différents, est une masse confuse, flottante, fumeuse, qui se cherche, qui se veut, mais qui s'ignore. Elle attend de lui qu'il dégage la formule morale par laquelle elle s'exprimera et se révélera à elle-même. En lui et par lui elle doit prendre corps, revêtir une forme définie et devenir consciente de ses destinées. Nous rappelions plus haut ce qu'un auteur nommait ses « prérogatives presque royales ». Mieux vaudrait dire « pontificales ». Il règne sur les esprits autant que sur les corps. « Ce sont ceux qui administrent notre
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vie physique qui administrent aussi notre vie spirituelle1 ».I1 a pour charge de faire en sorte que chacun puisse trouver son pain quotidien, et il distribuera surtout parmi les hommes ce pain spirituel, la justice. Il est là pour que soit la justice sur terre, pour tous les hommes de bonne volonté. Ce n'est pas un roi, ce serait plutôt un pape.
De fait, ses messages ont un accent d'encycliques. Il a et il donne parfois le sentiment qu'il exerce une mission providentielle. Il parle à ses fidèles le langage qu'ils désirent entendre et qui convient à leur nature, le langage juridique. Il comprend, il défend, parfois il devance les intérêts de son peuple, mais il le fait toujours sous l'égide du droit.
De là vient son autorité, et elle est immense. L'Amérique ne se retrouve pas seulement en lui, elle s'y trouve. Il doit faire jaillir l'Amérique de demain de l'Amérique d'aujourd'hui, un monde meilleur du monde donné. Sous la forme claire, en apparence un peu sèche et rigide qui caractérise ce peuple, il y a en lui, pour exercer ce qui est plus qu'une fonction, un sacerdoce, quelque chose de l'inspiration du prophète.
Mais qu'on ne s'y trompe pas, sa force vient du peuple qu'il exprime, de l'opinion publique qui en lui trouve sa voix et même son âme. « Le Président
1 Id., ibid., p. 177.
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est responsable devant le peuple dont il supporte le poids*. » Quelle que soit sa valeur personnelle — et parfois elle est considérable — elle n'est rien par elle-même et sans cet appui. Il ne peut pas avoir d'ambition personnelle, songer à la possibilité d'un coup de force par lequel il établirait sa domination sur le pays. Il ne peut que chercher sa route parmi tous les courants d'opinions contraires et tâcher de devenir à chaque instant l'image fidèle de ce que, confusément, pense et veut la masse des entrailles de laquelle il sort et au-dessus de laquelle il plane comme un arbitre et comme un guide. Non qu'il doive être un reflet ou un écho, se contenter d'exécuter de façon passive et moutonnière un ordre dicté d'en bas. Il lui faut au contraire une personnalité puissante, une personnalité qui concentre toutes les autres et qui, à la minute de l'action, exécute précisément ce que la nation attendait de lui, c'est-à-dire d'elle-même.
Il y a d'ailleurs des minutes particulièrement tragiques, ce sont celles où, au milieu de la tourmente, cette volonté nationale sent qu'elle doit prendre parti et ne sait pas clairement quel parti prendre. Dans ces moments d'hésitation et d'indétermination que tous connaissent, hommes et peuples, et qui décident de leur destinée, quand on est au croisement des chemins, il se peut qu'une
1 Bryce, La République américaine, t. I, p. 96.
LE PRÉSIDENT ib*]
individualité forte oriente la nation dans une voie plutôt que dans une autre. Mais, même alors, elle ne fait que canaliser des énergies préexistantes et que les révéler à elles-mêmes. Peut-être, avant que le Président Wilson eût dit les paroles définitives, l'Amérique n'était-elle pas sûre de vouloir la guerre avec l'Allemagne; peut-être, s'il ne les avait pas prononcées (en admettant que la chose fût possible), ne serait-elle pas entrée dans la lice. Mais, du jour où elles ont été dites, elle les a reconnues comme siennes. Par sa bouche, la nation avait prononcé son verdict.
Telle est la force du Président. Son autorité est morale, légale, c'est l'autorité du Juge. Il prend moins des décisions qu'il ne rend des arrêts.
Et nous sommes ainsi conduits à ce qui constitue l'essence même de la politique américaine, à l'idée de justice, et à ce qui est pour elle comme la table de la loi sur laquelle sont gravés les principes impérissables de cette justice, la Constitution.
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Prééminence du pouvoir judiciaire. — La Cour suprême gardienne de la Constitution. — Unité d'orientation juridique. — Tout fonctionnaire est un juge prononçant d'après la Constitution. — Les États « forces centrifuges » et la Constitution « force centripète ». — La légalité et la justice bases de la nation américaine. — Honesty is the best policy. — L'Unité de l'Amérique et « l'indestructibilité de l'Union ».
Le véritable pouvoir aux Etats-Unis, ce n'est pas le pouvoir politique, c'est le pouvoir judiciaire. Audessus des Chambres, au-dessus du Président, il y a la Cour Suprême, souverain arbitre, gardienne et interprète de la Constitution. Composée de sept juges fédéraux qui sont des hommes d'État autant que des légistes, c'est elle qui finalement, par ses décisions et ses interprétations, maintient l'unité à la fois morale et politique du pays.
Qu'on imagine la Cour de Cassation française investie de pouvoirs tels qu'elle crée, non seulement l'unité de jurisprudence dans les conflits privés, non seulement cette même unité dans les différends qui mettent aux prises les individus et les organes de l'État, mais aussi l'unité de vues et de tendances dans les différends entre États eux-mêmes. La Cour Suprême est un Grand Conseil qui règle juridiquement et souverainement toutes les questions de tout
LE PRÉSIDENT l5p,
ordre, privé ou public, politique, social, diplomatique même, qui peuvent s'élever au sein de l'Union. Elle fait comparaître à sa barre les nations comme les individus. Elle est, pour les diflérentes fractions des Etats-Unis, ce que le tribunal de la Haye aurait voulu être pour les différentes fractions de l'univers civilisé. L'Etat de l'Ohio plaide contre l'État de New-York comme, dans telle affaire retentissante, la France plaidait contre l'Italie. Mais, au lieu d'être un tribunal d'exception cherchant surtout à ménager et à concilier les parties en cause, au lieu de sentir toujours planer au-dessus d'elle cet « appel » aux armes qui, jusqu'ici du moins, fut la suprême raison des peuples en litige, elle prononce souverainement et tous s'inclinent devant ses décisions. Supérieure au pouvoir législatif, au pouvoir exécutif, ne risquant jamais d'être tenue en échec par une puissance militaire inexistante, c'est elle qui représente le véritable principe d'unité jusqu'ici vainement cherché. L'unité des Étals-Unis est moins une unité de fait qu'une unité idéale. C'est, si l'on peut ainsi parler, une unité d'orientation juridique.
Et de même qu'en France toute la magistrature, à tous ses échelons, a les yeux fixés sur la Cour de Cassation et puise son inspiration dans ses arrêts, de même ici tous les fonctionnaires, de tout ordre et de tout degré, se tournent vers la Cour suprême pour éclairer et arrêter leurs décisions. Ils savent d'ailleurs qu'en l'écoutant ou en l'imitant, ils ne
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risqueront pas de s'écarter du droit. La Cour Suprême s'est toujours confinée dans ses attributions juridiques, elle s'est placée en dehors et au-dessus des questions individuelles ou même nationales, elle n'a jamais discrédité son autorité en se laissant influencer par des passions ou des partis pris d'ordre politique. Elle est toujours restée fidèle à sa fonction, qui était d'agir contre les abus de pouvoir et les violations de la Constitution. Elle « se considère comme simple organe de la loi, chargée uniquement de rendre la justice d'homme à homme1. »
Ainsi, la Constitution interprétée par la Cour Suprême est au fonctionnaire américain ce que le Code interprété par la Cour de Cassation est au magistrat français. On comprend dès lors qu'il existe un lien solide, bien qu'immatériel, entre les membres de cette administration pourtant peu centralisée et point hiérarchisée. Les fonctionnaires américains n'ont point les yeux fixés sur un chef, sur un supérieur dont ils dépendent, ils ont les yeux fixés sur la loi, ou plutôt sur la Constitution qu'ils ont à appliquer dans la sphère de leurs attributions respectives. Et par suite, ils cherchent leurs directions, non, comme chez nous, dans des instructions ministérielles capricieuses et changeantes, mais dans des principes immuables dont ils ne peuvent pas s'écarter.
1 Bryce, La République américaine, t. I, p. 376.
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De là vient que, malgré les défauts et même les vices de certains d'entre eux, malgré des exemples de corruption et de vénalité trop nombreux dans leurs rangs, ils représentent tout autre chose aux yeux de leurs concitoyens que leurs collègues d'Europe à leurs administrés. « Souvent l'Européen ne voit dans le fonctionnaire public que la force; l'Américain y voit le droit. On peut donc dire qu'en Amérique, l'homme n'obéit jamais à l'homme, mais à la justice ou à la loi r. »
Le fait que ce fonctionnaire est élu, et non nommé par le pouvoir central, ne peut que renforcer le caractère juridique dont il est revêtu. Son origine le rend peut-être suspect d'être accessible à trop d'influences personnelles, dominé par l'esprit de parti ou de coterie. Mais, en revanche, il est investi de la confiance de la collectivité. Plus que tout autre, le fonctionnaire élu prend le caractère d'un arbitre.
Ce besoin d'arbitrage se fait toujours sentir avec plus de force dans les sociétés jeunes, de formation spontanée, où les droits sont moins définis, les titres plus aisément contestables. On le vit dans la République romaine à ses débuts, on le voit également dans la République américaine, de formation relativement récente. Le fonctionnaire y apparaît un peu comme un juge, ayant à prendre parti, soit entre des intérêts privés, soit dans les débats qui s'élèvent
1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. I, p. 157.
G. RODRIGUES. PEUPLE DE l'aCTION. II
sans cesse entre les particuliers et la société dont ils sont membres, commune ou comté.
Mais si tout fonctionnaire tient du juge, le juge proprement dit apparaîtra comme un fonctionnaire d'exception. Et, de fait, il est revêtu, même aujourd'hui, d'un immense pouvoir politique. Une telle conception est nécessaire dans un pays où l'état de société est encore si près de l'état de nature et où en conséquence il faut donner le plus de force possible à la loi pour que l'individu ne soit pas soumise la loi de la force.
Mais la loi même risque souvent d'être défectueuse. Elle peut être une œuvre de parti, elle peut tout au moins avoir été faite, dans certains cas, par des législateurs primitifs et inexpérimentés. Il faut donc que le juge puisse, le cas échéant, se prononcer, non d'après, mais même contre la loi. Et c'est pourquoi les Américains ont reconnu à leurs juges le droit de fonder leurs arrêts sur la Constitution et non sur les lois, de ne pas appliquer les lois qui leur paraîtraient inconstitutionnelles. Il ne suffit d'ailleurs pas de dire que c'est un droit, c'est un devoir, une prescription impérieuse. « Le juge le plus humble d'un État américain est obligé de se prononcer sur la constitutionnalité d'une loi K »
Obligation redoutable, pouvoir exorbitant s'il en fut jamais. Le juge n'est pas seulement le juge des
1 Bryce, La République américaine, t. II, p. 201.
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conflits, il est le juge des lois; il n'est pas seulement le juge des parties, il est le juge des législateurs. Si bien que, dans chaque État en particulier, dans l'Union en général, est toujours suspendue cette menace sur la tête de ceux qui font la loi : ils sont eux-mêmes justiciables de la conscience du juge éclairée par la Constitution.
La Constitution, qui domine les lois, ne saurait elle-même être modifiée par une loi, mais seulement par un vote populaire direct. Et celui-ci ne se produit, dans les Etats particuliers, que dans des occasions exceptionnelles, dans l'Union encore plus rarement. Il y a donc quelque chose d'immuable dans ce pays de l'universel changement, et ce quelque chose, c'est la loi des lois. Avec le temps, elle peut s'assouplir, s'adapter à des circonstances diverses, mais en son fond elle reste identique à elle-même et maintient l'identité substantielle des États-Unis. C'est elle qui est en quelque sorte le point de mire de tous les citoyens, fait converger toutes les pensées et toutes les volontés vers une même direction, impose une unité morale à cette diversité mouvante. Tout gravite vers elle et voilà par où l'unité se fait entre ces éléments épars. Chaque atome suit son propre élan, mais tous sont attirés vers un même soleil.
Il n'y a pas là une simple comparaison, mais l'expression même des faits. La difficulté, en apparence insoluble, était de composer dans un mouvement unique des éléments emportés par des mouve-
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ments divers. Les différents États représentaient autant de « forces centrifuges existantes d » cherchant toutes, comme les planètes du système solaire, à s'échapper dans des directions divergentes. Il fallait, sans les supprimer, les soumettre à une force centripète qui fit l'harmonie du tout en respectant l'indépendance de chaque partie. Les Etats-Unis ont su réaliser ce tour de force.
Regardez ce pays. Tout semble tendre à le désagréger. Vous voyez d'abord des nations distinctes avec les inévitables rivalités et compétitions que cette distinction implique. Et le seul trait commun qu'elles semblent d'abord présenter, c'est qu'à l'intérieur de chacune d'elles il n'y a rien de commun entre les habitants qui les composent. Ce ne sont partout qu'individualités tumultueuses, lâchées, bousculées et bousculantes. Tout devrait aller à hue et à dia, chacun suit son chemin sans se préoccuper de son voisin. C'est une poussière d'États se résolvant en une poussière d'individus. Et pourtant, l'équilibre se fait, il se réalise dans le mouvement même qui les emporte. C'est donc qu'il est dans une adhésion, inconsciente peut-être, mais sincère et forte, à quelque grande idée, à quelque principe d'action commun. Hitch yôur waggon ta a star, disait Emerson à ses concitoyens. Tous l'ont 'accroché à une même étoile, l'étoile de la justice qui
1 Brycc, La République américaine, t. I, p. 47.
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revêt à leurs yeux la forme concrète de la Constitution. Voilà le point fixe pour l'Américain, voilà l'objet de sa foi simple et tenace. « Avant tout, il croit en la Constitution qui protège la vie, la liberté et la propriété1. »
Est-ce à dire que cette Constitution soit parfaite? Pas plus qu'aucune autre œuvre humaine, et elle a soulevé contre elle maintes critiques. Washington, qui en voyait et s'en exagérait les imperfections, y découvrait « une foule de vices et d'inconvénients2 », lui reprochait de ne pas donner des pouvoirs suffisamment étendus au gouvernement central et d' « avoir eu probablement trop bonne opinion de la nature humaine3 ». Il craignait que l'individu abusât de la liberté qu'on lui laissait. Et, de fait, ces réserves peuvent se comprendre, elles étaient théoriquement justes, mais elles n'ont pas été pratiquement justifiées.
La vérité, c'est que les Américains ont su merveilleusement se servir de l'instrument, peut-être médiocre, qu'ils avaient fabriqué. « Les imperfections de l'outil sont le génie de l'ouvrier1 ». Et l'ouvrier était incomparable. M. Wilson a rappelé le jugement porté par un Anglais : « Montrer que la Constitution américaine avait bien fonctionné, ce
i Les États-Unis et la France. Conférence Hill, p. 217.
2 J. Fabre, Washington, p. 271.
3 Id., ibid., p. 268.
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n'était point prouver que c'est une constitution excellente, parce que les Américains pouvaient faire marcher n'importe quelle constitution* ». Du mécanisme proprement dit et des rouages qui actionnent la machine de l'État, il y aurait beaucoup à dire et à médire. Mais pour un peuple pareil, c'étaient là des points secondaires, des détails négligeables. Ce qu'il a su dégager et retenir de la charte qu'il s'est octroyée, c'est l'esprit de légalité et de moralité qui l'inspire.
Cette idée de la loi est si fortement imprimée dans le cœur de l'Américain qu'on la rencontre à la base môme de sa révolution. Ce fut le contraire d'une révolte, ce fut une protestation réfléchie et résolue de sa conscience. Une l'a point faite mû par un vague instinct de mieux-être ou par impatience de l'autorité externe, mais surtout par besoin de cette autorité interne, morale, émanée de la raison et qui seule donne à la vie une assiette solide par la pleine possession d'elle-même. « Elle ne s'est point appuyée sur des passions de désordre ; mais, au contraire, elle a marché avec l'amour de l'ordre et de la légalité1. » Les Américains ont senti en 1776 à l'égard de leur maître ce qu'ils sentent en 1917 devant la menace allemande, que le seul moyen d'être libre et d'être heureux, c'est d'être juste.
1 Bryce, La République américaine, t. I, p. 421. s Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 204.
Le général Washington en avait alors aussi clairement conscience qu'aujourd'hui le professeur Wilson. Pour lui, la République sera morale ou elle ne sera pas. « Il faut que notre politique ait pour base les plus purs principes de la moralité privée et que les mêmes vertus qui recommandent l'honnête homme à l'estime de ses semblables recommandent notre République à l'estime du monde. S'il y a une vérité fortement établie, c'est l'existence d'un lien indissoluble entre la vertu et le bonheur, entre les maximes d'un gouvernement juste et les solides récompenses de la prospérité publique2». « 11 est vrai, dans la rigueur des termes, que la vertu et les mœurs sont le mobile d'un gouvernement populaire3 ». Et, dans son message d'adieu et dans son testament politique, sa dernière pensée était une suprême affirmation de justice. « Le sentier du devoir est ouvert devant nous ; chaque pas nous montrera que la vertu est la meilleure et la seule véritable politique... Soyons donc Justes, comme nation*. »
Tous ceux qui l'ont suivi, penseurs ou hommes d'État, ont tenu le même langage. Le Fiat justitia est le mot d'ordre qui, inscrit dans la Constitution, commande le développement de la politique américaine. La politique doit être mise aux genoux de
1 De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. I, p. 115.
2 J. Fabre, Washington, p. 115.
3 Id., ibid., p. 325.
* Id., ibid., p. 262.
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la morale. C'est Emerson qui proclame : « Le but de toutes les luttes politiques, c'est de faire de la moralité la base de la législation... La moralité, voilà la base du gouvernement i ». C'est M. Roosevelt qui prêche tout à la fois « l' Évangile de l'action effective » et « l' Évangile de /' honnêteté - ». C est le Président Wilson qui, avant de jeter son pays dans la guerre afin qu'il apporte la justice au monde, réclame pour lui d'abord « un gouvernement libre et juste3 ». Tous font leur la pensée de Franklin : Honesty is the best policy.
Sur ce point, les dirigeants des États-Unis se sont montrés inébranlables. Née de la justice, c'est vers la justice qu'ils ont toujours cherché à orienter leur nation. S'ils avaient tenu moins haut et moins ferme l'étendard du droit, ce signe de ralliement des tronçons de la Confédération, celle-ci se serait fragmentée et brisée. Elle n'a pu vivre et traverser tant de crises terribles que parce que ces crises, par-delà les intérêts mis en jeu, ont été pour elle des crises de conscience. Lutte contre l'oppression étrangère, contre l'esclavage des noirs, aujourd'hui enfin contre la menace d'asservissement du monde, ce furent autant de manifestations de cet esprit de justice qui, après lui avoir permis de définir et de réaliser son idéal national, l'ont enfin conduite à concevoir et à affirmer son idéal international.
1 Emerson, Essais, p. 299.
2 Roosevelt, L'idéal américain, p. 34.
3 Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 193.
Il y a donc une Amérique et non pas seulement des Etats-Unis. Il y a une Amérique parce qu'une patrie est quelque chose à vouloir et à faire en commun et que ce quelque chose existe. Tous les Américains affirment « l'indestructibilité de l'Union1 ». Tous conçoivent leur pays comme « une Union indestructible d'États indestructibles2 ». Au-dessus des intérêts particularistes, locaux, s'est dégagé « l'esprit de l'Union » 3, sans lequel on n'eût jamais fait ce « grand tout 4 ».
Et cet « esprit » est, non pas étroitement mercantile, mais largement humain. C'est une aspiration au bonheur sans doute, mais à un bonheur qu'on ne conçoit pas comme accessible par des moyens mesquins ou par des moyens obliques. On ne peut l'atteindre que par la grande route, et cette route doit être ouverte à tous. Il faut donc une patrie, une « grande patrie », pour assurer à chacun les conditions de son libre développement. Or c'est la loi seule qui garantit cette liberté. « La loi, de nos jours, doit venir au secours de l'individu. Il faut qu'elle vienne à son secours et qu'elle veille à ce
1 Bryce, La République américaine, t. I, p. 458.
"2 Id., ibid., t. I, p. 457.
3 J. Fabre, Washington, p. 260.
« Id., ibid., p. 163.
qu'il puisse jouer franc jeu: c'est tout, mais c'est beaucoup1. » L'Amérique doit être pour que soit la liberté.
Mais cette liberté, on le voit, doit être la juste liberté. Elle repousse les privilèges, les avantages acquis aux dépens de l'indépendance de chacun. Elle s'élève contre toutes les tendances agressives, violentes, chez les hommes, les classes, les peuples. Elle confère à chacun le droit d'en appeler au juge de toutes les iniquités dont il croit être victime. Elle impose à ce juge de prononcer toujours selon l'équité, dût-il, pour ce faire, passer outre à la volonté du législateur et s'en référer à la Constitution. L'Amérique doit être pour que soit Injustice.
Liberté et justice, voilà ce que représente l'Amérique au citoyen des États-Unis, toute la liberté et' toute la justice, pour lui et pour tous, en un mot pour l'homme. On voit en quel sens l'Amérique est une nation d'individus. Elle est une nation pour que Y individu soit, pour que le droit de l'homme cesse d'être une affirmation théorique et pour qu'il devienne une puissance, la puissance de l'homme réalisant, dans le régime politique à la fois le plus souple et le plus juridique, tout ce qu'il peut être. « Notre rôle est de pousser jusqu'à leurs limites dernières les fins de la liberté et de la justice 2 ».
1 Wilson, La Nouvelle Liberté, p. 241.
2 Emerson, Essais, p. 301.